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Fait religieux et construction de l'espace

Le syncrétisme à Xochimilco : entre cosmogonie indigène et religion catholique

Publié le 18/10/2016
Auteur(s) : Céline Clauzel, maître de conférences, LADYSS UMR 7533 CNRS. Sorbonne Paris Cité, Université Paris Diderot
Valentina Vega, doctorante, ICT « Identités, Cultures et Territoires » EA337, Université Paris Diderot

Le syncrétisme culturel et religieux au Mexique, issu du mélange entre les civilisations indigènes, les mexicas (Aztèques) et européennes (Espagnols), a marqué, et marque encore aujourd’hui, profondément le paysage notamment autour de la ville de Mexico. Les Aztèques créèrent un empire qui connut son apogée entre le XIVe et le XVIe siècle. En 1325, ils fondèrent leur capitale, Tenochtitlan qui deviendra par la suite Mexico, sur une île du lac Texcoco aujourd’hui asséché. Ils y aménagèrent un réseau complexe de digues, d’aqueducs, de barrages et de canaux. Au sud de la ville à Xochimilco, des jardins « flottants », les chinampas, fournissaient à la population les fruits, légumes et fleurs. Véritable « ville sur l’eau », Tenochtitlan fut baptisée « Venise du Nouveau Monde » par les Espagnols à leur arrivée. Suite à l’évangélisation conduite lors de la conquête espagnole au début du XVIe siècle, de nouvelles pratiques religieuses et spirituelles sont nées, issues de la fusion entre la cosmogonie indigène et le catholicisme. Comment ces nouvelles pratiques ont-elles été intégrées dans la vie collective de la population ? Comment ce syncrétisme culturel et religieux se retrouve-t-il dans le paysage de Xochimilco ?
 

La Vierge de Guadalupe, entre cosmogonie indigène et catholicisme

La Vierge Marie est un personnage qui revêt une grande importance au Mexique et ses multiples représentations s’inspirent à la fois de la cosmogonie indigène et de la religion catholique. Ainsi, la Vierge de Guadalupe, figure catholique majeure, serait issue du mélange de la déesse aztèque Tonantzin, « notre mère vénérée » et de la Vierge de Guadalupe d’Estrémadure en Espagne. D’après les premiers missionnaires, Tonantzin était la déesse aztèque la plus importante et son temple au Mont Tepeyac attirait de nombreux fidèles venus en pèlerinage de tout le pays, à l’époque précolombienne. Voulant substituer au symbole préhispanique un symbole chrétien et de ce fait faciliter la conversion des indigènes à la foi catholique, les évangélisateurs espagnols auraient remplacé Tonantzin par le nom de la Vierge de Guadalupe d’Estrémadure, lieu d’origine du conquistador Hernán Cortés. Selon la tradition, la Vierge de Guadalupe serait apparue à l’Indien Juan Diego entre le 9 et le 12 décembre 1531 et lui aurait demandé de construire une église sur la colline de Tepeyac sur le lieu même du sanctuaire précolombien dédié à Tonantzin (Codex [1] florentin). À partir du XVIIe s., s‘opère une distanciation entre les cultes espagnol et mexicain de la vierge de Guadalupe (Mégevand, 2012). Célébrée en Espagne le 8 décembre, elle est fêtée au Mexique le 12 décembre, date de sa dernière apparition à Juan Diego. Bénéficiant d’une popularité croissante, elle devient en 1737 la patronne principale de la ville de Mexico où elle protège la population des inondations et des épidémies. Avec son visage indigène et sa peau mate, la Vierge de Guadalupe fait l’objet d’une grande vénération au Mexique jusqu’à former une partie de l’identité mexicaine. Son temple construit sur les ruines de la pyramide de Tonantzin est aujourd’hui le lieu catholique le plus visité après le Vatican (El economista, 2014).

Les chinampas à Xochimilco, un paysage hérité des pratiques aztèques

Les chinampas de Xochimilco au sud de Mexico

Ce paysage constitué d’une mosaïque de parcelles maraîchères entrecoupées de canaux est le dernier témoignage des pratiques traditionnelles aztèques d’agriculture sur l’eau.

Xochimilco est le dernier témoignage des techniques préhispaniques d’agriculture sur l’eau : les chinampas. Ce paysage constitué de parcelles de terre entrecoupées de canaux et bordées d’arbres a été façonné par les Aztèques. Ce système de production hautement efficace a créé un paysage typique, inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1987. Les agriculteurs y cultivent encore aujourd’hui des fruits et légumes locaux (maïs, piment, tomate, haricot rouge, etc.) ou importés d’Europe ainsi que de multiples variétés de fleurs. La floriculture a toujours eu une place importante dans les chinampas, elle est d’ailleurs à l’origine du nom même de Xochimilco signifiant « lieu du champ de fleurs » (Xochitl fleur, milli champ) en nahualt, langue parlée par les Aztèques. À l’époque préhispanique, les fleurs étaient cultivées en quantité pour être utilisées dans les nombreuses cérémonies. Aujourd’hui entièrement dédiées à la vente, elles conservent une place importante dans la société et révèlent le mélange des traditions préhispaniques et de la religion catholique. Ainsi, l’élection annuelle de la reine de beauté des chinampas, « La Flor más Bella del Ejido », tire son origine de l’époque aztèque où les jeunes filles faisaient des offrandes à Xochiquetzal, la déesse des fleurs, de l’amour et de la beauté. Après la conquête espagnole, ce culte à la déesse fut remplacé par des fêtes religieuses autour du Vendredi Saint pour devenir au XXe siècle une fête populaire où une reine de beauté est élue parmi la communauté de Xochimilco. Cette fête qui se déroule au mois de mars a conservé un lien fort avec la culture indigène puisque les candidates suivent des cours de nahualt et sont vêtues de costumes traditionnels.
Les chinampas se retrouvent directement ou de manière plus subtile dans bon nombre de célébrations religieuses (68 fêtes au total) qui rythment l’année à Xochimilco. Ainsi, par exemple les tularcos, représentation d’une petite chinampa, ornent les façades des églises chaque fin juillet. Réalisés à partir de tiges sèches de jonc tissés entre deux rames de trajinera [2] et décorés avec des fleurs et des drapeaux colorés, les tularcos sont des offrandes dédiées à Centeotl, dieu du maïs pour demander l’abondance de la récolte suivante.

Le Niñopa, représentation coloniale de l’Enfant-Jésus

Une autre fête importante est celle célébrant le Niñopa, une représentation coloniale de l’Enfant-Jésus. Son nom est d’origine inconnue, mais il est la contraction des mots « niño » et « padre » en espagnol, soit l’enfant-père. Cette poupée en bois du XVIe siècle repose sur une armature de roseaux et de feuilles de maïs qui font directement référence aux chinampas (Chaléard, 1999). Créée en 1573 durant la période d’évangélisation, cette poupée fait l’objet d’une immense vénération à Xochimilco, ce qui se traduit par de multiples événements festifs tout au long de l‘année : messes, défilés costumés, banquets, etc. Le Niñopa vit parmi les habitants de Xochimilco. Ainsi, chaque 2 février, un majordome est nommé au sein de la communauté pour accueillir le Niñopa chez lui. Pendant un an, il prend en charge l’ensemble des dépenses liées à cet accueil : décoration du quartier et de sa maison, construction de l’autel où repose le Niñopa et nourriture offerte à tous les pèlerins venus saluer l’Enfant-Jésus. Malgré une charge financière conséquente, il faut patienter en moyenne 40 ans pour avoir l’honneur d’accueillir le Niñopa chez soi. Le 2 février marque également le début du cycle agricole. De nombreuses familles amènent ainsi au Niñopa des offrandes (fruits, fleurs, graines) pour s’assurer d’une bonne récolte toute l’année (Cordero López, 2001).
Défilé en costume pour la célébration du Niñopa

Les chinelos, du nahuatl tzineloa « qui bouge les hanches », sont des danseurs costumés pour la célébration du Niñopa. Ces costumes de carnaval représentent une moquerie des habits des conquistadors européens.

Xochimilco, ses chinampas et ses fêtes locales, sont ainsi un exemple typique de marquage durable du paysage et de la communauté par les influences préhispaniques et la religion catholique. À Xochimilco, ces deux composantes apparaissent nettement dans les chinampas, où le lien entre la religion et la nature est indissociable.
 

Notes

[1] Ancêtre du livre moderne et remplaçant le rouleau de papyrus, un codex est un cahier formé de pages manuscrites reliées ensemble.

[2] Barque utilisée dans les chinampas pour transporter les marchandises ou les touristes.
 

Ressources complémentaires

 

Céline CLAUZEL,
maître de conférences, LADYSS UMR 7533 CNRS. Sorbonne Paris Cité, Université Paris Diderot
Valentina VEGA,
doctorante, ICT Identités, Cultures et Territoires EA337, Université Paris Diderot

conception et réalisation de la page web : Marie-Christine Doceul,

pour Géoconfluences, le 19 octobre 2016

Pour citer cet article :
Céline Clauzel, Valentina Vega, « Le syncrétisme à Xochimilco : entre cosmogonie indigène et religion catholique », Géoconfluences, 2016, mis en ligne le 19 octobre 2016
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-thematiques/fait-religieux-et-construction-de-l-espace/corpus-documentaire/syncretisme-xochimilco

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