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Sous-marins : le « contrat du siècle » franco-australien annulé au profit des États-Unis

Publié le 20/09/2021
La rupture par l'Australie d'un contrat promis à la France, pour 12 sous-marins conventionnels, au profit d'un partenariat avec le Royaume-Uni et les États-Unis pour obtenir des sous-marins d'attaque à propulsion nucléaire, est révélatrice d'une fébrilité géopolitique dans la zone indopacifique, face à la montée en puissance de la Chine.

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>>> Le texte de cette brève a été ajouté à l’article de Catherine Biaggi et Laurent Carroué, « Affirmer sa puissance : forces sous-marines et dissuasion nucléaire, enjeux géographiques et géostratégiques », Géoconfluences, septembre 2020.

Le 16 septembre 2021, le Premier Ministre australien Scott Morrisson annonce mettre fin au contrat « Attack », conclu en 2016 et signé en 2019 avec la France, présenté alors comme le « contrat du siècle ». Il portait sur l’achat et la construction en Australie à Adelaïde de 12 sous-marins du modèle Barracuda. Il était évalué à 35 milliards d’euros, moins de la moitié de cette somme devant revenir à des entreprises françaises puisque si sa conception était française, les systèmes d’armes et de combat aurait été fournis par les États-Unis. Il devait être développé à partir du modèle de SNA Barracuda, mais doté d’une propulsion classique diesel-électrique et non nucléaire. L’annonce est cependant un coup dur pour le français Naval Group dont 300 ingénieurs travaillaient à Adélaïde et 500 salariés à Cherbourg sur ce projet. Sur ce site situé dans l'enceinte de l'arsenal sur le port militaire, 3 400 salariés sont aussi mobilisés par la construction de 5 SNA - classe Suffren et 4 SNLE de troisième génération.

 
Sous-marins d'attaque et sous-marins nucléaires lanceurs d'engins

SNA et SNLE : Un SNA, sous-marin nucléaire d’attaque, est un sous-marin militaire utilisant l’énergie nucléaire pour sa propulsion mais qui ne lance pas de missile nucléaire. C’est la grande majorité des sous-marins nucléaires. Un SNLE (sous-marin nucléaire lanceur d’engins) dispose en revanche, en plus d’une propulsion nucléaire, d’une capacité de lancement de missiles nucléaires. Seuls cinq États en possèdent et disposent de bases équipées pour les accueillir : les États-Unis, la Russie, la Chine (deux bases chacun), la France et le Royaume-Uni (une base chacun, celle de la France est celle d’Île Longue, dans le Finistère). L’Inde est en train de mettre au point son système pour devenir la sixième marine disposant de SNLE.


 

Cette rupture de contrat, qui s’effectue au profit des États-Unis, s’accompagne d’une conférence à trois au plus haut sommet des États (la négociation s’est faite directement, et secrètement, entre les trois dirigeants à l’occasion du G7 en Cornouailles en juin 2021) qui annonce un nouveau partenariat de sécurité entre Washington, Londres et Canberra :  l’AUUKUS (Australia - United Kingdom - United States). Une alliance très clairement tournée contre la Chine dans l’espace indopacifique. Ce rapprochement stratégique est à la fois une réponse de la nouvelle administration Biden à ce qu’elle jugeait être les errements de l’administration Trump face à la Chine en Asie-Pacifique, et la réponse de Boris Johnson au « Brexit » par sa nouvelle stratégie de « Global Britain ». Cette annonce englobe la fourniture de SNA à l’Australie, et un partenariat très étroit sur les technologies de l’intelligence artificielle, le cyberespace ou les missiles (achats de Tomahawk par l’Australie). Pour l’exécutif français, elle est une nouvelle démonstration du peu de considération dont fait preuve la Maison blanche à l’égard des alliés européens, quel que soit le parti au pouvoir.

Cette rupture lève aussi un tabou géostratégique, celui de l’exportation et donc de la diffusion des SNA et des équipements nucléaires à vocation militaire dans le monde, contraire aux principes de non-prolifération. De la part de l’Australie d’abord, qui ne possède pas d'industrie nucléaire et avait refusé en 2016 ce type de motorisation afin de conserver une certaine retenue ou de neutralité continentale dans son affirmation de puissance. En réaction, la Nouvelle-Zélande voisine a déjà annoncé que ces futurs SNA australiens seront interdits d’entrée dans les eaux néo-zélandaises, en lien en particulier avec le Traité d'interdiction des armes nucléaires. Pour les États-Unis ensuite.

Car dans le monde, seuls une poignée d’États maîtrisent de bout en bout la filière de propulsion nucléaire navale : les États-Unis, la Russie, la France, la Chine autrefois aidée par la Russie. Dans les années 1990-2000, lors que le Royaume-Uni lançait les nouveaux SNA de la classe Astute, en remplacement des classes Trafalgar et Swiftsure obsolètes, les firmes BAE et Rolls-Royce durent faire appel à 600 ingénieurs étatsuniens en raison de leurs pertes de compétences technologiques. Pour des raisons de souveraineté et de contrôle technologique, on considérait jusqu’ici qu’un SNA ne s’exportait pas ; même si la Russie en loua à l’Inde alors que les tentatives canadiennes vers la France dans les années 1990 s’étaient heurtées très vite au veto de Washington. En particulier depuis les accords de 1958 avec le Royaume-Uni conçus au cœur de la Guerre froide, les États-Unis n’ont jamais exporté de SNA. Dans ce cadre, la levée de ce tabou historique fait craindre à de nombreux observateurs un risque de dissémination nucléaire et d’élévation qualitative du niveau de la course aux armements à des puissances régionales de rang intermédiaire.

Ces choix géostratégiques renseignent sur le bouleversement qu’induit l’essor et l’affirmation de la Chine comme nouvelle puissance mondiale, en particulier dans l’Indopacifique ; sur le pilier méridional (réseau Échelon qui permet d’écouter les satellites de communication et qui regroupe les Etats-Unis, l’Australie, le Canada, la Nouvelle-Zélande et le Royaume-Uni) que représente l’Australie dans le système étatsunien de contrôle du Pacifique et la puissance des liens tissés depuis la Seconde guerre mondiale entre les deux pays face au retrait britannique et, enfin, l’importance des forces sous-marines. En février 2021, le SNA français Émeraude achevait une patrouille de longue durée en Indopacifique, dont la Mer de Chine méridionale, et ce… grâce à sa propulsion nucléaire.


Pour compléter

 

Laurent Carroué pour Géoconfluences, 17 septembre 2021.

Dernière mise à jour : 4 octobre 2021.

 

 

Pour citer cette brève

Laurent Carroué, « Sous-marins : le « contrat du siècle » franco-australien annulé au profit des États-Unis », brève de Géoconfluences, septembre 2021.
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/actualites/veille/breves/sous-marins-le-contrat-du-siecle-franco-australien-annule-au-profit-des-etats-unis

 

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