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Un Sahara, des Sahara-s. Lumières sur un espace déclaré « zone grise »

Publié le 04/07/2013
Auteur(s) : Armelle Choplin, 'Maître de conférences, Université Paris-Est Marne-la-Vallée'
Olivier Pliez, 'directeur de recherche au CNRS, Université de Toulouse II-Le Mirail'
Pour ne pas réduire le Sahara à sa seule dimension de zone grise et incontrôlée, Armelle Choplin et Olivier Pliez montrent le Sahara sous ses réalités multiples. En complément, notre sélection de ressources classées en libre accès, septembre 2013.

Consultez aussi ressourcesclassees.png notre sélection de ressources classées en libre accès, septembre 2013

Le Sahara nourrit les imaginaires : vastitude, étendues de sables, nobles nomades et patients jardiniers d'oasis… Pourtant, les chercheurs en sciences sociales s'emploient depuis plusieurs décennies à nuancer ces visions.
Sous les feux de l'actualité la plus vive, le Sahara endosse aujourd'hui les caractéristiques de l'espace trouble, tour à tour présenté comme espace de transit des migrants subsahariens en route vers l'Europe, comme espace de trafics multiples ou comme champ d'extension des mouvements islamistes combattants et aujourd'hui zone de conflits ouverts.
Cela n'est pas faux. Pour autant, le Sahara ne peut être réduit à sa seule dimension de zone grise et incontrôlée : ce n'est pas un immense espace en dehors de toute règle, il y a des États, des frontières, des forces de l'ordre. De même, le Sahara n'échappe pas à toute forme d'organisation spatiale. Il est de moins en moins le territoire du vide : les nomades et les oasiens y sont des citadins. Il est connecté au monde : les convois de camions y ont bien souvent remplacé les caravanes. [1]


Paysages sahariens [2]

En retenant la limite des précipitations inférieures à 100 mm/an, on peut circonscrire le Sahara à un immense territoire de 8 millions de km² qui s'étend jusqu'à 2 000 km du nord au sud entre Biskra en piémont de l'Atlas et Agadès en limite du Sahel, et 5 500 km de Nouadhibou sur l'océan Atlantique à Port Soudan sur la Mer rouge. Souvent encore, des cartes figurent le Sahara en oubliant la partie orientale, de la Libye à la mer Rouge, sans doute en écho de l'ex-Empire colonial, qui avait délimité un «  Sahara français ».

En affinant les échelles de mesure, le Sahara apparaît multiple au plan bioclimatique. Il subit les influences saisonnières méditerranéennes au Nord ; celles, subtropicales, de la mousson sahélienne au Sud ; celles, océaniques du Maroc à la Mauritanie ; les plateaux et les montagnes parfois très élevés (Hoggar, Tassilis, Tibesti, etc.) forment des isolats plus humides et généralement plus peuplés ; le Nil introduit une rupture longitudinale en terme de densité de peuplement du Soudan à l'Egypte. De vastes étendues planes, les regs, aux paysages banals et monotones forment l'essentiel du Sahara central. Ils sont séparés les uns des autres par des ensembles dunaires, les ergs. Le sable ne couvre que 20% de la surface du Sahara. Parfois, surgit un paysage magnifique dû à l'activité humaine : des palmiers qui continuent à pousser autour d'une oasis délaissée, un village fortifié encore debout à côté d'une ville moderne, des vallées d'oasis, parfois très longues comme dans le Fezzan libyen ou le Sud marocain, des oasis de piémont en Tunisie et en Algérie…

Les limites de la zone saharienne
 
Deux facettes de l'urbanisation au Sahara



En périphérie de Sebha (Libye), un camp de réfugiés qui s'est étendu lors de la guerre contre le Tchad a progressivement été construit en dur pour devenir un quartier urbain.


Dans le Wadi al-Haya (vallée de la vie, Libye), les nouveaux périmètres de culture de fruits et légumes s'étendent en bénéficiant de l'eau provenant des forages profonds (premier plan) alors que la vieille oasis (arrière-plan) meurt car les nappes de surface qui l'alimentaient se tarissent.


Un Sahara historiquement ouvert et organisé en fuseaux

Le Sahara est depuis toujours un espace ouvert même si de nombreuses minorités religieuses ou ethniques y ont trouvé refuge au fil des siècles. Au Moyen-Âge, les routes des échanges transsahariens traversent l'ensemble du désert, du nord au sud entre Méditerranée et Sahel mais aussi d'ouest en est avec des trajectoires empruntées par les commerçants et les pèlerins vers Port Soudan et la Mecque sur la mer Rouge.

Théodore Monod (1968) distingue quatre axes, ou fuseaux méridiens qui contournent les régions les plus inhospitalières. Elles lui servent à proposer une « division géographique du monde saharien » : le fuseau occidental, maure, du Maroc au Sénégal (I) ; le fuseau central, touareg, du Sahara algérien à la boucle du fleuve Niger (III) ; le fuseau oriental, toubou, de la Libye méditerranéenne au lac Tchad et au Waddaï dans le Tchad actuel (V). La vallée du Nil est le plus évident en même temps que le plus problématique des fuseaux car la continuité du peuplement le distingue des précédents. On l'exclut généralement du modèle « intra-saharien » où les routes et les pistes traversent de vastes étendues vides pour rejoindre les oasis et les villes qui les jalonnent. Ces axes de circulation peuvent disparaître puis renaître sur le même trajet selon les circonstances politiques et économiques.

Le commerce transsaharien selon les fuseaux méridiens de Théodore Monod
 


Un Sahara espace de circulation

Les mobilités transsahariennes par camion
 

 

A Koufra (Libye), vieille halte caravanière, les camions tous-terrains ont remplacé les chameaux pour transporter migrants et marchandises entre la Libye, le Soudan et le Tchad.

Aujourd'hui, le Sahara demeure un espace largement tourné vers l'extérieur, sous des formes sans cesse renouvelées. Loin d'être replié sur lui-même et en marge de l'économie mondiale, l'espace saharien est intensément connecté au Maghreb, à la sous-région ouest-africaine, mais aussi au Moyen-Orient et même à la Chine à travers la circulation d'individus et de biens.  Les retombées financières générées par ces flux commerciaux dégagent un fort potentiel de développement local. Ces flux peuvent néanmoins être facteur de vulnérabilité. Ces échanges reposent en effet davantage sur la circulation que sur la production de biens et par conséquent, la dépendance envers l'extérieur est forte et les changements souvent rapides et brutaux.

Les flux, ancrages et intensités du commerce transsaharien sont révélateurs des mutations profondes que connaît la région. Les villes contemporaines sur lesquelles s'assoient les échanges n'ont plus rien des caravansérails d'antan. Reliées au monde par la mer, le ciel et des routes asphaltées de plus en plus nombreuses, leur extraversion est bien différente de celle observée autrefois, de même que la nature des marchandises échangées. A la circulation d'esclaves, à l'échange de savoirs islamiques et de vieux manuscrits, aux caravanes de sel ont aujourd'hui succédé divers produits licites et illicites (fruits, légumes, hi-fi, téléphonie mobile mais aussi cigarettes, haschich, cocaïne…). La contrebande, qui ne se limite pas au trafic d'armes ou de drogue, n'est pas nouvelle. Dans le sud tunisien, marginalisé par l'État central depuis des décennies, on pratiquait, dans les années 1980 et 1990, la contrebande pour se procurer ce qui y manquait : vêtements, lait en poudre, équipement domestique par exemple. Les États voisins à l'économie socialisante, Algérie et Libye, subventionnaient des marchandises qui étaient alors revendues plus cher de l'autre côté de la frontière en Tunisie. Cette contrebande n'est pas effectuée par les mêmes acteurs ni selon les mêmes finalités que les trafics d'armes et de drogues. Ces derniers ne sont pas généralisés à l'ensemble du Sahara mais ils ont monté en puissance en lien avec l'installation d'AQMI (Al Qaïda au Maghreb Islamique) au Sahara et la recherche de subsides par les groupes terroristes. Il est désormais connu que la circulation des armes s'est renforcée avec la revente des stocks libyens qui a suivi la chute du régime de Kadhafi.


Un Sahara morcelé et conjoncturellement fermé

Le domaine colonial saharien français (du Maroc à la Tunisie et de la Mauritanie au Tchad), très vaste, était conçu par le pouvoir comme un espace continu, ce qui n'empêcha pas les circulations transsahariennes d'y décliner au fur et à mesure que les militaires étendaient leur contrôle sur les mobilités. Il était relativement cloisonné vis-à-vis des autres domaines coloniaux, italien (Libye) ou anglais (Egypte, Soudan). Les frontières ont été dessinées au fur et à mesure de la pénétration coloniale à l'intérieur du désert. Elles étaient généralement négociées et tracées à partir du littoral sur quelques dizaines de kilomètres, puis étaient poursuivies en traçant un trait droit sur la carte (carte 1). En réalité, le contrôle portait plus sur les mouvements humains que sur les limites et à l'intersection de deux pistes était souvent implantée une garnison. Le contrôle des littoraux importait généralement plus que le partage précis du Sahara. Depuis la fin des empires coloniaux, le Sahara est de plus en plus convoité comme le rappelait encore récemment un grand « saharologue [3] », Jean Bisson (2003).


Un Sahara convoité par les États

Le Sahara est un espace de circulation, mais aussi de ressources pour les États qui se le partagent : pétrole en Algérie, Libye et Egypte, uranium du Niger, phosphates du Maroc, minerai de fer de Mauritanie, etc. Les eaux des nappes fossiles sont devenues des ressources vitales : en Libye, État sans aucun cours d'eau, une « rivière artificielle » achemine, par des canalisations qui s'étirent sur des centaines de kilomètres, les eaux fossiles du désert vers la côte pour les besoins des villes et de l'agriculture irriguée. Le rêve de Kadhafi comme de Moubarak de « faire reverdir le désert » a mené souvent à des dépenses somptuaires pour de piètres résultats. Circulation et ressources sont-elles compatibles ? Les ressources et leur accès relèvent des États alors que la circulation traverse les frontières : ces deux logiques territoriales peuvent entrer en contradiction et générer tensions et conflits.

 

Un Sahara urbain

Les villes répondent aux besoins actuels des États de territorialiser le Sahara afin de contrôler les échanges aux croisements des pistes. Leur origine peut être ancienne et liée aux mêmes raisons d'échanges : les « portes du désert » comme Tombouctou étaient des comptoirs où se formaient les caravanes et s'organisait la vie saharienne, tandis que les villes-relais en plein Sahara permettaient de se ravitailler en route. Certaines de ces villes anciennes sont abandonnées comme Sijilmassa, capitale médiévale du commerce au sud du Maroc, que les archéologues exhument des sables à proximité de villes créées de toutes pièces par les pouvoirs publics ; d'autres sont devenues des villes-musées pour touristes, comme Tozeur en Tunisie, Ghadamès en Libye ou Siwa en Egypte dont la partie ancienne nest plus habitée. La circulation maritime et la pression coloniale dès le début du XIXe siècle font péricliter les villes et les routes à l'ouest et au centre du Sahara ; à l'est, la colonisation est plus tardive et les villes se maintiennent plus longtemps : la Libye connaît son âge d'or fin XIXe-début XXe siècle. Ce premier réseau de villes a à peu près disparu au début du XXe siècle.

Les principaux itinéraires commerciaux transsahariens au Moyen-Age

Les villes du Sahara
 

Il n'y avait plus de villes au Sahara dans la première moitié du XXe siècle. De 1945 à 1965, la population saharienne passe seulement de 1,5 à 2 millions. C'est à ce moment-là qu'elle commence à augmenter, de plus en plus rapidement,  jusqu'à compter 5 millions d'habitants à la fin du siècle. Elle bénéficie de l'accroissement naturel et des migrations intra-africaines,  conséquences des opérations d'aménagement, d'infrastructures et d'urbanisation lancées par les nouveaux États indépendants, en particulier aux portes du désert. Dans la partie maghrébine du Sahara où les États sont plus riches et possèdent de vastes étendues comme l'Algérie, la Libye et plus tard le Maroc, les villes de plus de 100 000 habitants se multiplient ; le Sahel, plus pauvre, est moins urbanisé. Deux types de villes coexistent : les villes anciennes qui tendent à disparaître quand elles ne sont pas réactivées par une intervention publique ou la captation de la manne des échanges marchands, et les villes modernes construites de toutes pièces, souvent selon des plans dessinés par des cabinets d'aménagement extérieurs au Sahara et pas toujours en phase, du moins initialement, avec le climat et les pratiques urbaines des populations concernées. Nouakchott, capitale de la Mauritanie, est l'une de ces villes construite ex-nihilo à partir de 1960. Elle compte désormais plus d'un million d'habitants et s'impose comme le plus grand pôle urbain sahélo-saharien (Choplin, 2009).

Vues de Nouakchott, capitale de la Mauritanie


 

Dans le quartier Saada, périphérie populaire du Sud de Nouakchott, l'habitat suit les rares axes goudronnés.


Au cours de l'extension des quartiers résidentiels au Nord de la ville, de nombreuses villas surgissent du sable, repoussant toujours plus loin les dunes.

Source : © En Haut ! (www.enhaut.org). Technique de prise de vue par cerf-volant
 

Nomades et oasiens : tous citadins ?

L'opposition et la complémentarité entre sédentaires et nomades, jardiniers d'oasis et éleveurs de bétail compte parmi les représentations les plus courantes du Sahara. Aujourd'hui, les deux groupes sont devenus des citadins, car le Sahara est maintenant urbain (à 90% en Libye ou en Algérie par exemple), et les nomades actuels conduisent des camions. Même autrefois, une petite partie seulement des tribus nomades touaregs ou toubous circulait réellement, les autres résidaient dans des villages, souvent fortifiés. 

On parle aujourd'hui, en se référant à un nomadisme saharien imaginaire, de « nomadisme contemporain » pour évoquer un monde de mobilités, et la notion est devenue un argument de marketing pour nous vendre des « objets nomades ».Tout cela a peu à voir avec le nomadisme historique du Sahara qui, loin d'être resté figé, s'est profondément modifié sous l'effet des cycles de sécheresse, de l'urbanisation, des contraintes aux circulations imposées par les États et de la reprise des circulations transsahariennes de migrants et de marchandises dans les années 1990.
 

Les villes du Sahara font renaître les campagnes

Les oasis d'autrefois ont presque disparu ou sont mal conservées, sauf dans les cas où un patrimoine urbain a été préservé à l'intention des touristes dans les suds algérien, tunisien, marocain ; dans ce cas le qsar, village fortifié, est entouré d'une oasis qui a les trois étages de l'agriculture d'oasis (palmiers-dattiers, arbres fruitiers, fruits et légumes).Mais aujourd'hui, l'eau de surface est moins utilisée que l'eau profonde plus abondante qu'il faut pomper et souvent transférer depuis les nappes d'eaux fossiles pour permettre une agriculture intensive de contre-saison, d'agrumes, de fourrages ou de tomates qui assurent une bonne rentabilité, à proximité des foyers de peuplement sahariens ou non. Les citadins, parfois anciens agriculteurs, mettent en place des périmètres d'irrigation, privés ou publics, qui ont souvent du mal à fonctionner… faute de main d'œuvre (que l'on fait venir de l'étranger en Libye ou bien des zones rurales de la vallée du Nil en Egypte).

Organisation spatiale de la ville de Koufra

Source : Pliez, 2005, redessiné et publié dans Moyen-Orient, n°7 (2010)

Frontières visibles et invisibles d'un Sahara urbanisé

Les frontières ne sont pas toujours perceptibles au Sahara. Elles n'en existent pas moins. C'est dans et à travers les villes qu'elles se révèlent, et lors des périodes de crises. Ainsi, les insurrections touaregs des années 1980 ont provoqué des déplacements de populations réfugiées depuis le Mali et le Niger : le long de la frontière en Algérie, les puits sont devenus des villes, parfois importantes. En Libye, Sebha (120 000 habitants) comptait des dizaines de milliers de réfugiés toubous venant du Tchad durant les années 1980. Il a fallu trente ans pour les reloger ou les éloigner ; à Tindouf, se sont installés plusieurs dizaines de milliers de réfugiés sahraouis qui ont fui le Sahara occidental après son annexion en 1979 par le Maroc. Les villes sont le lieu des taxations sur le passage des migrants ou des marchandises et des troupeaux, et celui d'installation d'hôtels et de restaurants. La dynamique urbaine locale est souvent liée à l'économie de transit, c'est-à-dire à la circulation des hommes et des marchandises (Carte 5).

Les villes du Sahara ne sont  pas exclusivement des villes d'État même si les pouvoirs publics en sont généralement l'acteur principal, le plus visible aussi, car elles sont travaillées en permanence par des réseaux qui les animent dans la durée et les façonnent selon des intensités variables. Les réseaux marchands empruntent bien souvent encore les pistes tracées depuis des siècles, devenus des routes asphaltées. Quant aux migrations, elles sont encore trop souvent perçues d'une façon euro-centrée alors que pour 90% d'entre elles, il s'agit de migrations intra-sahariennes liées aux sécheresses, aux guerres, à l'emploi, à l'exode rural [4]

Les principaux itinéraires des migrations transsahariennes


Un Sahara incontrôlable ?

De vastes portions du Sahara sont aujourd'hui considérées comme dangereuses et nombreuses sont d'ailleurs déconseillées d'accès aux étrangers [5]. Le Sahara est en crise et encaisse les secousses des crises des dix États qui en sont riverains. Ce n'est pas nouveau dans cet « espace de turbulences » (Bourgeot, 1995). Certains conflits sont anciens et récurrents entre les États centraux et les minorités qui vivent généralement dans les périphéries des territoires nationaux et s'estiment lésées (Sahraouis, Touaregs, Toubous). D'autres conflits renvoient aux conséquences des guerres régionales qui se font sentir bien après que les accords de paix soient signés comme le long conflit entre le Tchad et la Libye dans les années 1970-1980 ou lorsqu'AQMI s'installe au Sahara après la guerre civile en Algérie à la fin des années 1990. Récemment la guerre civile en Libye, État entouré de multiples frontières sahariennes, et de façon générale, les révoltes arabes depuis 2011, ont accru cette géographie de la « turbulence ». Il est ici important de mesurer combien les pays de la zone saharienne sont en interaction et reliés par leurs économies fortement dépendantes, leurs populations, généralement à cheval sur plusieurs territoires nationaux, les circulations transnationales d'individus. Aussi, l'instabilité dans une région particulière peut entraîner des répercussions sur toute la zone saharienne. La menace terroriste est certainement le meilleur exemple de cette imbrication spatiale et de ce feuilletage géopolitique. Un attentat en Mauritanie, des enlèvements au Niger, une attaque au Mali ne peuvent plus être vus comme des actes isolés mais obligent à la mise en relation. La chute de Kadhafi explique pour partie la crise malienne : certains rebelles touaregs maliens qui vivaient en Libye sont rentrés, armés pour certains, et se sont alliés avec les terroristes qui gagnaient du terrain dans le Nord Mali.
Aussi, en janvier 2013, de simples turbulences a priori isolées se sont transformées en conflit ouvert au Nord Mali, déstabilisant toute la zone. Ce conflit oppose l'État central malien, appuyé par la France et les armées des pays voisins (Tchad, Mauritanie…), à deux mouvements centripètes : des rebelles touaregs, organisés autour du MNLA (Mouvement national de libération de l'Azawad), et des groupes islamistes divisés en plusieurs factions : AQMI, Ansar Din, MUJAO (Mouvement pour l'unicité et le Jihad en Afrique de l'Ouest). Ces groupes touaregs n'ont pas les mêmes revendications que les islamistes mais, par opportunisme, se sont ralliés à eux pour s'opposer à l'État central, avant d'être dominés par ces derniers. Les islamistes sont en effet parvenus à s'emparer des principales villes (Tombouctou, Gao, Kidal), et grâce à leur savoir spatial, à occuper et maîtriser le vide hors des villes, à contrôler les intersections d'axes de circulation et jouer des interstices entre les foyers de peuplement et les axes de circulation sahariens (Retaillé, Walther, 2011) [6].

Aujourd'hui, et bien que les médias parlent de « crise sahélienne », une partie des combats ont lieu dans le Nord Mali, dans le massif de l'Adrar des Ifoghas, en pleine zone saharienne. A l'évidence, le Sahara, ou du moins certaines parties de celui-ci, est conjoncturellement dangereux. Il n'en demeure pas moins un espace de mobilité, qui est aussi un espace urbanisé et pleinement un espace connecté au monde. En tout état de cause et aussi changeant soit cet espace, il ne peut se résumer à une vaste zone grise et en conflit.


 



Pour compléter

Références bibliographiques :
  • BISSON J., 2003, Mythes et réalités d'un désert convoité : le Sahara, L'Harmattan , 478 p.
  • BOURGEOT A., 1995, Les sociétés touarègues : nomadisme, identités, résistances, Paris : Karthala, 544 p.
  • BOUQUET C., 2013, « Peut-on parler de « seigneurs de guerre » dans la zone sahélo-saharienne ? », Afrique contemporaine, 1 (n° 245), p. 85-97.
  • BRACHET J., CHOPLIN A., PLIEZ O., 2011, "Le Sahara entre espace de circulation et frontière migratoire de l'Europe", Hérodote, pp. 163-182.
  • BREDELOUP S., PLIEZ O. (ss la dir.), (2005), « Migrations entre les deux rives du Sahara », Autrepart, n° 36, IRD/ Armand Colin, Paris, 182 p.
  • CAPOT-REY R. Le Sahara français, Paris : PUF, 1953, 564 p
  • CHOPLIN A., 2009, Nouakchott au carrefour de la Mauritanie et du Monde, Paris : Karthala-PRODIG, 372 p.
  • CHOPLIN A., PLIEZ O. (Coord.), 2011, Sahara et Sahel, territoires pluriels, Dossier spécial, Mappemonde, n°103 (3-2011).
  • CÔTE M., 2012, Signatures sahariennes, Terroirs et territoires vus du ciel, Presses Universitaires de Provence, 307 p.
  • DROZDZ M., TABARLY S, 2005, Places marchandes, places migrantes dans l'espace saharo-sahélien, Géoconfluences
  • GREGOIRE E., BOURGEOT A., 2011,  Géopolitique du Sahara, Hérodote, n°142
  • GREGOIRE E.,  2013, « Islamistes et rebelles touaregs maliens : alliances, rivalités et ruptures », EchoGéo
  • MONOD T., 1937, Méharées, explorations au vrai Sahara, Réed. Actes Sud 1989, 330 p.
  • MONOD T., 1968, « Les bases d'une division géographique du monde saharien », Bulletin de l'IFAN, XXX, B (1), Dakar, pp. 269-288.
  • MONOD T., 1992, « Du désert », Sciences et changements planétaires/Sécheresse, vol. 3, n°1, pp.7-24
  • PLIEZ O., 2011, Les cités du désert. Des villes sahariennes aux saharatowns. PUM, IRD.
  • RETAILLE D, WALTHER O. 2011. « Guerre et terrorisme au Sahara-Sahel: la reconversion des savoirs nomades ». L'Information Géographique 76(3): 51-68.
  • SCHEELE J., 2012, Smugglers and Saints of the Sahara: regional connectivity in the twentieth century. Cambridge: University Press (2012).

 

Armelle CHOPLIN,
maître de conférences, Université Paris-Est Marne-la-Vallée
O
livier PLIEZ,
directeur de recherche au CNRS, Université de Toulouse II-Le Mirail.

 
Et aussi :

   notre sélection de ressources classées en libre accès, septembre 2013

 

 


 

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