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Gestion de l'eau en Espagne : les canaux
de la discorde (Laurent Carroué)
Gestion
de l'eau en Espagne : les canaux de la discorde
(Laurent Carroué)
Approuvé
en février 2001 par le gouvernement espagnol,
le plan hydrologique national (PHN) prévoit
le transfert des eaux de l'Ebre vers le sud-est
de la péninsule. Il est l'objet de contestations
qui traduisent les enjeux environnementaux, économiques
et politiques liés à la maîtrise,
à l'utilisation et à la répartition
de l'eau en Espagne et, au-delà, dans l'ensemble
du bassin méditerranéen.
Dès l'Antiquité,
la maîtrise de l'eau (régulation
des débits, stockage, drainage, irrigation)
a constitué un phénomène
de civilisation essentiel dans le bassin méditerranéen.
L'importance stratégique de la gestion
de l'eau en fait depuis des siècles un
instrument, mais aussi un symbole de pouvoir.
Les vieilles organisations communautaires gérant
les regadios en sont une illustration
comme, plus récemment, les politiques d'équipement
mises en oeuvre par l'État central, de la dictature
franquiste aux gouvernements socialistes des années
90 (avec, en particulier, la loi sur l'eau de
1993).
Aujourd'hui, si l'Espagne est
relativement bien arrosée (684 millimètres
en moyenne chaque année), quatre facteurs
géographiques interviennent pour expliquer
une situation contrastée et tendue. D'abord,
la chaleur estivale prélève 68%
des volumes par évapotranspiration avant
même tout ruissellement. Ensuite, la répartition
est très inégale et oppose un Nord
et un Nord-Ouest humides à un Sud aride
: la Catalogne reçoit 800 mm/an, mais
le Cap de Gata, à l'extrême sud,
seulement 113. Troisième facteur : les
variations saisonnières (génératrices
de crues dévastatrices) et interannuelles
(avec des rapports de 1 à 7) font peser
une incertitude permanente sur l'alimentation.
Enfin, le fort cloisonnement des reliefs isole
une succession de bassins étroits, alors
qu'une grande partie des eaux de l'Espagne est
drainée vers le Portugal. D'où la
nécessité de stocker les excédents
d'hiver.
Les menaces de pénurie sont renforcées
par la constante augmentation des besoins.
Alors que la consommation de la population (13%)
et celle de l'industrie (7%) sont en forte hausse,
du fait de la croissance démographique
et urbaine, de l'élévation du niveau
de vie et du développement industriel et
touristique, l'agriculture continue d'utiliser
80% des ressources pour l'irrigation par submersion,
laquelle entraîne un énorme gaspillage.
Ces dernières décennies, l'intégration
croissante de l'économie espagnole à
l'Europe a encore favorisé le développement
de nouveaux périmètres, valorisant
l'avantage thermique dont dispose le sud de la
péninsule pour se spécialiser dans
des productions agricoles de masse à faible
coût de production : ainsi, 3,5 millions
d'hectares irrigués, soit 16% de la surface
agricole utile, produisent 60% de la valeur agricole
totale (fruits et légumes, céréales,
riz, coton et canne à sucre...).
| Cette
stratégie s'est accompagnée
d'aménagements ruraux intégrés,
grâce à des équipements
hydrauliques de grande ampleur. Dès
la période franquiste, les principaux
bassins furent dotés de nombreux
barrages qui transformèrent totalement
le régime de certains fleuves, tandis
qu'une politique de transferts des eaux
entre bassins hydrographiques était
mise en oeuvre dès les années
70. Ainsi, le Trasvase, un canal
de 286 kilomètres de long entre les
bassins du Tage et de la Segura, a été
inauguré en 1979 : avec un débit
de 33 m³/seconde, il permet l'irrigation
de 135 000 hectares dans les huertas
de Murcie et de Lorca.
Pour remédier à
cette situation, Madrid a lancé en
2000 un vaste plan hydrologique national
(PHN) destiné à
atténuer les disparités régionales
par une meilleure répartition de
l'eau sur l'ensemble du territoire. Le plan
préconise la modernisation de l'irrigation
et la remise en état des canalisations
(20% de l'eau est perdue du fait de canalisations
défectueuses). Il insiste également
sur le développement de l'assainissement
et de l'épuration des eaux, la prévention
des inondations et la restauration hydrologique
forestière. Mais il continue parallèlement
de s'inscrire dans une logique d'augmentation
de l'offre, à travers la construction
de 70 barrages, pour un coût de 24
milliards d'euros sur huit ans, financés
pour un tiers par l'Union européenne
au titre du Fonds européen de
développement régional
(FEDER) et du Fonds de cohésion.
|

Réalisation
cartographique : Nelly Jacques
Alternatives économiques, n°
199, 01/2002
Site en ligne de la revue :
www.alternatives-economiques.fr |
Le coeur de ce plan hydrologique repose sur le
transvasement de 1 milliard de m³ annuels
de l'Ebre, qui traverse cinq régions du
Nord, vers les zones déficitaires du littoral
méditerranéen (Valence, Murcie,
Almeria, l'Andalousie...).
C'est ce projet de transfert qui avait
fait descendre 400 000 personnes dans la
rue à Madrid et à Saragosse
en mars 2001, puis des dizaines de milliers à
Bruxelles, en septembre, avec l'appui des communautés
autonomes d'Aragon, de Catalogne, des Asturies
et des Baléares. Car si tout le monde s'accorde,
en Espagne, pour admettre désormais que
le développement économique et agricole
de ces dernières décennies a négligé
les questions environnementales et hydrologiques,
l'accord est loin d'être établi sur
les solutions à mettre en oeuvre.
L'État central et ses ministères
continuent de penser grands travaux. Les acteurs
socio-économiques du Sud, eux, veulent
continuer à gaspiller sans compter, en
recevant du Nord de nouvelles quantités
d'eau. En face, le mouvement de protestation des
Catalans s'accompagne d'un solide pragmatisme.
Tout en cherchant à conserver l'usage exclusif
de leurs propres ressources, ils se tournent vers
les eaux du Rhône pour répondre à
la croissance de leurs besoins. D'où la
relance, en 2001, d'un projet d'aqueduc de 320
km, enterré à 2,4 m, afin d'éviter
les pertes par évapotranspiration et les
prélèvements sauvages et dont l'objectif
serait d'assurer le transfert annuel de 350 à
400 millions de m³ pour un coût de
900 millions d'euros.
Face aux pénuries d'eau, l'Espagne, comme
tous les pays méditerranéens, n'échappera
pas à une remise en question d'un mode
de développement extensif qui gaspille
et pollue, au profit d'une croissance plus durable
et raisonnée. En particulier dans l'agriculture.
*Regadio :
espace agricole irrigué des plaines littorales
et des grandes vallées, dont les célèbres
huertas andalouses, d'origine arabe. Il s'oppose
au secano, espace d'agriculture
extensive aux maigres pâturages et à
l'arboriculture ou à la céréaliculture
sèche.
Laurent
Carroué, d'après Alternatives économiques,
n° 199 (01/2002)
Pour
compléter, pour prolonger, quelques ressources
:
Transferts d'eau en Espagne et vers
l'Espagne
- Sur le site des Cafés géographiques,
les "Enjeux de l'eau en Espagne et autour
de la Méditerranée" par
Frédérique Blot, le 18 décembre
2002 à Toulouse :
www.cafe-geo.com/cafe2/article.php3?id_article=383
- L'Espagne, l'Andalousie et la maîtrise
de l'eau, un dossier du site académique
de Toulouse :
www.ac-toulouse.fr/histgeo/program/enclasse/andalousie/andal1.htm
- L’eau, un enjeu géopolitique
majeur en Méditerranée, une
étude d'élèves de l'ENS LSH
à Lyon :
http://pweb.ens-lsh.fr/omilhaud/eau_mediterranee.doc
- Le Plan Hydrologique National (PHN) espagnol
- Le transvasement de l'Èbre - Notes d'orientation
pour une réduction des impacts environnementaux
- un essai universitaire proposé
par Valérie Lacroix de l'Université
Libre de Bruxelles (IGEAT - Section Environnement)
en 2001 - 2002 :
www.ulb.ac.be/students/desge/cours/envi008_2002_travail_hydro.htm
- Présentation officielle du PHN par
le ministère de l'environnement espagnol
(Ministerio de Medio Ambiente) :
www.mma.es/rec_hid/plan_hidro/planhidro.htm
- Rivernet, site de l'European Rivers Network
(ERN), ONG à but non lucratif (les
points de vue de la mobilisation associative),
propose un ensemble de documents sur les rivières
ibériques (projet Rhône - Barcelone,
Plan Hydrologique National, etc.) : www.rivernet.org/Iberian/welcome_f.htm
- Le prix Goldmann 2003 ("Prix Nobel de l'Environnement")
a été attribué, pour l'Europe,
à Pedro Arrojo-Agudo,
professeur d'économie à l'Université
de Saragosse, et principal leader de la campagne
contre le projet de Plan Hydrologique National
espagnol (PHN) : www.waternunc.com/fr/prixGoldman_2003.htm
L'eau au Proche-Orient
: une question géopolitique
Il s'agit d'une question souvent abordée
à travers médias et ouvrages. On
peut, par exemple, consulter les sites suivants
:
- Palestinian Academic Society for the Study
of International Affairs (PASSIA), une institution
arabe indépendante. Voir notamment dans
la section Palestine Facts, les bulletins
intitulés : Water - The blue gold of
the Middle East (juillet et septembre 2002),
en documents .pdf à télécharger
:
www.passia.org/index_about.htm
- Water and conflict - Un site sur le
rôle de l'eau dans les conflits et la coopération,
plus particulièrement consacré à
la situation au Proche Orient : http://waternet.UGent.be
Et aussi :
- Le module éducatif de la Banque
mondiale sur l'accès à l'eau potable
:
www.worldbank.org/depweb/french/modules/environm/water/index.html
- Sur Géoconfluences, pour des
comparaisons internationales, une brève
:
Johannesburg
: équité et eau, une étude
géographique
Laurent Carroué,
adapté d'Alternatives économiques
n° 199 (01/2002),
le 01/03/2004
Mise en page web et compléments : Sylviane
Tabarly

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| Mise
à jour : 01-03-2004
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