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La Russie : des territoires en recomposition

Le dessous d’une carte : un regard polonais sur la Tchétchénie

Publié le 02/06/2005
Auteur(s) : Lydia Coudroy de Lille, maître de conférences, Université Lyon II

La carte n'est pas un document neutre de simple localisation. Le document, dont des extraits sont reproduits ici, le prouve avec éclat. Au recto, il s'agit d'une carte topographique au 1/400 000e de la Tchétchénie et de l'Ossétie du Nord, éditée en Pologne en 2000. Les toponymes sont retranscrits en caractères latins, avec l'orthographe polonaise. Au verso se trouvent d'autres documents, notamment des cartes (des partages du Caucase, des environs de Grozny, et un plan détaillé de la ville), une chronologie de l'histoire tchétchène, des photos de timbres, de passeports de la République tchétchène d'Itchkérie, la liste des représentations diplomatiques de cette dernière, ainsi qu'un texte expliquant la nature et l'ancienneté des liens entre les Polonais et les peuples du Caucase.

Pourquoi donc une carte polonaise de la Tchétchénie ? Que nous révèlent les dessous de la carte ?

 

Un document politique, d'action, de connaissance

Cette carte a tout d'abord une dimension opérationnelle pour tous les organismes qui, en Pologne, œuvrent pour la défense de la cause tchétchène. Elle est financée, entre autres, par les comités Caucase Libre (Wolny Kaukaz) et Pologne-Tchétchénie (Polska-Czeczenia). Elle permet de mieux acheminer l'information, l'aide matérielle sur place par ces acteurs. La Pologne est "en première ligne" sur le plan de l'aide humanitaire, et cette carte fait partie de l'attirail logistique de l'aide aux réfugiés.

La Pologne constitue aujourd'hui une destination presque obligée pour les réfugiés tchétchènes qui quittent leur pays, avec la bénédiction des gardes-frontières russes. Il y avait, en 2001, 1 300 réfugiés tchétchènes enregistrés par l'administration polonaise, 4 300 en 2004, et ils représentent, en 2005, 80% de tous les réfugiés accueillis par ce pays. La plupart visent en fait une trajectoire plus lointaine, vers l'Europe de l'Ouest, où les réseaux d'accueil et une diaspora plus fournie leur offriraient une aide plus efficace à long terme. Mais, depuis l'entrée de la Pologne dans l'UE, ils ne peuvent demander l'asile que dans un seul pays, selon les accords de Schengen. Ils sont donc refoulés en Pologne si, par la suite, ils tentent de progresser vers l'Allemagne. Or les 20% de chômage, la faiblesse de l'aide sociale sur laquelle ils peuvent compter en Pologne les désavantagent.

Carte - Recto

La carte en grandes dimensions (1 500 x 1330 pixels)

Détail recto : bande - transect méridienne

Le territoire tchétchène

La Tchétchénie, d'environ 19 000 km2, est située tout au sud du territoire russe, à la frontière de la Géorgie au sud. Elle est encadrée par deux provinces russes : l'Ingouchie et l'Ossétie du Nord à l'ouest, le Daghestan à l'est. On y comptait, en 1994, 1 150 000 habitants, dont 90% de Tchétchènes. On reconnaît sur la carte les deux structures du peuplement rural : les toponymes en Jurt désignent les villages traditionnels (mot d'origine tatar, maison) et les toponymes en Swchz (assortis parfois d'un simple numéro) pour sovkhoze. Trois types de milieux se succèdent du nord au sud : d'abord, une basse plaine (de 10 à 100 m. d'altitude) steppique, semi-désertique, drainée par la vallée de la Sounja et du Terek (qui se jette dans la mer Caspienne). La partie médiane, la plus peuplée, est occupée par des plateaux entaillés par les affluents de ces rivières, où on cultive la vigne et des vergers. Puis au sud, la montagne caucasienne mène vers la frontière sud établie sur la ligne de crête. Le contraste des altitudes du nord au sud est extrême : en 100 km environ, on passe d'une altitude de 100 m dans la vallée du Terek, au sommet de Tebulamsta à 4 493 m à la frontière sud. La partie la moins inhospitalière du territoire se situe donc dans les vallées et sur le piémont caucasien. Les communications avec l'extérieur sont difficiles : seules trois routes franchissent la ligne de crête vers le sud, dont la principale, via Beslan en Ossétie du Nord, en direction de Tbilissi. Les axes terrestres majeurs empruntent donc la direction E-W de la vallée du Terek. Vers l'est l'axe routier mène à Bakou. Cependant les guerres ont largement détruit ces infrastructures, que les Russes ont remplacées par des voies ferrées et par un oléoduc contournant la Tchétchénie (voir en partie ressources ci-dessous).

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Détail - Recto

La cartographie de la Tchétchénie au 1/400 000e permet de saisir les rugosités du cadre du drame tchétchène, notamment l'enclavement de la région, les complexités de la frontière entre Ossétie et Tchétchénie (on voit, en Ossétie du Nord, en situation frontalière, la ville de Beslan, ...

Verso - Extrait de carte topographique de Grozny et de ses environs (source russe)

... théâtre d'une prise d'otages dans une école en septembre 2004) , les culs de sac des routes partant vers les sommets caucasiens (la carte mentionne les mois auxquels le passage de chaque col est le plus aisé), la vulnérabilité de Grozny, en plaine, à portée des bataillons des forces spéciales. Toutes ces informations spatialisées ne peuvent être retranscrites que par la carte.

Le document a aussi une portée politique forte, par sa provenance et par son insistance à rappeler l'intérêt des Polonais pour le drame des Tchétchènes. Les deux peuples ont plusieurs fois été alliés dans leur histoire contre l'ennemi commun russe. On y apprend, par exemple, qu'outre une assistance militaire dès les premières insurrections anti-russes au XIXe siècle et en 1918, les Polonais se sont illustrés par leur contribution à la connaissance ethnographique et géodésique du Caucase. Ainsi, Jan Potocki, auteur du célèbre Manuscrit trouvé à Saragosse, a également écrit le Voyage dans les steppes d'Astrakan et du Caucase en 1829, tandis qu'en 1847-65 des géomètres polonais se livraient à la triangulation géodésique du Caucase. À plus court terme, l'agrandissement du plan de Grozny et la photo de la capitale en ruines rappellent l'œuvre de destruction systématique de Varsovie menée par les nazis pendant la Seconde guerre mondiale, parallèle évident avec la situation que connaît aujourd'hui Grozny. Le plan peut être vu ici comme une affirmation, par la représentation cartographique, de la pérennité de la ville. Les cartes de partages politiques évoquent, elles, les partages de la Pologne du XVIIIIe siècle auxquels participa, notamment, la Russie.

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Verso : des éléments de l'iconographie territoriale

En français : Aslan Maskhadov (né en 1951) - général, est revenu en décembre 1992 en Tchétchénie (il était, depuis novembre 1993, commandant en chef des forces armées tchétchènes).

Président de la Tchétchénie en janvier 1997.

Aslan Maskhadov a été tué le 9 mars 2005 par les forces russes. La Pologne a été alors le seul pays à qualifier cette action d'"erreur politique". (NDLR)

Passeports de la République tchétchène d'Itchkérie

Des timbres

Tous ces éléments de l'iconographie territoriale (au sens que lui donne Jean Gottmann, c'est-à-dire les images support de l'identité nationale : timbres, passeports, plans, etc.), donnent donc un sens politique évident à cette carte. Les logos des organisations qui en ont financé la production matérielle montrent la diversité des horizons soutenant la cause tchétchène : on y trouve ceux des ONG citées ci-dessus, mais, aussi, celui d'un groupuscule politique nationaliste (Liga Republikanska) et d'une association caritative catholique en faveur des handicapés.

Enfin la carte a une dimension de connaissance précieuse. Pour tous ceux, scientifiques, étudiants, journalistes, humanitaires, qui souhaitent comprendre les enjeux et le cadre du conflit et, éventuellement, agir en territoire tchétchène, il est important de disposer d'une information cartographique dont les Russes sont avares, surtout en contexte de guerre. La cartographie de la Tchétchénie au 1/400 000e permet de saisir les rugosités du cadre du drame tchétchène, notamment l'enclavement de la région, les complexités de la frontière entre Ossétie et Tchétchénie (on voit Beslan en situation frontalière), les culs de sac des routes partant vers les sommets caucasiens (la carte mentionne les mois auxquels le passage de chaque col est le plus aisé), la vulnérabilité de Grozny, en plaine, à portée des bataillons des forces spéciales.

 

Annexes

L'entrée "Tchétchénie" du glossaire 

Entre mer Caspienne et mer Noire, la situation dans le Caucase : quelques localisations

Voir, dans cette même rubrique La Fédération de Russie et ses périphéries : tour d'horizon, identités et influences.

Pour compléter, prolonger, des ressources en ligne

 

Lydia Coudroy de Lille, maître de conférences, Université Lyon II,

pour Géoconfluences le 2 juin 2005

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Mise à jour :   02-06-2005


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