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Kaliningrad : une exclave territoriale russe à haute valeur stratégique

Publié le 14/12/2023
Auteur(s) : Clara Loïzzo, professeure en classes préparatoires aux grandes écoles - lycée Masséna, Nice

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Kaliningrad fut une tête de pont prussienne en territoire balte, avant de devenir un joyau de l'empire russe, puis de l'URSS. Les élargissements de l'OTAN et de l'Union européenne à l'est l'ont transformé en enclave russe dans ces deux dispositifs, séparée de la Russie par les républiques baltes, même si l'allié biélorusse n'est qu'à 85 kilomètres. L'article examine les conséquences stratégiques de cette situation, aussi délicate pour l'Union européenne que pour la Russie qui doit assurer la continuité avec son exclave.

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En octobre 2022, une plaisanterie née sur Twitter imagine le rattachement de l’exclave de Kaliningrad au territoire tchèque (Chabal, 2022). Une initiative humoristique née en Pologne, filée jusque sur la chaîne météo tchèque, mais qui, en établissant un parallèle avec l’annexion russe de territoires ukrainiens (la Crimée en 2014, les provinces de l’est en 2022), souligne la forte originalité de ce petit morceau de Russie séparé du reste du territoire, dont la situation comme la configuration font naître de nombreuses questions géographiques et géopolitiques.

La Russie, qui est incontestablement un géant territorial avec ses plus de 17 millions de km², compte parmi ses sujets (les entités administratives russes) l’oblast de Kaliningrad, un territoire à la superficie très restreinte avec 15 100 km², et qui s’inscrit en discontinuité avec le reste de l’immense étendue russe, à plus de 1 000 km au sud-ouest de Moscou, sur les rives de la Baltique. C’est donc une exclave du point de vue de la Russie (un espace appartenant à un État, mais physiquement séparé du territoire principal de cet État), mais une enclave vue depuis l’Union Européenne, puisque l’oblast de Kaliningrad est délimité au sud par la Pologne et au nord par la Lituanie, deux États également membres de l’OTAN que ce « poste avancé » d’une Russie perçue comme menaçante inquiète de plus en plus. 

Cette configuration pose des questions non seulement géographiques au sens large (autonomie, approvisionnement, isolement, discontinuité) mais aussi géopolitiques. Petit par sa taille, ce territoire qui ne représente que 0,1 % de la superficie totale du territoire russe est pourtant grand par son importance géostratégique. Cet enjeu géopolitique devient d’autant plus majeur que les relations entre l’Union européenne et la Russie de Vladimir Poutine se tendent de façon générale depuis les années 2000, surtout depuis l’annexion de la Crimée et la guerre du Donbass (2014) et encore davantage depuis le début de l’offensive russe en Ukraine (février 2022).

Kaliningrad, anciennement Königsberg, à l’histoire contrariée et au cœur de tensions renouvelées, semble fonctionner comme un baromètre des relations russo-européennes. En quoi cette configuration territoriale si particulière confère-t-elle un caractère hautement stratégique à ce territoire pourtant exigu et quasiment dénué de ressources majeures ? 

 

1. Des bouleversements successifs qui expliquent une configuration territoriale originale

Il faut dans un premier temps comprendre la naissance de cette configuration territoriale si spécifique. On peut distinguer trois moments-clés pour démêler cette construction territoriale.

1.1. Fondée au Moyen-Âge, Königsberg devient une ville prussienne prospère

D’abord nommée Königsberg, la ville est fondée en 1255 de part et d’autre de l’estuaire de la Pregolia, à proximité de la Baltique, autour du château édifié par les chevaliers teutoniques. La ville devient le siège de cet ordre monastique dont les moines-soldats ont pour mission d’évangéliser les Baltes par la force. Capitale du duché puis du royaume de Prusse (entre 1525 et 1701, remplacée ensuite par Berlin), la ville attire pendant des siècles des populations de langue allemande. L’ouverture sur la Baltique, par l’intermédiaire des lagunes de la Vistule au sud et de Courlande au nord, en a tôt fait un pôle commercial important, intégré dans les réseaux commerciaux à échelle européenne déployées par l’association des cités marchandes de la Ligue hanséatique, par lequel transitent les marchandises locales (ambre, fourrure et lin), ou de provenance plus lointaine (bois, céréales, marchandises exotiques comme le thé ou le café). La ville marchande, qui est aussi un centre administratif, connaît un développement rapide et s’affirme en tant que pôle culturel : c’est la ville natale du philosophe Emmanuel Kant, ou encore du compositeur E.T.A. Hoffmann.

Document 1. La Königsberg prussienne vers 1900

Château de Königsberg

Le château de Königsberg (entre 1890 et 1900) sur lequel flotte le drapeau prussien. Anonyme. Photographie libre de droits (domaine public). Source : Wikimédia Commons.

bourse et port de Koenigsberg

La Bourse et le port en 1905. Anonyme, photographie Detroit Photographic Company. Librairie du Congrès, libre de droits.

1.2. La partie nord de la Prusse orientale devient soviétique à l’issue de la Seconde guerre mondiale

Exclave de l’Allemagne entre 1919 et 1939, dont elle est séparée par le corridor de Danzig, la Prusse orientale est rattachée au Reich pendant la Seconde guerre mondiale, à l’issue de laquelle il change de souveraineté (document 2). Staline exige en effet le nord de ce territoire comme « tribut de guerre » dès la conférence de Téhéran en 1943, décision confirmée par les accord de Yalta puis de Potsdam (1945). Détruite à plus de 90 % par les bombardements alliés et les combats, Königsberg est conquise par les Soviétiques en 1945, annexée par l’URSS en 1946 et directement rattachée à la République socialiste fédérative de Russie (RSFR). Commence alors une entreprise de russification de ce territoire, tout comme le territoire de Memel autour de la ville de Klaïpeda (actuellement dans le sud de la Lituanie), où la présence germanique est pluriséculaire. Les villes sont rebaptisées : Pillau devient ainsi Baltiisk, et Königsberg est renommée Kaliningrad, en l’honneur de Mikhaïl Kalinine, le président du soviet suprême qui vient alors de mourir. Les populations allemandes qui n’ont pas fui devant l’avancée de l’Armée rouge sont expulsées en 1948, et remplacées par des populations soviétiques, russes pour l’essentiel, et en provenance surtout de l’ouest de la Russie. La ville, ruinée après-guerre, est profondément remaniée et transformée en ville-modèle soviétique.

Document 2. Les changements de domination sur l’enclave de Königsberg puis Kaliningrad (1815–1991)

Les changements de domination sur l’enclave de Königsberg puis Kaliningrad (1815–1991)

 
>>> Lire aussi : Pascal Orcier, « Frontières et territoires frontaliers en Europe : une visite guidée », Géoconfluences, juin 2019.

1.3. Le territoire de Kaliningrad devient une exclave russe avec la fin de l’URSS

L’implosion de l’URSS, avec la nouvelle indépendance des trois États baltes en 1991, coupe l’oblast de Kaliningrad du reste du territoire russe. Cet isolement nouveau est a priori plutôt handicapant, mais il peut aussi devenir un atout en valorisant une situation d’interface : dans le cadre de la libéralisation de la perestroïka, la nouvelle exclave obtient un statut de zone franche. Celui-ci rend possible l’importation et la réexportation sans droits de douane vers la Russie, et entraîne un fort essor de l’activité commerciale, formelle et informelle, ainsi que des trafics transfrontaliers divers dont Kaliningrad constitue une plaque tournante à l’échelle régionale. Se développe également à l’époque un « tourisme de nostalgie » attirant des Allemands (et leurs devises) dans l’ancienne Königsberg, de même qu’une fréquentation fondée sur les jeux d’argent, puisque c’est le seul territoire russe où ils ne sont pas rigoureusement interdits (Lebeau et Redon, 2022).

Document 3. L’oblast de Kaliningrad

Oblast de Kaliningrad

 

2. Jouer de sa position d’exclave et d’interface géopolitique

C’est cette situation paradoxale qui rend le territoire de l’oblast fondamentalement original, et dont découle un certain nombre de conséquences géographiques.

2.1. La « Petite Russie » se distingue par ses caractéristiques territoriales : un territoire enclavé, mais ouvert

Avec ses 15 125 km², l’oblast de Kaliningrad est à peine plus grand que le Monténégro (13 812 km²) ou l’Île-de-France (12 012 km²). Sa population, qui dépasse tout juste le million d’habitants (1 030 000 en 2021, source) est très majoritairement russe (à 78 % en 2005) (Tétart, 2005). C’est l’un des rares sujets de la fédération de Russie à connaître une croissance démographique (955 000 habitants en 2002). Près de la moitié de la population de l’enclave est concentrée dans sa ville principale, Kaliningrad. Bordée au sud par la Pologne, l’enclave est au contact au nord avec la Lituanie, dont la frontière suit le tracé du fleuve Niémen. Elle est située à 370 km de la frontière russe… mais à 1 200 km de Moscou : elle est finalement plus proche de Berlin (480 km), Stockholm (480 km) ou Varsovie (230 km) que de la capitale de la Russie. Elle est séparée de la Biélorussie, située à environ 60 km au sud-est, par une étroite bande de terre entre Pologne et Lituanie, longue de 85 km, qui a fait l’objet d’un accord pour la délimitation de la dyade lituano-polonaise : le corridor de Suwalki, du nom d’une petite ville polonaise voisine. Point de passage entre les pays baltes et l’Union européenne et distance la plus courte entre Kalinigrad et la Biélorussie alliée à Moscou, cet isthme géopolitique est aujourd’hui au cœur d’importantes tensions.

Ouvert à l’ouest sur la Baltique, le territoire compte deux ports importants : Kaliningrad, à l’embouchure de la Pregolia en position d’abri, et Baltiisk, situé à l’articulation de la lagune et de la passe qui donne accès à la haute mer (Tétart, non daté).

Document 4. Le port de Kaliningrad en 2009

Port de Kaliningrad

Cliché de Mehlauge, sous licence GNU (source).
 

2.2. Entre ouverture et dépendance, une situation économiquement handicapante ou avantageuse ?

La distance et la discontinuité vis-à-vis du reste du territoire russe soulève en premier lieu la question de la viabilité économique de ce territoire, qui ne pose pas de problème en cas de circulations transfrontalières facilitées, mais peut se révéler fragile en cas de fermeture des frontières. L’enclave compte des atouts économiques significatifs : outre ses réserves d’ambre et surtout de pétrole (15 % des richesses produites), la région peut compter sur ses ports libres de glace toute l’année (ce qui est aussi un atout géopolitique, voir infra), qui ont permis le développement d’une importante activité d’industrie agroalimentaire induite, et sur son industrie (bois, papier, électronique et assemblage). Mais cette situation très particulière complique son approvisionnement, et l’enclave demeure très dépendante des importations depuis la Russie par voie maritime et ferroviaire, cette dernière via un axe qui traverse les territoires lituanien et biélorusse (voir document 5), avec une centaine de trains de passagers et de marchandises par mois avant 2022 (Papin, 2022).

Cette dépendance a occasionné d’importantes tensions lorsque, en juin 2022, la Lituanie a interdit le transit par voie ferrée via son territoire des marchandises soumises aux sanctions européennes prises à la suite de l’offensive russe en Ukraine (métaux, ciment, alcool, engrais). La Russie a dénoncé un « blocus » entravant selon elle l’approvisionnement du territoire à hauteur de 40 à 50 %, et entraînant des scènes de paniques des consommateurs dans les commerces de l’enclave. Bien que le transit ferroviaire ait été finalement réautorisé un mois plus tard, les trajets longs et coûteux pèsent toujours sur les entreprises (Levresse, 2023). Et dans le contexte géopolitique actuel, la fermeture de l’espace aérien européen pour les avions russes rend encore plus difficile cette relation avec l’extérieur (Le Monde et AFP, 2022). La Russie a même construit en 2019 un terminal de regazéification pour pouvoir approvisionner l’enclave en GNL par la voie maritime et minimiser ainsi les tensions inhérentes au transit par le territoire lituanien du gazoduc alimentant Kaliningrad (Bayou, 2019).

La question des relations avec l’extérieur est donc cruciale. L’ouverture en 1993 de la zone économique spéciale de Yantar (du nom russe de l’ambre dont l’enclave détient 90 % des réserves mondiales) s’inscrit dans cette logique, en cherchant à développer les investissements industriels, par des dispositions fiscales avantageuses, en exploitant le différentiel frontalier de coût du travail. Elle a par exemple permis l’installation de l’usine Avtotor, sous-traitante pour BMW, Kia et Hyundai. D’aucuns auraient même eu l’ambition de faire de Kaliningrad le « Hong-Kong de la Baltique » dans le cadre de l’ouverture post-communiste et de la « thérapie de choc » menée par Boris Eltsine, capables d’attirer de nombreux capitaux étrangers. Mais les effets demeurent modestes, et limités par les questions de desserte et surtout les enjeux militaires (voir infra), d’autant que cette ouverture sur l’extérieur suscite également l’inquiétude du Kremlin qui craint une émancipation ou une influence occidentale trop forte sur les populations de l’exclave.

La question de la circulation des personnes est un autre point sensible. Jusqu’en 2003, les habitants de l’oblast de Kaliningrad peuvent franchir les frontières sans visa pour se rendre dans les États voisins. La perspective de l’adhésion de la Lituanie à l’Union européenne (candidature en 1995) change la donne puisque la dyade est appelée à devenir une frontière externe de l’espace Schengen, avec des logiques de contrôle des mobilités beaucoup plus rigides, alors que Moscou exige des couloirs de circulation exemptant de visa les citoyens russes circulant entre le territoire russe et son exclave. Un compromis est finalement trouvé entre Russie et Union européenne (accord provisoire en 2003, version définitive en 2005) avec la mise en place d'un régime de transit facilité par une autorisation multi-passages délivrée à la demande, ayant permis le maintien de circulations dynamiques, avec des flux de touristes, de consommateurs, et même un tourisme médical (depuis la Pologne). Ces mobilités sont remises en cause par le déclenchement de la guerre en Ukraine en février 2022. L’approche militaire et sécuritaire prend à nouveau le pas sur les logiques d’ouverture et de coopération qui s’étaient pourtant développées au début des années 2000 avec le Danemark, la Suède ou l’Allemagne, dans le domaine des transports ou de l’environnement (Tétart, 2005).

3. Un territoire stratégique fortement militarisé, au cœur des tensions russo-européennes

Kaliningrad, du fait même de sa situation, est dotée d’une importance géostratégique majeure, inscrite dans sa naissance même, et réactivée en temps de conflit. Cette importance a connu plusieurs phases, depuis sa création, en passant par la guerre froide, et jusqu’à la période contemporaine marquée par un renouveau des tensions entre la Russie et l’OTAN.

3.1. Un territoire surdéterminé par sa fonction militaire

Königsberg est, dès sa fondation à l’époque médiévale, un territoire-forteresse. Cette fonction n’a eu de cesse de s’affirmer au cours de son histoire, par exemple lors de la période soviétique qui voit une forte militarisation de l’oblast. Convoité par Staline pour ses ports qui, à la différence de ceux de Léningrad (Saint-Pétersbourg) ou Kronstadt plus au nord sur la Baltique, sont libres de glace toute l’année, le territoire abrite à Kaliningrad le quartier général de la flotte soviétique de la Baltique. Après son annexion par l’URSS, interdit aux étrangers, le territoire est dès lors largement dévolu à la fonction militaire. Baltiisk est même de 1952 à 1991 une « ville fermée », ces villes (frontalières ou liées au complexe militaro-industriel) dont le caractère stratégique justifie de strictes restrictions d’accès. Le rôle de poste avancé de ce point le plus occidental du territoire russe (19,93°E) est renforcé pendant la guerre froide, avec de nombreuses bases : six bases aéronavales, une base d’infanterie de marine, et deux sites de missiles antisurface couvrant la mer Baltique. 100 000 à 200 000 militaires y ont été stationnés, et une immense majorité des habitants sont liés, de près ou de loin, à la présence militaire (ingénieurs, techniciens, familles) (Tétart, 2008). Cette très forte concentration militaire sur un territoire très restreint, même si elle a fortement décru avec la fin de la guerre froide, passant de 100 000 à 9 000 hommes (Tétart, 2005), est toujours perçue par ses voisins comme menaçante pour la sécurité régionale, comme le soulignait par exemple un rapport sur la sécurité de l’Estonie en 2020 (Estonian Foreign Intelligence Service, 2020).

3.2. Un point de cristallisation des tensions dans la relation Russie - OTAN

Cette place géopolitique à part de Kaliningrad se confirme au XXIe s., avec plusieurs phases saillantes : avec l’élargissement de l’UE en 2004, depuis la montée des tensions entre Russie d’une part et Union européenne et OTAN d’autre part sous l’ère Poutine, et singulièrement depuis le début de la guerre en Ukraine en février 2022. Les relations entre la Russie impériale puis soviétique et les pays baltes ont toujours été difficiles, la Lituanie étant par exemple la première des républiques soviétiques à avoir déclaré son indépendance le 11 mars 1990. Mais ces relations, et celle de la Russie avec l’Union européenne dans leur ensemble, se tendent de plus en plus avec une Russie qui regagne en puissance et se montre plus agressive depuis la première présidence de Vladimir Poutine (2000). Le petit territoire de Kaliningrad reflète ces tensions croissantes.

Ainsi, l’adhésion des pays baltes à l’OTAN, parallèle à leur intégration à l’Union européenne (2004) et l’annonce la même année du déploiement d’un dispositif anti-missiles américain en Europe de l’Est (projet abandonné sous la présidence de Barack Obama) provoque la colère de la Russie qui menace de positionner à Kaliningrad des missiles Iskander (SS-26), susceptibles de transporter des ogives nucléaires – une menace qui n’est mise à exécution qu’en 2016, à la suite de la crise entraînée par l’invasion russe de la Crimée (2014) et consécutivement aux sanctions européennes qui en découlent. Ces événements s’inscrivent dans le cadre d’une profonde reconfiguration de la géopolitique de la mer Baltique, que la Russie n’entend pas laisser à une domination euro-américaine, alors même que les verrous stratégiques des détroits sont contrôlés par le Danemark et la Suède (Carroué, non daté), et que la Suède, comme la Finlande, ont renoncé à leur neutralité historique face à la menace russe. La Finlande a ainsi adhéré à l’OTAN en 2023 et la Suède a déposé sa candidature. La Russie a également fréquemment procédé à des exercices militaires à Kaliningrad, à l’instar de l’exercice « Zapad 99 » (littéralement « Ouest 99 »), l’un des plus importants depuis la fin de la guerre froide, à l’été 1999, suivant le scénario d’une attaque de l’enclave par l’OTAN, mené sans informer ses voisins polonais et lituanien ; ou encore avec l’exercice « Zapad 2017 », mobilisant 12 700 hommes selon la Russie mais 40 000 selon l’OTAN (Tétard, 2019). Les effectifs stationnés de façon permanente dans l’enclave sont estimés en 2019 à 30 000 hommes (ibid.), dont 12 000 pour les seules forces terrestres et aéroportées, sans les marins (Estonian Foreign Intelligence Service, 2020, p. 5). Une partie de ces troupes a été redéployée depuis en Ukraine (Axe, 2022).

L’annexion de la Crimée en 2014 représente un « tournant » (Tétart, 2019) dans la remilitarisation et dans la nucléarisation de l’enclave de Kaliningrad, qui redevient ainsi une pièce maîtresse dans le dispositif géostratégique russe, lequel se concentre sur l’isthme Baltique – mer Noire. En réponse, l’OTAN déploie également des forces croissantes dans la région, en particulier dans les pays baltes, et les pays voisins renforcent leurs défenses (missiles Patriot déployés en Pologne, rétablissement du service militaire en Suède ou remilitarisation de l’île suédoise de Gotland, située à portée de missile de Kaliningrad, à 345 km à vol d’oiseau). Les missiles balistiques Iskander ont une portée de 500 km, les S-400 (système de défense anti-aérienne) de 400 km, et les missiles hypersoniques Kinjal déployés à Kaliningrad depuis février 2022 de 2 000 km (RFI, 2022). Trois des trente « centres d’excellence » de l’OTAN sont localisés dans les trois pays baltes, dédiés aux communications stratégiques, à la sécurité énergique et à la cybersécurité (Voir cette carte diffusée par l’OTAN en 2022).

Document 5. L’enclave de Kaliningrad dans son environnement géopolitique régional

Kaliningrad dans sa région

 

3.3. Une épine dans le pied de l’OTAN… Ou dans celui de la Russie ?

La situation de Kaliningrad est instrumentalisée à chaque crise majeure par la Russie pour menacer les pays occidentaux. La Russie multiplie les provocations, comme avec l’incident d’avril 2016 en mer Baltique entre l’aviation russe et un destroyer (contre-torpilleur) américain navigant dans les eaux internationales (Groizeleau, 2016), et les démonstrations de force comme en juin 2022 où la Russie annonçait avoir mobilisé 10 000 militaires et 60 bâtiments pour des exercices en parallèle des manœuvres maritimes annuelles de l’OTAN dans le cadre de l’opération « Baltops 22 ». La Russie joue ainsi la « carte Kaliningrad », selon l’expression de Richard Krickus (2002), utilisant l’inquiétude suscitée par la proximité de ce petit territoire surmilitarisé. « Cheval de Troie », « épine dans le pied », « talon d’Achille » : les expressions médiatiques ne manquent pas pour qualifier la vulnérabilité ressentie par les pays de l’OTAN face à cet avant-poste de la puissance militaire russe. Pièce essentielle du dispositif défensif anti-missile russe, de la surveillance des infrastructures (gazoducs, câbles) et des routes maritimes, du renseignement et de la « guerre hybride » menée par Moscou (Tétart, 2022), Kaliningrad est aussi un territoire-clé de la dissuasion nucléaire fréquemment maniée par le pouvoir russe. Et les inquiétudes se cristallisent aussi autour du corridor de Suwalki, cette bande de terre que l’OTAN considère comme très vulnérable, car sa prise de contrôle éventuelle par la Russie en cas de conflit isolerait complètement les trois États baltes du reste de l’OTAN. Cette perspective, qui impliquerait une guerre entre la Russie et l’OTAN, demeure néanmoins très improbable.

Du point de vue de l’enclave elle-même, et en partie de celui de la Russie, c’est Kaliningrad qui est en position d’assiégé par l’OTAN, ou au moins en position d’encerclé. Si l’exclave est, pour la Russie, une tête de pont, elle est aussi une tête d’épingle entourée par l’UE et l’OTAN, et le pouvoir russe, dans sa communication, joue beaucoup le rôle de la victime menacée. Le casse-tête de la continuité territoriale pose probablement autant de problèmes aux stratèges russes que la présence de l’enclave à ceux de l’OTAN.

Le conflit russo-ukrainien entraîne aussi un durcissement des frontières dans la région : la Pologne a ainsi annoncé en novembre 2022 vouloir construire une barrière à la surveillance renforcée à sa frontière avec la Russie au niveau de Kaliningrad, sur le modèle associant clôtures barbelées et équipements électroniques qu’elle a déjà déployé à sa frontière avec la Biélorussie (Tétart, 2022). Une décision censée empêcher le passage clandestin de migrants venus d’Asie ou du Moyen-Orient, encouragé selon Varsovie par la Russie, ce que Moscou dément, et qui confirme ces tensions renforcées entre ces voisins de la Baltique.

 

Conclusion

Ainsi, l’oblast le plus occidental de l’immense territoire russe, historiquement territoire allemand, conserve, en dépit de son exiguïté, une importance géopolitique de premier plan. Bastion défensif, petit territoire fortement (re)militarisé et aujourd’hui nucléarisé, l’enclave de Kaliningrad vit au rythme des tensions croissantes entre Russie et Union européenne, dont l’élargissement, conjointement à celui de l’alliance atlantique, est perçu comme une menace par la Russie. Depuis l’annexion de la Crimée en 2014, et plus encore depuis le début de l’offensive russe en Ukraine en février 2022, ces tensions sont à leur comble, laissant craindre un incident localisé et déstabilisant pour la région, avec des conséquences en cascade, d’autant plus incertaines que la Russie instrumentalise ce territoire. Mais ces pressions renouvelées de la part de la Russie ne doivent pour autant pas dissimuler la vulnérabilité de Kaliningrad, qui, en cas de conflit ouvert avec l’alliance atlantique, pourrait devenir un territoire particulièrement difficile à approvisionner et à défendre, du fait même de son isolement.

 


Bibliographie

Références citées
Pour aller plus loin

Mots-clés

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Clara LOÏZZO

Professeure en classes préparatoires aux grandes écoles, lycée Masséna, Nice.

 

 

Édition et mise en web : Jean-Benoît Bouron

Pour citer cet article :  

Clara Loïzzo, « Kaliningrad : une exclave territoriale russe à haute valeur stratégique », Géoconfluences, décembre 2023.
https://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-regionaux/la-russie-des-territoires-en-recomposition/articles-scientifiques/kaliningrad