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Les frontières russes entre effets d'héritages et nouvelles polarités
(David Teurtrie avec une contribution de Jean Radvanyi)
L'agriculture russe post-soviétique : rupture
ou continuité ? (Pascal Marchand)
Les
hydrocarbures en Russie, entre promesses et blocages
(Julien Vercueil)
Politique
et géopolitique du pétrole russe
(Julien Vercueil)
Dans d'autres dossiers, des articles complémentaires (nouvelles fenêtres) :
Union européenne – Russie :
des "politiques de voisinage" de l'énergie, un autre article de Julien Vercueil dans le cadre du dossier Territoires européens : régions, États, Union (nouvelle fenêtre)
L'agriculture russe post-soviétique
: rupture ou continuité ?
(Pascal Marchand)
Les résultats
obtenus par l’agriculture post-soviétique
sont inférieurs encore à ceux de
l’agriculture soviétique, déjà
considérée comme le boulet du système.
L’examen des structures de ce secteur laisse
par ailleurs perplexe car, après privatisation,
il est encore aux mains d’exploitations
collectives. Pendant ce temps, les magasins d’alimentation
des grandes villes sont massivement approvisionnés
en viandes importées, qui couvraient 70
à 90% du marché de Moscou et de
St Pétersbourg au début des années
2000. Une décennie après la chute
du communisme, le tableau est en apparence paradoxal.
L'effondrement
des productions
Les productions animales
et végétales ont fortement régressé
depuis le début des années 1990.
En raison des variations annuelles considérables
des récoltes dans le domaine des productions
végétales, la comparaison doit porter
sur des moyennes inter-annuelles. On peut donc
comparer la dernière moyenne de l’époque
soviétique avec la dernière moyenne
de la décennie eltsinienne pour les grandes
productions de la Russie :
(en
millions de tonnes) |
1986-1990 |
1996-2000 |
|
2001 |
2002 |
2003 |
| Céréales |
104,3 |
65,2 |
|
85,2 |
84,7 |
65,5 |
| Dont blé |
53.5 |
34,3 |
|
47 |
50,6 |
34,1 |
| Betteraves à sucre |
33,2 |
14 |
|
14.6 |
15,5 |
19,4 |
| Tournesol |
3,1 |
3,3 |
|
3,2 |
4,6 |
4,7 |
| Pommes de terre |
35,9 |
34,5 |
|
35 |
35,9 |
36,7 |
Si la production alimentaire de base se maintient,
tout comme celle de graines de tournesol (largement
exportées), la production moyenne de céréales
chute de 37% (toutes sont affectées, blé,
orge, seigle), et celle de betteraves à
sucre de 58%. La SAU a régressé,
passant de 214 millions d’ha en 1990 à
197 en 2000, surtout du fait de la forte rétraction
des surfaces ensemencées, passées
de 118 à 85 millions d’ha (sources
: "Sel’skoe khozïaïstvo Rossii",
éditions 1995 et 2002).
La première moyenne de l’époque
Poutine n’est pas encore complète,
mais les premiers chiffres indiquent une certaine
reprise de la production. Il faut par ailleurs
noter que, depuis 2002, paradoxalement, la Russie
renoue avec la situation d’exportateur de
céréales, qui était la sienne
au début du XXe siècle.
En règle générale dans le
monde, sauf événement exceptionnel,
l'effectif du cheptel ne connaît pas d'évolutions
brutales d'une année sur l'autre. Or, en
Russie, on constate un effondrement spectaculaire
de l’effectif du cheptel bovin (en 2001,
46% de l'effectif de 1990), porcin (40%), ovin
(25%). Seul le troupeau de vaches laitières
(une partie du troupeau de bovins) présente
une situation moins dégradée (59%).
La chute semble stoppée depuis 2000, et
on assiste peut-être à une stabilisation,
à très bas niveau.
Evolution
comparée des cheptels :
URSS (1928 - 1940) et Fédération
de Russie (1990 - 2002)
|
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 |
L’évolution
de la décennie est en tout cas désastreuse.
Si l'on compare la situation des années
1990 - 2002 aux années de la collectivisation
de 1928 à 1940 (voir graphiques ci-dessus),
on remarque que la chute a été plus
rapide (entre cinq et sept années) mais
moins profonde. Le redressement postérieur
à la collectivisation ne se retrouve pas
dans la décennie 1990. La chute liée
à la fin du collectivisme est beaucoup
plus longue (12 ans ininterrompus) et surtout
plus profonde.
Mais est-on sorti de la collectivisation ?
L’immobilisme
des structures agraires
Historiquement, l’agriculture
russe est une activité collective.
Il existait des paysans libres au Moyen-Age, mais
la généralisation du servage au
XVIe siècle eut progressivement raison
d’eux. Au milieu du XVIIe siècle,
ils ne formaient plus que 10% de l’effectif,
les autres étant serfs ou esclaves. Au
XIXe siècle, le servage était général
et l’activité du "moujik"
était réglée par les pratiques
collectives de l’ "obchtchina",
la communauté rurale, dans laquelle beaucoup
de révolutionnaires russes voyaient la
quintessence du socialisme agraire. L’idée
du Grand Partage, le "partage noir",
était répandue dans les campagnes,
mais il s’agissait de prendre les terres
de la noblesse pour les attribuer à la
communauté, pas aux individus.
Alexandre II abolit le servage en 1862, mais il
transféra les terres aux communautés,
pas aux individus. Ces communautés, sous
le nom de mir, réglaient toute
l’activité agricole et acquittaient
impôts et redevances sous la direction des
Anciens. Les terres restaient en collectivité
et étaient redistribuées à
intervalle régulier en fonction des besoins
de chaque famille. Si on sait que le mot russe
mir désigne à la fois la
"paix" et le "monde", on mesure
le poids de ce qu’on appelle le "vieux
communisme agraire russe". Sauf pour les
rares migrants et pour les ouvriers temporaires
des fabriques des villes, on ne sortait jamais
de son village, très éloigné
de son voisin, et on y vivait selon les règles
de l’Harmonie orthodoxe, dans la collectivité.
C’est ce conservatoire de routines
improductives que Stolypine entreprit de briser. Pour créer une classe de "véritables
fermiers", sa réforme de 1906 autorisa
les paysans qui le désiraient à
sortir de la propriété collective
en obtenant "leur part", qu’ils
pouvaient enclore et sur laquelle ils pourraient
mener l’activité agricole de leur
choix. Cette idée tomba en désuétude
après sa mort, mais en 1914, 2.5 millions
d’exploitations s’étaient quand
même libérées du mir.
Leurs possesseurs, désignés sous
le nom de "koulaks", pourtant pour la
plupart fort peu aisés, étaient
haïs par ceux qui étaient restés
dans les collectivités : ils avaient voulu
rompre avec l’égalitarisme rural.
Entre 1917 et 1926, les terres passèrent
entre les mains des collectivités rurales et la sortie du mir devint impossible.
La masse de la population ne vit pas la "dékoulakisation"
avec déplaisir et y participa même
largement. Ce n’est que lorsqu’elle
comprit que la collectivisation stalinienne n’était
pas l’attribution des terres aux communautés
rurales, que s’ensuivit une destruction
systématique du cheptel pour ne pas le
laisser collectiviser.
Le système de kolkhozes et sovkhozes
mis en place à partir de 1928,
avec quelques réformes, était toujours
en place en 1991 lors de la chute de l’URSS.
En 1989, la situation était légèrement
déséquilibrée en faveur des
sovkhozes, plus nombreux, occupant plus de personnel,
sur une SAU plus vaste (voir tableau ci-dessous).
Les différences entre "coopératives"
(kolkhozes) et "fermes d’État"
(sovkhozes) étaient, de fait, minimes.
"Kolkhoziens" et "ouvriers
des sovkhozes" (c’était leur
nom) étaient autorisés à
posséder un lopin mais seuls les premiers
avaient le droit d’en commercialiser la
production sur le "marché kolkhozien".
Le kolkhoze avait un président élu,
candidat unique "soutenu" par le parti
unique, alors que le sovkhoze avait un directeur
nommé par le même parti unique. Dans
leur version post-stalinienne, lorsque les paysans
furent à nouveau autorisés à
élever du bétail à titre
privé, les structures agraires soviétiques
se situaient dans la continuité des pratiques
collectives de la Russie du XIXe.
L’"économie auxiliaire
de production", les fameux "lopins kolkhoziens"
renforcés par les potagers des employés,
mérite attention car ils assuraient une
part considérable dans certaines productions
(cf. tableau ci-dessous), le tout produit pendant
les heures perdues puisque les possesseurs de
lopins avaient tous un emploi rémunéré
à temps plein dans l’exploitation
collective. Se fondant sur ces données,
des observateurs non-russophones, et particulièrement
naïfs il est vrai, avaient pronostiqué
qu’en libérant cette formidable énergie
kolkhozienne, c’est à dire en distribuant
les terres, la Russie deviendrait un pays de cocagne.
Produire une telle quantité de denrées
alimentaires et assurer l’entretien d’un
tel troupeau (qui doit être nourri à
l’étable pendant six à sept
mois en Russie), à temps perdu, supposait
de fait une productivité "fantastique",
mais à tous les sens du terme. Il suffisait
en effet de parcourir la presse officielle soviétique
pour savoir que ces données relevaient
de ce qu’on appelle en russe, l’ "otchkovtiratielstvo",
au sens littéral, le "frictionnage
des yeux". Kolkhoziens et employés
consacraient en réalité une grande
partie de leur temps de travail officiel à
leur lopin privé, avec les engrais et le
matériel de la collectivité, nourrissaient
leur énorme troupeau sur les terres collectives
pendant l’été, avec les fourrages
de la collectivité pendant l’hiver.
Cette "formidable productivité"
n’était qu’une supercherie
et il suffisait de rapporter les productions déclarées
des surfaces annoncées pour s’en
douter.
C’est la raison pour laquelle, la
réforme agraire, officiellement engagée
dés 1993, n’a produit aucun effet. Depuis 1991, les citoyens russes peuvent
s’installer comme "fermiers individuels",
"fermer" en russe. La formule connût
un engouement rapide (270 000 fermes au 1er janvier
1994) mais bien modeste comparé au mouvement
engagé par Stolypine un siècle auparavant,
surtout si on considère que la population
active agricole compte 9,7 millions de personnes
en 1990. Le nombre de fermes plafonna à
280 000 en 1996, pour redescendre doucement
à 266 000 au 1er janvier 2002.

Sources : Annuaires
statistiques soviétiques - "Narodnoe
Khozïaïstvo SSSR v 1989",
p. 432 ; "Sel’skoe khozïaïstvo",
1991, p. 130 ; "Sel’skoe khozïaïstvo
v Rossii", 2002, p. 52
En décembre 1991,
la loi imposa une réorganisation en différentes
formules de privatisation, aux 25 500 kolkhozes
et sovkhozes. Les entreprises s'adaptèrent
d’autant plus facilement qu’elles
obtenaient, ce faisant, l’effacement de
leurs dettes. Le programme fut achevé en
1994, même si le gouvernement avait dû
concéder la possibilité de garder
le statut ancien. Au 1er janvier 1994, 9 600
kolkhozes et sovkhozes subsistaient, la plupart
par choix, contrôlant 29,3% des terres agricoles.
Plus de 15 000 s’étaient transformés
en "sociétés à responsabilité
limitée" ou en "sociétés
anonymes", fonctionnant avec les mêmes
directions qu’avant, de la même façon
collective. La part du patrimoine de chacun
avait été précisée
en superficie (en nombre d’hectares) mais
non localisée. Il n'y a d'ailleurs toujours
pas de cadastre pour le faire, ce dernier est
en cours d'élaboration. La terre reste
à la communauté et est exploitée
en commun, comme à l’époque
soviétique. Anne Gazier (maître de
conférences de droit public, Université
d'Amiens) parlait, dés 1994, d’une
réforme de pure façade, "limitée
à un changement d’étiquette".
Des structures
ambiguës
Dans les
années 2000, les statistiques
ne distinguent plus qu’une seule catégorie
"organisations agricoles" pour désigner
les différents types d’exploitations
collectives (kolkhozes et sovkhozes d’ancien
modèle, nouveaux types de "sociétés").
En 2001, la SAU russe couvre 196 millions d’hectares.
D’après les catégories statistiques,
les "organisations agricoles" disposent
de 78,8% de cette étendue et les "fermes",
de 8,1 %. Le solde (14,1%) est "à
la disposition des citoyens" (tous les citoyens,
urbains ou ruraux qui demandent à disposer
de lopins plus ou moins importants), mais il s’agit
majoritairement de pâtures et de prairies
de fauche (source : "Sel’skoe khozïaïstvo
v Rossii", 2002, p. 52). Si on s’en
tient aux surfaces ensemencées (85 millions
d’ha), la répartition est substantiellement
différente : 85,1% se trouvent dans les
exploitations collectives, 9,2% dans les fermes,
et 5,7% font partie de l'"économie
familiale" (ce sont les "lopins à
disposition des citoyens" urbains ou ruraux).
Les autorités russes associent
"fermes" et lopins "à la
disposition des citoyens" dans un grand "secteur
privé", instituant une redoutable
confusion. Si les lopins de la population urbaine
peuvent être apparentés de loin à
une activité privée (il s’agit
d’un jardinage de survie), ce n’est
pas le cas des lopins des ruraux. Ces derniers,
héritiers des "lopins kolkhoziens"
généralisés à toute
la population rurale, assurent une part prépondérante
de l’élevage russe, mais fonctionnent
en symbiose complète avec les grandes exploitations
collectives, sans lesquelles ils ne pourraient
subsister. Les trois catégories statistiques
se regroupent en fait en deux, celle des "fermiers"
et celle des exploitations collectives.
Les "fermiers" disposent en moyenne
de 62 hectares (en propre). Cette moyenne masque
de grands écarts entre les exploitations,
puisque plus d’un tiers d’entre elles
(39,5%) sont minuscules et possèdent au
plus 10 ha, ne représentant à elles
toutes que 3,1% de la surface totale. À
l’opposé, 5.5% d’entre elles,
disposant de plus 200 ha, rassemblent la moitié
(51,1%) de l’espace aux mains des fermes
privées.
Les fermes ne représentent une part substantielle
de la production que dans trois domaines : les
céréales, le tournesol et les betteraves
à sucre. Elles jouent également
un rôle dans l’élevage ovin.
Elles sont par contre totalement marginales dans
les autres productions (cf. tableau ci-dessus).
Contrairement à toute attente, les fermiers
délaissent donc les productions à
forte valeur ajoutée (fruits, légumes,
élevage) et se consacrent à la céréaliculture
assolée.
Les exploitations collectives représentent
encore 85% des surfaces ensemencées.
Elles emploient la quasi-totalité des 7,9
millions d’actifs de l’agriculture
(tous sauf les 266 000 fermiers). Dans le cadre
de la "privatisation", tous les employés
(instituteurs inclus) ou retraités ont
reçu un lot de 2 à 10 hectares selon
la région, incluant ou non leur "lopin"
(dont la surface varie selon les régions
entre un et deux hectares). Cette attribution
est attestée par un papier, mais les terres
n’ont pas été localisées
(il serait d’ailleurs difficile de le faire
pour tous puisqu’il n’y a toujours
pas de cadastre en Russie).
Leur lot étant pour l’instant théorique,
les employés des collectifs ne disposent
que de leur modeste lopin pour assurer une production
"privée", mais ils continuent
à y "sur-performer" toutes les
normes de productivité connues (voir tableau
ci-dessus).
Comme l’a très bien écrit
J. Pallott (2003, p. 42), ces lopins sont en "situation
d’échange réciproque non-monétaire
avec le collectif". Le "rural"
(paysan, mais aussi fonctionnaire ou technicien)
ne tient pas à se séparer du collectif
qui lui ouvre ses pâturages, lui loue des
terres, met du cheptel à sa disposition
par contrat tacite. Par ailleurs, l’employé
du collectif peut dérober toute sorte de
produits et ceci, "le vol du sac de blé
du collectif" selon la formule de G. Ioffe
(2000, p. 290), continue d’être la
forme la plus répandue de cette symbiose.
Le sociologue I. Kliamkine (2003, p. 163) est
encore plus direct : "la possibilité
de voler est la raison économique essentielle
et parfois unique" du maintien du collectif.
Un arrangement tacite permanent entre la direction
et les employés assure un équilibre
entre chapardage et survie de l’exploitation
collective. Les abus sont réprimés.
Dans certains ménages, les lopins ne servent
qu’à l’auto-consommation de
la famille élargie. À l’autre
extrême, certaines personnes entreprenantes
et ayant réussi à disposer d’un
véhicule ont constitué de véritables
entreprises privées. Ils rassemblent leur
production, celle de leurs proches, celle de leurs
voisins (moyennant commission), peut-être
aussi une partie de celle du collectif, et livrent
le réseau de clientèle qu’ils
se sont constitués (marchés, conserveries,
collectivités, grossistes …) contre
paiement en liquide. Entre ces deux extrêmes
se trouvent la majorité des ruraux.
Toutes ces évolutions
posent le problème de la passivité
apparente de la masse des paysans. Pourquoi si
peu de "fermiers" ?. Pourquoi rester
dans le cadre collectif pour mener des activités
privées comme le font les possesseurs de
lopins ?. L’explication selon laquelle 75
ans de collectivisme ont tué l’esprit
d’initiative n’est pas satisfaisante.
Trois siècles de collectivisme n’avaient
pas empêché le développement
de l’activité privée sous
Stolypine et, aujourd’hui, le florilège
d’astuces déployé par les
acteurs ruraux montre que l’esprit d’initiative
ne manque pas dans les campagnes russes.
Les obstacles
à l’initiative
Le milieu
russe n’est pas très favorable à
l’activité agricole, qui
doit y affronter de nombreux aléas. Sur
l’essentiel du pays, l’hiver russe
ne dure pas moins de cinq mois (de température
moyenne négative). Les fortes gelées
précoces et tardives qui l’encadrent
imposent au total une stabulation moyenne de sept
mois à l’élevage. L’intensité
des pointes de froid interdit les semailles d’automne
sur plus de la moitié du pays et les cultures
de printemps sont partout entravées par
la "raspoutitsa" qui retarde l’accès
aux champs. Toute la partie fertile du pays (les
tchernoziums) est sujette quant à elle
à des vagues de sécheresse redoutables
qui sont les principales responsables des variations
de la production céréalière.
La vie
dans le village russe, isolé surtout
au printemps, mais aussi en hiver, reste par ailleurs
difficile. Elle est presque impossible sans un
minimum d’entraide. Les villageois ont besoin
de matériel pour labourer, semer, récolter
et celui-ci n’est disponible que dans l’entreprise
collective. Rentrer les fourrages et le bois nécessaire
à l’hiver requiert aussi le matériel
de la collectivité et, plus encore, l’assistance
des voisins. Il en va de même pour la construction
et les grosses réparations des isbas. Sans
cette entraide la survie est impossible en cas
d’incapacité temporaire. Les pratiques
collectives étaient une nécessité
dans la Russie d'autrefois.
Elles restent nécessaires en raison du
sous-équipement des campagnes héritées
de la période soviétique. Les taux
d’équipements des foyers urbains
et ruraux peu après le chute du régime,
en 1993, donnent une idée de cette indigence
:
| |
Eau courante |
Chauffage
central |
Eau chaude
|
Salle de
bains |
Téléphone
fixe |
| Urbains |
83% |
84% |
75% |
69% |
42% |
| Ruraux |
30% |
20% |
16% |
9% |
17% |
(Sources : Rossiiskii statistitcheskii
ejegodnik, 1998, pp. 254, 573 et 575)
À la fin de la décennie, comme le
montrent les données de l’année
2000, un certain rattrapage a été
effectué, mais le sous-équipement
des foyers ruraux reste considérable :
| |
Eau courante |
Chauffage
central |
Eau chaude
|
Salle de
bains |
Téléphone
fixe |
| Urbains |
86% |
87% |
79% |
75% |
68,5% |
| Ruraux |
39% |
37% |
24% |
17% |
23,5% |
(Sources : Rossiiskii statistitcheskii
ejegodnik, 2001, pp. 201, 469 et 471)
Cliché C.
Lallement, village de Goritsy (Nord-ouest
de la Russie, oblast de Tcherepovets), juillet
2004 |
Comme, en revanche, l’équipement des foyers
en télévision était
presque complet dés l’époque
soviétique, les ruraux peuvent constater,
notamment dans les films, leur situation
d’infériorité. Le monde
rural est au surplus encore plus sous-équipé
dans le domaine des équipements de
loisirs (cinéma, restaurant, théâtre,
dancing …). Le développement
récent de la voiture individuelle
ne rompant que partiellement l’isolement
en raison du faible développement
du réseau routier moderne, on comprend
que l’exode rural ait été
très fort à l’époque
soviétique, et le demeure. Il frappe
surtout les jeunes et, parmi eux, les plus
entreprenants. |
Le choix de l’activité agricole dans
le cadre d’une "ferme" familiale
reste une entreprise difficile compte
tenu de l’environnement économique
hérité de l’URSS.
Les
difficultés de l'agriculture privée
en Russie
(Cliquer
pour agrandir)
|
En
l’absence d’une mise de fond,
l’acquisition des intrants nécessaires
à l’activité agricole
est très difficile pour un fermier
privé, c’est à dire
sorti du collectif. Le matériel existant
appartient intégralement aux exploitations
collectives. L’acquisition de matériel
neuf, tout comme celui d’engrais et
de semences, dont les prix se sont mis "au
niveau mondial", leur est presque impossible
en l’absence de moyens financiers.
Contrairement à Stolypine, qui avait
veillé à ce qu’un réseau
de banques paysannes puisse appuyer ceux
qui voulaient sortir de la collectivité,
les gouvernements post-soviétiques
n’ont pas réformé le
système bancaire. Les banques restent
donc absentes du milieu rural. |
La vente de la récolte
soulève également de nombreux problèmes.
Les capacités des entreprises
collectives, déjà très insuffisantes
par rapport à leurs propres besoins, ne
leurs sont pas ouvertes. Sans capacité
de stockage, et sans moyens d’en créer,
les fermiers sont donc contraints de vendre leur
récolte au plus vite. C’est ce problème
précis qui explique que les fermes familiales
ne produisent pas de denrées périssables
pour le marché (légumes, fruits,
produits d’élevage). Trouver acheteur
pour les produits moins périssables (céréales,
tournesol) pose déjà problème
car le marché est un monopole des structures
collectives, tout comme les moyens nécessaires
au transport.
Pour toutes ces raisons, les fermiers sont amenés
à vendre leurs productions à vil
prix et avec des marges limitées par les
divers arrangements qu’ils doivent passer
avec les employés des collectifs pour mener
à bien leur activité. Confrontés
en revanche à des prix élevés
pour leurs intrants, ils sont victimes de ce que
certains ont appelé une seconde crise des
ciseaux.
Si certains membres des collectifs collaborent
avec les fermiers ("prêt" de matériel,
d’engrais …), les structures en tant
que telles sont en général hostiles
à toute coopération avec eux.
La raison en est que si le mouvement des fermes
individuelles trouvait un milieu favorable et
se développait, il priverait les collectifs
de tous leurs éléments les plus
entreprenants. C’est aussi pour cette raison
que les membres du collectif qui demandent leur
part de terres et s’installent comme "fermiers"
reçoivent systématiquement des terres
médiocres, éloignées les
unes des autres.
Le gouvernement lui-même n’a pas pris
les mesures nécessaires au succès
des fermes familiales. De 1991 à 2001,
le "fermier" ne pouvait ni vendre, ni
acheter de terres, et pouvait se les voir retirer
si l’administration jugeait qu’il
n’en "faisait pas bon usage".
Il n’y avait donc pas de véritable
propriété mais une jouissance à
titre précaire. Ce flou juridique était
peu propice à l’entreprise (Marchand,
1997). Ce n’est qu’en 2002 que la
loi autorisant l’achat et la vente de terres
a été votée. Et encore, comme
le souligne Wegren (2002, p 659) la transaction
doit-elle obligatoirement être faite par
l’intermédiaire de l’administration
locale, ce qui, selon sa formule, "ouvre
un champ immense à la corruption".
Si on s’en tient aux déclarations
ministérielles et aux mesures adoptées
par les récents gouvernements (ceux de
l’ère Poutine), les autorités
semblent souhaiter une agriculture fondée
sur deux secteurs. Les exploitations collectives
viables seront aidées dans leur activité
(notamment par un soutien des cours). Le gouvernement
espère voir s’affirmer ainsi un réseau
de grandes entreprises collectives intégrées
dans des structures agro-industrielles. Celles
qui ne sont pas rentables seront incitées
à se démanteler en fermes individuelles.
Cette préférence pour les grands
ensembles agro-industriels rappelle beaucoup le
modèle des agro-villes khrouchtchéviennes,
transmutées sous Brejnev en "Unions
agro-industrielles", et ne témoigne
pas de beaucoup de considération pour la
"ferme familiale". Il
serait cependant étonnant que les grandes
entreprises collectives, devenues entreprises
capitalistes, puissent tolérer l’activité
des "lopins", c’est à dire
l’activité privée dans le
cadre et aux dépens du collectif.
Le gouvernement ne cherche pas non plus à
remédier à l’impasse héritée
du soviétisme sur l’équipement
de l’immense monde rural russe (routes,
eau courante, équipements collectifs),
indispensable à un véritable développement
de l’initiative.
La dévaluation du rouble
qui a suivi la crise de 1998 a toutefois permis
un redémarrage de l'agriculture russe,
en réduisant la compétitivité
des produits importés. L'essor rapide des
industries agroalimentaires (industries laitières,
transformation de produits carnés, produits
de céréales...) constitue un aiguillon
stimulant pour la production agricole mais ne
joue qu'avec les structures collectives, les petits
paysans restent incapables de fournir une production
de niveau sanitaire requis. À moyen terme,
l'agriculture russe parviendra-t-elle à
relever le défi du développement
?

Références
bibliographiques (accessible en langues occidentales)
- Gazier Anne - La réforme
agraire en Russie - Problèmes Politiques
et Sociaux, n° 735 - 1994
- Ioffe Grigory, Nefedova Tatiana - Areas
of crisis in russian agriculture ; a geographic
perspective - Post soviet geography and economics,
n° 4, pp. 288-305 - 2000
- Kliamkine Igor, Timofeev Lev - La Russie
de l’ombre - Paris, Presse de la Cité,
297 p., 2003,
- Marchand Pascal - L’agriculture post-soviétique,
la crise sans mutation ? - Annales de géographie,
n° 597, pp. 459-478 - 1997
- Pallott Judith, Nefedova Tatiana - Geographical
differentiation in household plant production
in rural Russia - Eurasian geography and
economics, n° 1, pp. 40-64 - 2003
- Wegren Stephan - Observations on russian’s
new agricultural land legislation - Post
soviet geography and economics, n° 8, pp.
651-660 - 2002
- Wegren Stephan - Russian peasant farms and
household plots in 2003 : a research note
- Eurasian geography and economics, n° 3,
pp. 230-239 - 2004
Filmographie
- Sur la vie au kolkhoze :
> Le bonheur d’Assia d'Andreï
Kontchalovski ("Les films de ma vie")
- Sur le monde rural post-soviétique :
> Riaba, ma poule d'Andreï Kontchalovski
> Dans ce pays là de Lydia
Bobrova
> Les petites vieilles de Guenadi
Sidorov
Pascal
Marchand, professeur à l'Université
de Lyon II,
Pôle d'études en politiques sociales
et économiques, Grenoble II.
Pour Géoconfluences le 8 février
2005
Pour compléter,
quelques ressources en ligne
- Le site de la FAO : www.fao.org/countryprofiles/index.asp?lang=fr&ISO3=RUS
- La Banque Mondiale se penche
sur le développement rural de la Russie.
Elle relève que, sans une politique et
des institutions appropriées, l'agriculture
russe ne pourra se développer et apporter
sa contribution à l'économie du
pays. Son potentiel productif est considérable,
du fait des superficies disponibles et des aptitudes
climatiques et pédologiques. Doté
de moyens techniques et économiques efficaces,
son capital humain pourrait en faire une des grandes
régions de production agricole dans le
monde, un pays producteur et exportateur de nombreux
produits. Les revenus tirés de l'agriculture
pourraient contribuer à sortir les zones
rurales de la pauvreté. Voir le rapport
(.pdf) Agricultural Policy of Russia (2002)
: www.worldbank.org.ru/ECA/Russia.nsf/ECADocByUnid/...Opendocument
- Par l'UNCTAD / CNUCED
> International trade statistics available
from the International Trade Centre) UNCTAD/WTO:
www.intracen.org/menus/countries.htm
> InfoCom, informations de
marché dans le secteur des produits de
base proposées par la CNUCED :
http://r0.unctad.org/infocomm/francais/indexfr.htm
- Les productions agricoles et alimentaires de
la Fédération de Russie sur Earthtrends
:
http://earthtrends.wri.org/country_profiles/index.cfm?theme=8&rcode=2
et
http://earthtrends.wri.org/pdf_library/country_profiles/Agr_cou_643.pdf
- Le Courrier des pays de l'Est
: www.ladocfrancaise.gouv.fr/revues/cpe/index.shtml
- Un rapport du Sénat
: http://www.senat.fr/rap/r03-161/r03-16114.html
Compléter en consultant la rubrique
"ressources" du dossier.

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| Mise
à jour : 15-02-2005
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