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L’Euro 2016, révélateur des enjeux de l’aménagement
des
grands
stades en France
(Stéphane Merle)
Les nouvelles forêts françaises. L'exemple ardéchois (Clément Dodane)
Agriculture durable et territorialisation.
Une illustration à partir de la région des Pays de la Loire (Geneviève Pierre et Armand Djimet-Baboun)
Autour de la nouvelle loi sur les Parcs nationaux français : enjeux et conflits
(Lionel Laslaz)
Le Bassin potassique alsacien, un territoire entre passé et projet
(François Besancenot)
La banlieue au risque de ses définitions (Hervé Vieillard-Baron)
Seine-Saint-Denis, entre misère sociale et intégration économique
(Hervé Vieillard-Baron)
Les pays ont
dix ans ... retour sur expérience (Emmanuelle Bonerandi)
Nouveaux territoires de l'habiter en France :
les enclaves résidentielles fermées
(François Madoré)
Des articles indépendants de ce dossier (nouveaux onglets)
Tôkyô Disney Resort et Disneyland Resort Paris :
deux modèles originaux d’aménagement touristique au Japon et en France (Raphaël Languillon-Aussel)
Des territoires métropolitains à l'heure de l'économie de la connaissance : Nantes et Sarrebruck, études comparées (Jacques Fache, Marion Gobin)
Les bassins houillers d'Europe, des paysages entre héritages et renouveau
Bois, forêts et carbone en France :
enjeux et perspectives climatiques et énergétiques
(Clément Dodane)
L'agriculture et l'aménagement des domaines skiables dans les Alpes :
des enjeux environnementaux en montagne
(Marc-Jérôme Hassid)
Nouveaux territoires de l'habiter
en France : les enclaves résidentielles
fermées
(François Madoré)
De nouveaux territoires de l’habiter se
développent en France depuis la dernière
décennie du XXe siècle, à
travers la multiplication de ce que l’on
dénomme les enclaves résidentielles
fermées. Certes, le phénomène
n’est ni original, ni spécifique
à l’hexagone. D’une part, ce
type d’habitat existe depuis le XIXe siècle
au moins, mais il ne concernait alors que quelques
domaines d’habitat bourgeois correspondant
à la figure du "ghetto doré".
La nouveauté vient donc du développement
d’une nouvelle territorialité de
l’habiter qui se décline sur le mode
de la fermeture et qui s’adresse principalement
à la vaste classe moyenne, et non plus
principalement aux ménages fortunés.
D’autre part, les enclaves résidentielles
fermées semblent connaître un essor
généralisé à l’échelle
planétaire, même si, au-delà
de cette tendance à l’ubiquité,
des variations d’intensité du phénomène
apparaissent (Billard, Chevalier, Madoré,
2005).
L’enclave résidentielle fermée
peut être définie de la façon
suivante. Il s’agit d’un complexe
d’habitat entièrement clos par un
dispositif physique (mur, grille ou/et clôture),
avec contrôle des accès (portail
automatique ou/et gardien), le tout bénéficiant
d’un principe d’auto-administration
d’ampleur très variable reposant
sur une identification du complexe à une
entité juridique régie par différents
statuts (copropriété, association
syndicale de propriétaires). Afin d’observer
cette production de nouveaux territoires de l’habiter
en France depuis une décennie, nous allons
dans un premier temps examiner la diffusion des
enclaves résidentielles fermées,
pour ensuite discuter des raisons de leur développement.
L’essor
des enclaves résidentielles fermées
Quelques
aspects méthodologiques
Il est difficile de prendre la mesure réelle
du développement des enclaves résidentielles
fermées en France, car sa connaissance
achoppe sur une difficulté conceptuelle
et méthodologique. Comment, en effet, appréhender
cette réalité dans un pays où,
pour des raisons culturelles et urbanistiques,
la fermeture de l’habitat est une pratique
courante ? Dans les zones urbaines denses, la
mitoyenneté et l’alignement des façades
permettent de constituer un espace privatif clos
en arrière de la construction. Par ailleurs,
la clôture de la propriété
est consubstantielle à l’habitat
pavillonnaire. Ainsi, l’enclosure, c’est-à-dire
le fait de clore sa propriété en
la bornant par divers matériaux (plantations,
grillage ou grille, mur), témoigne du caractère
fondamental du droit de propriété.
La seule véritable exception à cette
règle de l’enclosure est l’habitat
collectif discontinu issu de la logique fonctionnaliste
de la seconde moitié du XXe siècle.
La voie de recherche privilégiée
consiste dès lors à observer les
cas de figure où l’enclosure est
revendiquée comme mode de fermeture d’un
complexe d’habitat et où elle témoigne,
de fait, d’une logique d’appropriation
d’un patrimoine collectif partagé
par l’ensemble des résidants.
Nous avons ainsi observé les représentations
de la fermeture dans la promotion des programmes
immobiliers neufs, en explorant l’ensemble
des sites Internet de promoteurs constructeurs
au cours du premier semestre 2002. La base de
données comprend 148 promoteurs, appartenant
à vingt et une régions métropolitaines
(seule la Corse est absente). Sur un total de
1 537 programmes, 183 ont été sélectionnés,
car ils contiennent les mots clés suivants
: "ensemble ou programme clos, clôturé,
fermé ou protégé (par mur,
muret, grille ou portail automatique)". Ce
filtre permet de bien identifier les complexes
entièrement clos par un dispositif physique
(mur, grille ou/et clôture), avec contrôle
des accès, base de la définition
de l’enclave résidentielles fermée.
Toutefois, le recensement reposant sur un mode
déclaratif, une sous-estimation de la diffusion
réelle du phénomène est certaine
car des opérations sont également
clôturées, mais sans qu’il
en soit fait mention dans le descriptif. Parallèlement,
dix entretiens auprès de promoteurs ont
été réalisés, cinq
nationaux et cinq régionaux, tous basés
à Toulouse. Le choix d’interroger
les promoteurs toulousains s’explique aisément
: ce sont les premiers, a priori, à avoir
intégré en France l’objectif
de la clôture dans leurs programmes résidentiels.
Au sein de ces dix groupes de promotion immobilière,
nos interlocuteurs ont été, généralement,
le responsable des programmes ou le directeur
technique.
Une diffusion à
la fois ubiquiste et discriminée
Un peu plus d’un dixième (12%)
seulement des programmes immobiliers en cours
de commercialisation en 2002 en France peuvent
être considérés comme des
enclaves résidentielles fermées,
au regard du descriptif du programme affiché
sur le site Internet. Cela peut sembler modeste,
mais, en réalité, la diffusion géographique
du phénomène tend vers une certaine
ubiquité. En effet, des programmes ont
été identifiés dans les quatre
cinquièmes des régions métropolitaines
et dans quarante aires ou unités urbaines
(tableau ci-dessous).
Par ailleurs, 40% des promoteurs,
appartenant à douze régions et vingt
aires urbaines différentes, affichent sur
leur site Internet au moins une opération
immobilière fermée, le phénomène
émanant aussi bien de promoteurs nationaux
que régionaux ou locaux, ce qui atteste
de sa large diffusion.
Néanmoins, au-delà d’une répartition
quelque peu ubiquiste, la géographie de
la fermeture des espaces résidentiels neufs
en France s’avère assez nettement
discriminée, du moins en 2002 (tableau
ci-dessus et figure ci-dessous). Depuis cette
date, le processus de diffusion s’est nettement
élargi spatialement. Cette géographie
marque donc de son empreinte les villes situées
au sud, ainsi que Dijon. C’est à
Toulouse que la fermeture résidentielle
des programmes neufs atteint son maximum, avec
la moitié quasiment de la production locale.
Les principales villes de la bordure méditerranéenne
(Marseille / Aix-en-Provence et Montpellier) se
distinguent également par la fréquence
des programmes immobiliers fermés, même
si ceux-ci y sont nettement moins nombreux que
dans la capitale de Midi-Pyrénées.
Enfin, Dijon occupe une place remarquable dans
cette géographie de la fermeture des espaces
résidentiels neufs en France, puisqu’elle
apparaît en seconde position derrière
Toulouse pour la proportion de programmes avec
fermeture (36%).
Un processus rapide de diffusion géographique
La géographie des espaces résidentiels
fermés commercialisés par la promotion
immobilière en France apparaît sous
un double trait, à la fois ubiquiste et
discriminée. C’est une invitation
à privilégier un regard en termes
de dynamiques, en essayant de décrypter
les logiques d’expansion du phénomène.
N’assisterait-t-on pas alors à un
classique processus de diffusion spatiale d’une
innovation (Hägerstrand, 1952) ?
Le principal foyer émetteur de l’innovation
serait Toulouse, où le groupe Monné
Decroix apparaît comme le chantre et le
pionnier, depuis le début des années
1990, de l’enclosure résidentielle
en France. Puis, par effet de mimétisme,
d’autres promoteurs ont intégré
cette prestation dans leur production, favorisant
sa banalisation. De fait, les promoteurs toulousains
apparaissent très largement en tête
en 2002 pour le nombre d’opérations
fermées commercialisées par les
promoteurs locaux (46, soit la moitié).
Un second foyer émetteur, de moindre puissance,
peut être repéré à
Dijon, ce qui s’explique également
par le positionnement sur ce créneau des
promoteurs locaux.
Quant à la diffusion spatiale de cette
innovation, celle-ci opère selon une double
logique :
- D’une part, les pionniers de la fermeture
participent activement à son essaimage,
comme l’illustre le cas de Monné
Decroix (carte ci-dessous). Désormais,
l’activité du groupe se déploie
bien au-delà du cadre toulousain (où
68 opérations sont recensées), avec
des réalisations réparties dans
19 aires urbaines en 2005. La diffusion a d’abord
gagné les villes du sud de la France, avec
28 programmes identifiés dans 10 aires
urbaines (hors Toulouse), avant de gagner depuis
le début des années 2000 des villes
plus septentrionales, avec 16 programmes répartis
dans 8 villes.
- D’autre part, de façon successive
ou simultanée, le développement
des premiers programmes clôturés
dans une ville est de nature à susciter
des vocations chez les promoteurs intervenant
dans cette agglomération. Ceux-ci vont
alors jouer le rôle de récepteurs
de l’innovation, ce qui élargit son
aire de diffusion. Or, ces récepteurs se
sont multipliés rapidement, puisque les
quatre dixièmes des promoteurs affichent
sur leur site Internet l’existence de la
clôture dans le descriptif de leurs programmes
au premier semestre 2002. La rapidité de
diffusion spatiale de cette innovation préfigure
une généralisation progressive de
la fermeture résidentielle en France, entendue
comme processus d’appropriation privative
des espaces communs d’un ensemble d’habitat
(copropriété ou lotissement).

Description physique
des enclaves résidentielles fermées
Quelques traits caractérisent morphologiquement
les 183 enclaves résidentielles fermées
commercialisées en France en 2002 (tableau
et figure ci-dessous). Les deux tiers sont des
immeubles d’habitat collectif (70%), tandis
qu’un programme sur cinq est composé
de maisons individuelles et un sur dix est mixte.
La dimension modeste de ces domaines clos est
également à souligner, avec 38 logements
en moyenne. À titre de comparaison, aux
États-Unis, chaque gated community
regroupait, en 1997,
400 résidants approximativement, selon
le recensement effectué par Edouard J.
Blakely et Mary Gail Snyder (1997).
|
La
variété des programmes résidentiels
clôturés commercialisés
en France en 2002 : exemple de trois opérations
situées à Toulouse
(cliquer pour agrandir)
|
Cette taille réduite influe
sur les modalités du contrôle des
accès, l’arsenal technologique étant
largement dominant : le portail ou la grille (automatique
ou avec télécommande) sont le plus
souvent cités (40% des descriptifs), devant
le vidéophone ou la vidéosurveillance,
le digicode et l’interphone, pour un cinquième
chacun (tableau ci-dessus). En revanche, à
peine un dixième des descriptifs mentionne
la présence d’un gardien, car la
dimension réduite des programmes rend prohibitif
sa rémunération, étant donné
que celle-ci est une charge fixe, indépendante
du nombre de bénéficiaires-payeurs.
Ainsi, le coût total annuel d’un gardien
avoisine 40 000 euros, comprenant le salaire,
les charges sociales et le logement de fonction
(Sudant et Stébé, 2002). Le seuil
des 150 euros par mois, pour chaque propriétaire,
serait dépassé en dessous de vingt-deux
logements.
Quant à la nature de la clôture (mur,
grillage, grille…), elle est souvent un
indicateur du standing social de l’opération.
Le simple grillage, éventuellement masqué
par des plantations, signe un ensemble immobilier
de standing moyen, tandis que la grille, au moins
côté rue, renvoie à la représentation
de l’habitat bourgeois. Ainsi, la variété
des types de clôture et la signification
sociale de celle-ci montrent que les programmes
commercialisés avec enclosure par la promotion
immobilière couvrent un spectre social
relativement large, s’étendant des
classes moyennes aux classes aisées.
Des
exemples de résidences Monné
Decroix :
Newton et Le Champollion à Nantes
(cliquer
sur les photos pour les agrandir)
Ces deux résidences
Monné Decroix, le Newton (90 appartements,
photographies ci-contre à droite)
et Le Champollion (102 appartements, photographie
ci-dessous), sont très récentes,
ayant été achevées
en 2002 et 2003. Elles possèdent
toutes les deux une piscine. Elles sont
situées sur la commune de Carquefou,
au nord-est de Nantes, sur le site technopolitain
de la Fleuriaye. Elles sont donc situées
au cœur d’un quartier nouveau
disposant de nombreuses aménités,
tant naturelles (présence d’un
bois en arrière des deux résidences),
que fonctionnelles (parc d’activités
tertiaires, IUT, Fonds régional
d’art contemporain).
|
|
Enfin, à l’échelle
des aires urbaines françaises, la répartition
intra-urbaine des programmes immobiliers fermés,
commercialisés en 2002, épouse assez
largement la géographie de la construction
neuve. De fait, elle n’exclut que les zones
urbaines denses, où la densité du
tissu urbain impose une urbanisation interstitielle,
qui opère par respect du plan d’alignement.
La construction vient alors s’encastrer
entre celles déjà préexistantes
et la fermeture est assurée de fait par
la conception urbanistique classique de l’alignement
des façades le long de la rue. Aussi, l’affichage
par les promoteurs d’une clôture fermant
le programme immobilier concerne exclusivement,
ou presque, des quartiers périphériques
en extension, où l’absence de bâti
en continu n’offre pas de perspective de
fermeture par mitoyenneté. Cette adaptation
à la configuration locale est confirmée
par les promoteurs :
-
Bouygues Immobilier : "La clôture,
on la met partout, dès qu’on
est en périurbain".
- 4M Promotion (promoteur toulousain) :
"La systématisation de la clôture
tient à ce qu’on construit
dans des zones périphériques
des villes, sur des terrains qui sont des
terrains vagues au départ". |
Un phénomène
aux dimensions multiples
À l’échelle
planétaire, et selon des déclinaisons
et des intensités très variables
d’un contexte géographique à
l’autre, les raisons du développement
des enclaves résidentielles fermées
sont plurielles, oscillant entre recherche de
sécurité, de tranquillité,
d’entre soi, de distinction, de nature,
rejet des maux de la ville ou encore volonté
de préserver la valeur du capital immobilier.
Autant de motivations variées qui, au demeurant,
ne sont guère spécifiques aux résidants
d’ensembles résidentiels fermés.
Qu’en est-il en France ?

Un
pur produit issu du marketing immobilier ?
Tout d’abord, il semble bien que
cette nouvelle territorialité résidentielle
construite sur le mode de la fermeture soit pour
partie impulsée par une politique d’offre,
ce qui n’a rien de singulier à l’hexagone.
En clair, l’enclosure d’un complexe
résidentiel avec contrôle des accès
permet au promoteur de se démarquer de
la concurrence, donc d’offrir une prestation
commerciale distinctive, comme l’illustrent
quelques extraits des entretiens réalisés
auprès des promoteurs immobiliers :
Bouygues
Immobilier : "Cet aspect de clôture,
c’est un argument commercial évident".
Malardeau (promoteur toulousain), à
la question "Pourquoi avez-vous pris
cette orientation de fermeture ?",
la réponse est sans ambiguïté
: "C’est uniquement dans un but
commercial… tous nos confrères
de la profession clôturent, la demande
étant à la clôture…on
ne fait que s’aligner sur ce que fait
la concurrence".
Sagec (promoteur toulousain) : "La
clôture, le portail automatique sont
un argument [de vente] au même titre
que le carrelage, que la faïence, ça
fait partie des prestations de la résidence".
Et lorsque nous l’interrogeons sur
la possibilité de construire des
programmes qui ne soient pas clôturés,
sa réponse semble imprégnée
de fatalisme : "possible oui, après
est-ce que c’est envisageable, non
je ne suis pas sûr […] effectivement,
dans l’absolu on peut le faire, est-ce
que c’est pertinent commercialement,
j’en suis moins sûr". |
Toutefois, si l’offre
conditionne pour partie la demande, elle contribue
également à la révéler.
Autrement dit, l’essor des enclaves résidentielles
fermées ne peut pas être assimilée
seulement à un pur produit marketing, car
les modalités qui participent à
la définition d’une offre d’habitat
neuf se construisent, même de manière
intuitive, en fonction du désir d’habiter
des individus.
Un processus d’appropriation
des espaces collectifs privatifs
Le premier facteur déterminant la
demande d’une nouvelle territorialité
résidentielle construite sur le mode de
la fermeture semble être le processus d’appropriation
des espaces collectifs privatifs, qui réactive
une composante de l’habitus et permet de
conformer l’accessibilité du domaine
résidentiel à son statut juridique,
ce qui renvoie à la notion de tranquillité.
Cette évolution ne traduit pas une extension
de l’espace privé au détriment
du domaine public, mais matérialise, par
l’imposition d’une limite claire et
d’un contrôle mutualisé des
accès, la différence de statut juridique
entre ces deux espaces. Il s’agit donc d’une
extension aux espaces collectifs privatifs compris
comme les sas d’entrée, les couloirs
et les espaces extérieurs (parkings, jardins,
aires de jeux…) d’un processus d’appropriation
de l’habitat, qui avait largement tendance
à se limiter auparavant à la cellule
logement.
Un phénomène
aux dimensions
multiples : la Résidence Salonique
à Nantes
(cliquer
pour agrandir)
La
Résidence Salonique date des années
1960. Elle est située au nord-ouest
de la commune de Nantes, dans un quartier
composé à la fois de copropriétés
verticales et de pavillons. Il s’agit
d’un quartier très résidentiel
et marqué par une surreprésentation
de classes moyennes et supérieures.
La résidence comprend un espace
privatif collectif important, composé
d’un parking et d’un parc.
|
Son
accès a été fermé
en 2003 par la pose d’un portail
automatique pour les voitures (photo ci-contre
à gauche) et d’un portillon
avec digicode pour les piétons.
Cependant, ce portail est ouvert le jour,
pour permettre l’accès des
visiteurs. Selon les résidants
interrogés, la fermeture a été
motivée par une volonté
de se prémunir des vols et de préserver
la tranquillité des résidants,
comme l’illustrent des extraits
de quatre entretiens réalisés
en mars-avril 2004 :
- "On l’a fermée
essentiellement parce que des personnes
du quartier venaient garer leurs voitures
chez nous, venaient promener leurs chiens
dans notre parc, venaient avec des enfants
jouer comme si c’était un
parc public. Il y avait eu pas mal des
vols dans les caves, des vols sur les
voitures à l’arrière,
etc… ".
- "... on avait des personnes qui
venaient promener leurs chiens ... Les
enfants peuvent jouer tranquillement dehors.
... les gens avaient pris le jardin pour
un parc public."
- "On l’a fermée parce
qu'il y a eu des vols. Des banquettes
de voitures, des roues, d'autres choses,
et il y avait pas mal de gens qui venaient
se promener dans le jardin avec leur chien,
on a assez de nos chiens."
- "C’est à la demande
de l’ensemble des propriétaires
parce qu’il y avait des stationnements
sauvages, ..., il y avait aussi des vols
de voitures, on a retrouvé des
voitures volées garées derrière
des immeubles, voilà ... Et puis
on est un peu plus tranquille".
|
En revanche, si on privilégie
l’accessibilité des lieux, une rétraction
des espaces considérés, d’un
strict point de vue de leur usage, comme relevant
du domaine public, est bien à l’œuvre,
car la fermeture induit une accessibilité
réduite aux seuls résidants. Le
fait de fermer, par exemple, un passage privatif
entre deux immeubles d’une même copropriété
peut sembler tout à fait légitime
au regard de l’application du droit de propriété,
mais peut être perçu, en même
temps, comme la suppression d’un itinéraire
ayant les apparences et les fonctionnalités
d’un espace public.
Vers une régulation
informelle de l’insécurité
d’appropriation
De façon très nette, en France,
la construction d’un discours promotionnel
légitimant la fermeture et le contrôle
des accès dans l’habitat se fonde
sur la nécessité de se protéger
de la criminalité. Ainsi, les dix promoteurs
interrogés en 2002 estiment tout à
fait inconcevable aujourd’hui de construire
un programme résidentiel sans un contrôle
des accès et sans une panoplie d’éléments
de sécurisation. L’invasion du discours
faisant référence de façon
très explicite à l’insécurité
chez les promoteurs immobiliers français
a pour conséquence, entre autres, une banalisation
de la rhétorique sécuritaire dans
la rédaction des descriptifs des programmes
immobiliers neufs, qu’ils soient clôturés
ou non.
Cette banalisation se nourrit à la fois
de la crainte du vol, crainte
fondée sur l’augmentation des prédations,
et sur l’incapacité des autorités
à apporter une réponse susceptible
d’apaiser cette crainte, tant en termes
de prévention que d’élucidation
des actes prédateurs. Les statistiques
des crimes et délits enregistrés
par les forces de police et de gendarmerie laissent
apparaître un décuplement du nombre
de vols par habitant au cours de la seconde moitié
du XXe siècle (de 4,5 pour 1 000 habitants
en 1950 à 39,6 en 2000), alors que, dans
le même temps, leur taux d’élucidation
est passé du tiers (36%) à un peu
plus d’un dixième seulement (13%)
(Mucchelli, 2001). Or, le sentiment d’insécurité
étant pour partie en rapport direct avec
une expérience antérieure de victimation
(Crenner, 1999), cette évolution contribue
à élever au rang de préoccupation
centrale des Français la question sécuritaire
(Robert et Pottier, 1997). Quant à la perte
d’efficacité des régulations
créées à l’initiative
de la puissance publique, elle crée un
vide sécuritaire propice au développement
florissant d’un marché privé
de la sécurité (Ocqueteau, 1997),
dont la fermeture des espaces résidentiels
est un témoin.
Toutefois, si la sensibilité des Français
à l’insécurité est
devenue aussi prégnante, c’est également
du fait de la place grandissante prise par cette
question dans la sphère politico-médiatique.
En effet, au cours des années 1970, cette
question est de plus en plus articulée
autour du lien entre délinquance et insécurité,
au détriment de l’articulation qui
associait alors violence politique et insécurité
(Wievorka, 1999). La place importante prise par
l’enjeu sécuritaire est le fruit
croisé d’un accroissement de la délinquance
de prédation non élucidée
et d’un mécanisme de médiatisation,
marqué par la multiplication des discours
sur l'insécurité de la sphère
politico-médiatique.
Au total, la fermeture de l’espace résidentiel
participe donc à la montée en puissance
des mécanismes de régulation informelle
de l’insécurité d’appropriation.
Elle est perçue comme une parade susceptible
d’assurer une protection relative contre
les deux cibles privilégiées des
voleurs, les voitures et les habitations, en compliquant
leur tâche. Toutefois, le niveau de protection
attendue atteste de la diversité des finalités
sécuritaires assignées à
la clôture et au contrôle des accès.
Une des logiques à l’œuvre semble
être aussi la volonté de préserver
l’environnement de l’habitat d’éventuelles
intrusions et dégradations : tags, détritus,
crottes de chiens… . Enfin, les familles
avec enfants peuvent être particulièrement
sensibles à la pose d’une clôture,
car celle-ci favorise la sécurisation des
espaces communs de l’ensemble résidentiel
: non seulement les enfants ne peuvent pas s’éloigner,
mais, de surcroît, l’accès
à la résidence est protégé.
L’hypothèse
de l’entre soi
Enfin, l’hypothèse selon laquelle
la demande d’une nouvelle territorialité
résidentielle construite sur le mode de
la fermeture obéirait à un désir
de réactiver des liens communautaires de
proximité et de favoriser des formes d’appariement
électif et sélectif, autrement dit
des formes dites d’entre soi, ne doit pas
être négligée, même
si elle demande à être validée
empiriquement en France. Ce registre de la fermeture
participerait d’une dynamique de gestion
du risque (Ascher et Godard, 1999 ; Beck, 2001)
se traduisant par une volonté de mettre
en œuvre une solidarité réflexive
(Giddens, 1994), fondée sur une individualisation
des liens sociaux.
Toutefois, si le développement des gated
communities aux États-Unis participe
d’une tendance ancienne au regroupement
affinitaire, la force de l’axiomatique républicaine
en France nous éloigne de cette perspective.
Par ailleurs, pour que des formes micro-localisées
de socialisation puissent véritablement
prendre leur essor, elles nécessitent la
présence de catalyseurs susceptibles de
générer du lien social à
l’échelle de la communauté
résidentielle. Or, si la généralisation,
ou peu s’en faut, des aménités
collectives dans les gated communities
des États-Unis remplit ce rôle de
catalyseurs, sous l’autorité des
puissantes Homewoners associations (HOAs)
(McKenzie, 1994), la présence restreinte
de ces aménités en France limite
les possibilités de créer des formes
d’entre soi à l’échelle
de l’ensemble résidentiel. En effet,
un tiers des programmes seulement comporte au
moins un équipement collectif, généralement
une piscine. Certes, la proportion réelle
est sans doute légèrement supérieure,
car si certains descriptifs de programmes sont
prodigues en détails, d’autres sont
relativement avares. Cependant, la modestie des
opérations réalisées (38
logements en moyenne) limite la réalisation
d’équipements collectifs, comme le
confirment les dix promoteurs interrogés.
Conclusion
Les enclaves résidentielles fermées
: une dynamique de fragmentation urbaine ?
Le développement
des enclaves résidentielles fermées
en France est-il un témoin d’une
progression de la fragmentation urbaine ? Vaste
débat, auquel nous n’aurons pas l’ambition
d’apporter toutes les réponses, mais
plutôt d’esquisser quelques pistes
de réflexion. Selon Françoise Navez-Bouchanine,
la fragmentation peut se définir de la
façon suivante (2002, p. 19) : "Dès
les années 1980, le terme concerne la fragmentation
de la société urbaine et suggère
qu’à une ville unitaire, organique,
solidaire, a désormais succédé
un ensemble aléatoire de formes socio-spatiales
éclatées, marquées par des
processus de territorialisation forte, non seulement
coupées les unes des autres, mais campées
dans une sorte de retranchement social et politique".
Si la progression de l’auto-enfermement
résidentiel est généralement
considérée comme l’un des
mécanismes à l’origine de
la fragmentation, pouvons-nous considérer
que le développement des enclaves résidentielles
fermées induit, en France, "des processus
de territorialisation fortes campées dans
une sorte de retranchement social et politique"
? En réalité, ce scénario
ne semble guère prévaloir dans l’hexagone,
du moins pour l’instant, car les conditions
de son développement ne sont pas réunies.
L’une d’entre elles, déterminante,
serait le remplacement de la solidarité
étatique, construite autour de l’État
providence, par une solidarité communautaire,
articulée autour des liens sociaux créés
à l’échelle du complexe résidentiel.
Une autre condition, corrélative de la
précédente, serait la prégnance
des regroupements communautaires dans les dynamiques
de peuplement. Enfin, la dernière condition
serait que ces complexes résidentiels fermés
obéissent à un fonctionnement de
type convexe (Ascher et Godard, 1999), en assurant
à leurs résidants l’essentiel
des services dont ils ont besoin.
Or, nous n’en sommes pas là en France
et les enclaves résidentielles fermées
n’ont pas vocation, pour l’essentiel,
à constituer une économie de club
permettant un partage exclusif des équipements
(Glasze, 2003). La fermeture est d’abord
destinée à offrir un habitat sécurisé
à l’accès protégé,
dans une société où l’espace
public demeure encore le lieu principal de la
mise en scène du lien social. Tant que
les pouvoirs publics ne cèderont pas aux
sirènes de développement urbain
ultralibéral et continueront à œuvrer
à la satisfaction des besoins du plus grand
nombre, le spectre d’une ville fragmentée,
où l’espace public, perçu
comme menaçant, ne serait plus fréquenté
que par ceux qui n’ont pas accès
aux enclaves fortifiées et à leurs
équipements, sera tenu à distance
en France.
Annexe
Un cas particulier
:
une enclave résidentielle fermée
intégrée à Villeneuve
- Loubet (Alpes-Maritimes)
Cliquer pour agrandir
les documents
Littoralisation des activités et
le contact avec l'arrière-pays proche.
Voir en complément le diaporama ci-dessous.
| La
représentation du domaine proposée
par une
agence immobilière

Source
du document :
www.cabinet-fabrer.com/fr/default2.htm
La
gestion du domaine :

Note
: La figure simplifiée ci-dessus
ne représente pas exactement
la réalité immobilière
du domaine. |
Il s'agit ici d'un
lotissement qui s'adresse à
des catégories sociales plutôt
aisées. Les terres sur lesquelles
s'étend le "Domaine
des Hauts de Vaugrenier", appartenaient,
d'un seul tenant, à la famille
de Panisse Passis. En relation avec
un architecte et un promoteur (Alvaro
Maura), il a conçu un projet
d'artificialisation paysagère
du milieu. À l'origine, il
s'agissait de garrigues évoluant
vers des stades forestiers, de fait,
en attente d'affectation aux marges
du front d'urbanisation de l'agglomération
Nice-Antibes. Les actes de vente
des terres au promoteur ont été
signés fin 1973, la commercialisation
a commencé en 1975. On notera
que c'est en 1974 que le
Plan d'aménagement du Parc
international d'activités
de Valbonne Sophia-Antipolis a été
approuvé : il se trouve à
une vingtaine de minutes, par la
route, des Hauts de Vaugrenier.
Les 115 ha du territoire du domaine
sont divisés en 11 hameaux.
Le lotissement est constitué
de villas et de petits immeubles
aux jardins privatifs réduits
: ce sont des résidences
principales pour, environ, les 2/3,
des résidences secondaires
pour le reste. Le lotissement comporte
trois lacs artificiels, de grandes
avenues de desserte (28 km de voirie
au total). Le gardiennage est permanent,
24h/24, onze gardiens, un par hameau,
se relaient à l'accueil.
L'entretien des espaces collectifs
est externalisé (une quarantaine
d'emplois). Les résidants,
en période estivale, sont
environ 4 500 (1 800 foyers)
.
La gestion du domaine est diversifiée.
Les villas sont gérées
par leur propriétaire. En
règle générale,
les immeubles d'appartements, les
garages associés, sont gérés
en copropriété sous
une forme classique (Assemblée
générale des propriétaires,
Syndic de gestion, Conseil syndical
élu pour l'assister, loi
du 10 juillet 1965). Les Parties
communes spéciales de chaque
hameau sont gérées
par une Association syndicale libre
secondaire (ASLS, loi du 21 juin
1865). Les Parties communes générales,
sont gérées en Association
syndicale libre principale (ASLP,
loi du 21 juin 1865). Les équipements
collectifs (tennis, piscine, restaurant,
etc.) sont gérés par
une Association loi 1901 ("le
Club").
|
Domaine des Hauts de Vaugrenier, Villeneuve-Loubet
Diaporama
Commentaires des photographies, dans l'ordre
- L'accès unique au Domaine, par
bretelle sur l'autoroute A8 dans le sens
Nice - Antibes. Le domaine est conçu
dans la perspective du "tout automobile".
Le gardiennage est permanent, 24/24h.
- Signalétique et plan d'un des hameaux
(La Foux). Il y a 11 hameaux au total. L'ensemble
de la voirie représente un linéaire
de 28 km.
- Parties communes générales,
équipements collectifs (restaurant
placé en gérance, piscine).
- L'école maternelle est municipale
mais sur le territoire du Domaine. Elle
est ouverte aux familles non résidantes.
- Un espace commercial comprenant supérette,
pharmacie, bar-tabac, agences immobilières.
- Aspects paysagers, successivement : un
des trois lacs ; vue vers le nord-ouest
et, au delà de la zone construite,
la végétation forestière
de l'arrière-pays ; vue vers l'est,
en contre-bas à droite de la photo,
les serres du vallon de la Pierre à
tambour jouxtant le territoire du Domaine
; vue vers l'ouest, le Cap d'Antibes en
arrière-plan.
D'autres exemples de ce type peuvent être
rencontrés en région PACA.
Par exemple, par le même promoteur,
le "Domaine du Loup" à
Cagnes-sur-mer, antérieur à
celui des Hauts-de-Vaugrenier, mais constitué
uniquement d'immeubles, de même que
le Domaine de la Coudoulière à
Six-Fours-Les-Plages (Var). D'une manière
générale, les autres lotissements
de ce type ont des superficies plus modestes.
Pour compléter,
en ligne :
- Pour situer les lieux, acquérir
ou consulter les cartes de l'IGN :
www.ign.fr/affiche_rubrique.asp?rbr_id=1766&lng_id=FR
- Des exemples d'agences immobilières
spécialistes du site
> www.cabinet-fabrer.com/fr/default2.htm
> www.agencedevaugrenier.com
> www.agence-centrale.net/agence_centrale/agence/francais/somaifr.htm
- D'autres exemples d'enclaves résidentielles
de ce type :
> du même promoteur en région
PACA, le Domaine de la Coudoulière
à Six-Fours les plages (Var) :
http://domainecoudouliere.chez.tiscali.fr/cadre.htm
> un concept destiné aux "seniors",
les Senioriales du Groupe Ramos : www.ramos.fr
Documentation
rassemblée par Sylviane Tabarly
|
Références
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une troisième solidarité" -
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- Paris, Alto-Aubier, (traduit de l’allemand
par Laure Bernardi ; édition
originale, 1986) - 2001
- Billard G., Chevalier J., Madoré F. -
Ville fermée, ville surveillée.
La sécurisation des espaces résidentiels
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230 pages - 2005
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vol.30, n°1. pp.81-93 - 2001)
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- Bruxelles, De Boeck Université, 301 pages
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- Wievorka M. - Violence en France -
Paris, Seuil, 352 pages - 1999
François
Madoré, professeur à l’Institut
de géographie de l’Université
de Nantes (IGARUN),
UMR 6590-ESO (Espaces géographiques et
sociétés),
pour Géoconfluences, le 18 juillet 2005

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| Mise
à jour : 15-05-2006
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