Vous êtes ici : Accueil Informations scientifiques Dossiers régionaux (Territoriaux) La France : des territoires en mutation popup La sensibilité socio-spatiale des quartiers, une approche graphique

La France : des territoires en mutation

La sensibilité socio-spatiale des quartiers, une approche graphique

Publié le 08/02/2013
Auteur(s) : Hervé Vieillard Baron, professeur émérite à l’Université Paris Ouest Nanterre-La Défense - Université Paris Ouest Nanterre-La Défense

Cette figuration graphique de la "sensibilité" socio-spatiale des quartiers en difficulté a pour but de rendre compte du caractère multidimentionnel des contraintes géographiques, sociales et politiques qui pèsent sur certains secteurs géographiques à partir d'un schéma plus simple que les plans factoriels d'une Analyse en composante principale (ACP). Elle est inspirée des "roses alimentaires" traditionnellement utilisées en géographie de l'alimentation et du diagramme de la sous-intégration proposé par M. Naciri dans son essai méthodologique sur les formes d'habitat sous-intégré (Revue Hérodote, 1980, n°19, p 13-70). La trame a été élaborée à partir du logiciel de dessin CANVAS 3,5 et le tracé relatif au quartier considéré y a été surimposé.

Notion apparemment ambiguë et subjective, la "sensibilité" est définie ici comme la manifestation statistiquement repérable d'une fragilité sociale (part du chômage des jeunes, du chômage global, de la précarité, des retards scolaires, des grandes familles, de la monoparentalité) et comme l'expression mesurable de dysfonctionnements aussi bien économiques qu'environnementaux (pourcentage très élevé de logements sociaux dans le quartier, dessertes insuffisantes par les transports en commun, éloignement du quartier au centre communal et au centre de l'agglomération - pondéré par le nombre d'habitants de la municipalité et de l¹agglomération tout entière).

Dans un premier temps, il a fallu choisir des critères pertinents susceptibles d'être renseignés par des sources accessibles. La deuxième difficulté concernait la distribution des critères sur le diagramme : quelle logique adopter quand le choix des indicateurs est volontairement hétérogène et que les sources sont diversifiées ? Un pourcentage de chômeurs dans un quartier n'est pas du même ordre qu'un pourcentage d'abstentionnistes aux élections, ni qu'un indice de servitudes physiques. Mais l'intérêt de l'exercice est précisément de mettre en parallèle sur un même schéma des éléments qui ne se rencontrent pas habituellement.

Pour élaborer la trame, douze indicateurs ont été finalement retenus. Neuf peuvent être spécifiés à partir des données de l'Insee par îlot (Recensement général de la population - 1990, tirage au quart - et 1999) et actualisés pour une partie d'entre eux par les enquêtes intermédiaires "Emploi" et "Logement". Les taux indiqués qui vont croissant vers l'extérieur ont été recueillis au cours de l'étude approfondie de onze quartiers sensibles répartis sur le territoire national : le Val Fourré à Mantes, la ZAC La Noé de Chanteloup-les-Vignes, le Val d'Argent Nord à Argenteuil, le Luth à Gennevilliers, Grigny-la-Grande-Borne et Les Tarterets à Corbeil-Essonnes dans la région parisienne, les Minguettes à Vénissieux, les ZUP de Vaulx-en-Velin dans l'agglomération lyonnaise, les quartiers "Riaumont-Blum-Salengro" de Liévin dans le Pas-de-Calais, les Buis à Valentigney dans le district du Pays de Montbéliard, l'Ile de Thau à Sète sur la côte méditerranéenne. Pour chaque cas, les taux ont été référés à la moyenne nationale et à la moyenne des quartiers sensibles quand cela était possible.

Par convention, nous avons choisi de rassembler à droite du graphique les quatre critères relatifs à l'activité (taux d'ouvriers, d'employés, de chômeurs, de chômeurs de moins de 25 ans), sur la partie haute les quatre critères d'ordre démographique (pourcentage des moins de 20 ans, des étrangers, des ménages de six personnes et plus, des familles monoparentales), et sur la partie gauche les critères relatifs à l'habitat (morphologie et éloignement) et ceux qui expriment la participation électorale et le retard scolaire à l'entrée en sixième.

- Le pourcentage d'élèves dits en retard scolaire, est donné par le coordonnateur de la ZEP (Zone d'éducation prioritaire) qui est associée au quartier sensible au moins dans deux cas sur trois, sinon par le collège le plus proche. Pour la France entière, il était de 25% en 1995, selon la Direction de l'évaluation et de la prospective (DEP) du ministère de l'Éducation Nationale.

- Le pourcentage des abstentionnistes est comptabilisé par bureau de vote après chaque élection : sur les diagrammes joints, on a pris en compte uniquement la moyenne issue des dernières élections législatives (1993 et 1996), présidentielles et municipales (1995). Pour ces quatre élections, le pourcentage d'abstentionnistes inscrits sur les listes électorales était de 27% en métropole et de 38% pour les secteurs étudiés.

- L'indice global de servitudes physiques va de 1 à 5 selon la règle suivante : 1- servitudes nulles ; 2- faibles ; 3- modérées ; 4- fortes ; 5- très fortes.

Par convention, les indicateurs suivants (qui sont eux mêmes chiffrés) ont été retenus : éloignement du quartier sensible du centre de l'agglomération (à pondérer selon le nombre d'habitants) ; éloignement du centre de la commune où se situe le quartier ; proximité d'une autoroute : quartier longé ou traversé par une autoroute avec entrée ou sans entrée ; proximité d'une route nationale : quartier longé ou traversé par une route nationale avec entrée directe ou sans entrée ; proximité d'une ligne aérienne à haute tension : quartier traversé par une ligne à haute tension, simplement longé ; proximité d'une voie ferroviaire : quartier longé ou traversé par une voie ferrée avec gare à proximité immédiate ou éloignée sans gare ; proximité d'un aéroport ; proximité d¹une source de pollution (décharge, vidanges, centrales thermiques, usines chimiques ou équivalents, etc.) ; proximité d'une institution à l'image négative (prison, asile psychiatrique, foyers migrants, lieux d'accueil d'urgence, etc.) ; servitudes historiques pesant sur le terrain où est bâti le quartier : ancienne décharge, ancien terrain de vidange, friches d'industries polluantes, rumeurs liées aux anciens crimes ou méfaits commis dans le secteur, aux chemins de justice, aux fourches patibulaires.

Il va de soi que les chiffrages doivent être pondérés par la surface et le nombre d'habitants de l'agglomération. Se situer à 3 km du centre-ville dans une agglomération de 30 000 habitants ne signifie pas la même chose que résider à 3 km de Notre-Dame à Paris. La rapidité et la fréquence des transports entrent également en ligne de compte : la "distance-temps" est évidemment plus pertinente que la distance brute d'un point à un autre. La taille du site doit aussi être considérée : la "sensibilité" s'avère toujours plus forte quand il s'agit d'un quartier de grande taille (plus de 1 000 logements).

En somme, le schéma, conçu comme un emboîtement d'anneaux concentriques, met en évidence une couronne précaire à la périphérie où se cumulent distance spatiale et distance sociale. En considérant que le domaine de "l'intégration" maximale se situe au centre, on observe un large espace intermédiaire de vulnérabilité moyenne.

Immédiatement à la périphérie du noyau central, le premier cercle représente - en réduisant les données à un multiple de cinq quand cela est possible - la situation moyenne de la France en 1990 ou en 1999. L'écart à la moyenne s'apprécie visuellement par l'éloignement du centre. Au final, pour chaque quartier ou groupe de quartiers, on obtient un polygone de douze côtés qui rend compte de l'intégration des habitants quand il est proche du centre ; il figure au contraire le poids des contraintes sociales et géographiques qui pèse sur le secteur quand il est proche de la périphérie la plus extérieure.

 

Les limites de cette approche graphique

En premier lieu, on constate que la plus forte sensibilité socio-spatiale ne se rapporte pas toujours aux aires de plus grande misère, pour autant que l'on considère la "sensibilité" comme autre chose qu'une simple addition de handicaps. Les taux élevés d'étrangers ou de chômeurs ne sont pas forcément le signe d'une très grande pauvreté. Pour rendre compte de cette dernière, l'approche par les "minima sociaux" (minimum invalidité, minimum vieillesse, allocation d'adulte handicapé, allocation de parent isolé, allocation d'insertion ou de solidarité spécifique pour les chômeurs, revenu minimum d'insertion), serait sans doute plus pertinente, mais elle se heurte à des difficultés techniques et déontologiques. Il n'est pas évident de relever systématiquement, dans les unités concernées de la Caisse d'allocations familiales, les adresses des bénéficiaires et d'en donner une représentation synthétique, sur une carte par exemple.

En second lieu, plusieurs autres critères auraient pu être pris en compte, mais nous ne les avons pas retenus ici soit à cause du caractère confidentiel ou peu accessible des sources, soit pour des raisons de délimitation territoriale. Par exemple, le taux de ménages possédant une voiture, le taux des ménages se rendant au cinéma plus d'une fois par an, le taux des familles, dans les cités et à la périphérie, qui ne respectent pas les périmètres scolaires imposés en inscrivant leurs enfants dans d'autres établissements que ceux qui leur sont affectés du fait de leur domiciliation. Le revenu moyen disponible par unité de consommation (UC) peut être calculé à partir des enquêtes fiscales ; mais comme celles-ci ne portent que sur des échantillons limités, la marge d'erreur est souvent trop grande pour que cet indicateur soit utilisable ici.

Le nombre des équipements publics et des commerces serait aussi d'un grand intérêt si les inventaires communaux les détaillaient par îlot, mais ce n'est généralement pas le cas. De la même façon, les faits de délinquance à l'égard des biens ou des personnes ne sont pas toujours rapportés au quartier. Et les chiffres eux-mêmes ont une signification limitée pour deux raisons principales : l'attitude variable des commissariats face à l'enregistrement des faits signalés, la crainte des victimes qui se refusent à porter plainte de peur des représailles.

De plus, les périmètres techniques des opérateurs institutionnels en matière éducative, juridique, sociale ou économique (district de l'Éducation Nationale, circonscription de police, ressort de tribunal, division administrative de la CAF ou de la Sécurité Sociale, segment de patrimoine géré par un organisme HLM, IRIS Insee, bassin d'emploi ou zone d'échange "habitat-emploi", etc.) ne coïncident que rarement, d'autant qu'ils sont construits pour répondre à des objectifs différents.

Enfin, il serait nécessaire de développer les comparaisons en observant, à partir des mêmes critères, un panel de quartiers centraux et de lotissements périphériques qui ne font jamais parler d'eux, et qui ne sont pas mis en "catégorie" comme unité spatiale problématique, qu'ils soient de tonalité bourgeoise ou populaire.

Hervé Vieillard Baron,

pour Géoconfluences le 24 mars 2006


Copyright ©2002 Géoconfluences - DGESCO - ENS de Lyon - Tous droits réservés, pour un usage éducatif ou privé mais non commercial
Actions sur le document