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Le développement durable, approches géographiques

Orpaillage, pollution et problèmes sanitaires : l'exemple de la Guyane française

Publié le 26/07/2004
Auteur(s) : Patrick Blancodini, doctorant à l'Université de Lyon III, formateur à l'IUFM de Lyon

Cette page est à mettre en relation avec : La forêt guyanaise française, entre valorisation et protection

Les orpailleurs constituent un groupe d'acteurs influents, capables de bloquer les projets environnementaux. La production officielle déclarée s'élève à 3,5 tonnes d'or brut en 2001 (environ 4,9 tonnes en 1999). L'activité ne concerne pourtant que 900 personnes environ. Depuis la découverte de l'or en Guyane en 1855, l'activité a connu des hauts et des bas. La seconde moitié du XIXe siècle a été caractérisée par une véritable ruée vers l'or. Les premiers orpailleurs ont utilisé des méthodes artisanales, puis, par la suite, de grandes sociétés aurifères ont développé des techniques industrielles. La Première guerre mondiale a vu ralentir l'activité avec l'épuisement des gisements. Mais ce sont surtout les désordres économiques nés de la Seconde guerre mondiale qui mettent presque terme à l'orpaillage. Il faut attendre les années 1980 et la réévaluation des cours mondiaux de l'or pour que l'activité soit relancée en Guyane.

Les gisements se divisent en deux grands types : les gisements primaires et les gisements secondaires. La majeure partie de l'or a été extraite à partir des gisements secondaires. Les gisements primaires constituent des anomalies géologiques, c'est-à-dire des concentrations exceptionnelles d'or dans les roches, concentrations souvent présentes dans des filons de quartz. La tectonique, le volcanisme ont parfois remanié les roches en place et dans certains cas, ont entraîné des métaux vers la surface. Actuellement, l'exploitation d'or primaire ne représente qu'une faible part de la production totale (5%), car elle nécessite une technologie complexe comprenant la plupart du temps des travaux souterrains : forage de puits et de galeries jusqu'à une centaine de mètres de profondeur, suivi par un décapage mécanique du minerai par concassage, broyage, débourbage… Les dernières prospections issues des résultats de l'inventaire des gisements effectué par le BRGM [1] annoncent un potentiel relativement important de 65 tonnes d'or.

Les gisements secondaires proviennent de la destruction progressive des gisements primaires par l'érosion. Les minéralisations aurifères des roches altérées se trouvent alors libérées, elles sont transportées par les eaux de ruissellement. Leurs accumulations, sur place, proviennent de la destruction et du lessivage des roches par l'érosion, formant ainsi des gisements éluvionnaires. Quand leur transport se termine sur des terrasses alluviales (appelées flat) ou dans les lits des cours d'eau, les minéralisations forment des gisements alluvionnaires. Ces derniers constituent la principale origine de la production d'or en Guyane. En amont de Maripasoula, l'orpaillage alluvionnaire sur barge ou sur flat connaît une spectaculaire progression dans les années 1990. Une constellation de petits chantiers d'exploitation sont disséminés sur le Haut-Maroni. La commune de Maripasoula constitue la base arrière de l'activité fournissant le matériel, les vivres et un lieu de loisir pour les ouvriers. Trois comptoirs y achètent le minerai.

Zones de protection et d'exploitation aurifère en Guyane

Pour compléter, un Système d'Information Géographique (SIG) sur les Ressources minérales de la Guyane, réalisation interactive du BRGM, consultable en ligne :http://gisguyane.brgm.fr  et http://sigguyane.brgm.fr

Les entreprises d'orpaillage ont une structure très hétérogène. À côté des grandes entreprises nationales ou transnationales (COGEMA, Franc Or, WMC, Cambior, Golden Star / Guyanor, Asarco), œuvrent des petites entreprises, semi-industrielles, dirigées par des patrons Bushi-Nenge ou créoles qui forment une véritable bourgeoisie locale, emploient des équipes d'ouvriers brésiliens rompus aux tâches rudes. L'orpaillage permet aux Bushi-Nenge de s'intégrer dans une économie monétaire en leur fournissant des revenus importants. La reprise vigoureuse de l'activité, depuis les années 1990, a provoqué un afflux de garimpeiros brésiliens ou surinamais, qui installent leur placer (gisement d'or alluvionnaire) plus ou moins légalement et importent leurs savoir-faire des grands chantiers d'exploitation aurifère du Mato Grosso, du Pará ou du Roraima (dragues suceuses par ex.). Sous-payés, car souvent clandestins, ils sont prêts à tout pour gagner un peu d'argent. Armés, violents, ils sont au centre des rivalités pour l'occupation de l'espace et l'utilisation des ressources. Des bandes organisées, les "maraudeurs" attaquent les grands chantiers et contribuent à faire de la région de Maripasoula un far-west moderne où règne l'insécurité. La consommation de drogues et d'alcool contribue à augmenter l'agressivité ambiante. D'autre part, les orpailleurs considèrent que l'accès à la ressource aurifère est un droit imprescriptible au même titre que l'accès à toutes les autres ressources "naturelles" accordé aux autres groupes de population. Il en résulte un "climat tendu où chaque communauté fait bloc contre l'autre" [2]. Les Amérindiens, qui participent rarement à l'orpaillage, sont souvent en conflit avec les orpailleurs qui installent leurs sites sur leurs terres de parcours.

L'État français a du mal à jouer sérieusement son rôle de garant de la paix sociale et les lois de la République ne s'appliquent pas vraiment en forêt profonde. Les entreprises d'orpaillage doivent obtenir d'abord une Autorisation Personnelle Minière (APM), c'est-à-dire une autorisation de base délivrée pour 5 ans renouvelables par arrêté préfectoral après avis de la DRIRE. Cette autorisation permet de prospecter sans contrainte de localisation. Il faut ensuite entreprendre les démarches en vue d'obtenir un permis de recherche délivré par arrêté ministériel (permis de type A) pour une durée de 5 ans, renouvelables sans limite de surface imposée ou bien délivré par arrêté préfectoral (permis de type B), valable 2 ans renouvelables 2 fois et couvrant un carré de 5 km de côté. Par la suite, il faut mener des études de préfaisabilité. Mais dans les faits, de nombreuses petites entreprises qui emploient une dizaine d'ouvriers se servent de l'autorisation personnelle minière comme d'un titre d'exploitation. Le code minier français n'a pas vraiment envisagé ce type d'exploitation semi-artisanale, semi-industrielle. Ce flou juridique profite aux exploitants, d'autant plus que les contrôles sont difficiles : il faut accéder par hélicoptère ou en pirogue à des chantiers isolés et disséminés. La dizaine de gendarmes de Maripasoula ne peut suffire à couvrir la commune de France la plus étendue (1,84 million d'hectares !).

L'orpaillage cause de graves dommage à l'environnement. Les phases d'exploitation et de récupération de l'or provoquent successivement le déboisement du site, parfois le détournement de la crique (cours d'eau), l'ouverture de fosses d'exploitation dans le flat par décapage des couches argileuses à la pelle hydraulique. Cette opération a pour conséquence provoque une déforestation qui peut être irrémédiable. Puis, les orpailleurs procèdent à l'abattage : une lance "monitor" projette un jet d'eau à haute pression sur les graviers et les sables contenant l'or. Les graviers sont ensuite récupérés par pompage et lavés dans une caisse sur fond de moquettes qui permet de récupérer le concentré ainsi obtenu. Les rejets d'eau contenant des matières en suspension perturbent l'écosystème des cours d'eau. Le concentré gravimétrique subit ensuite l'opération d'amalgamation au mercure. La distillation du mercure permet d'obtenir la "cassave" appelée aussi l'éponge d'or. Amalgame et distillation sont des moments délicats, tout rejet de mercure dans le milieu provoquant de graves contaminations [3].

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Une barge d'orpailleur sur le Maroni

Photographie : P. Blancodini, 2002

En effet, depuis ses débuts en Guyane, l'orpaillage a provoqué le rejet de plusieurs centaines de tonnes de mercure dans l'environnement. A. Boudou[4] propose une estimation de 300 tonnes [6] au cours de cette période. Les rejets de mercure contaminent à la fois les systèmes aquatiques, l'atmosphère et les sols des bassins versants. Le mercure est stocké pour un temps variable dans l'eau et les sédiments. Le mercure subit alors des transformations chimiques qui affectent les biocénoses aquatiques. Les poissons, et dans une moindre mesure le gibier, sont alors contaminés. Le transfert à l'homme s'effectue par la chaîne alimentaire, à travers la chasse et la pêche. Au milieu des années 1990, une enquête épidémiologique réalisée chez les populations amérindiennes du Haut-Maroni a révélé une concentration élevée de mercure dans les cheveux des populations : 11,7 µg/g pour les adultes et 14 µg/g pour les enfants, alors que le seuil d'alerte de l'OMS est de 10 µg/g. La concentration moyenne de mercure dans les cheveux d'un habitant de la métropole s'élève à 1,7 µg/g. Les habitants des villages de Twenké et d'Antécume-Pata, qui résident au bord du fleuve Maroni, se nourrissent de poissons, 6 à 7 fois par semaine, en moyenne. Il existe une corrélation entre le nombre de repas à base de poissons et le taux de mercure présent dans les cheveux. Jusqu'à présent les populations amérindiennes installées sur l'Oyapock, à Camopi par exemple, paraissent moins touchées (6,5 µg/g de mercure dans les cheveux pour un nombre équivalent de repas à base de poissons). En effet, les sites d'orpaillages sont moins nombreux dans cette partie du département. La contamination des êtres vivants par le mercure se traduit par la présence de celui-ci sous la forme chimique du méthylmercure.

Ce puissant neurotoxique affecte le système nerveux central. Connue depuis la catastrophe de Minamata au Japon dans les années 1950, conséquence de la consommation régulière de poissons contaminés, la toxicité du méthylmercure cause des désordres neurologiques graves et souvent irréversibles. Dans le cas d'une mère enceinte, le risque d'atteinte du fœtus est grand. Chez l'enfant, le méthylmercure entraîne des perturbations du développement moteur, des retards d'apprentissage de la marche. Des études de l'InVS, diffusées en 1999 [5], confirment ces inquétudes.

Les atteintes indirectes faites à l'environnement par l'orpaillage se regroupent en deux grandes catégories : les pollutions et les perturbations des écosystèmes. Les huiles et les carburants utilisés dans les machines se retrouvent dans les eaux. Les anciens sites ne sont jamais dépollués : le paysage présente alors des fosses d'eau stagnante, des tas de graviers, des trous béants impossibles à revégétaliser, des vestiges de machines abandonnées, des fûts vides rouillés. Les écosytèmes sont également modifiés pour de longues années : les boues jaunâtres s'échappent des exploitations n'utilisant pas de bassin de décantation ; elles perturbent la respiration et la reproduction des poissons. Les cours d'eau sont encombrés de nouveaux reliefs, bancs de sable et graviers rejetés les dragues suceuses. Enfin, les orpailleurs qui se nourrissent beaucoup de gibier, accentuent les prélèvements sur les mammifères (Maïpouri, Pécaris, etc.)contribuant à modifier le milieu environnant les exploitations.

Site d'orpaillage dans la région de Saint-Elie

Vue aérienne d'un site d'orpaillage dans la région de Saint-Elie

© CNRS-LTHE, Photo : Jean-Paul Gaudet

Source : CNRS Info n° 390 - Février 2001www.cnrs.fr/Cnrspresse/n390/html/n390a03.htm

Notes

[1] Bureau des Recherches Géologiques et Minières. En 1974, après le choc pétrolier, la France décide une prospection systématique des ressources de son sous-sol. Le BRGM est alors chargé de réaliser l'inventaire minier de la Guyane. Ce dernier est publié au milieu des années 1990

[2] Orru J. F. - L'activité aurifère dans la commune de Maripasoula impact écologique et humain - 1999

[3] Marteau P. (dir. J. Barret) - Atlas illustré de la Guyane - Publications Guyanaises - 2002

[4] Boudou A. - Schéma de synthèse sur les principales voies de transfert du mercure, depuis les rejets liés aux activités d'orpaillage jusqu'aux populations humaines - Laboratoire d'Écophysiologie et Écotoxicologie des Systèmes Aquatiques, Université de Bordeaux I/CNRS - 1996

[5] Cordier S. et Garel M. - Risques neurotoxiques chez l'enfant liés à l'exposition au méthylmercure - Institut de veille sanitaire, INSERM - avril 1999

Ressources

 

Patrick Blancodini, doctorant à l'Université de Lyon III, formateur à l'IUFM de Lyon

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Mise à jour :   26-07-2004


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