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Mobilités, flux et transports

La Hanse et ses héritages

Publié le 05/06/2013
Auteur(s) : Nicolas Escach, agrégé de géographie, moniteur-allocataire - Université de Lyon, École Normale Supérieure de Lyon
Arnaud Serry, maître de conférences en géographie - Université d'Orléans

Ce texte est un complément à l'article suivant :

La Hanse est une association de marchands dont la genèse est à trouver dans une première guilde de commerçants allemands formée vers 1161 à Visby sur l'île de Gotland. Le duc de Saxe, Henri de Lion, signe à cette date l'accord d'Artlenburg qui permet aux marchands allemands, originaires de Lübeck, de Saxe ou de Westphalie d'étendre leurs activités à part égale avec les Gutes((Habitants de l'île de Gotland (Suède).)). L'association vise à développer le commerce maritime dans la région, sur des bases sûres en luttant contre la piraterie (Champonnois, 2002). En 1241, le pivot des flux maritimes se déplace à Lübeck suite à l'alliance signée avec Hambourg. La ville connaît un développement rapide et s'impose comme une étape indispensable sur la route vers l'Est((« Drang nach Osten ».)) tant pour les marchandises que pour les colons et les mercenaires. En 1259, les cités de Wismar et de Rostock rejoignent l'association. En 1280, le blocus contre Bruges apporte à la Hanse un pouvoir quasi hégémonique en Europe du Nord. Peu à peu, la Hanse des marchands se transforme en Hanse des villes, rassemblant des cités libres qui accumulent les privilèges en Angleterre, en Flandre ou Norvège (Dollinger, 1998 ; Perchoc, 2006). En 1356, la première diète (Hansetag) tenue à Lübeck réunit l'ensemble des villes de la Hanse. La Hanse germanique s'affirme alors progressivement comme une puissance militaire.

Les routes commerciales hanséatiques se présentent pour la plupart sous la forme de transversales est/ouest. La première voie marchande relie dès le XIIe siècle Novgorod à Lübeck en passant par Visby et permet l'acheminement de bois et de fourrures de Russie. Un approvisionnement en ambre, en lin et en bois est également assuré par des échanges intenses entre Visby et Vitebsk via Riga, le long de la Düna. Entre 1250 et 1350, un troisième itinéraire, plus méridional s'ouvre au départ de l'Allemagne du Nord vers Dantzig puis Thorn en suivant l'axe de la Vistule. Même si Lübeck continue de concentrer la plupart des marchandises à destination de l'Europe du Nord, Dantzig et Visby s'imposent progressivement comme des pivots secondaires, respectivement pour l'angle sud-est et l'angle nord-est de la Baltique entre 1350 et 1500. Les marchandises en provenance de Königsberg et Kovno sont directement envoyées vers les Pays-Bas ou la France via Dantzig. Le port polonais est ainsi relié à Bruges, Bergen ou Oslo.

Les villes hanséatiques présentent encore aujourd'hui de fortes similarités : un héritage de gothique en brique rouge, des maisons avec pignons à échelons, la présence de quais anciens à l'image des Schlachte de Brême sur lesquels s'amarraient les anciens Kogge, les bateaux utilisés par les commerçants allemands. Des motifs régionaux sont visibles dans chacune d'entre elles : des Marienkirche, symbole de la ferveur religieuse des hanséates contre le pouvoir épiscopal aux statues de Roland rappelant l'importance des libertés municipales acquises sur les pouvoirs temporels. L'ensemble fait l'objet d'une intense patrimonialisation comme en témoigne l'existence de circuits touristiques ou de croisières sur le thème des « perles de la Hanse ». De nombreuses boutiques et entreprises instrumentalisent à des fins publicitaires le mot « Hanse » car celui-ci reste associé à un ensemble de valeurs positives : la confiance, la fiabilité, la modestie, l'ouverture.

Les villes hanséatiques : les héritages paysagers

En haut à gauche : un exemple d'architecture hanséatique à Lübeck (Allemagne), les entrepôts de sel (XVIe-XVIIIe s.).

En haut à droite : la Maison des Têtes noires reconstruite en 1999 en copie du bâtiment original du XIVe s. sur la place de l'hôtel de ville de Riga. Au centre la statue de Roland fait référence au jumelage avec Brême.

Ci-dessus : le vieux port de Gdańsk (Pologne). 

Ci-contre : ancienne maison de marchand de la Hanse, Storetorget, Stockholm.

Les ports de la Hanse gardent nombre de leurs privilèges bien après la fin de la ligue, jusqu'au XVIIIe siècle. Les fonctionnaires municipaux de Lübeck assurent l'administration du port et la perception des droits de douane. Progressivement, ces privilèges sont repris par les États : à Königsberg et à Memel par exemple, l'autonomie municipale est largement limitée par la Prusse (Pourchasse, 2008). Au XXe siècle, les ports baltiques redeviennent des pivots des relations intra-baltiques, y compris à l'époque supposée fermée de la guerre froide. La neutralité de la Suède et la pseudo-neutralité de la Finlande sont alors appréhendées par les deux blocs comme des fronts pionniers à conquérir. C'est ainsi que la semaine baltique de Rostock lancée en 1958 se veut une vitrine des relations entre la RDA et les autres pays riverains et une réponse à la traditionnelle régate de Kiel. La ville noue alors des liens avec des villes finnoises ou suédoises notamment Turku, l'ancienne Åbo (Escach, 2012). La politique vers l'Est (Ostpolitik) de Willy Brandt intensifie les possibilités d'échanges. Elle permet à Gdańsk et Brême de nouer en 1976 un partenariat qui rappelle le passé hanséatique des deux municipalités. Dès les années 1970-80, avec les « émeutes de la Baltique », des ports de l'est de l'Europe comme Gdynia, Szczecin ou Gdańsk accueillent en leur sein des mouvements de résistance démocratique. La ville de Brême soutient le syndicat polonais des chantiers navals de Lénine, Solidarność : un bureau de coordination est ouvert dans la ville allemande, le 19 avril 1982. Une aide matérielle de 2,2 millions de DM est fournie de 1981 à 1983 aux travailleurs polonais grâce au montage d'une association nommée « Solidarité avec la Pologne » (Riechers, 2006). A la chute du rideau de fer, des échanges intra-germaniques ont lieu autour de la modernisation de l'administration municipale (envoi de fonctionnaires, de matériel…) notamment entre Rostock et Brême. Les villes est-allemandes, lancent à leur tour des programmes de solidarité, comme l'envoi de livres, médicaments et ordinateurs aux villes de l'ancien bloc soviétique, comme Riga ou Kaliningrad.

Nicolas Escach et Arnaud Serry, pour Géoconfluences le 21 mai 2013.

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