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Risques et sociétés

Arles sous les eaux du Rhône : la crue de décembre 2003

Publié le 13/05/2005
Auteur(s) : Emmanuelle Delahaye, agrégée de géographie, Laboratoire Rhodanien de Géographie de l'Environnement, Université de Lyon II, UMR 5600 "Environnement, ville, société"

Une crue méditerranéenne exceptionnelle [1]

La crue du Rhône en décembre 2003 s'inscrit dans un contexte météorologique exceptionnel, caractérisé par un épisode pluvio-orageux intense et généralisé sur le quart sud-est de la France. Il a été provoqué par un phénomène méditerranéen classique lié à une perturbation issue de la collision entre des masses d'air froid et de l'air chaud saturé en humidité en provenance de Méditerranée.

Ce n'est pas tant l'intensité de l'événement de 2003 qui a été exceptionnelle mais trois de ses caractéristiques. D'une part, son amplitude géographique, puisque 20 départements ont été concernés par la mise en vigilance orange de Météo France, soit toute la vallée du Rhône au sud de Lyon. D'autre part, sa durée qui a excédé 48 heures, alors que les épisodes méditerranéens ne dépassent habituellement pas 24 à 36 heures. Enfin, "son arrivée très tardive dans la saison (…) liée à une arrière-saison 2003 très douce et des températures élevées sur la Méditerranée en ce début de décembre"[2].

La crue débute le 1er décembre (voir l'hydrogramme ci-dessous) pour atteindre son pic avec 13 000 m³/s [3] le 4 décembre à 03h00 (Beaucaire), soit un débit supérieur à la crue historique de 1856 (11640 m³/s le 31 mai 1856). La plus grande crue mesurée à Beaucaire est donc désormais celle de décembre 2003. Elle est tout à fait remarquable, non seulement par les débits atteints, mais aussi par sa rapidité : son gradient de montée atteint à Beaucaire 200 m³/s/heure. Sa période de retour est estimée à plus de 200 ans. Au total, plus de trois milliards de m³ d'eau se sont écoulés au droit de Beaucaire entre le 1er et le 4 décembre, date à laquelle la décrue a commencé.

La photographie, ci-contre à droite, a été prise le 6 décembre 2003 depuis la berge du canal du Vigueirat, surélevée par rapport à la plaine. Les pavillons du quartier du Trébon sont noyés sous environ un mètre d'eau suite aux surverses des merlons [4] de protection de deux [4] des quatre trémies [5] de la voie ferrée au sud de la commune de Tarascon. Les habitants ont été évacués mais, l'inondation n'ayant pas été anticipée, les véhicules sont restés sur place.

La plage des données de l'hydrogramme (ci-contre à droite) va du 1er décembre à 00 heure au 7 décembre 2003 à 00 heure. Il s'agit de moyennes horaires (moyenne sur l'heure écoulée). Les données correspondent essentiellement aux données diffusées en temps réel et proviennent de la Direction régionale de l'environnement (DIREN) et du services d'annonce des crues (SAC Vaucluse). Données publiées en ligne le 11 mai 2005.

Source :http://ccbr.lyon.cemagref.fr/Donnees-hydrologiques-elaborees-de,48.html

L'hydrogramme de la crue de décembre 2003 à Arles et Beaucaire

L'inondation est due à une faiblesse dans le système de protection. Le 3 décembre vers 21h30, se produit une rupture par surverse des merlons [4] de protection de deux [4] des quatre trémies [5] de la voie ferrée au sud de la commune de Tarascon. Le remblai de la voie ferrée est la seule protection dont dispose le Trébon, plaine du nord d'Arles, contre les eaux du Rhône. Ces eaux font alors irruption à l'est de la voie ferrée, dans la partie nord de la commune d'Arles. Elles s'engouffrent d'autant plus facilement que le Trébon constitue une dépression aux altitudes comprises entre 4 et 5 m NGF (Nivellement Général de la France) alors que le quartier des Ségonnaux [6], à l'ouest de la voie ferrée, se trouve à 6 et 7 m NGF . Les eaux se sont trouvées piégées entre la voie ferrée à l'ouest et le canal du Vigueirat à l'est (canal surélevé par rapport à la plaine) ; elles ne pouvaient s'écouler par les deux siphons d'évacuation des eaux Trébon (siphons de Flèche et de Quenin), l'un s'étant effondré et l'autre étant partiellement obturé.

Les quartiers nord d'Arles (Zone Industrielle nord, Trébon et Monplaisir), qui sont occupés par des habitations individuelles et collectives, des zones d'activités ainsi que par des bâtiments et équipements publics (piscine, écoles, prison), ont été submergés par 16 millions de m³ d'eau environ (selon une estimation de la sous-préfecture), avec des hauteurs d'eau allant de 60 cm à 2 m.

Le centre-ville a été relativement épargné à l'exception des quais qui ont été submergés et abîmés. La campagne arlésienne a été, quant à elle, largement inondée par l'accumulation des eaux de pluie, non évacuées en direction du Rhône à cause de la fermeture des canaux agricoles, et par une brèche dans le canal du Vigueirat.

L'inondation d'un espace urbain : le Trébon

La gestion de l'inondation

La protection contre l'inondation s'est faite normalement par la mise en place ou le rehaussement des batardeaux [7] sur les ouvertures des murs de quai et par la protection des pas de porte des habitations et des commerces. La crise a été gérée grâce à un dispositif fondamental, le "plan d'urgence inondations" des Bouches-du-Rhône, créé en août 1995. Sur les 9 300 habitants que totalisent les quartiers inondés, 6000 personnes ont été évacuées. De nombreuses interventions et des opérations de surveillance ont été menées par des patrouilles mixtes de policiers et militaires. Deux compagnies de CRS et une soixantaine de légionnaires ont été dépêchés sur place pour prévenir le pillage des habitations abandonnées par les sinistrés. 1 500 secouristes ont participé à la gestion de la crise. Ils ont notamment réalisé le pompage des eaux avec le renfort des pompiers allemands venus en nombre (811) et équipés de pompes de fortes capacités, et avec les pompiers italiens et belges.

La photographie montre le même endroit que la précédente (voir ci-dessus) une semaine après l'inondation, le 13 décembre, lors des opérations de pompage. La boue et les tuyaux des pompes remplacent l'eau du Rhône. Ces tuyaux prélèvent l'eau du Trébon et la rejettent dans le canal du Vigueirat qui l'évacue dans le Rhône en aval d'Arles. Trois membres du groupe allemand THW (tenue bleue), venu en renfort avec un important matériel de pompage, sont présents ainsi que deux badauds. Les curieux, venus en nombre observer la catastrophe, ont aggravé les difficultés de circulation causées par la fermeture de la plupart des routes au nord d'Arles.

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Les enseignements de la crue

On ne peut que constater que six des quinze plus fortes crues enregistrées depuis 1856 sur le Bas-Rhône sont survenues lors des dix dernières années (1993-2003). Ces fortes crues se sont produites dans un contexte urbain vulnérabilisé par l'augmentation et l'expansion des surfaces urbanisées (notamment dans le Trébon), par la fragilisation de la voie ferrée à cause de la construction de deux trémies dans les années 1990, par l'apparition de dégâts d'un type nouveau liés à la récurrence des crues méditerranéennes. En effet, la rapidité de la montée et de la descente des eaux propres à ce type de crue fragilise les quais de la ville d'Arles par un phénomène de chasse des matériaux fins. En raison de ces aménagements, le risque fluvial s'est amplifié dans la région d'Arles.

Commentaire des deux images satellitales (SPOT) de la Camargue : 1987 ...

La comparaison de ces deux images permet de distinguer très nettement les zones inondées en Camargue. Elles sont de deux types.

D'une part, des zones inondées directement par le Rhône : la Petite Camargue (plaine de Bellegarde) est submergée suite à deux brèches dans les digues du fleuve, en particulier à Fourques ; l'étang de Charnier ; le Trébon au Nord d'Arles par surverses au niveau de deux trémies de la voie ferrées reliant Tarascon à Arles.

... et 7 décembre 2003

D'autre part, des zones agricoles inondées par l'accumulation des précipitations. Ces précipitations n'ont pu être évacuées par les réseaux de canaux dont les exutoires ont été fermés afin notamment d'éviter l'intrusion des eaux du Rhône. C'est le cas du Marais des Baux-de-Provence à l'est d'Arles.

L'essentiel de la Camargue a été préservé des inondations grâce à la résistance des digues entretenues et surveillées par le SYMADREM (digues du Grand Rhône) [8].

Cette dernière catastrophe a eu un impact fort sur la gestion du risque en Camargue puisqu'elle a suscité l'élargissement du périmètre d'action du SYMADREM [8] à toutes les digues de Camargue en décembre 2004. Ce syndicat est désormais une structure interdépartementale (Gard et Bouches-du-Rhône) et interrégionale (Languedoc-Roussillon et Provence-Alpes-Côte d'Azur). La catastrophe a permis de mettre en cohérence et d'unifier la gestion de ce système de digues. Il est paradoxal que l'élaboration des modalités de la prévention du risque d'inondation s'élabore, encore aujourd'hui, en réaction à une catastrophe et non comme préalable, alors même que la prévention a été érigée en principe politique (en particulier avec la mise en place des Plans de Prévention du Risque Inondation – PPRI – institués par la loi Barnier du 2 février 1995 [9] et renforcée par la loi de 2001).

Ajoutons enfin une donnée chiffrée qui témoigne de l'ampleur des dommages causés par l'inondation : la Fédération Française des Assurances (FFA) a comptabilisé pour la seule ville d'Arles plus de 8 000 sinistrés et 260 millions d'euros d'indemnités versées [10].

Notes :

[1] Source : Compagnie nationale du Rhône (CNR), 2004, dossier "Décembre 2003, une crue historique", 44 p.

[2] CNR, 2004, dossier "Décembre 2003, une crue historique", p.4.

[3] Ces débits sont provisoires. Ces résultats bruts des enregistrements fournis pendant la crue sont en cours d'analyse et de validation. Ils seront vraisemblablement corrigés à la baisse (d'environ 1 000 m³/s). Cela dit, ces débits n'en restent pas moins exceptionnels et historiquement inédits (pour des débits mesurés).

[4] Au mas Teissier et au mas de Barachin (ancienne gare des Ségonnaux). Les merlons sont les parties pleines d'un parapet, d'un rempart.

[5] Passage routier sous une voie ferrée.

[6] Terres placées au contact direct du Rhône et inondées régulièrement. Elles sont mises en valeur par l'agriculture qui profite des dépôts du Rhône.

[7] Digues provisoires mises en place à Arles pour fermer les ouvertures existant dans les murs de quais. Il s'agit de planches insérées verticalement dans les glissières de ces murs et entre lesquelles de la terre est insérée pour rendre le système étanche.

[8] Le Syndicat Mixte d'Aménagement des Digues du Rhône et de la Mer (SYMADREM) regroupait initialement les communes d'Arles, de Port-Saint-Louis-du-Rhône, des Saintes-Maries-de-la-Mer, le conseil Régional de PACA et de conseil général des Bouches-du-Rhône. Il a pour fonctions l'étude, l'exécution des tous travaux, ouvrages et installations en vue d'assurer la protection des personnes et des biens contre les inondations du Rhône et de la mer, ainsi que la surveillance, l'entretien et la gestion des digues et de leurs dépendances.

[9] Sur ce point voir les pages 90-103 de Laganier R., Scarwell H.J., 2004, Risque d'inondation et aménagement durable des territoires, Villeneuve d'Ascq : Septentrion, Presses Universitaires, 239 p.

[10] Fédération Française des Assurances - FFSA infos, n°40, 14 décembre 2004.

Pour prolonger, des ressources en ligne

 

 

Emmanuelle Delahaye, agrégée de géographie

Laboratoire Rhodanien de Géographie de l'Environnement, Université de Lyon II,

UMR 5600 "Environnement, ville, société" ,

pour Géoconfluences le 13 mai 2005

 

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Mise à jour :   13-05-2005


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