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Risques et sociétés

Les grands barrages au Japon, enjeux sociétaux et environnementaux

Publié le 30/03/2010
Auteur(s) : Christopher Gomez - Ecole Normale Supérieure de Lyon,

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1. La maîtrise hydraulique au service du développement
2. De la gestion du risque à la production énergétique et agricole : des ouvrages aux fonctions multiples
3. Impacts socio-environnementaux des barrages au Japon

Citer cet article

Le Japon est un archipel étroit de 372 815 km² découpé en une multitude d'îles (près de 6 900 îles), dont 61% de montagnes et 13% de surfaces cultivées. Les cours d'eau y sont courts, présentant de forts gradients altitudinaux. L'essentiel de la population (plus de 127 millions d'habitants en 2005) se concentre dans les vallées et les plaines littorales.

L'étroitesse des îles fait que les eaux précipitées s'écoulent très rapidement vers la mer. La constitution de réserves d'eau est donc une question essentielle pour les cultures irriguées et la vie citadine contemporaine afin de palier aux périodes de déplétion. Les pluies, alliées aux fortes pentes, et à des sols d'altération très épais sont également à l'origine d'aléas naturels tels que les inondations, les coulées de boues et les glissements de terrain. Dans l'Est asiatique, le climat est marqué par l'importance de la mousson qui précipite de grandes quantités de pluie sur les versants montagneux pendant la saison humide (juin à septembre au Japon) et, au Japon, par une saison des typhons qui se produisent principalement durant les mois de septembre et d'octobre.

Un triple défi : dénivelés, distances, débits

Les profils en long des rivières japonaises sont caractéristiques des cours d'eau d'arcs insulaires volcaniques où les zones de montagnes sont proches des littoraux. Les importants dénivelés, couverts sur de courtes distances (voir les profils ci-dessous), donnent aux fleuves japonais une grande capacité érosive et de transports des matériaux.

Localisations des ouvrages cités dans l'article

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Note : les liens sur certains toponymes cités dans le texte permet leur localisation avec Google Maps

Dans un tel cadre géo-climatique, les barrages se sont donc révélés comme des ouvrages essentiels au développement du pays et les premiers d'entre eux ont été construits autour du IIIe siècle de notre ère). Les barrages servent donc à contrôler les flux hydrauliques afin de prévenir les risques de crues, mais également à retenir l'eau pour la saison moins arrosée, afin de subvenir aux besoins de l'agriculture ainsi que de la vie citadine, grande consommatrice d'eau. Enfin, l'énergie cinétique de cette eau a été mise à profit avec la mise en place de barrages hydro-électriques dès la fin de la Seconde guerre mondiale.

Profils en long de cours d'eau japonais et comparaisons

Rapport entre les débits de crues et les débits de base

Réalisation graphique d'après des documents du ministry of Land, Infrastructures and Transport (MLIT), Christopher Gomez, février 2010.

Ce type de problématique est récurrente dans les arcs insulaires, qui situés sur les marges des plaques tectoniques ne sont souvent que de fines bandes de terres (ex : Java ou Bali en Indonésie, ou les îles des Philippines). De plus, les solutions de génie hydraulique ne sont pas toujours adaptées, comme en Indonésie, où les réservoirs qui nourrissent la ville de Jakarta en eau potable font face à des problèmes de sédimentation récurrents.     

La maîtrise hydraulique au service du développement

La maîtrise hydraulique s'est rapidement imposée au Japon. Le système de retenues pour la culture irriguée est une technique chinoise qui fut introduite dans le pays par la Corée. Les "Chroniques du Japon" (Nihonshoki) et les "Archives des temps anciens" (Kojiki) prouvent que les Japonais utilisèrent ces techniques dès le IIIe siècle de notre ère. La structure de ces premiers ouvrages était très rudimentaire : elle était faite de boue et de feuilles compactées positionnées en alternance, comme on a pu l'observer lors de l'étude du barrage retenant le lac Sakayama-ike (ike désignant un petit lac) près de la ville d'Osaka.

Cette maîtrise de l'eau a permis à la société japonaise de passer d'une société de chasseur-cueilleur à une société agricole puis d'assurer son industrialisation. Depuis la période Kofun (du IIIe à la moitié du VIe) les barrages ont joué un rôle essentiel pour l'agriculture japonaise, qui nourrissait 30 millions de Japonais pendant la période Edo. Les barrages construits entre le VIIIe siècle et le XVIe siècle oscillent entre 8 m de haut (le lac Sakayama-ike est retenu par un barrage du VIIe siècle) et 18 m de haut (Daimon-ike près de Nara, retenu par un barrage de 1128). Ces constructions sont complétées par des "portes mobiles" installées le long des cours d'eau pour détourner une partie de leur eau afin d'irriguer les rizières.

L'ensemble de ces efforts de maîtrise hydraulique ont permis l'extension des terres agricoles irriguées de 2 millions d'ha au XVIIe siècle à 4,1 millions d'ha au XIXe siècle. Entre le XVIe et le XVIIIe siècle, la hauteur des constructions augmente : 12 m pour le barrage d'Iwase-ike (province du Kagawa, 1592) et 24 m au Sakura-ike (Wakayama, 1760).

En 1824, la découverte du ciment au Royaume-Uni (Portland Cement) a un impact considérable sur la construction de barrages (notamment en France) avec la construction des barrages-poids et des barrages-voûtes [2]. Toutefois, il faut attendre l'ère Meiji (1868-1912) pour que le Japon s'ouvre à ces nouvelles technologies. Le premier barrage en béton construit au Japon est le barrage-poids de Gohonmatsu, parfois aussi appelé barrage de Nurobiki. Il ne faisait qu'une trentaine de mètres de haut et fut réalisé pour contrôler les écoulements, de la Karasuharagawa notamment, qui arrivent dans la ville de Kobe, qui était sévèrement touchée par le choléra à cause de l'absence de gestion de l'eau.

Durant la période Meiji le Japon va changer de visage politique. L'époque féodale laisse la place à une nation plus unifiée, ce qui va favoriser une planification nationale et la construction de nouveaux ouvrages. L'essor des barrages est également accéléré par une politique agricole qui introduit de nouveaux moyens d'irrigation venant de "l'Ouest", de manière imposée par le traité de paix de 1854 signé avec les Américains [3]. L'ingénieur hollandais Van Doorn, employé par le gouvernement japonais, va organiser un plan national (1879) prévoyant la construction de barrages et de canaux afin d'accroître les surfaces agricoles. La conquête de ces nouvelles terres fut très importante dans le cadre de la restauration Meiji car elle permettait de donner des compensations aux ex-samouraïs qui, officiellement destitués à cette époque, perdaient leurs privilèges.

Cette politique de maîtrise hydraulique répond également à un autre problème. En effet, il s'agit d'une période pendant laquelle le choléra a sévèrement touché l'est de l'Asie en y provoquant de larges pandémies en 1822, 1858, 1879 et en 1886. Entre 1877 et 1887, au Japon, 820 000 personnes sont infectées par des maladies, comme le choléra, se développant dans les eaux stagnantes et polluées, et 370 000 personnes en moururent. Face à ces crises sanitaires, le gouvernement japonais a décidé de développer un service des eaux usées et de mettre en place des ouvrages de contrôle hydraulique dans les villes portuaires : Yokohama, Hakodate, Nagasaki et Osaka entre 1889 et 1892 ; Tokyo, Hiroshima et Kobe entre 1893 et 1897.

Un autre "bond en avant" dans la construction des barrages au Japon se situe après la Seconde guerre mondiale, dans un pays qui avait besoin de produire de l'électricité pour sa reconstruction, mais également pour améliorer sa production alimentaire. Le Japon, occupé par les américains, déploie alors un plan de maîtrise de l'espace national qui passait par la construction de barrages en suivant le modèle de la Tennessee Valley Authority [4]. Mais en réalité, au-delà du mythe du "miracle japonais" de la reconstruction et de la relance économique, la majorité des barrages d'après-guerre sont basés sur des ouvrages de contrôle des crues, construits ou inachevés, avant la guerre. Toutefois, ces derniers furent améliorés ou modifiés afin d'accueillir les machineries hydroélectriques américaines, à l'origine des barrages "multifonctions" au Japon.

Les barrages SABO* et la gestion du risque au Japon

Les fortes pluies apportées par les typhons chaque année sur l'archipel japonais sont à l'origine de nombreuses inondations mais également de glissements de terrain et coulées de débris à cause de formations géologiques très altérées. Dans un pays où l'emprise montagneuse domine les minces plaines côtières (voir document supra), ce cocktail est à l'origine de nombreux dommages matériels et de pertes humaines.

Les victimes des typhons de l'année 2006 au Japon

Sur les 32 morts et disparus causés par les fortes précipitations de 2006, 21 victimes sont liées à des aléas d'origine sédimentaire

Pour faire face à ces problèmes, les autorités japonaises ont couvert le pays de 'barrages SABO'*. Ces ouvrages sont conçus pour laisser passer l'eau et ne retenir que les sédiments. En fonction de leur conception, ceux-ci retiennent des fractions différentes des matériaux. Ces barrages sont fréquents sur les volcans produisant des coulées de débris volcaniques, que l'on nomme lahars. La vallée Mizunashigawa, près du mont Unzen-Fugendake, est un excellent exemple de complexe SABO. On y trouve des ouvrages en escalier (cliché ci-dessous à gauche) conçu pour ralentir le flot, et donc diminuer l'énergie afin de déposer les blocs les plus gros (cliché ci-dessous à droite)

Barrages SABO en escalier pour ralentir les écoulements

 

de coulées de débris (cliché : C. Gomez, 2004)

 

Bloc déplacé par un lahar dans la Mizunashigawa. La règle de 40 cm, sur le bloc,

 

donne l'échelle. (cliché : C. Gomez, 2004).

 

Au bas de ces barrages en escalier, on trouve des barrages filtrants, appelés en anglais et en japonais slit-dam qui sont constitués de poutres en acier de plus de 6 m de haut (cliché ci-dessous), remplies de béton et qui servent à stopper les plus gros blocs qui ne se seraient pas arrêtés dans les barrages en escalier.

Ces barrages sont parfois également accompagnés de bassins secondaires qui permettent de récolter les sédiments plus fins, qui seront ensuite récupérés. Sur les pentes du volcan Unzen, les barrages sont régulièrement nettoyés par des pelleteuses radioguidées depuis un poste de commande afin d'éviter les risques.

Ci-contre : barrage Slit au dans la vallée Mizunashigawa avec un bassin de collecte des sédiments plus fins en aval.

(cliché : C. Gomez, 2004).

 

* SABO est un terme japonais composé de deux idéogrammes signifiant "arrêter" et "sables" ou "sédiments". Ce sont donc littéralement des barrages qui servent à stopper les sédiments. Il existe différents types de barrages SABO en fonction de leur objectif : certains sont des escaliers servant à ralentir l'écoulement, d'autres des barrages filtres qui servent à stopper les plus gros blocs, d'autres sont des successions de casiers servant à piéger les sédiments les plus fins, alors que d'autres encore sont de simples barrages en béton servant à arrêter tous les types de sédiments. Ces ouvrages se rencontrent majoritairement au Japon, mais également en Indonésie ou aux Philippines, pays vers lesquels le Japon a exporté son savoir-faire. L'un des plus beaux exemple de complexe de barrages SABO se trouve dans le Sud du Japon dans la ville de Shimabara, où le volcan Unzen a été ceinturé de séries de barrages SABO.

Au sein du ministère du Territoire et des Infrastructures japonais, un département spécial se consacre aux ouvrages SABO.

De la gestion du risque à la production énergétique et agricole : des ouvrages aux fonctions multiples

Le Japon a utilisé les plaines alluviales inondables pour s'urbaniser et s'industrialiser, les barrages ont donc joué un rôle essentiel de protection contre les aléas naturels, de production énergétique et de soutien à l'agriculture.

Après 1885, l'énergie hydroélectrique apparaît comme une énergie de substitution à l'énergie issue des centrales thermiques qui fonctionnent avec des combustibles fossiles (charbon entre autre). Les premières usines hydroélectriques ne produisaient de l'électricité que pour un usage local car elle n'était pas transportée et servit donc tout d'abord aux industries minières et industrielles situées dans les vallées de montagne. En 1892, la première centrale hydroélectrique à usage commercial fut installée près de Kyoto : la centrale de Keage utilise l'eau du plus grand lac Japonais, le lac Biwa. Ces premières centrales se trouvaient alors à proximité de la demande, mais en 1899 le transport de l'électricité débute sur une première distance de 26 km. Pendant la période Taisho (1912-1926), la croissance économique mondiale profite au Japon dont les industries sidérurgiques, chimiques et de confection connaissent une progression annuelle de plus de 5%. Pour satisfaire la demande en énergie électrique liée à cette croissance industrielle, le Japon construit de nombreux barrages qui offrent, après 1918 et jusqu'à la fin de la période Taisho, une augmentation annuelle de 20% de la production électrique.

À l'issue de la Seconde guerre mondiale, le Japon, exsangue, manquait de tout (nourriture, énergie, etc.) et cette situation de pénurie a été aggravée par de violents typhons qui ont frappé l'archipel en 1945, 1947 et 1948. Les barrages multifonctions, fondés sur des technologies américaines (par ex. les turbines hydroélectriques), sont alors apparus comme d'excellentes solutions pour donner du travail à la population, irriguer les terres agricoles, produire de l'énergie pour l'industrie, contrôler les inondations. Des barrages représentent cette époque : par exemple les barrages de Yanase (55 m de haut) débuté en 1948 et de Sarutani (74 m de haut).

Les constructions hydrauliques qui débutent dans les années 1950 vont hisser le Japon au 5e rang mondiale en termes de nombre de barrages (World Commission on Dams, 2000) à la fin du XXe siècle. Cependant la taille des barrages reste modeste : au milieu du XXe siècle la totalité des réservoirs japonais ne représente alors que 22 milliards de m³ contre plus de 40 milliards de m³ pour le seul barrage Hoover aux États-Unis. En 1996, le ministère de l'Agriculture fit réaliser une étude qui dénombra 210 769 retenues artificielles d'une superficie égale ou supérieure à 2 ha ayant des fins d'irrigation au Japon. Leur surface totale avait alors atteint 1 225 millions d'hectares et 3 milliards de m³. La superficie totale de ces retenues construites pendant la période Edo (1600 à 1868) s'élevait à 220 000 ha pour un volume de 708 millions de m³.

À cette première phase de construction liée à l'urgence de la situation socio-économique japonaise de l'après-guerre, succède une seconde phase, dès 1950, avec la création du "contrat de développement du territoire national" qui prévoit une action concertée et planifiée afin que le Japon intègre les acquis de la modernité contemporaine et puisse se relever économiquement. Pendant longtemps, les barrages ont été considérés comme des symboles du progrès technologique et de la capacité des hommes à maîtriser la nature, comme dans de nombreux pays occidentaux (dont la France). Toutefois, au Japon, cette vision a profondément changé depuis les années 1980, les impacts de ces ouvrages sur les sociétés et l'environnement ont pu être fortement décriés.

Impacts socio-environnementaux des barrages au Japon

Les impacts sociaux et environnementaux ne peuvent pas être dissociés l'un de l'autre au Japon, car souvent les réactions sociales et sociétales ont été déclenchées par les impacts environnementaux. Toutefois, il faut modérer ce discours, car la relation à la nature des Japonais n'est pas la même que celle des Occidentaux. En effet, s'ils revendiquent la beauté naturelle des paysages de leur pays, cela ne va pas obligatoirement de pair avec une idée de protection de la nature. Pour les Japonais, l'homme fait partie de la nature, à l'opposé de l'homme occidental judéo-chrétien qui en est exclu. La nature de l'imagerie japonaise est donc une nature que nous qualifierions de construite, de manipulée, modelable (cf. les travaux d'Augustin Berque). C'est ainsi que les autorités ont pu aller jusqu'à raser partiellement les monts Tama de l'Ouest de Tokyo afin d'accommoder ces terrains à l'urbanisation.

Il ne faut cependant pas être simplificateur. En effet, individuellement, des japonais ont pris position contre des constructions de barrages durant la seconde moitié du XXe siècle. L'un des premiers bras de fer s'est tenu entre 1955 et 1970 dans le sud du Japon suite au projet de construction des barrages de Shimouke (98m) et de Matsubara (83m) sur la rivière Chikugo. Le leader de l'opposition à ces barrages était Tomoyuki Murohara, qui n'attentat pas moins de 80 procès contre le projet. Ce conflit ne s'arrêta qu'avec sa mort et les barrages furent finalement construits. Toutefois ces quinze années de lutte n'ont pas été vaines puisqu'elles ont fortement attiré l'attention des médias et des communautés locales sur les problèmes sociaux et environnementaux posés par les barrages.

Cette opposition au pouvoir central est quelque chose de nouveau dans le Japon du XXe siècle. Les Japonais se sentaient, jusqu'à la capitulation de HiroHito à la fin de la Seconde guerre mondiale, comme les enfants de l'empereur. Ils avaient le sentiment d'appartenir à une "grande famille". Certes, les opposants à l'empereur et au régime existaient, comme l'atteste l'existence du Parti communiste japonais légalisé en 1945 au début de l'occupation américaine du Japon. Mais jamais n'avait eu lieu une si longue lutte entre un individu et le gouvernement. Enfin ces quinze années sont un symbole fort dans un pays où la maîtrise du temps est aussi importante que la maîtrise de l'espace, dans un pays où la légitimité s'acquiert par une maîtrise du temps, dans la durée.

Les impacts des barrages sur les équilibres sociaux et économiques régionaux ont donc pu créer des relations tendues entre les autorités chargées de la construction des barrages et les locaux. Ces conflits ont pu prendre diverses formes allant de simples pétitions aux recours au Parlement. La construction de ces barrages a forcé de nombreuses familles à s'exiler, suite à l'ennoyage de vallées. Ce processus a favorisé l'urbanisation de la population après la Seconde guerre mondiale, mais cela n'a été possible que grâce à une forte croissance économique ( le "miracle japonais") qui permettait aux familles expulsées de retrouver du travail. La situation est très différente aujourd'hui.

"Le lac du Paradis" par Michiko Ishimure*

En 1997, la nouvelle de Michiko Ishimure initulée "Le lac du Paradis" raconte les histoires d'un village traditionnel des montagnes de l'île de Kyushu, qui disparaît lors de la construction d'un barrage. L'auteur relate le combat des habitants de ce village, déracinés, alors que ceux-ci tentent de garder leurs amis, de conserver la mémoire de leur culture, de leur folklore. Le texte mélange réalité, rêve et mythes, dans un temps circulaire, un peu comme pour saisir la perte de l'essentiel que les yens du gouvernement japonais ne pourront jamais compenser pour ces habitants.

La nouvelle est inspirée d'un fait réel, le village englouti de Mizukami, localisé sur la rivière Kuma (l'ours en japonais) dans la préfecture de Kumamoto sur l'île de Kyushu. Ce village fut ennoyé par la mise en eau du barrage d'Ichifusa construit en 1960. Ce barrage est également associé à une terrible erreur des ingénieurs qui, lors d'une crue, en ont mal calculé l'ouverture des vannes, provoquant une lame d'eau deux fois supérieure à celle qu'aurait produite la crue. Si cette erreur est aujourd'hui avérée, le gouvernement japonais n'a jamais accepté de la reconnaître.

* Michiko Ishimure est une femme écrivain engagée qui a écrit sur les ravages de l'industrialisation à tout prix ainsi que sur les dérives de la politique japonaise de l'après guerre. Son livre le plus célèbre, "Paradis dans la mer des regrets : notre maladie de Minamata" a alerté l'opinion japonaise, à la suite du désastre de Minamata, sur les dangers des pollutions industrielles.

  1. Ishimure, Michiko - Paradise in the Sea of Sorrow is available in English translation by Livia Monnet. Ann Arbor: Center for Japanese Studies, U. of Michigan Press, 2003. Version originale en japonais : Tenko. Tokyo: Mainichi Shimbunsha, 1997
  2. Ishimure, Michiko - Lake of Heaven, Dams, and Japan's Transformation. Translation and introduction by Bruce Allen, The Asia-Pacific Journal : http://japanfocus.org/-Ishimure-Michiko/1741
  3. Ishimure, Michiko - Reborn from the Earth Scarred by Modernity: Minamata Disease and the Miracle of the Human Desire to Live, Japan Focus, ZSpace Page, 29 avril 2008 www.zcommunications.org/reborn-from-the-earth-scarred-by-modernity-by-michiko-ishimure

De plus, les compensations du gouvernement sont le plus souvent jugées insuffisantes, car si celles-ci sont basées sur les droits de propriétés, il n'existe aucune compensation pour tous les dommages spirituels, affectifs et culturels. En effet, au Japon, l'attachement aux origines territoriales (de nature culturelle, linguistique, etc.) est certainement encore plus ancré qu'en France. Pour un Japonais, être obligé de quitter sa région de naissance représente un gros sacrifice. Si en France le terme "monter à Paris" est né des provinciaux quittant la campagne au XIXe siècle pour aller chercher du travail à la capitale, il existe un terme similaire au Japon, "joukyou" qui signifie monter à la capitale, à Tokyo.

Les impacts environnementaux sont multiples. Les barrages sectionnent le cours d'eau et le compartimentent, stoppant les flux de sédiments mais aussi les migrations piscicoles. Les effets des barrages sur la déplétion sédimentaire dans les rivières par exemple entraînent un manque d'apport sédimentaire en zone littorale et, à cause du bétonnage des rivières, les Japonais sont également contraints de bétonner le littoral. Toutefois il ne s'agit pas de problèmes propres au Japon mais à l'ensemble des cours d'eau marqués par des ouvrages de maîtrise hydraulique. Mais ce qui est propre au Japon en termes de gestion environnementale, c'est le peu de poids que pèsent les enjeux environnementaux, les associations de défense de la nature et les associations locales, face aux enjeux économiques. Le gouvernement japonais n'hésite pas à enfourcher sa bétonnière pour assurer le plein emploi, s'assurer également un électorat, mais surtout faire travailler les entreprises de travaux publiques qui contribuent au financement des campagnes électorales [5].

L'évolution possible de la couverture neigeuse au Japon au service des ouvrages SABO ?

Les modélisations des changements climatiques planétaires (GIEC, [6]) ont prévu que les précipitations neigeuses, qui constituent une importante réseve hydrique pour le Japon, seraient moindres pour le siècle à venir sur l'ensemble du pays.

Ces prévisions ont trouvé des oreilles attentives dans les ministères. En effet, les projets gouvernementaux de grands barrages, qui trouvaient un écho favorable dans la population de l'immédiate après-guerre ne sont guère populaires de nos jours. L'opinion publique n'apprécie plus les célèbres "routes vers nulle part" et autres ouvrages de ce type. Aussi, le profil du changement climatique pourrait légitimer la poursuite des ouvrages de contrôle hydraulique.

 

 

Conclusion

Au Japon, les barrages ont été, depuis le IIIe siècle, une composante majeure de la structuration socio-économique du pays, en particulier pour l'agriculture et la maîtrise de l'aléa inondation, donc pour la protection face au risque. Toutefois, les critiques d'ordre environnemental et hydrogéomorphologique à l'encontre de tels ouvrages, amorcées au XXe siècle au niveau international, se retrouvent également au Japon. Les opposants aux barrages et les études environnementales indépendantes du gouvernement japonais ont mis en avant les différents problèmes qu'ils soulèvent. Face à une opinion publique de plus en plus concernée par les problèmes environnementaux, le gouvernement japonais a modifié la "loi rivière" en 1997. Elle stipule désormais que les ouvrages hydroélectriques et les ouvrages de contrôle des crues doivent intégrer la conservation environnementale et tenter de réduire les impacts des ouvrages plus anciens en leur apportant des améliorations. Ces mesures incluent la protection d'espèces animales, la préservation des habitats, ou encore un contrôle des débits des cours d'eau permettant aux poissons de se reproduire. Toutefois ces initiatives restent rares, les causes économiques l'emportent souvent sur les causes environnementales.

 

 

Notes

[1] Christopher Gomez, CNRS UMR5600 Laboratoire EVS, Ecole Normale Supérieure de Lyon

[2] Les barrages-poids (angl. Gravity dam) sont aussi appelés barrages à gravité pleins. Ces barrages résistent à la poussée de l'eau par leur propre poids, d'où la terminologie. Ce sont des ouvrages que l'on retrouve le plus souvent dans les larges vallées pour alimenter des centrales hydroélectriques au fil de l'eau. Ces barrages sont très sensibles aux élévations du plan d'eau et les contraintes lors de leur construction sont nombreuses, puisqu'ils sont édifiés par couches de remblais successives, aux caractéristiques variables. De plus il faut un soubassement parfaitement stabilisé afin de soutenir ces ouvrages dont la masse est également l'un des points faibles.

Les barrages-voûtes (angl. Archdam) sont reconnaissables à leur forme arquée. Ils se trouvent le plus souvent dans des vallées étroites, à l'exception des barrages à voûtes multiples qui peuvent barrer de larges vallées. Ces barrages sont bâtis sur le principe du report des efforts sur les versants de la vallée, en suivant le même principe que les voûtes des cathédrales.

[3] Inquiet de l'arrivée des premiers commerçants et missionnaires venus d'Europe à partir du XVIe siècle, le shogunat choisit de fermer le pays à toute influence étrangère ce qui se traduisit par l'expulsion des ecclésiastiques et des étrangers, par la fermeture de la plupart des ports, etc. Cette période d'isolationnisme poussé (sakoku) a duré jusqu'au milieu du XIXe siècle.

Les États-Unis firent alors pression sur le pays pour le forcer à s'ouvrir, par la voie commerciale et par la négociation mais aussi par la manière forte. C'est ainsi que le 8 juillet 1853, le commodore Matthew Perry de l'US Navy a mouillé quatre navires de guerre (qui seront connus sous le nom de "navires noirs") en baie d'Edo (actuelle baie de Tokyo). Cette démonstration de force a incité le Japon à ouvrir  des relations commerciales avec l'Occident en signant, en 1854, la Convention de Kanagawa, traité de paix et d'amitié avec les États-Unis qui met fin à cette longue période d'isolement volontaire et ouvre la voie à une transformation profonde de la société japonaise.

[4] Rappelons que la Tennessee Valley Authority (TVA) avait été créée en mars 1933 par le Congrès des États-Unis. C'est un organisme régional du gouvernement fédéral fonctionnant comme une commission gouvernementale. D'après l'introduction de l'Acte par lequel elle a été fondée, la TVA avait, entre autre pour but "d'améliorer la navigation et d'organiser le contrôle des crues de la rivière Tennessee", "d'organiser le reboisement et l'utilisation judicieuse des terres riveraines de la vallée du Tennessee", "d'assurer la mise en valeur agricole et industrielle de cette vallée". Les travaux d'art de la TVA ont consisté à régulariser le cours de la rivière Tennessee par une série de barrages variés (une trentaine) et de lacs artificiels afin d'endiguer les crues, de faciliter la navigation, et de produire de l'énergie hydroélectrique.

Le site officiel de la TVA : www.tva.gov/ et, sur Wikipedia : http://en.wikipedia.org/wiki/Tennessee_Valley_Authority

[5] A. Jacoby (critique de cinéma), dans le Japan Times daté du 27 janvier 2007, constatait : "Les touristes étrangers [étranger au Japon] sont souvent choqués par l'importance du béton dans la campagne japonaise. Il enveloppe les bords de rivières et il recouvre les montagnes ; des rangées de tripodes en béton sont alignées sur les plages alors que les lignes du Shinkansen sont soutenues par d'imposants piliers en béton. (...) Au Japon, la "spoliation environnementale" a été la conséquence des priorités gouvernementales. Durant la majorité de la période d'après-guerre, le parti Libéral-démocrate (PLD) au pouvoir était surtout soucieux de plein emploi. (...)

En premier lieu, le secteur de la construction eut une noble fonction. Il s'agissait de construire des barrages sur les rivières sujettes aux crues, d'asphalter les routes et de relier les grandes villes japonaises par des trains à grande vitesse. Mais le PLD, par peur du chômage dans les zones rurales qui sont ses bases électorales, a dépensé des milliards de yen chaque année dans des projets de constructions. Des barrages inutiles, des routes de grand calibre connectant des villages minuscules, et le tristement célèbre "pont vers nulle part" ont tous contribué à la destruction du paysage naturel japonais. […]" (traduction : C. Gomez)

[6] Les rapports du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC / IPCC) :

 

Quelques sources et ressources

  • Augendre M. - “Le risque naturel devenu symbiose ? Les volcans actifs d'Hokkaidô, Japon", Géomorphology, 2004
  • Aveline N. - Le Japon, géographie, collection mémento, Paris, Belin, 186 p., 2004
  • Berque A. - Ecoumène et Médiance, éditions Belin, 2000 www.peripheries.net/article184.html et www.peripheries.net/article185.html
  • Berque A. - Le Sauvage et l'Artifice. Les japonais devant la nature, Paris, Gallimard, 1986
  • Moriya I. - “Risk of artificial dam breaching by volcaniclastic flows in Japan”. Géomorphology, 2002
  • Pelletier P. - Le Japon, idées reçues, Editions du Cavalier Bleu, 2e édition, 127 p, 2008
  • World Commission on Dams. 2000. Dams and Development – A new Framework for décision-making, the Report of the World Commission on Dams. Forthscan Publication Ltd. - www.unep.org/DAMS/WCD
  • State of Japan's Environment at a Glance: Japanese Lake Environment (1996) www.env.go.jp/en/water/wq/lakes/index.html

 

 

 

Christopher GOMEZ
ENS de Lyon - CNRS, UMR 5600 EVS (environnement ville sociétés)

 

 

Édition et mise en web : Sylviane Tabarly

Pour citer cet article :

Christopher Gomez, « Les grands barrages au Japon, enjeux sociétaux et environnementaux », Géoconfluences, mars 2010.
URL : https://geoconfluences.ens-lyon.fr/doc/transv/Risque/RisqueScient4.htm/

Pour citer cet article :  

Christopher Gomez, « Les grands barrages au Japon, enjeux sociétaux et environnementaux », Géoconfluences, mars 2010.
https://geoconfluences.ens-lyon.fr/doc/transv/Risque/RisqueScient4.htm