De villes en métropoles

La 'classe créative' en débat

Publié le 04/05/2010

Le concept de 'classe créative' a été développé par Richard Florida qui désigne par là une population urbaine, mobile, qualifiée et connectée. Il a développé cette idée dans The Rise of the Creative Class (2002a). Sa réflexion repose sur l'analyse d'indicateurs et sur leurs corrélations autour des "trois T" de la croissance économique : talent, tolérance et technologie. La classe créative, composée d'individus talentueux et créatifs, contribuerait à doper la croissance en milieu urbain, et une corrélation entre la présence de la classe créative dans les grandes villes et un haut niveau de développement économique serait constatée.

Cette classe créative est attirée par certains lieux de vie privilégiés dont elle renforce encore l'attractivité. Ainsi se crée un cercle vertueux, le talent attirant le talent, mais aussi les entreprises, le capital et les services. Les entreprises s'installent généralement où se trouvent les créateurs, de l'informaticien au musicien, de l'architecte à l'écrivain (2002b). La classe créative répond à la dimension biscalaire des métropoles, à la fois composante du tissu local et vecteur d'insertion dans les réseaux économiques et culturels mondiaux.

R. Florida évalue la classe créative d'une ville à l'aide de cinq indices : de haute technologie (pourcentage d'exportation des biens et services liés à la haute technologie) ; d'innovation (nombre de brevets par habitant) ; de gays, comme représentatifs de la tolérance (pourcentage de ménages) ; de "bohémiens" (pourcentage d'artistes et de créateurs) ; de talent (pourcentage de la population ayant au moins le baccalauréat). Ces indices permettent de classer les villes étudiées et d'en pronostiquer la place dans la course au développement et à la mondialisation.

On ne peut nier qu'émerge aujourd'hui un groupe social, hétérogène du point de vue des Professions et catégories sociales, les PCS (architectes, chercheurs, artistes, hommes d'affaires, urbanistes…), mais dont les membres créent, réalisent, inventent, afin de s'accomplir. Cependant R. Florida a été décrié et son analyse considérée comme peu rigoureuse sur le plan sociologique, les contours de la notion de classe créative jugés trop flous. Des chercheurs dont A. Bourdin (Urbanisme, 2005, p.54) dénoncent trois erreurs. D'une part, les données prennent en compte les statistiques des régions métropolitaines pour étudier des villes-centres, à partir de professions trop imprécises, là où la statistique française des Emplois métropolitains supérieurs (EMS) est plus rigoureuse, mais elle s'éloigne peut-être de l'idée de classe créative. D'autre part, le lien entre la classe créative et le développement économique est loin d'être évident. Enfin, le statut de classe qui est donné à cette population semble exagéré. Parler de socio-style (bobos par exemple – Brooks, 2002) semble plus prudent pour comprendre ce groupe de population qui manque de cohérence et n'a finalement de commun que des choix de consommation. On retombe dès lors dans une logique marketing. A. Bourdin précise que "ces erreurs sont autant de bons coups publicitaires : le développement économique serait dépendant d'un acteur urbain cohérent et fascinant puisqu'il associe les activités les plus sérieuses et la marginalité, la culture et la ville ludique. De quoi faire rêver. Malheureusement, le dialogue entre chercheurs et décideurs repose trop souvent sur ce type de théories".

Dans le cadre de la fabrication de l'internationalité, peu importe qu'il y ait développement économique urbain ou non, le constat est que l'engouement des décideurs autour de la classe créative peut être interprété comme la quête de l'image d'une ville branchée qui se suffit à elle-même en supposant que l'image contribue au bien-être, au développement économique, au sentiment d'appartenance… Montréal, après avoir attiré l'attention du monde en 1967 et en 1976, à travers l'Exposition universelle et les JO, s'est transformée en tendant vers l'économie du savoir. Elle est aujourd'hui, la seconde ville d'Amérique du Nord qui regroupe le plus de personnes occupant des postes dans le noyau super créatif (Florida, 2002a) [1]. Cette position, favorisée par la forte densité de la ville qui facilite les interactions, et par le bilinguisme [2], permet un riche marché local de la culture, qui se renouvelle facilement et qui exporte aisément les créations. Montréal est considérée comme un lieu des convergences linguistiques et culturelles.

Notes 

[1] L'auteur désigne le noyau super créatif comme étant composé d'individus œuvrant dans les domaines de l'informatique et les mathématiques, l'architecture et l'ingénierie, les sciences sociales, les sciences de la vie et les sciences physiques, l'éducation, la formation et les bibliothèques, les arts, le design, le divertissement, le  sport et les médias.
[2] 53% de la population de Montréal parle français et anglais et 18% parle une troisième langue.

Voir aussi :
- Chantelot S. - Le rôle de la créativité sur le développement local : de l'influence économique à la géographie de la classe créative française (1990-1999), Thèse de doctorat en économie, Université de Toulouse 1, 2009
- Shearmur R.- "L'aristocratie mobile du savoir : quelques réflexions sur les thèses de Richard Florida", INRS, Urbanisation, Culture et Société, novembre 2005, Document de recherche / Working paper
www.inrs-ucs.uquebec.ca/pdf/inedit2005_09.pdf
- Tremblay R. & Tremblay D.G. - La classe créative selon Richard Florida. Un paradigme urbain plausible ?, édition PUQ & PUR, 258 p., 2010

Charles-Edouard Houllier-Guibert,
Observatoire SITQ du développement urbain et immobilier,
Institut d'urbanisme de l'université de Montréal,

pour Géoconfluences le 4 mai 2010

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