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Le vin entre sociétés, marchés et territoires

Les Français et le vin : un nouvel amour !

Publié le 11/01/2007
Auteur(s) : Raphaël Schirmer, maître de conférences en géographie - Université Bordeaux Montaigne, ADESS UMR 5185

Désamour ? Juger de la relation qu'entretiennent les Français avec le vin à la seule aune de la quantité consommée paraît pour le moins réducteur (Les Français et le vin : les raisons du désamour, texte,– article paru dans Le Monde, 28 mai 2004). Certes, les Français ne boivent plus que cinquante huit litres de vin par personne et par an. Certes, les jeunes s'en détournent. Mais il convient de rappeler que la généralisation de la consommation de cette boisson n'a guère plus d'un siècle et demi. Presque deux millénaires se sont écoulés, pendant lesquels peu ou prou seules les élites buvaient du vin. Les paysans, qui formaient la majorité de la population, devaient se contenter, du Moyen Age à l'Epoque Moderne, de boire de l'eau, parfois coupée de vinaigre. La France était donc frugale [1].

La rupture est somme toute récente, qui survient au XIXe siècle. Elle permet à la société en son entier de boire du vin. Alors que la consommation n'est encore que de quatre vingt litres de vin dans le premier tiers du XIXe siècle (moins d'un quart de litre par jour), elle double autour de 1900, et atteint son acmé en 1930-1940, avec près de deux cent litres, pour accuser un recul depuis lors. Elle a suivi l'affirmation du monde urbain. En témoigne le succès du vin auprès des ouvriers comme auxiliaire alimentaire. On a pu parler d'un "trompe la faim", ô combien facteur de dépendance et de misère. Gardons nous de vouloir idéaliser cette consommation désormais révolue. Car, au delà des simples quantités ingurgitées, rappelons que c'est la Première guerre mondiale qui élève la relation des Français et du vin au rang de véritable mythe national. L'envahisseur allemand, dont on oublie sciemment les vignobles, n'est-il pas adepte de bière et de schnaps ? Le vin symbolise la civilisation face à la barbarie [2]. Il y a donc tout un discours sur le vin, on aurait tort de l'oublier.

 

"J'ai comme toi pour me réconforter

Le quart de pinard

Qui met tant de différence entre nous et les boches."

Apollinaire, "À l'Italie" (1915) in Calligrammes.

 

Or, le rapport au vin s'est considérablement modifié : d'une boisson-alimentation pour une large part de la société, on passe désormais à un rapport esthétisé et davantage sensuel. La recherche du meilleur accord met-vin devient l'un des piliers de cette relation. Tout comme la mode des apéritifs : ne relance-t-elle pas la consommation des vins blancs, jusqu'alors délaissés au profit des vins rouges ? L'élévation qualitative des productions, dont on ne saurait comprendre la dynamique sans faire référence à la demande même des consommateurs, est un phénomène sans précédent. Il débute aux XVIIe et XVIIIe siècles, pour se développer au XIXe siècle avec la naissance de l'œnologie, et connaître le succès que l'on sait aujourd'hui. C'est précisément parce que les Français aiment le vin que la qualité ne cesse de s'accroître. Ceux-ci, à présent urbanisés, plutôt instruits et globalement aisés, construisent un tout autre lien avec leurs vins. Qu'on en juge.

Cette nouvelle relation se manifeste tout d'abord par un désir de connaissance, tant pour effectuer un achat éclairé que pour mieux comprendre les régions de production. Les livres sur le vin pullulent (pas moins de trois cent références sur le catalogue de telle grande librairie), parmi lesquels les guides et palmarès sur le vin sont une manne appréciable pour l'édition. La Revue du vin de France et Cuisine et vins de France (tirage de 100 000 exemplaires chacune) font presque figure de lieux de mémoire. Cette relation est également festive ; la très bourguignonne "Saint-Vincent tournante" pâtit de son succès tant elle est courue et elle a attiré, en 2003, près de 100 000 visiteurs [3]. Celle-ci nourrit aussi l'actualité ; il n'est pas un hebdomadaire qui ne publie un numéro spécial lors des vendanges ou de l'arrivée des vins primeurs, et les ventes des vins des Hospices de Beaune font figure d'événement national. Et que dire de l'arrivée du Beaujolais nouveau ? Ou du succès du film Mondovino (près de trois cent mille spectateurs en salle) ? Elle renvoie à un désir de satisfaction ludique ; Cognac, Épernay ou Eguisheim ont développé tout une activité autour du tourisme viticole.

Alsace : activités autour du tourisme viticole (Eguisheim)

Panneau d'information de la ville d'Eguisheim. On remarquera le nombre de restaurants, d'hôtels ou d'activités touristiques que permet le vignoble.

Cliché : R. Schirmer, septembre 2006

Touristes dans les rues d'Eguisheim. De nombreux touristes allemands visitent les villages de la Route des vins d'Alsace.

Cliché : R. Schirmer, septembre 2006

Bordeaux : le quai des Chartrons, un espace devenu mythique

Le quai des Chartrons à Bordeaux, façonné par un commerce du vin millénaire, à présent délaissé par les négociants installés en limite de la ville.

De gauche à droite : la Bourse maritime, la Cité mondiale du vin (dont l'architecture moderne apparaît derrière la première ligne de toits des maisons du quai), les deux flèches de l'église St-Louis.

 

Cette nouvelle relation projette également sur les vignobles des atours patrimoniaux. Saint-Émilion et les vignobles de la Loire sont inscrits au Patrimoine mondial de l'Humanité (Unesco, voir en rubrique "savoir faire' du dossier), tandis que celui de Banuyls cherche à classer ses splendides paysages de terrasses. Le quai des Chartrons subit un phénomène de réinvestissement culturel. Il pousse la municipalité de Bordeaux à y faire revenir une activité de négoce, alors même qu'elle a déserté le centre-ville, afin de lui redonner vie et gage d'authenticité. Acte symbolique s'il en est...

Bref, il n'y a sans doute jamais eu autant d'amour, non seulement pour les vins, mais pour les vignobles en général.

C'est ce que ne perçoit pas assez le monde viticole lui-même. Les crises qui secouent certaines régions comme le Beaujolais, un vignoble aux ventes très extraverties mais qui ne s'appuie ni sur un imaginaire fort ni sur une qualité au dessus de tout soupçon, sont là pour le rappeler. Elles sont annonciatrices des difficultés encore à venir. Dans le cadre d'une concurrence mondiale avivée, la difficile question de la qualité ne saurait être occultée. Elle se doit d'être irréprochable, ce qui est loin d'être le cas. Que nos vins soient dépréciés à l'étranger n'est pas le fruit du hasard. La Bourgogne en a fait l'amère expérience il y a quelques années. Tout au contraire du vignoble du Languedoc-Roussillon, qui a pu profondément modifier son image et connaître une vogue bien méritée, même s'il produit encore trop de petits vins.

Il y a là matière à réflexion, tant à l'échelle mondiale que régionale. Mondiale d'abord : plutôt que de pousser des cris d'orfraie face au recul des vins français sur les marchés internationaux – dont on remarquera que les grandes maisons de Bordeaux ou de la Champagne, pour ne pas parler du groupe Pernod-Ricard, sont très actives dans ce phénomène de mondialisation –, nos vignobles devraient davantage mettre en avant la part d'imaginaire que recèle leur histoire et leur géographie. La nécessaire refonte des Appellations d'Origine Contrôlée (AOC) doit être portée par la culture des hommes. Une culture modernisée, vivante, davantage en prise avec son temps. Comme on a pu le dire pour la gastronomie, le dynamisme et l'inventivité auraient-ils quitté notre pays ? La réponse est bien entendu plus complexe. La France ne manque pas d'artistes et de créateurs. En témoigne cette initiative originale qui associe le pays de Chambaran (programme Leader + [4]), les professionnels du bois et l'École d'Architecture de Grenoble pour relancer la production de châtaignier autour d'un design bien novateur [5].

C'est pourquoi à l'échelle régionale, un nouveau pacte doit être tissé entre le monde des villes et les vignobles. Ces derniers doivent affirmer les liens qui les unissent avec les Français : les AOC ne pourraient-elles pas devenir des territoires articulés autour d'un projet commun, et non plus seulement les lieux d'élaboration d'une production de qualité ? Les missions historiques qui leur furent assignées dans le premier tiers du XXe siècle sont à présent dépassées. La question du développement durable, en dépit de l'excessive mode qui s'est emparée de ce thème, pourrait être le socle d'une relation renouvelée. Et les vignobles se s'engager dans la voie d'une agriculture pluri-fonctionnelle (davantage ouverte sur le tourisme, préoccupée par la qualité des eaux ou le maintien de la biodiversité, sensible aux paysages), voie qu'ils n'ont à présent que trop peu abordée. Car les Français – ou les étrangers en visite dans notre pays –, ne désirent plus seulement boire de bons vins, ce qu'ils trouvent ailleurs à moindre coût. Ils attendent aussi de rêver, de s'instruire, et de s'impliquer dans l'espace dans lequel ils vivent ou qu'ils visitent. Ce nouvel amour se mérite.

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Notes

[1] Nourrisson, Didier - Le Buveur du XIXe siècle - Albin Michel, p. 14 - 1990

[2] Garrier, Gilbert - Histoire sociale et culturelle du vin - Larousse, p. 361 - 1998

[3] Voir par exemple le commentaire officiel en ce qui concerne l'année 2003 :www.saint-vincent-tournante.com/page.php?page_id=8&pere=0&fils=&crawler=2003-une-annee-de-rupture

[4] Le programme Leader+ en France : www.una-leader.org/leader/sommaire2.php3

[5] Tout un mobilier urbain à destination des mairies est par exemple créé avec du châtaignier. Voir la revue Village Magazine dans le n° 71 de novembre-décembre 2004.

 

Quelques autres ressources en ligne

 

Raphaël Schirmer, maître de conférences, UFR de Géographie,

Université Paris 4 Sorbonne,

pour Géoconfluences le 11 janvier 2007

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Mise à jour :   11-01-2007


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