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Gazprom

Publié le 11/03/2013

Après une décennie de privatisations sauvages au profit d'oligarques peu contrôlables, depuis l'arrestation en 2003 de Mikhaïl Khodorkovski, le contrôle de l'État sur l'économie n'a cessé d'être réaffirmé et Gazprom en est une illustration frappante. En 2006 l'État a porté sa participation dans Gazprom de 38% à 50,1%, ce qui lui redonne le contrôle sur l'exploitation gazière, hautement symbolique de l'économie et du pouvoir russe. Largement sous le contrôle du "clan des Pétersbourgeois" qui entoure le président (Dimitri Medvedev en est le patron), Gazprom est devenu un instrument essentiel aux mains du Kremlin. Selon la "doctrine énergétique" du pays élaborée en 2003, "le rôle de la Russie sur les marchés énergétiques mondiaux détermine dans une large mesure son influence géopolitique" et les secteurs pétrolier et gazier sont les "instruments de sa politique externe et interne".

Des extraits du rapport d'information déposé par la Commission des affaires étrangères en conclusion des travaux d'une mission d'information constituée le 8 février 2006 (1) sur "Énergie et géopolitique" : www.assemblee-nationale.fr/12/rap-info/i3468.asp

"S'il fallait illustrer la tension que nous avons présentée en introduction entre logique de marché et logique de puissance, c'est sans nul doute le cas de la Russie qu'il faudrait choisir : ainsi, Gazprom, oligopole d'État, est à la fois une entreprise qui milite pour la libéralisation du marché domestique du gaz en Russie, aujourd'hui de facto subventionné, et, à l'étranger, le bras armé d'un État russe qui utilise l'arme énergétique pour rappeler à son étranger proche que rien ne pourra se faire dans le domaine énergétique sans la Russie. De même, vis-à-vis de l'Union européenne, Gazprom multiplie les tentatives de rachat ou de participation dans les entreprises des États membres, profitant de la libéralisation du marché énergétique en France pour avoir un accès direct au consommateur européen, tout en faisant en sorte de multiplier les obstacles aux investissements des entreprises d'Europe occidentale dans le secteur énergétique russe. C'est ainsi que la Russie refuse aujourd'hui de ratifier le traité sur la charte de l'énergie, cet accord multilatéral conçu au début des années 1990 pour faciliter les relations énergétiques entre l'Europe occidentale et ses voisins de l'Est récemment libérés du joug communiste.

Derrière cette stratégie duale, parfois difficilement lisible, le message qui apparaît en filigrane est cependant très clair : la puissance russe est de retour ; elle fut militaire et idéologique naguère, elle est énergétique désormais et c'est la Russie qui fixe les règles du jeu.
C'est ainsi que, quelques jours après le sommet de Saint-Pétersbourg qui a clôturé la présidence russe du G 8, placée sous le signe de la sécurité énergétique par le Président Vladimir Poutine, ce dernier promulguait, le 19 juillet 2006, la nouvelle loi russe "sur les exportations de gaz naturel", prévoyant la légalisation du monopole de Gazprom à l'exportation gazière. (...)
Mais l'exploitation des ressources naturelles n'a pas valeur de totale liberté de gestion pour les compagnies privées. Le résident du Kremlin souligne ainsi que, "quel que soit le propriétaire des ressources naturelles, l'État conserve le droit de réguler leur mise en valeur et leur exploitation, en agissant conformément aux intérêts de la société". Or il ne fait aucun doute que Vladimir Poutine considère la politique mise en œuvre par les oligarques comme a priori opposée à l'intérêt national. Le sort réservé à Ioukos l'illustre de manière éclatante* (...)
La disparition des oligarques n'est-elle cependant pas remplacée par l'émergence d'une nouvelle "énergocratie russe" ? Aujourd'hui en effet, autour de Rosneft et, surtout, de Gazprom, l'État russe contrôle 30% de la production pétrolière et 87% de la production gazière. L'année 2005 a en effet été marquée par une série d'événements majeurs qui ont permis à Gazprom d'émerger comme l'outil principal de la politique énergétique russe : au mois de juin 2005, l'État a repris le contrôle de Gazprom, faisant passer sa part dans le capital de la société de 38,4% à 50% plus une action, puis, à l'automne 2005, Gazprom a acquis la propriété de la compagnie pétrolière Sibneft. Ces événements, conjugués à l'augmentation des prix du gaz naturel à la fin de l'année 2005, ont fait passer la capitalisation boursière du groupe à 230 milliards de dollars, devant celle du groupe Shell.

*Extrait de Arnaud Dubien, "Énergie : l'arme fatale du Kremlin", Politique Internationale, n°111, printemps 2006.

En 2005, Gazprom a produit 20% de la production mondiale de gaz naturel dont il détient 25% des réserves. Avec 300 000 employés, il génère 8% du PIB et 20% des recettes du budget russe. Le groupe, qui est devenu le numéro 3 mondial derrière ExxonMobil et BP, a acquis des participations dans 16 pays d'Europe et affiche ses ambitions en Asie. Il est également actif dans d'autres domaines et plus de 38% de son chiffre d'affaires est hors gaz : industrie nucléaire (Atomstroïexport, constructeur de centrales nucléaires) ; médias (GazpromMedia qui contrôle aujourd'hui plusieurs médias audiovisuels et dans la presse écrite : chaîne de télévision NTV, radio Echos de Moscou, quotidiens Izvestia et Tribuna, etc.) ; pêche et tourisme ; actionnaire majoritaire d'OMZ (constructions mécaniques) ; etc.
Gazprom cherche à maîtriser toute la chaîne de l'énergie, de l'extraction à la distribution, pour devenir un groupe énergétique intégré aux dimensions mondiales et pour donner au Kremlin une arme géopolitique de poids. Avec le monopole de la distribution du gaz en Russie, il maîtrise 159 000 km de tubes de grand diamètre et les républiques gazières d'Asie centrale (Ouzbékistan, Turkménistan) en sont tributaires. Le gaz russe est vendu aux pays de la CEI à des prix avantageux, largement inférieurs à ceux du marché mondial, mais qui fluctuent en fonction de la situation géopolitique, des degrés d'allégeance et de fidélité à la Russie. À terme, il est probable que ces prix d'"amis" rejoignent ceux du marché mondial.
Les efforts déployés par Gazprom en vue de renforcer sa présence en aval, notamment dans la distribution du gaz dans l'UE, ont suscité des inquiétudes liées à la sécurité des approvisionnements pour les pays les plus concernés. La dépendance des États européens à l'égard de Gazprom est forte (environ 26% du gaz naturel consommé) mais dans des proportions variables : Slovaquie et Finlande, 100% ; Grèce, République tchèque, Autriche, Turquie et Hongrie, de 86,8% à 63,4% ; Pologne, 50,2% ; Allemagne, 44,9% ; France, 26,8%. Le gazoduc nord-européen (NEGP), nouvelle route d'exportation du gaz russe en Europe, entrera sous la mer Baltique à Vyborg, près de Saint-Pétersbourg, pour ressortir à Greifswald en Allemagne. Il sera alimenté, entre autre, par le gaz extrait des nappes de Ioujno-Rousskoe (à l'est de Novy Ourengoï).


Pour aller plus loin :
- En corpus documentaire de ce dossier, Nouveau front pionnier pétrolier et gazier dans l'Extrême-Orient russe, Sakhaline
- Dans le cadre du dossier "Territoires européens, régions, États, Union", un article de Julien Vercueil : Union européenne – Russie : des "politiques de voisinage" de l'énergie

- Gazprom en ligne (en anglais) : www.gazprom.com

Mise à jour : septembre 2007