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La Chine, la modernisation encadrée d'un territoire global

Les relations internationales de la Chine après la crise de 2008

Publié le 14/02/2016
Auteur(s) : Jean-Pierre Cabestan, directeur de recherche au CNRS, professeur et directeur du Département de science politique et d’études internationales, Université baptiste de Hong Kong

2008 constitue un tournant dans le développement économique de la Chine et l’évolution de sa place dans les relations internationales. En effet, cette année-là marque l’irruption de la crise financière mondiale, crise qui a notablement affaibli les grandes économies occidentales. Elle est aussi l’année de l’élection de Barak Obama aux États-Unis, un président qui décide rapidement de mettre fin à l’engagement de son pays en Irak et en Afghanistan. Cet affaiblissement occidental et ce retrait américain sont les principales causes de la réévaluation par Pékin de sa posture internationale et de la décision de cette capitale d’affirmer plus avant sa puissance. 2008 est enfin l’année des Jeux Olympiques de Pékin, triomphe sportif de la République populaire mais aussi moment symbolique de la puissance retrouvée de l’ancien Empire du milieu. Ayant supplanté l’Allemagne comme troisième économie mondiale, la Chine se hisse à la deuxième place en 2010, devant le Japon. Elle est aussi devenue en 2009 la première puissance commerciale du monde, devant l’Allemagne et ses réserves de changes quoiqu’en baisse du fait du ralentissement de sa croissance économique (6,8 % en 2015 contre en 9,6 % en 2008) restent les plus importantes du monde (3 500 milliards de dollars en novembre 2015 contre 4 000 milliards en juin 2014). Parallèlement, l’Armée populaire de libération (APL) poursuit sa modernisation, bénéficiant d’un budget qui augmente depuis 1989 plus rapidement que son PIB (Produit intérieur brut) pour se fixer officiellement à 145 milliards de dollars en 2015, certes encore loin derrière l’américain (585 milliards de dollars) mais bien au-dessus des dépenses militaires des autres puissances régionales ou moyennes, comme la Russie (70 milliards), le Japon (48 milliards) ou la France (53 milliards).
Bref, devenue le deuxième grand, la Chine aspire à devenir la première puissance économique de la planète. Elle est, il est vrai, consciente du fossé durable entre les capacités de son outil militaire et celles des forces armées américaines. Néanmoins, sur les plans non seulement économiques, mais aussi diplomatiques et culturels, c’est-à-dire de ce que l’on appelle la « puissance douce » (soft power), la Chine entend rivaliser avec les États-Unis et à terme les supplanter. Dans son environnement régional, et plus largement l’Asie-Pacifique, Pékin s’efforce de faire reculer le dispositif militaire comme l’influence économique et politique de Washington et y instaurer une forme d’hégémonie chinoise qui ne dit pas son nom, multipliant les frictions avec ses voisins, en particulier le Japon.
C’est cette affirmation de puissance de la Chine, cette disposition à prendre plus de risques mais aussi cette volonté de multiplier les initiatives internationales qui caractérisent le plus la nouvelle politique étrangère chinoise. Si cette évolution a été déjà engagée par Hu Jintao, président chinois de 2003 à 2013, elle a été approfondie et systématisée par son successeur, Xi Jinping, à mesure que celui-ci a consolidé son pouvoir.
On l’aura compris, les États-Unis et la rivalité stratégique sino-américaine dominent et continueront à dominer la politique étrangère chinoise. En conséquence, cherchant à favoriser une plus grande multipolarisation des relations internationales, cette diplomatie a donné la priorité depuis le début des années 1990 à la mise en place de « partenariats stratégiques » avec tous les pays qui comptent et au premier chef ceux qui pourraient faire contrepoids à la puissance américaine : la Russie et plus largement les BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) créés en 2009 et devenus BRICS (avec l’Afrique du Sud) l’année suivante, et l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) qui, créée en 2001, rassemble aujourd’hui, outre Pékin, Moscou et quatre des cinq pays d’Asie centrale, l’Inde et le Pakistan (depuis 2015) et un certain nombre d’observateurs et de partenaires (dont l’Afghanistan, l’Iran et la Turquie). Cette stratégie vise aussi les alliés de Washington et les États ou organisations régionales qui sont proches de cette capitale, comme Paris, l’Union européenne (EU) ou l’Association des Nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN). Globalement, la politique étrangère chinoise s’appuie sur la mondialisation de son économie pour étendre son influence aux quatre coins du monde, en Afrique, au Moyen-Orient et en Amérique latine. Lancée en 2013 par le président chinois Xi Jinping, la mise en place concomitante d’un corridor terrestre et d’une route maritime de la soie (yidai yilu) à travers l’ensemble de l’Eurasie participe de ce vaste projet économique et géostratégique. De même, le lancement par Pékin en 2014 d’une nouvelle Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (BAII), initiative qui a reçu un soutien inespéré de nombreux pays y compris européens, a pour objectif de réduire le rôle des institutions économiques internationales créées après la Seconde Guerre mondiale et dominées par les États-Unis et leurs alliés, telles la Banque mondiale ou la Banque asiatique de développement. Mais, en même temps, le gouvernement chinois s’efforce d’accroître son influence dans les organisations internationales existantes, parvenant par exemple en 2015 à inclure le yuan, quoiqu’encore non convertible, au panier des monnaies qui établissent la valeur de droits de tirages spéciaux du Fonds monétaire international.

La Chine dans le contexte Asie-Pacifique

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1. Des relations plus compliquées avec ses principaux partenaires

Dans l’ensemble, l’affirmation de puissance de la Chine a compliqué ses relations avec ses principaux partenaires, et en premier lieu les États-Unis.

1.1. Les délicates relations sino-américaines

Bien qu’il cherche à éviter le piège de Thucydide [1], le gouvernement chinois, du fait de ses nouvelles ambitions, a alimenté la rivalité sino-américaine. Non seulement les États-Unis n’ont pas le projet de quitter l’Asie orientale mais ont lancé en novembre 2011 une politique de « rééquilibrage stratégique », qui a, au contraire, consolidé leur présence et apporté un appui plus net à leurs alliés et amis dans la zone, notamment le Japon, les Philippines et le Vietnam.

La volonté de Pékin d’accroître, à compter de 2010, ses pressions sur Tokyo autour du vieux différend territorial des Senkaku-Diaoyu, îlots proches d’Okinawa et administrés par le Japon depuis 1895, a accéléré cette évolution américaine. Il en a été de même de la politique du fait accompli du gouvernement chinois en mer de Chine du Sud, que celui-ci revendique dans sa totalité mais dont les îles, rochers et récifs sont pour partie occupés ou réclamés par quatre autres États (Brunei, Malaisie, Philippines, Taiwan et Vietnam). La prise de contrôle par Pékin en 2012 des Scarborough Shoals (Huangyan dao en chinois), également revendiqués par Manille, le violent conflit qui a opposé la République populaire à Hanoï autour d’une plateforme pétrolière chinoise installée en 2014 au large des Paracels (Xisha), puis la construction par le gouvernement chinois en 2015 de plusieurs îles artificielles en partie sur des écueils submergés à marée haute dans l’archipel des Spratlys, toutes ces actions ont directement accru les tensions sino-américaines. Elles ont provoqué une réaction des États-Unis, dont la VIIe flotte continue de naviguer à proximité de ces nouvelles installations, qui, au regard du droit de la mer, ne génèrent aucunes eaux territoriales (12 milles marins) et encore moins de zones économiques exclusives (200 milles). Mais les autres pays paraissent bien démunis pour empêcher cette prise de contrôle progressive et, pour l’heure pacifique, d’une grande partie des surfaces émergées de cette mer.
Les conflits maritimes en Asie orientale

Les Spartlys, un archipel disputé en mer de Chine méridionale

Un tiers du GNL mondial passe par le détroit de Malacca et la mer de Chine méridionale, principalement à destination du Japon et de la Corée du Sud.

Pas moins de cinq Etats sont présents et ont des revendications territoriales dans les Îles Spratlys.

Les relations sino-américaines ne se limitent pas à ces tensions : elles sont appelées à demeurer un difficile mélange de coopération économique, culturelle, ou même en matière de lutte contre le réchauffement climatique ou le terrorisme, et de désaccords géostratégiques, politiques, commerciaux, ainsi que dans le domaine des droits de l’homme et de la cybersécurité. Conscient de ces limites, Pékin s’efforce, depuis 2012, de mettre en place avec Washington « un nouveau type de relations entre grandes puissances ». Mais cette dernière capitale reste réticente à adopter cette approche, préférant cloisonner les questions et maintenir sa pression sur le gouvernement chinois pour tous les sujets qui la préoccupent.
Ces sujets sont voués à continuer d’inclure Taiwan, île-État qui reste protégée par les États-Unis. Bien que les relations entre Pékin et Taipei se soient nettement améliorées depuis l’élection de Ma Ying-jeou et le retour du Kuomintang au pouvoir en 2008, la victoire du parti d’opposition, de tendance indépendantiste, en janvier 2016 oblige l’administration américaine à rester vigilante et à maintenir sa garantie de sécurité à l’égard de Taiwan et du statu quo dans le détroit de Formose.
Une certaine stabilité dans les relations sino-américaines est probable dans un avenir prévisible, car la Chine de Xi Jinping, consciente des faiblesses persistantes de ses forces armées, n’entend pas défier directement les États-Unis. L’ampleur des échanges commerciaux (591 milliards de dollars en 2014, dont 342 milliards de déficit américain) et humains (274 000 Chinois étudient aux États-Unis en 2015) entre les deux pays y contribue également. Mais, par divers moyens et initiatives, telles la BAII ou les nouvelles routes de la soie, le gouvernement chinois s’efforce de contourner ou d’affaiblir la puissance américaine. S’en prendre aux alliés de Washington, en particulier Tokyo, participe de cette stratégie. Inversement, les États-Unis continueront de chercher par divers moyens à rééquilibrer la puissance ascendante de la République populaire : la mise en place en 2015 d’un Partenariat trans-Pacifique (TPP) avec notamment le Japon, la Malaisie, le Vietnam et l’Australie mais sans la Chine, dont l’économie n’est pas encore assez libéralisée pour en satisfaire les exigences, s’inscrit pleinement dans cette volonté de rééquilibrage.

1.2. La détérioration des relations sino-japonaises

Les incidents de pêche autour des Senkaku-Diaoyu en 2010, puis la décision prise par le gouvernement japonais deux ans plus tard de nationaliser trois de ces îles pour éviter que le très conservateur gouverneur de Tokyo, Shintaro Ishihara, en prenne possession ont été directement instrumentalisés par Pékin pour tenter de remettre en cause le statu quo. Cherchant à contraindre le Japon d’accepter l’existence d’un différend territorial, les garde-côtes chinois ont multiplié les incursions autour des Senkaku. Puis, en novembre 2013, Pékin décidait l’établissement en mer de Chine orientale d’une Zone d’identification de défense aérienne (ZIDA), qui chevauche la ZIDA mis en place par le Japon dans les années cinquante et inclut ces îles. À tel point que Washington a dû rappeler à Pékin que, tout en restant neutre sur le conflit territorial qui l’oppose à Tokyo, les Senkaku faisaient partie du périmètre du traité de sécurité américano-japonais.
Depuis l’automne 2014, les relations sino-japonaises ont connu une amélioration progressive. Les échanges commerciaux, quoiqu’en baisse relative, restent très importants (313 milliards de dollars en 2014). Les contacts entre les deux sociétés, qu’ils soient culturels, éducatifs ou touristiques, continuent de s’approfondir. Par exemple, 1 million de Chinois vivent aujourd’hui sur l’archipel. Mais, nourrie par une montée du nationalisme de part et d’autre, l’image réciproque de la Chine et du Japon est demeurée très mauvaise, et la montée en puissance de la première comme la stagnation économique prolongée de la seconde ont de bonnes chances de perpétuer méfiance et hostilité entre les deux pays.

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2. Les avancées de Pékin et leurs limites

La péninsule coréenne a connu une certaine évolution depuis la suspension des pourparlers à six (Chine, les deux Corée, États-Unis, Japon et Russie) sur la question nucléaire nord-coréenne en 2009, puis la mort de Kim Jong-il, le président nord-coréen et fils de Kim Il-sung, en novembre 2011. Comme prévu, son fils, Kim Jong-un, lui a succédé, écartant brutalement tout rival potentiel et consolidant rapidement son pouvoir. Il a aussi repris les essais nucléaires ou de missiles, interdisant toute relance des pourparlers à six. Mais, dans le même temps, il a introduit des réformes économiques qui ont accru sa dépendance de la Chine, avec laquelle ses relations restent médiocres mais en voie d’amélioration progressive.
Parallèlement, Pékin a poursuivi l’approfondissement de ses relations avec Séoul. L’élection de Mme Park Guen-hey en décembre 2012 à la présidence de la République de Corée y a directement contribué, mettant fin au quinquennat de Lee Myung-bak, marqué par un renforcement de l’alliance américano-coréenne, une détérioration des relations avec le régime de Pyongyang et une montée des divergences sino-sud-coréennes au sujet des provocations militaires de Kim Jong-il le long du 38e parallèle. Les échanges commerciaux entre la Chine et la Corée du Sud ont continué de se développer (230 milliards de dollars en 2014 contre 60 milliards en 2003), témoignant du processus d’intégration économique en Asie orientale. Contrairement à son prédécesseur, Mme Park, qui parle chinois, a établi une étroite relation avec les dirigeants de Pékin, et tout particulièrement Xi Jinping. Rappelant dans une certaine mesure les relations tributaires que la Corée entretenait autrefois avec l’Empire de Chine, ce rapprochement politique est perçu avec une certaine inquiétude par l’administration Obama. Cela étant, dépendant militairement de Washington, le gouvernement de Séoul cherchera sans doute sur le plan stratégique à maintenir un équilibre qui serve ses intérêts et sa sécurité, face en particulier à la menace et l’incertitude que constitue pour lui le régime de Kim Jong-un.

Depuis 2014, Pékin a porté plus amplement son attention sur la mer de Chine du Sud, compliquant ses relations avec l’ASEAN. Mais ce qui frappe est la capacité de la diplomatie chinoise à contenir les tensions qui l’opposent au Vietnam, aux Philippines, la Malaisie ou même l’Indonésie (qui s’inquiète des prétentions chinoises sur les eaux adjacentes à l’archipel des Natuna aux confins de la mer de Chine méridionale), promettant aide et projets d’infrastructures à tous ces pays. L’asymétrie de ces relations et la dépendance économique croissante de ces États à l’égard de la République populaire place celle-ci dans une position de force qu’elle incline, en toute logique, à pleinement utiliser. Le commerce entre la Chine et l’ASEAN a atteint 480 milliards de dollars en 2014. Toutefois, d’autres puissances régionales comme le Japon ou l’Inde sont en position de concurrence géoéconomique avec la République populaire en Asie du Sud-Est.

Les relations sino-indiennes ont continué de se renforcer depuis 2008, notamment à la faveur de la création des BRIC en 2009. Sur un certain nombre de sujets, comme les relations Sud-Sud ou le réchauffement climatique, les deux pays ont des positions convergentes. Les visites officielles se sont multipliées et les échanges bilatéraux se sont rapidement développés (70 milliards de dollars en 2014, dont 54 milliards d’importations indiennes). Néanmoins, le vieux différend frontalier autour de l’Arunachal Pradesh et de l’Aksai Chin peine à trouver une solution et, depuis 2014, plusieurs incidents ont eu lieu sur la ligne de démarcation provisoire. La question du Tibet continue aussi de peser sur les relations, l’Inde accueillant toujours le gouvernement tibétain en exil. Au lieu de s’atténuer, la rivalité de puissance entre Pékin et Delhi s’est avivée, en raison à la fois de l’activisme chinois dans l’océan Indien et en particulier au Pakistan (port de Gwadar), le grand rival de l’Inde, et des nouvelles ambitions indiennes en Asie orientale, ainsi que du renforcement de ses relations avec des pays comme le Vietnam ou le Japon.

Parmi les BRICS, c’est avec la Russie que la Chine a maintenu les liens les plus étroits. Sur de nombreux dossiers internationaux, les deux pays ont des positions identiques ou proches (Iran, Libye, Syrie). Pourtant très attaché à l’intégrité territoriale et la non-ingérence dans les affaires intérieures des autres pays, Pékin a fait preuve d’une neutralité bienveillante à l’égard de Moscou après l’annexion de la Crimée par cette dernière capitale en 2014. Après 2008, la convergence des régimes intérieurs russes et chinois est devenue plus manifeste, favorisant une relance de la coopération militaire et énergétique entre les deux pays. Ainsi, en 2014, la Russie a accepté pour la première fois de vendre des Su-35, chasseurs-bombardiers particulièrement sophistiqués, à l’Armée Populaire de Libération (APL) et un important accord, longtemps attendu, relatif à la livraison de gaz naturel à la Chine a été signé par les deux pays. Plus généralement, les échanges commerciaux sino-russes ont aussi continué d’augmenter (95 milliards de dollars en 2014) et ces deux nations ont poursuivi leur coopération en Asie centrale, principalement à travers l’OCS.
Cependant, les relations entre Pékin et Moscou ne sont pas dénuées d’arrière-pensées et, depuis 2008, l’affirmation de la puissance chinoise a nourri les inquiétudes du président Poutine, en particulier en Asie centrale ex-soviétique, où la Russie s’efforce de rester la principale puissance tutélaire. Une certaine division du travail s’y est fait jour, la Chine multipliant les projets de coopération énergétique (gazoduc du Turkménistan à la frontière du Xinjiang) ou de construction, et la Russie continuant d’assurer la sécurité de la région, tout particulièrement des États qui ont une frontière avec l’Afghanistan (Ouzbékistan et Tadjikistan). Mais la rivalité de puissance entre une Chine désormais prospère et sûre d’elle-même et un ancien grand frère soviétique affaibli et faisant l’objet de sanctions occidentales depuis 2014 ne peut être ignorée. Cette rivalité se nourrit en outre de frictions sur la présence chinoise en Sibérie orientale (Primorié) et du caractère déséquilibré des échanges économiques. L’élargissement de l’OCS à l’Inde et au Pakistan en 2015 est de nature à servir les intérêts russes, affaiblissant de ce fait la raison d’être principalement sécuritaire de cette organisation. Néanmoins, Pékin utilise l’OCS avant tout comme une tribune diplomatique et a, depuis l’indépendance des États d’Asie centrale en 1991, su développer avec chacun d’entre eux des relations bilatérales à la fois spécifiques et étroites, en fonction de ses intérêts de sécurité (la stabilité du Xinjiang et le contrôle des mouvements d’opposition ouïghours), énergétiques et commerciaux.

Mais la sécurité du Xinjiang est aussi tributaire de l’évolution de la situation au Pakistan et en Afghanistan. Avec son vieil (et unique) allié de fait, la Chine a maintenu une forte connivence que Xi Jinping a relancée en 2015, intégrant le Pakistan aux routes de la soie et lui promettant 46 milliards de dollars, espérant ainsi mieux contenir les mouvements islamistes installés au nord de ce pays et prêts à agir de l’autre côté de la frontière. Parallèlement, Pékin a développé ses relations avec le gouvernement de Kaboul, d’abord sur le plan économique (mine de cuivre d’Aynak exploitée par une entreprise chinoise depuis 2007), puis politique et sécuritaire. Après le désengagement d’Afghanistan effectué par les États-Unis et l'OTAN fin 2014, la Chine a aussi repris contact avec les talibans, grâce à l’entremise des autorités pakistanaises, afin de s’assurer de leur neutralité voire de leur coopération, à l’égard des rebelles ouïghours basés dans ce pays.
En d’autres termes, les nouvelles routes de la soie, et en particulier le corridor terrestre, ont pour but à la fois d’accroître, grâce à la mise en place d’un véritable plan Marshall qui ne dit pas son nom, la présence économique chinoise sur sa périphérie mais aussi de pacifier celle-ci et d’y améliorer la sécurité des intérêts et des ressortissants de la République populaire. Cela étant, ces routes de la soie sont aussi appelées à renforcer la connectivité économique et politique entre la Chine et le reste de l’Eurasie, l’Afrique et le Moyen-Orient.
Chine-Pakistan : une alliance solide

Source : Xinhua
Le Premier Ministre pakistanais Nawaz Sharif et le Président chinois Xi Jinping, à Islamabad en avril 2015.

Les nouvelles routes de la soie

En ce sens, ce projet affecte directement les relations sino-européennes. Depuis 2008, celles-ci ont continué de se renforcer, mais les pommes de discorde se sont parallèlement multipliées. Les échanges commerciaux ont poursuivi leur progression, maintenant l’UE au rang de premier partenaire de la Chine (600 milliards de dollars en 2014) et sont moins déséquilibrés qu’auparavant, le déficit européen étant passé de 171 milliards d’euros en 2008 à 138 milliards en 2014. À compter de 2009, les investissements chinois en Europe ont commencé à augmenter de manière significative (18 milliards de dollars en 2014), et les relations entre les sociétés européennes et la Chine ont continué de s’étoffer et de se diversifier.
Pour autant, quoique marqués par de fréquentes rencontres, les rapports politiques à l’échelle de l’UE et plus encore de l’Asem (Asia Europe Meeting) sont particulièrement superficiels. Seules les négociations commerciales et le maintien de l’embargo sur les ventes d’armes instauré en 1989 ont encore une importance à Bruxelles comme à Pékin. Pour le reste, le gouvernement chinois traite directement avec les capitales européennes, renforçant sa main dans sa relation avec l’ensemble des 28 États membres. Il a aussi établi en 2011 un sommet annuel avec seize pays d’Europe centrale et orientale, dont certains, comme la Serbie ou la Moldavie, n’appartiennent pas à l’UE, compliquant ses relations avec Bruxelles, qui voit d’un mauvais œil cette entreprise de division et cette tentative de rapprochement politique avec les maillons faibles de l’Union. Ces pays sont en effet bien moins prompts à aborder avec la Chine les sujets qui fâchent, notamment la question des droits de l’homme.
Quoiqu’il en soit, dans l’ensemble plus faible et divisée, l’UE est devenue pour la République populaire un interlocuteur plus malléable. Le rapprochement sino-britannique autour de la BAII ou du rôle que doit jouer la City dans l’internationalisation du yuan en est un bon exemple. On pourrait tirer des conclusions similaires de l’étroitesse des liens économiques entre l’Allemagne d’Angela Merkel ou, dans une moindre mesure, entre la France de François Hollande et le régime de Pékin, de telle sorte que plutôt que de considérer la Chine comme un concurrent en Afrique, le gouvernement français y voit un partenaire avec lequel il partage de nombreux intérêts, tant dans le domaine de la sécurité qu’en matière de développement.

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3. La consolidation des relations entre la Chine et le Sud : quel avenir ?

Or, les relations sino-africaines ont continué de s’approfondir depuis 2008. Le commerce bilatéral a doublé, passant de 107 milliards en 2008 à 300 milliards en 2015. Depuis 2011, la Chine est le premier partenaire commercial de l’Afrique. Elle a consolidé ses positions dans les secteurs des industries extractives et des infrastructures. Elle a aussi commencé à investir dans l’industrie manufacturière, mais les flux restent encore assez modestes (officiellement 22 milliards de dollars en 2012 mais probablement beaucoup plus). En même temps, les relations politiques de la Chine avec les États africains se sont rapidement renforcées et pas uniquement avec les pays exportateurs de pétrole (Angola) ou dont le régime politique converge avec le sien (Éthiopie, Rwanda, Zimbabwe). Même les puissances régionales comme l’Afrique du Sud ou le Nigéria se sont rapprochées de la République populaire au détriment de leurs partenaires traditionnels.
Cette évolution est également perceptible ailleurs dans le monde. Au Moyen-Orient, du fait de son poids économique croissant, ne serait-ce que comme importateur d’hydrocarbures, la Chine n’a guère de mal à maintenir un équilibre durable entre l’Iran et l’Arabie saoudite ou entre Israël et la cause palestinienne, évitant de trop s’avancer sur la question syrienne ou le problème de l’État islamique. L’échec des "printemps arabes" de 2011 a aussi servi ses intérêts, y compris sur le plan intérieur.
En Amérique latine, le gouvernement chinois a continué de privilégier ses plus grands partenaires économiques, comme le Brésil et l’Argentine ou les exportateurs de pétrole anti-américains comme le Venezuela. Il a aussi lancé de nombreux et ambitieux projets d’infrastructures. Mais la Chine et les pays latino-américains (en particulier le Mexique et le Brésil) sont concurrents dans de nombreux secteurs et le ralentissement économique mondial et notamment des BRICS (excepté l’Inde) depuis 2014 a contribué à tendre leurs relations.
Plus largement, les interrogations sur l’avenir de l’économie chinoise pèsent sur les nouvelles relations Sud-Sud que la République populaire a contribué à mettre en place et affecte directement ses rapports avec les pays exportateurs de matières premières, notamment en Afrique et en Amérique latine.


Conclusion

Depuis 2008, forte de sa bonne santé économique, la Chine a pu plus largement affirmer sa puissance face à ses principaux partenaires, en particulier dans le domaine maritime qu’elle revendique, et consolider ses positions dans le monde entier. Toutefois, le dynamisme voire l’agressivité de la diplomatie chinoise a provoqué de nombreuses réactions et réajustements, le « rééquilibrage » américain constituant le principal d’entre eux. Le ralentissement de l’économie chinoise va probablement réduire à la baisse une partie des vastes projets extérieurs de la République populaire, y compris ceux relatifs aux nouvelles routes de la soie.
Pékin a aussi su démontrer sur certains dossiers une capacité à évoluer et une plus grande volonté de coopération et d’intégration à la communauté internationale. Cela a été en particulier le cas de la question du réchauffement climatique : l’accord trouvé par Xi Jinping et Obama en novembre 2014 a favorisé un plus net engagement de la Chine lors de la COP21 tenue à Paris un an plus tard. Pour autant, on peut arguer que ce sont la situation préoccupante de l’environnement en Chine même et la pression croissante de la société civile qui ont conduit Pékin à agir et accepter des contraintes internationales.
Car dans l’ensemble, devenue une grande puissance à part entière, la République populaire est désormais capable d’imposer à la plupart de ses partenaires, à l’exception notable des États-Unis, des relations asymétriques dont elle tire pleinement profit, et ceci en dépit d’un déficit probablement durable de « puissance douce ». Elle est aujourd’hui non seulement hégémonique dans sa région mais révisionniste par rapport à l’ordre mondial établi en 1945. Son révisionnisme reste sélectif, cherchant parallèlement à occuper une place plus influente dans les organisations internationales existantes. Mais la Chine a démontré depuis 2008 qu’elle entendait par tous les moyens modifier cet ordre mondial. Elle pense que son régime intérieur autoritaire dirigé par le Parti communiste est le mieux à même de lui permettre d’atteindre ces ambitieux objectifs.

 

Notes

[1] L'historien états-unien Graham Allison appelle « piège de Thucydide » (Thucydides Trap), l'antagonisme qui oppose la puissance établie et la puissance ascendante, à tel ou tel moment de l'histoire, la montée en puissance de la seconde, la crainte qu'elle suscite chez la première, et le risque de guerre qui en résulte. Sparte et Athènes s'affrontent au cours de la guerre du Péloponnèse (431-404 av. J.-C.), le Royaume-Uni et l'Allemagne au cours de la Première Guerre mondiale (1914-1918) ; les États-Unis et la Chine se trouvent dans une situation comparable au début du XXIe siècle. (Source : Loïc Langlois, Le piège de Thucydide, 2015).

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Pour compléter :

Ressources bibliographiques
  • Cabestan (Jean-Pierre), La politique internationale de la Chine. Entre intégration et volonté de puissance, 2e édition mise à jour et enrichie, Paris, Presses de Sciences-Po, 2015.
  • Chase (Michael) et al., China’s Incomplete Military Transformation, Assessing the Weaknesses of the People’s Liberation Army (PLA), Santa Monica (Calif.), Rand Corporation, 2015.
  • Franchon (Alain) et Vernet (Daniel), La Chine contre l’Amérique. Le duel du siècle, Paris, Grasset, 2012.
  • Friedberg (Aaron), A Contest for Supremacy. China, America, and the Struggle for Mastery in Asia, New York et Londres, W. W. Norton, 2011.
  • Godement (François), Que veut la Chine ? De Mao au capitalisme, Paris, Odile Jacob, 2012.
  • Hayton (Bill), The South China Sea. The Struggle for Power in Asia, New Haven et Londres, Yale University Press, 2014.
  • Nathan (Andrew J.) et Scobell (Andrew), China’s Search for Security, New York, Columbia University Press, 2014.
  • Osnos (Evan), Chine : l’âge des ambitions, Paris, Albin Michel, 2014.
  • Parello-Plesner (Jonas) et Duchâtel (Mathieu), China’s Strong Arm. Protecting Citizens and Assets Abroad, Londres, IISS, 2015.
  • Pillsbury (Michael), The Hundred-Year Marathon. China’s Secret Strategy to Replace America as the Global Superpower, New York, Henry Holt and Co., 2015.
  • Pina-Guerassimoff (Carine), La Chine et sa nouvelle diaspora. La mobilité au service de la puissance, Paris, Ellipses, 2012.
  • Shambaugh (David), China Goes Global. The Partial Power, New York, Oxford University Press, 2013.
Ressources webographiques
  • Asia Times, publication en ligne d'articles de journalistes du monde entier en anglais
    avec une rubrique Chine
  • China Analysis, Les Nouvelles de Chine. Asia Centre. Publication en français qui s’appuie sur des sources de langue chinoise, China Analysis - Les Nouvelles de Chine expose les points de vue de personnalités de la République populaire de Chine, de Hong Kong et de Taiwan sur la politique intérieure et l’économie chinoises, les questions stratégiques en Asie, la vie politique taïwanaise et les affaires internationales.
    avec sa revue de presse quotidienne sur twitter, en anglais et en français
  • Ministère des Affaires Étrangères de la RPC : les pages en français
  • Xinhuanet : l'agence de presse chinoise, les pages en français


et dans Géoconfluences, David Bénazéraf, « Les Chinois, faiseurs de villes africaines », 2016.
 

 

Jean-Pierre CABESTAN,
 directeur de recherche au CNRS,
professeur et directeur du Département de science politique et d’études internationales, Université baptiste de Hong Kong

 

conception et réalisation de la page web : Marie-Christine Doceul,

pour Géoconfluences, le10 février 2016

Pour citer cet article :
Jean-Pierre Cabestan, « Les relations internationales de la Chine après la crise de 2008 », Géoconfluences, 2016, mis en ligne le 14 février 2016
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-regionaux/la-chine/articles-scientifiques/les-relations-internationales-de-la-chine-apres-la-crise-de-2008

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