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Le monde indien : populations et espaces

Acteurs, pratiques et territoires du sport en Inde, entre traditions sportives et adaptation aux pratiques mondialisées

Publié le 26/10/2015
Auteur(s) : Guillaume Baÿ, Kedge BS Marseille
Marie-Christine Doceul, ENS de Lyon, DGESCO

Malgré le renom de ses équipes nationales de cricket et de hockey sur gazon, l’Inde est la seule grande puissance mondiale à ne pas être une puissance sportive. En effet, l’Inde ne brille pas par les performances de ses champions lors des grandes compétitions internationales : elle figure au 55ème rang des nations aux derniers Jeux Olympiques de Londres en 2012, avec 6 médailles dont aucune en or, quand la Chine en totalise 88 dont 38 en or. Alors que les autres pays émergents (Chine, Brésil, Afrique du Sud) considèrent les sportifs et les événements sportifs comme des éléments de leur rayonnement mondial et misent des sommes importantes sur les progrès de leur palmarès et sur la réussite d’événements mondiaux dont ils sont les pays-hôtes, comme les Jeux olympiques ou la Coupe du monde de football, l’Inde se situe en marge de la mondialisation sportive.
Pourquoi cette modeste place sportive de la deuxième population du monde ? Cette exception est-elle « un simple retard sportif ou une exception culturelle » (Gutman, 2008) ? Dans le contexte actuel d’ouverture accélérée de l’Inde émergente à la mondialisation économique et culturelle, le sport en Inde reste-t-il un lieu de résistance ou est-il aussi gagné par de nouvelles pratiques, de nouveaux événements, de nouveaux acteurs indiens et étrangers ?
Il s’agit de comprendre les caractères propres du sport en Inde et d’examiner le processus de mondialisation à l’œuvre dans ce domaine. À travers l’exemple de la firme française de distribution d’articles de sport Décathlon, l’accent sera mis sur la façon dont les firmes multinationales d’équipements sportifs participent à ces dynamiques de mondialisation économique, sociale et culturelle.
 

1. La transition sportive indienne : de l’exception à l’intégration dans la mondialisation sportive

Malgré ses 1,2 milliards d’habitants, l’Inde fait figure de « nain sportif » [1]. Faut-il penser cette surprenante sous-performance indienne en termes de retards dans l’éducation sportive et la formation à la compétition, ou bien est-ce l’exception culturelle des pratiques sportives indiennes qui la place en marge dans les rencontres mondiales ?

1.1. Un système sportif indien en marge

Au regard des grandes puissances sportives, l’Inde souffre de nombreux points faibles : déficit d’équipements, faible niveau de formation et d’encadrement des sportifs,  manque de compétitions internationales.

Peu d’investissements ont été réalisés pour construire et entretenir des infrastructures sportives qui font d’autant plus défaut que la population âgée de moins de 20 ans croît très rapidement. Les terrains de sport sont peu nombreux, même dans les grandes villes : les terrains vagues les remplacent, jusqu’à ce que la forte pression foncière prive les sportifs de leur terrain de jeu. La rue est bien souvent l’unique lieu de pratique. Les gymnases et piscines sont encore plus rares, et relèvent plutôt des espaces privés : ils sont intégrés aux immenses résidences fermées (condominiums) réservées aux classes moyennes et aisées ou alors ils ont à l'intérieur d'établissements privés. 

Un déficit d'équipements sportifs
Cricket de rue à Chennai

Complexe sportif privé à Indore

La rue est le terrain de jeu le plus utilisé dans les villes indiennes. Les équipements sportifs sont souvent privés comme ici, à Indore, la plus grande ville de l’État du Madhya Pradesh (3.2 millions d’habitants recensés en 2014), où les meilleurs équipements sportifs se trouvent dans l’enceinte de l’Institute of Management, école fréquentée par les élites venues de Mumbai ou Delhi.

Si le sport est une discipline à part entière à l’école et plus tard à l’université, les efforts pour atteindre le très haut niveau ne sont pas comparables à ce qui se pratique dans les grands pays sportifs. Les structures de détection et d’encadrement, y compris médical, des champions font défaut. La célébrité de quelques sportifs nationaux [2] ne saurait masquer la faiblesse générale de la formation à la compétition, encore plus marquée quand il s’agit d’athlètes féminines. En 2005, Lakshmi Mittal a créé le Mittal Champions Trust (MCT), un fonds de 10 millions de dollars avec pour objectifs la formation de l’élite du sport indien et le gain de médailles aux JO de Londres en 2012. Le MCT a été abandonné en 2014. Les pouvoirs publics ont pris le relais avec la construction de centres d’excellence en sport et d’universités du sport, mais la volonté politique à l’échelle de l’Union reste limitée.

Par ailleurs, la presse spécialisée fait défaut. À la différence de la France (L’Equipe), l’Espagne (Marca et AS), l’Italie (La Gazetta Dello Sport), l’Inde n’a pas de quotidien sportif. Les grands quotidiens, The Times of India en tête, sont les plus importants relayeurs d’informations sportives via leurs cahiers et pages « Sport » et via leur site web. Le site Starsport.com permet aussi aux amateurs de sport en Inde et dans la diaspora de s’informer. Toutefois, l’information sportive reste succincte et principalement centrée sur l’actualité du cricket.

Sans infrastructures suffisantes en nombre et en qualité, sans vivier de champions, sans pouvoir médiatique, sans expérience des grandes compétitions internationales, à l’exception des Jeux du Commonwealth en 2010 dont l’organisation n’a pas laissé un bon souvenir aux dirigeants sportifs internationaux [3], la candidature de New Delhi à l’organisation des Jeux Olympiques et Paralympiques de 2024 n’a pu aboutir : elle a été jugée encore « trop prématurée » par le président du CIO (Comité International Olympique), lors de sa rencontre avec le Premier ministre indien en avril 2015 [4].

1.2. Au pays du cricket-roi, la spécialisation sportive

Dans le concert des nations, la gamme de sports pratiquée par les Indiens est réduite. Elle se limite aux sports modernes diffusés dans l’Empire britannique lors d’une première phase de mondialisation sportive et aux sports traditionnels dont le rayonnement est régional.

En effet, le sport qui domine sans rival, c’est le cricket, introduit en Inde à la fin du XVIIIe siècle par les régiments britanniques. Les Indiens furent autorisés à le pratiquer au siècle suivant. Ils se sont alors regroupés dans des clubs sur des bases religieuses, à l’instar des Parsis de Bombay. Les rencontres opposaient alors les clubs indiens entre eux, ainsi que les colons et les populations indiennes, comme l’évoque le film Lagaan, épopée sportive à gros budget réalisé en 2001 par Ashutosh Gowariker. Le succès rapide du cricket repose sur la parenté avec le jeu ancestral de gilli-danda pratiqué dans toutes les campagnes du monde indien.
Comme dans l’Angleterre du milieu du XIXe s., le cricket, ce sport aux principes simples, et nécessitant uniquement une batte et une balle, est à l’origine un sport réservé à l’élite, utilisé par l’administration britannique pour repérer les dirigeants locaux. Pourtant, partout en Inde, quel que soit le rang social, on joue au cricket et on suit avec ferveur les retransmissions télévisées des compétitions internationales. En effet, le cricket devenu sport de masse après l’Indépendance est le principal vecteur sportif du sentiment national indien. À ce titre, il fournit un baromètre des relations indo-pakistanaises : entre 1960 et 1978, les matchs internationaux ont été suspendus, puis la « diplomatie du cricket » a œuvré au rapprochement des deux nations durant vingt ans pour aboutir à la demi-finale de la Coupe du monde de 2011 disputée au Punjab indien, moment où l’on a pu dire que le LOC : love of cricket faisait oublier pour un temps la LOC : line of control [5].
Pour faire face au désintérêt pour le cricket d’une partie de la jeunesse indienne, sensible aux sirènes du football européen synonyme de modernité, et n’ayant plus le temps de suivre des matchs de cricket pouvant durer plusieurs jours, la formule du « Twenty-20 cricket » avec ses matchs au format court de 3 heures environ s’est imposée et a permis à ce sport de rester attractif en Inde.

Le hockey sur gazon, autre sport diffusé par les Britanniques, est moins populaire que le cricket car moins simple à pratiquer, mais donne à l’Inde l’occasion de briller sur la scène internationale, notamment à Delhi où se situe le temple du hockey, le Major Dhyan Chand National Stadium. L’équipe nationale indienne possède un palmarès éloquent au niveau mondial : huit titres olympiques et un titre mondial, même si l’Australie et l’Allemagne ont récemment pris l’ascendant sur la scène internationale. Le choix de Bhubaneswar (Odisha) comme ville-hôte de la Coupe du Monde de hockey en 2018 prouve que l’Inde reste une nation de premier plan dans le hockey mondial.

Le polo fait aussi partie des sports diffusés dans l’Empire colonial. Mais à la différence des deux précédents, il est d’origine asiatique et a été introduit en Inde du Nord au XIIIe s. à partir de la Perse. Les Britanniques l’ont découvert au Manipur, à la frontière avec la Birmanie, et l’ont implanté en Europe dans les années 1860 : dans le cas du polo, la diffusion s’est donc effectuée de la périphérie vers le centre de l’Empire. Les élites princières indiennes en firent leur activité sportive de prédilection, car plus que d’autres sports, le polo leur permettait d’afficher leur richesse de façon ostentatoire.

La première vague de mondialisation du sport n’a pas effacé la pratique des sports traditionnels qui gardent une place importante en Inde. Le kabaddi, sport de rue ancestral, originaire du Tamil Nadu, s’est répandu dans tout le nord de l’Inde, en particulier au Punjab, et touche toutes les couches de la société, y compris les plus pauvres. Diffusé désormais dans toute l’Asie, de l’Iran au Japon, ce sport est l’une des disciplines des Jeux du Commonwealth, organisés tous les 4 ans, et une discipline des Jeux d’Asie depuis 1982. L’Inde a gagné tous les Asian Kabaddi Championship et toutes les Kabaddi World Cup depuis leur création. Dans les sports traditionnels et à l’échelle asiatique, l’Inde n’est pas un « nain sportif ».
Compétition de kabaddi

Source : Prokabbadi.com
Le kabaddi ressemble à un mélange de lutte et de rugby sans ballon.

Le panorama des sports indiens diffère donc sensiblement du modèle occidental mondialisé. Petit nombre de sports contre diversité des disciplines, diffusion régionale des sports traditionnels contre mondialisation des sports modernes, disciplines ascétiques vecteurs d’équilibre physique et mental contre esprit de compétition : le système social et culturel du sport indien est à part.

1.3. L’importation de nouveaux modèles sportifs mondialisés

Depuis les années 1960, la diffusion des activités sportives se fait à l’échelle de la planète. Dans les pays occidentaux, les équipements sportifs se multiplient, les pratiques et les compétitions se diversifient. Les continents africain, asiatique et sud-américain sont touchés par l’implantation de modèles sportifs construits en Europe et aux États-Unis (Augustin, 2011). Comme dans tous les pays émergents, le retard de développement sportif constaté en Inde en termes d'offre en équipements, d’intensité de la pratique et de nombre d’événements sportifs crée des opportunités de marché pour les acteurs publics et privés, indiens et étrangers.

Le cricket, sport national longtemps amateur, possède depuis 2008 une ligue professionnelle (Indian Premier League) organisée sur le modèle du football européen et du basket-ball américain : contrats de sponsoring aux montants imposants signés avec des entreprises indiennes (Reliance pour le club des Mumbai Indians), clubs de supporters et compétitions suivies par des millions de spectateurs et téléspectateurs. La star mondiale du cricket, l’Indien Sachin Tendulkar, aujourd’hui retraité, fait figure d’icône dans le pays, et n’a rien à envier aux acteurs les plus populaires de Bollywood en célébrité et en salaire : en effet, le salaire annuel moyen des joueurs dans l’Indian Premier League se monte à 2,7 millions d’euros, juste derrière le salaire annuel moyen de la NBA américaine en 2014 [6].
Les stades où se déroulent les compétitions internationales ont été construits ou modernisés à l’occasion des compétitions internationales, ainsi le stade Jawaharlal Nehru de Delhi construit pour les Jeux asiatiques de 1982 et mis aux normes pour les Jeux du Commonwealth de 2010 (60 000 places).

L’introduction du football professionnel en Inde en 2014 ne s’inscrit pas dans la continuité de la pratique régionale de ce sport à Goa et au Bengale, implanté par les Portugais dans le premier cas, et par la volonté des réformateurs moraux dans le second [7]. Le football émergent répond à des logiques économiques et spatiales qui concentrent le sport professionnel dans les plus grandes métropoles du pays.

Officiellement, l’Indian Super League (ISL) doit servir à « développer et valoriser le football en Inde », en surfant sur la popularité récente de ce sport auprès de la jeunesse indienne. Mais il s’agit surtout d’une affaire très rentable pour les investisseurs, les groupes privés IMG Worldwide (leader mondial du marketing et du management sportif), Reliance Industries (géant indien de la pétrochimie) et Star India (groupe audiovisuel). Le principe est simple : une ligue fermée (sans relégation), avec 8 clubs seulement [8] afin de se partager une plus grosse part des revenus tirés des droits TV et des sponsors. Ces clubs ayant une franchise appartiennent à des groupes d’investisseurs locaux qui construisent leur équipe dans les plus grandes villes avec les meilleurs éléments du football indien et des joueurs internationaux renommés et en fin de carrière, attirés par des contrats juteux pour jouer un rôle de « marquee player », c’est-à-dire star de l’équipe [9].
Coût moyen annuel de la franchise d'une équipe par ligue en Inde en 2014
Ligue sportive Coût moyen de la franchise
Indian Premier League (cricket) 55-60 millions de dollars
Indian Super League (football) 15-17 millions de dollars
Indian Badminton League 3-4 millions de dollars
Hockey India League 2-3 millions de dollars
Pro Kabaddi 1,5 million de dollars

Source : www.vouchercloud.co.in
L'Indian Super League est déjà au 2ème rang des investissements dans les sports professionnels en Inde.

C’est ainsi que, dans un pays à l’écart de la planète football (158ème nation au classement FIFA en 2014), un intérêt naissant pour le ballon rond s’observe auprès des moins de 20 ans, cibles de la communication de la Fédération : « le cricket est le sport des pères, le football celui des fils », et fans de la Barclays Premier League anglaise. Le nombre des pratiquants est déjà de 20 millions, et selon le quotidien The Times of India, plus de 50 millions d’Indiens ont suivi le Mondial brésilien de 2014. L’étude de Repucom en 2014 indique que 37 % de la population indienne est intéressée par regarder des matchs de football à la télévision, soit plus que la Chine (24 %) et les États-Unis (9 %), mais moins que d’autres marchés émergents : Egypte (88 %), Nigéria (85 %), Indonésie (74 %) [10]. Les grands clubs européens ont bien compris l’intérêt de se positionner sur le marché indien, qui, une fois initié aux règles et codes du football, pourra devenir un réservoir de joueurs et de supporters/consommateurs. En effet, ce sont les clubs qui sont à la manœuvre pour développer leur marque : l’Athletico Madrid a investi dans l’équipe de Kolkata, nommée l’Athletico Kolkata. Le PSG a ouvert récemment son académie de football à Gurgaon, près de New Delhi, marchant dans les pas des plus grands clubs européens comme le Liverpool FC à New Delhi. Manchester United dispose de 2 fans clubs en Inde.
La première année du championnat qui s’est déroulée entre octobre et décembre 2014, aura été, dans son ensemble, un succès, avec des stades bien remplis (sauf à Delhi, la capitale), de beaux scores d’audience pour les chaînes retransmettant l’événement, et un début d’identification des supporters à leur franchise. L’atout majeur du football-spectacle est la durée limitée des matchs dans un pays où la longueur de certaines parties de cricket se concilie mal avec le mode de vie de plus en plus occidental  de ses habitants. Il n’en reste pas moins que l’Inde souffre d’une lutte intestine avec l’autre championnat historique, l’lndian League, et les championnats provinciaux.

Un autre cas d’implantation récente d’un tournoi sportif est fourni par l'International Premier Tennis League (ITPL), un tournoi-exhibition de tennis qui associe la compétition au spectacle pour cibler un public de non-initiés, dans une région où le tennis reste réservé à une très étroite élite. Quatre exhibitions font partie de l’événement, à Manille, Singapour, New Delhi et Dubaï, lors de la saison inaugurale 2014. En 2015, le Japon s'est ajouté avec l'exhibition de Kobé.
L’objectif ici est d’intégrer le continent asiatique au tennis mondial en l’installant sur la carte des grands événements tennistiques mondiaux. La recette est similaire à l’ISL de football : les grands noms du circuit ATP et WTA ainsi que les anciennes gloires du tennis sont invités à jouer des matchs courts, le plus souvent en équipes (mixtes, joueur actuel /ancien joueur …), mettant l’accent sur le spectacle, à la différence des tournois majeurs. Les primes de participation très élevées incitent les joueurs à privilégier désormais les exhibitions dans de nouveaux pays plutôt que les tournois moins rémunérateurs du circuit officiel.

La conquête de l'Asie par le tennis-spectacle

Source : Le Monde, 4 décembre 2014

Depuis quelques années, la course à pied est devenue un sport à la mode, un peu partout dans le monde. En Inde, où les sports d’endurance sont faiblement représentés, le grand succès rencontré par ces épreuves (10 km, semi-marathon, marathon…) est surprenant. Le modèle d’organisation a été importé d’Europe, avec ses modes de communication, de promotion et de conduite de l’événement. Mais les Indiens se sont approprié l’épreuve en lui donnant une dimension symbolique et de célébration, qui prime sur la compétition.

Dans les villes les plus ouvertes sur les pratiques mondialisées comme Bangalore, la demande est si forte que chaque week-end, plusieurs courses sont organisées et rassemblent des milliers de coureurs. C’est d’ailleurs ici que la première épreuve de masse a vu le jour, mise en place par une agence internationale d’événementiel sportif (Procam International). En 2014, plus de 23 000 coureurs, parfois en jean, en sari ou pieds nus, ont participé à cette course, sponsorisée par le géant du consulting Tata Consultancy Services ainsi que par les grands multinationales occidentales Nike, BMW, DHL…. Carl Lewis, légende de l’athlétisme mondial a donné le départ, et près d’1 million de dollars de primes ont été distribués aux vainqueurs.
Les grandes marques internationales ont évidemment compris l’intérêt d’être présents sur ces événements, et la pratique du « naming » s’est généralisée. Moyennant un important cachet, le Mumbai Marathon est devenu le Standard Chartered Mumbai Marathon, du nom d’une banque et le semi-marathon de Delhi le Airtel Delhi Half Marathon, du nom d’une entreprise de téléphonie.
Le "naming" du marathon de Mumbai

Source : Mumbai Marathon
La banque britannique Standard Chartered s'est offert le nom du marathon de Mumbai, créé en 2004 et devenu le plus important marathon d'Asie et la course la mieux dotée en Inde.

Accueillir le championnat du monde de Formule 1 pour une étape en Inde ajoute à l'intégration du pays aux grands événements sportifs mondiaux. En effet, la Formule 1 ne cesse d’accentuer sa diffusion mondiale, en ouvrant de nouvelles épreuves de championnat du monde sur de nouveaux circuits toujours plus démesurés. Après Bahreïn, le Japon, la Malaisie ou encore Abou Dabi, c'est sur le circuit International Buddh à Greater Noida, à 50 km de Delhi qu'a eu lieu, en 2011, la première course de F1 comptant pour le championnat du monde. L’écurie nationale Force India a pu ainsi évoluer à domicile.
Créée par le sulfureux Vijay Mallya, Force India incarne bien la mondialisation du sport. L’homme d’affaires indien, qui a fait fortune dans les boissons alcoolisées, a créé la compagnie aérienne Kingfisher, racheté une écurie hollandaise, basé le nouveau siège à Silverstone au Royaume-Uni et confié ses deux volants à des pilotes allemands et mexicains. Pourtant, les récentes difficultés financières de l’investisseur indien, dont la compagnie aérienne est à l’arrêt depuis 2012, laissent planer le doute sur la présence d’une écurie indienne lors des prochaines saisons. De plus, le circuit de Buddh n’a plus accueilli de course du championnat du monde depuis 2014. La présence de l’Inde dans le monde très fermé de la F1 semble aujourd’hui plus que menacée.

Dans la transition sportive en cours dans l’Union indienne, ce n’est pas l’État qui impulse les changements, à la différence de la Chine voisine, c’est l’initiative privée qui joue un rôle majeur, qu’elle vienne des tycoons locaux, de la diaspora indienne ou des entreprises étrangères.

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2. Décathlon, acteur français dans le marché émergent du sport en Inde

L’immense marché émergent de l’Union indienne fait figure d’eldorado à conquérir pour les grandes firmes internationales de vêtements et d’articles de sport. « Si la société est saisie par le sport, c’est parce que le sport est saisi par l’économie » (Augustin, 2011). La culture sportive mondialisée véhiculée par des firmes comme Nike ou Reebok s’impose dans les espaces publics des villes. On s’arrêtera sur l’exemple de la firme Décathlon, premier distributeur français d’articles de sport, présent en Inde depuis 2009.

2.1. Décathlon à la conquête des marchés mondiaux

Créée en 1976 par Michel Leclercq, cousin de Gérard Mulliez, le fondateur d’Auchan, l’entreprise ouvre son premier magasin à Englos près de Lille. Il s’agit d’une grande surface de vente d’articles de sport en libre-service pour tous, du débutant au confirmé. La devise retenue par l’entreprise est de « rendre le sport accessible à tous, à moindre coût ».

Depuis 1986, Décathlon est devenue une firme multinationale qui réalise plus de 60 % de son chiffre d’affaires (d’un montant de 8.2 milliards d’euros en 2014) à l’international. Elle possède 930 magasins répartis dans 22 États au 30 septembre 2015.
La carte montre une implantation avant tout européenne. Avec 286 magasins, la France concentre un peu moins d'un tiers des lieux de vente du groupe. L’Europe du Sud est bien quadrillée : l’Espagne et l’Italie ont plus de 100 magasins chacune alors que l’Allemagne n’en compte que 24 et le Royaume-Uni 18. Seule la Pologne est équipée dans l’Europe du Nord. L’Amérique du Nord a été abandonnée après un échec de l’implantation du modèle entre 1999 et 2007. Après l’Europe au marché maintenant mûr, Décathlon a choisi de s’implanter sur les marchés émergents : depuis 2003 sur le marché chinois avec aujourd’hui 137 magasins dont 6 à Taïwan, puis en Russie depuis 2006 (28 magasins), en Inde (23 magasins) et au Brésil (19 magasins).
La répartition des magasins Décathlon dans le monde

Source : Décathlon, chiffres-clés

Décathlon s’est implanté en Inde, en 2009, et connaît depuis lors une croissance très rapide : le nombre de magasins ouvert double d’une année sur l’autre. La croissance devrait se poursuivre tant la demande des consommateurs indiens est supérieure à l’offre dans le domaine des articles et vêtements de sport.

L'implantation des magasins Décathlon en Inde depuis 2009

Source : Decathlon India

Source : Decathlon India

La localisation des magasins est corrélée à la présence des classes moyennes urbaines les plus ouvertes aux pratiques mondialisées. Ainsi, ce ne sont pas les plus grandes mégapoles indiennes qui possèdent le plus grand nombre de magasins aujourd’hui, mais Bangalore. Les trois premiers magasins à avoir ouvert en Inde l’ont été à Bangalore, la Silicon Valley de l’Inde. Le siège de la société a été implanté à Bangalore : dans la « technoburb » de Whitefield [11], puis depuis le début 2015 à proximité de l’aéroport international. Le plus grand magasin indien est celui d’Anubhava, proche du nouveau siège du groupe. C’est toujours dans les grandes périphéries des métropoles que les magasins sont implantés, ainsi Thane est à 30 km de Mumbai.

Bangalore, le coeur de l'implantation de la firme en Inde

Les six magasins sont localisés dans la grande périphérie de Bangalore, à plus de 10 km du centre-ville, sur les grands axes routiers.

À Bangalore, le magasin de Hosur Road

Source : Bala Kumaran (avec l'autorisation de)
Ce magasin de Hosur Road, ouvert en octobre 2014, est le 6ème à avoir été implanté à Bangalore.

Panneau publicitaire dans une rue de Bangalore

Panneau posé à l’occasion de la Coupe du Monde de football 2014.

2.2. La stratégie de la firme Décathlon en Inde

Pour s’implanter durablement dans le pays, la stratégie de la chaîne est double. D’une part, il s’agit de développer la pratique sportive en proposant les mêmes matériels et équipements sportifs que partout dans le monde, pour tous les sports et tous les niveaux de pratiques, y compris dans les sports peu populaires dans le pays comme l’équitation ou la natation, par exemple. Chaque magasin indien est d’ailleurs équipé d’un terrain multisport permettant aux clients de tester certains de leurs produits, et de venir pratiquer leurs sports favoris du fait de la rareté des infrastructures sportives.
D’autre part, l’enseigne adapte son offre aux attentes du public indien. Ainsi est née la marque FLX qui propose une gamme de produits dédiée au cricket. Parmi les vélos B’Twin, MyBike est un vélo low-cost et made in India à 4 500 roupies (48 euros). Le modèle économique made in India répond d'une part à l'obligation imposée par l’État indien aux entreprises étrangères d'implanter une partie de la production en Inde, et d'autre part à la recherche du coût de production le plus bas, pour pouvoir baisser les prix de vente et toucher une clientlèle plus large. C'est ainsi que les produits textiles basiques en coton sont produits à Coimbatore (Tamil Nadu) et les vélos à Ludhiana (Pendjab). Il n'en demeure pas moins que ce sont les classes moyennes qui acquièrent ces produits low cost.

Produire et vendre des vélos low cost en Inde

Le Mybike, un produit accessible et made in India.
Source : brochure de Decathlon India

Le rayon vélos du magasin Décathlon Sarjapur de Bangalore.

Conclusion

L’Inde est entrée dans la mondialisation sportive. L’immense potentiel d’un pays jeune et émergent attire les clubs, les agences d’événementiel, les investisseurs privés et les entreprises spécialisées dans le sport comme le groupe français Décathlon.
Ces nouveaux acteurs de la mondialisation sportive participent à la diffusion de nouvelles pratiques sociales, surtout parmi les populations jeunes et les classes moyennes, et à la transformation des territoires à plusieurs échelles. À l'échelle intra-urbaine, les infrastructures sportifves et les surfaces commerciales diversifient les activités des périphéries des villes. À l'échelle nationale, la hiérarchie urbaine est renforcée par les processus sélectifs de construction des grands équipements sportifs, de création d’événements et d’implantation de grands clubs. À l'échelle internationale, les sports indiens s'intégrent dans des réseaux de compétitions asiatiques et dans des réseaux d'intérêts économiques mondiaux, en même temps que les compétitions internationales renforcent le sentiment d'identité territoriale à l’échelle nationale.

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Notes

[1] Jean-Marc Holz parlait de "L’Inde, nain olympique ?", in Les Jeux olympiques et leurs territoires, 2011, Perpignan, 247 p.  

[2] Parmi les sportifs indiens les plus connus, peuvent être cités les joueurs de cricket Sachin Tendulkar et Mahendra Singh Dhoni.

[3] Le président du comité d'organisation a été arrêté fin avril 2011 sous l'accusation de corruption. BBC News, Delhi Commonwealth Games chief Suresh Kalmadi remanded, 5 mai 2011.

[4] RFI, JO 2024 : l’Inde ne devrait pas être candidate à l’organisation, 28 avril 2014

[5] Le Monde, La paix couleur cricket, 4 janvier 2011.

[6] Voir SportsEco, Les marchés émergents du football, Ministère de la Ville, de la Jeunesse et des Sports, Note d’analyse n° 1, avril 2015, p.8.

[7] En 1911, une équipe bengalie domina le régiment de l’East Yorkshire et remporta le tournoi de football de la ville. « De savoir que de modestes Bengalis nourris au riz, affaiblis par la malaria et jouant pieds nus ont vaincu les meilleurs d’entre les John Bull, nourris au bœuf, au physique herculéen, chaussés de bottes et qui plus est dans une discipline on ne peut plus anglaise, emplit chaque Indien de joie et de fierté », Tony Mason, « Football on the Maidan : Cultural Imperialism in Calcutta », International Journal of the History of Sport, 1990, vol. 7, issue 1, cité in Guttmann, 2006.

[8] Les 8 clubs sont situés à Kolkata, Chennai, Delhi, Goa, Kochi, Mumbai, Guwahali, Pune.

[9] Pour la deuxième édition de l’Indian Super League (4 octobre - 6 décembre 2015), de nouveaux joueurs de renom ont été séduits, comme le Brésilien Roberto Carlos qui porte les couleurs des Delhi Dynamos.

[10] Voir l'étude de Repucom, société de conseil sur le sport et le loisir, World Football, 2014.

[11] sur la « technoburb » de Whitefield, voir l'article d'Hortense Rouanet et Aurélie Varrel, « De Bangalore à Whitefield : trajectoire et paysages d’une région urbaine en Inde », Géoconfluences, 2015.
 

Pour compléter

Sur la géographie du sport :

Ouvrages

  • Augustin Jean-Pierre, Géographie du sport. Spatialités contemporaines et mondialisation, Armand Colin, collection U, 2007.
  • Gillon Pascal, Grosjean Frédéric, Ravenel Loïc, Atlas du sport mondial, Business et spectacle : l'idéal sportif en jeu, Autrement, 2010.
  • Guttmann Allen, Du rituel au record : La nature des sports modernes, L’Harmattan, 2006, 248 p.
  • Holz Jean-Marc (dir.), Les Jeux Olympiques et leurs territoires,  Perpignan, 2011, 247 p.
  • Singaravélou Pierre, Sorez Julien, Guttmann Allen (dir.), L'empire des sports : une histoire de la mondialisation culturelle, Belin, 2010.


Revues


Émissions

 

Sur les sports en Inde :

Ouvrages

  • Holz Jean-Marc,  « L’Inde, nain olympique ? », in Les Jeux olympiques et leurs territoires, 2011, Presses Universitaires de Perpignan, 247 p.  
  • Majumdar Boria, Mangan J. A., Sport in South Asian Society: Past and Present, 2005, Routledge, New York.


Presse

Sites

Sur Décathlon :

Guillaume BAΫ,
Kedge BS Marseille
Marie-Christine DOCEUL,
responsable éditoriale ENS-DGESCO

conception et réalisation de la page web : Marie-Christine Doceul,

pour Géoconfluences, le 26 octobre 2015

Pour citer cet article :
Guillaume BAΫ, Marie-Christine DOCEUL, « Acteurs, pratiques et territoires du sport en Inde, entre traditions sportives et adaptation aux pratiques mondialisées », Géoconfluences, 2015, mis en ligne le 26 octobre 2015
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-regionaux/le-monde-indien-populations-et-espaces/corpus-documentaire/sport-en-inde

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