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Le bassin de la Muga, illustration très locale de la pénurie d'eau en Catalogne

Publié le 10/04/2024
Auteur(s) : Martin Charlet, PRAG, formateur en histoire-géographie - INSPÉ de l'académie de Lyon, université Claude Bernard Lyon 1

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La Catalogne subit une sécheresse d'une ampleur et d'une durée exceptionnelle. Elle se traduit par une baisse spectaculaire du débit des petits fleuves côtiers, presque à sec, à la fois par manque de précipitations et à cause de la nécessité de stocker de l'eau dans les réservoirs. Cette situation de pénurie risque de devenir de plus en plus fréquente dans toutes les régions méditerranéennes.

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Au mois de février 2024, les médias ont diffusé les images spectaculaires de la réapparition du village de Sant Romà de Sau, englouti depuis 1963 par la construction d’un barrage-réservoir sur la vallée du Ter (fleuve qui alimente la ville de Gérone), en raison de l’abaissement notable du niveau d’eau depuis plus d'un an.

Document 1. Le village de Sant Romà de Sau réapparaît lors des périodes de forte sécheresse et de baisse du niveau de l’eau

Niveau de l'eau habituel

En temps normal, seul le clocher dépasse du niveau de l’eau. Cliché de Josep Bracons, 2016. Sous licence CC attribution-partage dans les mêmes conditions (source).

Niveau de l'eau bas

Dès mars 2023, le réservoir est rempli à seulement 13 %, et le village entier est à découvert. Cliché d’Amadalvarez, le 11 mars 2023, sous licence CC attribution-partage dans les mêmes conditions (source).

>>> Voir aussi cette vidéo [lien DailyMotion].

1. Une période de sécheresse d'une ampleur et d'une durée exceptionnelle

Depuis le printemps 2023, les médias font de la Catalogne (française et espagnole) un exemple représentatif des conséquences du changement climatique par l’assèchement des ressources en eau liée à l’utilisation anthropique mais, surtout, à un inhabituel manque de précipitations (on atteint les 40 mois de déficit pluviométrique en mars 2024) et des températures plus chaudes que la normale. Si le phénomène est régulier en été, le fait qu’il ait commencé depuis 2022, année la plus chaude en Catalogne depuis les mesures régulières de 1913 (Morel, 2024a) et qu’il ait perduré cet hiver 2023-2024 entraîne de sérieuses inquiétudes pour l’approvisionnement en eau de Barcelone (Morel, 2024b), malgré la plus grande usine de dessalement d’Europe (France 3). Le symbole d’une métropole européenne de cette envergure touchée par une pénurie est posé en archétype d’un avenir alarmant.

Plus récemment, c’est une des subdivisions de la province de Gérone, à une centaine de kilomètres au nord de Barcelone, qui attire l’attention. L’Alt Empordà, dont la capitale est Figueras, est une des deux comarques (avec le Baix Empordà) qui composent l’Empordà, région de la partie nord-est de la Catalogne. Cette petite région est marquée par les activités classiques d’un littoral méditerranéen : agriculture (quelques plantations d’oliviers à l’intérieur des terres et, surtout, vergers et maraîchages) et tourisme balnéaire le long du Golfe de Rosas. De Portbou (à la frontière française) à l’Escala, elle constitue la partie septentrionale de la Costa Brava, haut lieu du tourisme européen de masse depuis la période franquiste.

L’Alt Empordà est alimentée par deux petits fleuves côtiers, la Muga (58 km) et le Fluvià (97 km), qui naissent à 1 100 – 1 200 m d’altitude et descendent du piémont pyrénéen pour la première et du Collsacabra en passant par la zone volcanique de la Garrotxa pour le second. Ces deux fleuves se jettent dans le Golfe de Rosas par de petites embouchures en partie aménagées. Entre les deux s’étend la réserve naturelle des Aiguamolls, qui est l’extrémité marécageuse de la plaine littorale agricole, dont San Pere Pescador est le petit centre de production (coopératives agricoles). Pour adapter la satisfaction des besoins en eau de cette région agricole et touristique au régime hydraulique pluvial méditerranéen à été sec, les autorités ont aménagé en 1969 le barrage-réservoir Darnius Boadella sur la Muga, à une dizaine de kilomètres de sa source.

Or, le bassin de la Muga n’a reçu que 60 % de ses apports habituels sur les derniers 40 mois (mars 2024, source France Bleu). Le réservoir a atteint au mois de mars 2024 son plus bas niveau historique (France 3), 11 % de ses capacités, menaçant à terme la station balnéaire de Rosas de ne plus avoir d’eau potable à partir de juin 2024 (source). Une carte des disponibilités en eau est publiée en ligne par la Généralité de Catalogne et permet de voir l’étendue de la sécheresse dans la province. Le bassin de la Muga est directement affecté par celle-ci, le fleuve n’a plus son débit normal. En mars 2024, les réservoirs catalans étaient remplis à 16 % de leur capacité, là où en mars 2009 ils l’étaient à 81 % (Nicol, 2009).

Document 2. La Muga au niveau de son embouchure théorique, le 2 janvier 2024

Embouchure de la Muga

2a. Arrivée de la Muga sur la plage. À droite (en rive gauche), Empuriabrava. La vue regarde l’amont du fleuve.

embouchure de la muga sur Maps

2c. Capture d’écran Google maps. Le point indique le lieu où a été prise la photographie 2d, à pied sec. On contate l’écart entre le niveau de l’eau à l’embouchure de la Muga, tel que cartographié sur l’application, et la réalité observée.

embouchure de la muga

2b. L’extrémité de la Muga : on distingue bien le banc de sable qui la sépare de la mer. La vue montre l’aval du fleuve.

embouchure de la muga

2d. Lieu précis de la balise Google maps. Le photographe se tient à l’extrémité aval de la Muga. Clichés et capture : Martin Charlet, 2 janvier 2024.

La Muga arrose et sert de limite à la marina d’Empuriabrava, la plus grande d’Europe avec ses 40 km de canaux, nés du drainage des marécages de la partie aval du fleuve à partir de 1967. Ses berges ont été réaménagées récemment en chemin paysager pour y favoriser promenades pédestres et cyclistes. En théorie, la Muga se jette dans la mer à l’extrémité de ce chemin. En janvier 2024, l’embouchure avait disparu (document 2). Le fleuve n’a plus d’embouchure, ce qui lui est déjà arrivé au cours des quarante dernières années, son cours s’achève tel un petit étang, dont on peut imaginer qu’il redeviendrait chenal en cas d’apport massif de pluie. En mars 2024, six des vingt derniers kilomètres de son cours sont à sec. Les écologistes catalans évoquent même « la mort de la Muga » (source). En janvier, la différence y était flagrante avec la Fluvià en aval de San Pere Pescador au niveau de la plage de la Gola (document 3).

Document 3. La Fluvià au niveau de son embouchure (photographies prises depuis la rive gauche le 1er janvier 2024)

Fluvia

3a. Vue de l’embouchure de la Fluvià depuis la rive gauche (plage de la Gola, qu’on peut considérer comme un toponyme local pour « embouchure »).

Fluvia

3b. Panneau d’affichage au niveau du parking de la plage de la Gola. On voit bien l’embouchure du fleuve. Clichés de Martin Charlet, 1er janvier 2024.

2. Des mesures d’urgence pour s’adapter au stress hydrique

Devant cette situation inquiétante dans une grande partie de la communauté autonome de Catalogne, les autorités ont enclenché début mars 2024 la phase 2 du plan sécheresse (France 3), qui en compte trois. La phase 2 entraîne une sévère limitation de l’utilisation en eau :  baisse de l’utilisation en eau de 80 % pour l’agriculture (mesure immédiatement assouplie en raison des besoins spécifiques de certains domaines de productions), volume de 180 litres par jour et par personne pour les particuliers, entre autres. C’est donc une situation d’état d’urgence qui est déclenchée, qui consiste à limiter encore plus le volume d’eau disponible par jour aux 123 000 résidents (permanents) de cette partie de la Costa Brava, incluant les plus grandes villes que sont Figueras (48 000) et Rosas (20 000 résidents permanents, 100 000 en été). Pour évaluer le caractère très restrictif de ces mesures, le niveau actuel (mars 2024) de consommation de la ville de Rosas est de 253 litres/personne/jour, ce qui dépasse le seuil pourtant imposé par la phase 1 du plan (200 litres), la moins limitative. Ces mesures font écho à celles qui ont été prises côté français par la préfecture des Pyrénées-Orientales même si en France elles affectent essentiellement l’agriculture (source).

Pour les autorités, éviter la pénurie totale passe par la baisse imposée de la consommation. L’objectif est aussi celui de la reconstitution du stock d’eau disponible en période d’absence de précipitations suffisantes. C’est cette mesure qui affecte paradoxalement le débit du fleuve car il s’agit dans un premier temps d’augmenter le volume du réservoir de Darnius Boadella. Ainsi, une des solutions techniques est de limiter le flux au barrage. C’est en ce sens que les associations évoquent la mort de la Muga car la question du seuil critique est posée (un débit de 40 l/s en mars 2024 à Pont de Molins, là où il était de 1200 l/s en 2005). Les autorités de régulation affirment que des lâchers réguliers de 300 l/s deux fois par semaine permettront d’éviter cette situation irréversible.

Au-delà de la menace qui pèse sur le fleuve et ses écosystèmes, c’est l’ensemble des activités touristiques de l’Alt Empordà qui sont affectées par la sécheresse. Déjà, durant l’été 2023, les autorités et les copropriétés ou bailleurs avaient pris des décisions de restriction de l’utilisation de l’eau collective qui, sans être spectaculaires, affectaient le quotidien des touristes (et des résidents) : condamnation des douches publiques sur les plages, suppression des robinets et pédiluves des piscines (document 4), par exemple. La question du remplissage des très nombreuses piscines est désormais posée (Le Figaro).

Document 4. Information affichée dans une copropriété touristique à Santa Margarida

Affichage

On remarque que l'affiche, qui remplace un précédent affichage sur papier, n'est pas datée et qu’elle est plastifiée, comme pour marquer sa pérennité. Cliché de Martin Charlet, Rosas, janvier 2024.

 

La Catalogne, région économique parmi les plus puissantes d’Europe, est ainsi affectée par des contraintes qui mettent en relation ressource naturelle (précipitations rares ou absentes, augmentation des températures) et usages excessifs. La Généralité de Catalogne accentue les restrictions dès l’hiver 2023-2024, notamment dans l’Alt Empordà, traditionnellement assez épargnée. Les collectivités locales organisent des circuits de distribution en eau par des camions citernes (EuroNews). Barcelone aménage un terminal portuaire pour permettre le ravitaillement en eau par bateau. Ces décisions montrent à quel point cette conjoncture est prise très au sérieux (La Dépêche).

L’amenuisement des réserves n’est pourtant pas une nouveauté en Catalogne. En effet, des inquiétudes sur l’alimentation en eau en 2007 et 2008 avaient émergé et avaient alimenté la lutte déjà vive sur les transferts d’eau (Carroué, 2004). À l’époque, d’ailleurs, le barrage de Sau avait déjà laissé apparaître le village englouti, phénomène moins médiatisé que sa réapparition actuelle, mais le lieu avait alors été une destination de promenade dominicale de curiosité (Nicol, 2009). Montagnards, brefs et méditerranéens, les petits fleuves côtiers catalans sont soumis naturellement à d’importantes variations de débit (de Reparaz-Ruiz, 1938).

La pénurie d’eau que connaît la Catalogne n’est donc pas un phénomène inédit mais elle est la preuve que le stress hydrique est désormais en voie de généralisation dans l’ensemble de l’Espagne, et plus généralement du bassin méditerranéen. L’Espagne trouve dans l’exemple catalan une extension d’un problème déjà ancien qui faisait encore, et non sans conflictualité, il y a une vingtaine d’années des eaux des bassins fluviaux du nord de la péninsule la solution de ses problèmes hydriques du sud.


Bibliographie

Références citées
Pour compléter avec Géoconfluences

Mots-clés

Retrouvez les mots-clés de cet article dans le glossaire : climat méditerranéen | dérèglement climatique | eau | pénurie d'eau | sécheresse estivale.

 

 

Martin CHARLET

PRAG, formateur en histoire-géographie - INSPÉ de l'académie de Lyon, université Claude Bernard Lyon 1

 

 

Édition et mise en web : Jean-Benoît Bouron

Pour citer cet article :  

Martin Charlet, « Le bassin de la Muga, illustration très locale de la pénurie d'eau en Catalogne », Géoconfluences, avril 2024.
http://geoconfluences.ens-lyon.fr/actualites/eclairage/penurie-eau-catalogne