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La Russie : des territoires en recomposition

La géographie interroge le passé : mémoires et territoires en Fédération de Russie

Publié le 15/02/2005
Auteur(s) : Sylviane Tabarly

Le Goulag, substantif formé à partir des initiales des mots Glavnoié OUpravlénié LAGuerei (Direction principale des camps de rééducation par le travail), désigne le réseau des camps et des colonies de travail forcé qui ont existé en URSS de 1930 à 1953 environ. Il s'agissait une direction administrative du NKVD (Commissariat du peuple à l'intérieur) subdivisée en directions principales par branches économiques.

Ce système a marqué le territoire russe et son aménagement, tout particulièrement dans les régions au climat et à l'accès difficiles, autour des tracés de grandes infrastructures, sur les chantiers de grands combinats industriels.

Pour faire une étude croisée, géographique et historique, des lieux et de la mémoire du Goulag, différentes approches sont possibles parmi lesquelles :

  • Une "géographie palimpseste" : le rôle du Goulag dans l'aménagement du territoire russe,
  • Les formes de mémoire spatiale du Goulag : qu'en reste-t-il ?
  • Quelles géographies du patrimoine et de la mémoire dans la Russie contemporaine ?
  • Quels lieux pour quelles mémoires ? Études comparées. Les lieux de mémoire en France. Les lieux de mémoire de la Seconde guerre mondiale. Etc.

 

Ces approches peuvent aussi impliquer d'autres champs disciplinaires, la littérature par exemple. Voici quelques documents de cadrage et quelques ressources en ligne pour des études de cette nature.

 

Le passé d'un système territorialisé

Le Goulag, s'il était un instrument de terreur, était fondé sur un système de travail forcé, s'appuyant sur une doctrine de "redressement du détenu par le travail". Il a constitué, à son apogée, tout comme le laogaï chinois, un vaste système de camps de travail forcé au XXe siècle.

Cet ensemble gérait au début de 1953 (décès de Staline) :

  • 146 camps de travail correctif (Ispravitelno - Troudovoï Lagpunty - ITL) et leurs annexes ou filiales (lagpunkty), regroupés en complexes concentrationnaires et dont le nom est constitué de "lag", précédé d'une indication abrégée de lieu ou de fonction : ainsi, le Sevjeldorlag veut dire camp des voies des chemins de fer du Nord,
  • 687 colonies de travaux correctifs (Ispravitelno - Troudovaïa Kolonia - ITK) pour des condamnés à des peines de 5 ans ou moins.
  • ainsi que les "villages de travail" (Troudposelki) ou les "zones spéciales" (Spetzposelki) où étaient assignés à résidence les "colons de travail" (troud) ou "colons spéciaux" (spetz poselentsy).

 

Nicolas Werth (Dictionnaire historique et géopolitique du XXe siècle, La Découverte, 2002) décrit le système en ces termes :

"Le temps d'une génération, entre 1930 et 1953, environ 15 millions de personnes passent par les camps et les colonies de travail du Goulag. À son apogée, au début des années 1950, il compte environ 2,5 millions de détenus, surveillés par un immense appareil d'encadrement de plus de 200 000 personnes. Outre les détenus condamnés à une peine de travail forcé par une juridiction ordinaire ou à l'issue d'une procédure d'exception, le Goulag gère des millions de "déplacés spéciaux" ou "colons de travail", déportés collectivement, sur un pseudo-critère de classe. ou sur une base ethnique, et assignés à résidence dans des "villages" et "peuplements spéciaux" des régions inhospitalières de l'URSS. Cet espace dit de "la zone", aux marges du camp, à mi-chemin entre l'univers libre et celui des détenus, constitue l'une des particularités les plus fortes du système goulagien. Un univers à plusieurs cercles, où la gabegie, le laisser-aller, l'abandon, le hasard, semblent jouer un rôle plus important qu'une volonté systématique d'extermination des victimes expiatoires. Les recherches récentes font état d'un taux de mortalité annuel moyen de 4% environ (soit près d'un million et demi de décès en une vingtaine d'années) avec, toutefois, de très grands écarts selon les années (20% en 1942, entre 0,5% et 2% dans les années 1948 à 1953) et selon les types de camps."

Notons que les données sur les victimes du système sont sujettes à débats. De 1934 à 1941, il y aurait eu 7 millions d'"entrées" au Goulag. La population du Goulag, estimée à 2,5 millions à la fin du règne de Staline, ne prend pas en compte les personnes décédées au cours du "transport" ni les déportés des "zones de peuplement spécial". 515 000 victimes ont été réhabilitées entre 1991 et 2000.

La question se pose aussi de savoir si les objectifs économiques du travail forcé étaient au fondement du système du Goulag et ou s'ils n'étaient que la fonction dérivée d'un régime de terreur ? Sur cette question, les points de vue des historiens sont partagés.

Pour Paul Barton (1959) : "la place que le système concentrationnaire occupe dans l'économie nationale a fait naître l'idée que l'accomplissement des tâches qui lui sont assignées dans le domaine de la production constitue sa fonction dominante" Or, compte tenu du "gaspillage" systématique de la main d'œuvre professionnelle et hautement qualifiée dans les camps, il considère que "cette théorie ne correspond pas à la réalité."

Nicolas Werth et Gael Moullec (1995) ont une position différente. Ils écrivent : "Dans le système stalinien la fonction économique du camp est primordiale. Il assure, outre les fonctions répressives, la construction d'infrastructures vitales (ou jugées comme telles) (...) La fonction productive du camp transparaît également dans les structures internes du Goulag. Les directions centrales ne sont ni géographiques, ni fonctionnelles, elles sont économiques". Ils nuancent toutefois leurs propos en soulignant que la rentabilité du camp demeure un problème permanent, car mal nourri, mal soigné, maltraité, le prisonnier n'est pas apte physiquement au travail : les coûts sont peut-être faibles, mais la productivité l'est aussi.

Tous s'accordent donc sur la faiblesse de la productivité, du fait des gâchis et des sabotages du travail par les détenus, de leur très mauvais état de santé, du gigantesque parasitisme de l'appareil d'encadrement. (Soljenitsyne, L'Archipel du Goulag, 1974 en Occident).

Les successeurs de Staline démantelèrent un système devenu ingérable, secoué par une vague d'émeutes et de révoltes. L'administration centrale du Goulag est dissoute en 1956. Mais il faudra attendre Mickhaïl Gorbatchev et la perestroïka pour que les derniers camps soient détruits.

 

Itinéraires du Goulag

Le régime bolchevique a tout d'abord utilisé l'appareil répressif hérité du tsarisme. En 1923, la place venant à manquer, le premier camp "soviétique" est ouvert dans les îles Solovki, au bord de la mer Blanche. Il va devenir un laboratoire du Goulag (administrativement créé en 1930 sur décision du Bureau politique). Très vite, l'administration des Solovki ouvre des "filiales" sur le continent proche. Ainsi, 250 000 détenus travaillent à la construction du canal Baltique - mer Blanche au début des années 1930. Le sigle "z/k" ou zek, initiales de "détenus du canal", est ensuite étendu à tous les détenus du Goulag.

La liste des réalisations des détenus du Goulag peut paraître impressionnante, en voici quelques exemples :

  • Construction de villes entières : Komsomolsk-sur-Adour, Magadan par ex.
  • Construction de centrales hydroélectriques, creusement de canaux : Baltique - mer Blanche ; lac Onega - mer Blanche (Belomorkanal) ; Moscou - Volga ; Volga - Don.
  • Construction de diverses voies ferrées : voie ferrée du Nord reliant le lac Onega à la mer Blanche, dite la "Voie morte") ; le chantier du Bamlag, second transibérien (Baïkal - Amour - Maguistral - BAM).
  • Exploitation des ressources naturelles dans les régions à fortes contraintes : mines de nickel de Norilsk ; combinat charbonnier du Kouzbass ; complexe de l'Oukhtpetchlag (Vorkouta - Petchora - Oukhta) pour la construction de routes, l'exploitation forestière et pétrolière ; gisements aurifères de la Kolyma (le Dalstroi, un des pires camps du système) ; combinat houiller sibérien de Kouzbassougol.
  • Combinats chimiques de l'Oural (Solikamsk, Beriozniki).

 

Pendant 15 ans, le photographe polonais Tomasz Kizny a exploré la mémoire de l'univers concentrationnaire soviétique. Evoquant une "défaite de la mémoire", il explique :

"Les camps d'extermination nazis sont des usines de la mort que l'on peut visiter, où l'on peut se recueillir. Le goulag a laissé peu de traces matérielles. On parle de millions de victimes mais où sont les tombes ?" Une autre "couche de civilisation", constituée de routes, d'usines, de maisons, de chemins de fer, de stades, est venue recouvrir le goulag et en "Pologne, on dit que cette histoire est cachée dans les poches du temps". Selon lui, un seul site échappe à l'effacement : la "Voie Morte", chemin de fer transpolaire de plusieurs centaines de km construit à travers la toundra et les marécages du "Grand Nord" : "Une centaine de baraques éventrées gisent au milieu des arbres. C'est une sorte de musée du goulag ouvert à tous les vents. Dans certaines, j'ai pu photographier des milliers de chapeaux, gants, chaussures, comme si les prisonniers étaient partis la veille. C'est la seule fois où j'ai pu vérifier le scénario décrit par Soljenitsyne." Au centre de Magadan, capitale de la Kolyma, construite par les zeks.

Source : Le Monde du 9 octobre 2003, Goulag, le livre de la mémoire, M. Guerrin, E. de Roux et D. Vernet

Tomasz Kizny - Goulag - Ed. Acropole/Balland/Geo - 2003

Restent donc les mémoires, les photographies conservées et les témoignages, les archives. Elles permettent de reconstituer des lieux, des cartes.

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Pour la mémoire des lieux : Memorial

Memorial - www.memo.ru/eng - est une association russe, fondée en 1988 par Andreï Sakharov. À ses yeux, l'amnésie autour des crimes du régime soviétique et plus particulièrement, stalinien, l'absence de "repentir" minent la société russe. Dans la tradition des Comités de défense des accords d'Helsinki, l'ONG cherche à articuler la réhabilitation de la mémoire et l'engagement dans l'espace public contemporain en faveur des droits de l'Homme. Les deux principaux centres de Memorial sont situés à Moscou et à Saint-Pétersbourg mais l'ONG a essaimé ailleurs, en Russie (elle compterait 60 représentations régionales) et en Ukraine, selon une organisation assez complexe, voire, éclatée.

Memorial s'efforce d'ancrer la mémoire en faisant ériger des monuments, stèles et plaques commémoratives à la mémoire des victimes sur les lieux symboliques du système répressif stalinien. Elle a obtenu le paiement de pensions aux victimes des répressions politiques. Chaque année elle organise un concours d'écriture intitulé "L'homme dans l'histoire de la Russie au XXe siècle" dont l'enjeu est de lever les obstacles psychologiques (désengagement, oubli) à la formation d'une conscience civique. L'organisation a ainsi reçu plus de 1 600 récits qui ont pu faire l'objet de publications.

Parallèlement à d'autres organisations indépendantes telles que le Comité des Mères de Soldats ou le Contrôle Civique, Memorial participe à l'émergence d'une "société civile" en Russie. L'association bénéficie du statut d'ONG internationale depuis 1992 et elle est reconnue et consultée par l'ONU, le Conseil de l'Europe, la FIDH. Comme beaucoup d'ONG indépendantes en Russie, elle ne peut et ne veut compter sur des financements publics. La législation et la fiscalité russes n'encouragent pas non plus les financements privés. Ses fonds proviennent donc surtout de sources occidentales : fondations Mac Arthur, Ford, Georges Soros ; FIDH ; Union européenne par le biais de dons des gouvernements nationaux comme celui des Pays-Bas.

Des exemples des cartes disponibles sur le site du Musée d'ethnographie de la Ville de Genève à l'occasion de l'exposition : "Goulag, le peuple des zeks"

Les cartes du Goulag sont disponibles sur le site du Musée d'ethnographie de la Ville de Genève à l'occasion d'une exposition Goulag, le peuple des zeks (du 12 mars au 2 janvier 2005) dont voici la présentation :

"L'exposition sur le Goulag, préparée en collaboration avec Memorial, (...), porte un regard sur cet archipel hors du monde, véritable société dans la société : vie quotidienne des détenus, travail forcé, normes de production, faim, isolement. Elle explore cette civilisation du Goulag dont les traces sont multiples dans la littérature, la peinture, la musique, la langue. À partir des objets et photos des camps rassemblés par l'association Memorial, elle présente (...) les traces visibles du Goulag qui habitent la mémoire, la géographie et l'architecture de la Russie d'aujourd'hui". Les cartes ont été préparées à partir de l'ouvrage Le Système des camps de redressement par le travail en U.R.S.S., réalisé et édité par le "Centre d'information scientifique et de vulgarisation Memorial" (Moscou, 1998). Auteur : Sergueï Sigatchev (CISV Memorial), cartographie informatique : Sergueï Kochel (Faculté de géographie de l'Université d'État de Moscou) :www.expo-goulag.ch et www.expo-goulag.ch/cartes  ou encore : www.ville-ge.ch/musinfo/ethg/goulag/cartes/index.htm

 

Sources et compléments (à intérêt pluri-disciplinaire), une sélection

  • Barton P. - Institution concentrationnaire en Russie - 1930-1957 - Plon - 1959
  • Chalamov V. - Récits de la Kolyma - Editions Verdier - 2003 www.editions-verdier.fr/v2/oeuvre-recitskolyma.html
  • Collectif - Association, démocratie et société civile - La Découverte - 2001
  • Courtois S. (dir.) - Le livre noir du communisme - R. Laffont - 1997
  • Heller M. - Le monde concentrationnaire et la littérature soviétique - L'Age d'Homme - 1974
  • Kizny T. - Goulag - Ed. Acropole/Balland/Geo - 2003
  • Marie J.-J. - Le Goulag - PUF, coll. ? - 1999
  • Moullec G. et Werth N. - Rapports secrets soviétiques. La société russe dans les documents confidentiels -   Gallimard - 1995
  • Nora P. (dir.) - Les Lieux de mémoire - Gallimard - 1997
  • Rossi J. - Manuel du goulag - Le Seuil - 1997
  • Rossi J. - Quelle était belle cette utopie ! Chroniques du goulag - Le Cherche-Midi - 2000
  • Rousset D., Bernard Th. et Rosenthal G. - Pour la vérité sur les camps concentrationnaires - Ramsay -    1990
  • Werth N. - Entrée "Goulag" du Dictionnaire historique et géopolitique du XXe siècle - La Découverte - 2002
  • Le Monde du mercredi 26 février 2003, n° spécial - Staline, 50 ans après : ce qu'il fut, ce qu'il fit et ce qu'il en reste.

En ligne

 

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Mise à jour :   15-02-2005

 

 


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