 |
|
|
La Russie : des territoires en recomposition |
|
|
|
Savoir faire
La géographie interroge le passé
: mémoires et territoires en Fédération
de Russie
La
géographie interroge le passé
: mémoires et territoires en Fédération
de Russie
Le Goulag, substantif formé à
partir des initiales des mots Glavnoié
OUpravlénié LAGuerei (Direction
principale des camps de rééducation
par le travail), désigne le réseau
des camps et des colonies de travail forcé
qui ont existé en URSS de 1930 à
1953 environ. Il s'agissait une direction administrative
du NKVD (Commissariat du peuple à
l'intérieur) subdivisée en
directions principales par branches économiques.
Ce système a marqué le territoire
russe et son aménagement, tout particulièrement
dans les régions au climat et à
l'accès difficiles, autour des tracés
de grandes infrastructures, sur les chantiers
de grands combinats industriels.
Pour faire une étude croisée,
géographique et historique, des lieux
et de la mémoire du Goulag, différentes
approches sont possibles parmi lesquelles :
- Une "géographie palimpseste"
: le rôle du Goulag dans l'aménagement
du territoire russe,
- Les formes de mémoire spatiale du Goulag
: qu'en reste-t-il ?
- Quelles géographies du patrimoine et
de la mémoire dans la Russie contemporaine
?
- Quels lieux pour quelles mémoires ?
Études comparées. Les lieux de
mémoire en France. Les lieux de mémoire
de la Seconde guerre mondiale. Etc.
Ces approches peuvent aussi impliquer d'autres
champs disciplinaires, la littérature
par exemple. Voici quelques documents de cadrage
et quelques ressources en ligne pour des études
de cette nature.
Le passé
d'un système territorialisé
Le Goulag, s'il était un instrument de
terreur, était fondé sur un système
de travail forcé, s'appuyant sur une
doctrine de "redressement du détenu
par le travail". Il a constitué,
à son apogée, tout comme le laogaï
chinois, un vaste système de camps de
travail forcé au XXe siècle.
Cet ensemble gérait au début de
1953 (décès de Staline) :
- 146 camps de travail correctif (Ispravitelno
- Troudovoï Lagpunty - ITL) et leurs
annexes ou filiales (lagpunkty), regroupés
en complexes concentrationnaires et dont le
nom est constitué de "lag",
précédé d'une indication
abrégée de lieu ou de fonction
: ainsi, le Sevjeldorlag veut dire
camp des voies des chemins de fer du Nord,
- 687 colonies de travaux correctifs (Ispravitelno
- Troudovaïa Kolonia - ITK) pour des
condamnés à des peines de 5 ans
ou moins.
- ainsi que les "villages de travail"
(Troudposelki) ou les "zones
spéciales" (Spetzposelki)
où étaient assignés à
résidence les "colons de travail"
(troud) ou "colons spéciaux"
(spetz poselentsy).
Nicolas Werth (Dictionnaire historique et
géopolitique du XXe siècle,
La Découverte, 2002) décrit le
système en ces termes :
"Le temps d'une génération,
entre 1930 et 1953, environ 15 millions
de personnes passent par les camps et
les colonies de travail du Goulag. À
son apogée, au début des
années 1950, il compte environ
2,5 millions de détenus, surveillés
par un immense appareil d'encadrement
de plus de 200 000 personnes. Outre les
détenus condamnés à
une peine de travail forcé par
une juridiction ordinaire ou à
l'issue d'une procédure d'exception,
le Goulag gère des millions de
"déplacés spéciaux"
ou "colons de travail", déportés
collectivement, sur un pseudo-critère
de classe. ou sur une base ethnique, et
assignés à résidence
dans des "villages" et "peuplements
spéciaux" des régions
inhospitalières de l'URSS. Cet
espace dit de "la zone", aux
marges du camp, à mi-chemin entre
l'univers libre et celui des détenus,
constitue l'une des particularités
les plus fortes du système goulagien.
Un univers à plusieurs cercles,
où la gabegie, le laisser-aller,
l'abandon, le hasard, semblent jouer un
rôle plus important qu'une volonté
systématique d'extermination des
victimes expiatoires. Les recherches récentes
font état d'un taux de mortalité
annuel moyen de 4% environ (soit près
d'un million et demi de décès
en une vingtaine d'années) avec,
toutefois, de très grands écarts
selon les années (20% en 1942,
entre 0,5% et 2% dans les années
1948 à 1953) et selon les types
de camps."
|
Notons
que les données sur les victimes du système
sont sujettes à débats. De 1934
à 1941, il y aurait eu 7 millions d'"entrées"
au Goulag. La population du Goulag, estimée
à 2,5 millions à la fin du règne
de Staline, ne prend pas en compte les personnes
décédées au cours du "transport"
ni les déportés des "zones
de peuplement spécial". 515 000
victimes ont été réhabilitées
entre 1991 et 2000.
La question se pose aussi de savoir si les objectifs
économiques du travail forcé étaient
au fondement du système
du Goulag et ou s'ils n'étaient que la
fonction dérivée d'un régime
de terreur ? Sur cette question,
les points de vue des historiens sont partagés.
Pour Paul Barton (1959) : "la
place que le système concentrationnaire
occupe dans l’économie nationale
a fait naître l’idée que
l’accomplissement des tâches qui
lui sont assignées dans le domaine de
la production constitue sa fonction dominante"
Or, compte tenu du "gaspillage" systématique
de la main d’œuvre professionnelle
et hautement qualifiée dans les camps,
il considère que "cette théorie
ne correspond pas à la réalité."
Nicolas Werth et Gael Moullec (1995) ont une
position différente. Ils écrivent
: "Dans le système stalinien la
fonction économique du camp est primordiale.
Il assure, outre les fonctions répressives,
la construction d’infrastructures vitales
(ou jugées comme telles) (...) La fonction
productive du camp transparaît également
dans les structures internes du Goulag. Les
directions centrales ne sont ni géographiques,
ni fonctionnelles, elles sont économiques".
Ils nuancent toutefois leurs propos en soulignant
que la rentabilité du camp demeure un
problème permanent, car mal nourri, mal
soigné, maltraité, le prisonnier
n’est pas apte physiquement au travail
: les coûts sont peut-être faibles,
mais la productivité l’est aussi.
Tous s'accordent donc sur
la faiblesse de la productivité, du fait
des gâchis et des sabotages du travail
par les détenus, de leur très
mauvais état de santé, du gigantesque
parasitisme de l'appareil d’encadrement.
(Soljenitsyne, L'Archipel du Goulag, 1974 en
Occident).
Les successeurs de Staline
démantelèrent un système
devenu ingérable, secoué par une
vague d'émeutes et de révoltes.
L'administration centrale du Goulag est dissoute
en 1956. Mais il faudra attendre Mickhaïl
Gorbatchev et la perestroïka pour que les
derniers camps soient détruits.
Itinéraires
du Goulag
Le régime bolchevique a tout d'abord
utilisé l'appareil répressif hérité
du tsarisme. En 1923, la place venant à
manquer, le premier camp "soviétique"
est ouvert dans les îles Solovki, au bord
de la mer Blanche. Il va devenir un laboratoire
du Goulag (administrativement créé
en 1930 sur décision du Bureau politique).
Très vite, l'administration des Solovki
ouvre des "filiales" sur le continent
proche. Ainsi, 250 000 détenus travaillent
à la construction du canal Baltique -
mer Blanche au début des années
1930. Le sigle "z/k" ou zek,
initiales de "détenus du canal",
est ensuite étendu à tous les
détenus du Goulag.
La liste des réalisations des détenus
du Goulag peut paraître impressionnante,
en voici quelques exemples :
- Construction de villes entières : Komsomolsk-sur-Adour,
Magadan par ex.
- Construction de centrales hydroélectriques,
creusement de canaux : Baltique - mer Blanche
; lac Onega - mer Blanche (Belomorkanal) ; Moscou
- Volga ; Volga - Don.
- Construction de diverses voies ferrées
: voie ferrée du Nord reliant le lac
Onega à la mer Blanche, dite la "Voie
morte") ; le chantier du Bamlag, second
transibérien (Baïkal - Amour - Maguistral
- BAM).
- Exploitation des ressources naturelles dans
les régions à fortes contraintes
: mines de nickel de Norilsk ; combinat charbonnier
du Kouzbass ; complexe de l'Oukhtpetchlag (Vorkouta
- Petchora - Oukhta) pour la construction de
routes, l'exploitation forestière et
pétrolière ; gisements aurifères
de la Kolyma (le Dalstroi, un des pires camps
du système) ; combinat houiller sibérien
de Kouzbassougol.
- Combinats chimiques de l'Oural (Solikamsk,
Beriozniki).
|
Pendant
15 ans, le photographe polonais Tomasz
Kizny a exploré la mémoire
de l'univers concentrationnaire soviétique.
Evoquant une "défaite de la
mémoire", il explique :
"Les camps d'extermination nazis
sont des usines de la mort que l'on peut
visiter, où l'on peut se recueillir.
Le goulag a laissé peu de traces
matérielles. On parle de millions
de victimes mais où sont les tombes
?" Une autre "couche de civilisation",
constituée de routes, d'usines,
de maisons, de chemins de fer, de stades,
est venue recouvrir le goulag et en "Pologne,
on dit que cette histoire est cachée
dans les poches du temps". Selon
lui, un seul site échappe à
l'effacement : la "Voie Morte",
chemin de fer transpolaire de plusieurs
centaines de km construit à travers
la toundra et les marécages du
"Grand Nord" : "Une centaine
de baraques éventrées gisent
au milieu des arbres. C'est une sorte
de musée du goulag ouvert à
tous les vents. Dans certaines, j'ai pu
photographier des milliers de chapeaux,
gants, chaussures, comme si les prisonniers
étaient partis la veille. C'est
la seule fois où j'ai pu vérifier
le scénario décrit par Soljenitsyne."
Au centre de Magadan, capitale de la Kolyma,
construite par les zeks.
- Source : Le Monde du 9 octobre 2003,
Goulag, le livre de la mémoire,
M. Guerrin, E. de Roux et D. Vernet
- Tomasz Kizny - Goulag - Ed. Acropole/Balland/Geo
- 2003 |
Restent donc
les mémoires, les photographies conservées
et les témoignages, les archives. Elles
permettent de reconstituer des lieux, des cartes.
Pour
la mémoire des lieux : Memorial
Memorial - www.memo.ru/eng
- est une association russe, fondée
en 1988 par Andreï Sakharov. À ses
yeux, l’amnésie autour des crimes
du régime soviétique et plus particulièrement,
stalinien, l’absence de "repentir"
minent la société russe. Dans
la tradition des Comités de défense
des accords d'Helsinki, l'ONG cherche à
articuler la réhabilitation de la mémoire
et l'engagement dans l'espace public contemporain
en faveur des droits de l'Homme. Les deux principaux
centres de Memorial sont situés à
Moscou et à Saint-Pétersbourg
mais l'ONG a essaimé ailleurs, en Russie
(elle compterait 60 représentations régionales)
et en Ukraine, selon une organisation assez
complexe, voire, éclatée.
Memorial s'efforce d'ancrer la mémoire
en faisant ériger des monuments, stèles
et plaques commémoratives à la
mémoire des victimes sur les lieux symboliques
du système répressif stalinien.
Elle a obtenu le paiement de pensions aux victimes
des répressions politiques. Chaque année
elle organise un concours d'écriture
intitulé "L'homme dans l'histoire
de la Russie au XXe siècle" dont
l'enjeu est de lever les obstacles psychologiques
(désengagement, oubli) à la formation
d'une conscience civique. L'organisation a ainsi
reçu plus de 1 600 récits
qui ont pu faire l'objet de publications.

www.memo.ru/eng
Parallèlement
à d'autres organisations indépendantes
telles que le Comité des Mères
de Soldats ou le Contrôle Civique, Memorial
participe à l'émergence d'une
"société civile" en
Russie. L'association bénéficie
du statut d'ONG internationale depuis 1992 et
elle est reconnue et consultée par l'ONU,
le Conseil de l'Europe, la FIDH. Comme beaucoup
d'ONG indépendantes en Russie, elle ne
peut et ne veut compter sur des financements
publics. La législation et la fiscalité
russes n'encouragent pas non plus les financements
privés. Ses fonds proviennent donc surtout
de sources occidentales : fondations Mac Arthur,
Ford, Georges Soros ; FIDH ; Union européenne
par le biais de dons des gouvernements nationaux
comme celui des Pays-Bas.
Des
exemples des cartes disponibles sur le site
du Musée d'ethnographie
de la Ville de Genève à l'occasion
de l'exposition : "Goulag,
le peuple des zeks"
(Cliquer pour agrandir)
|
|
Les cartes du Goulag sont disponibles sur le site du Musée
d'ethnographie de la Ville de Genève
à l'occasion d'une exposition Goulag,
le peuple des zeks (du 12 mars au 2 janvier
2005) dont voici la présentation :
"L'exposition sur le Goulag, préparée
en collaboration avec Memorial, (...), porte
un regard sur cet archipel hors du monde,
véritable société dans
la société : vie quotidienne
des détenus, travail forcé,
normes de production, faim, isolement. Elle
explore cette civilisation du Goulag dont
les traces sont multiples dans la littérature,
la peinture, la musique, la langue. À
partir des objets et photos des camps rassemblés
par l'association Memorial, elle présente
(...) les traces visibles du Goulag qui habitent
la mémoire, la géographie et
l'architecture de la Russie d'aujourd'hui".
Les cartes ont été préparées
à partir de l’ouvrage Le
Système des camps de redressement par
le travail en U.R.S.S., réalisé
et édité par le "Centre
d’information scientifique et de vulgarisation
Memorial" (Moscou, 1998). Auteur : Sergueï
Sigatchev (CISV Memorial), cartographie informatique
: Sergueï Kochel (Faculté de géographie
de l’Université d’État
de Moscou) :
www.expo-goulag.ch
et www.expo-goulag.ch/cartes ou
encore :
www.ville-ge.ch/musinfo/ethg/goulag/cartes/index.htm
Sources et compléments
(à intérêt pluri-disciplinaire),
une sélection
- Barton P. - Institution concentrationnaire
en Russie - 1930-1957 - Plon - 1959
- Chalamov V. - Récits de la Kolyma
- Editions Verdier - 2003
www.editions-verdier.fr/v2/oeuvre-recitskolyma.html
- Collectif - Association, démocratie
et société civile - La
Découverte - 2001
- Courtois S. (dir.) - Le livre noir du
communisme - R. Laffont - 1997
- Heller M. - Le monde concentrationnaire
et la littérature soviétique
- L'Age d'Homme - 1974
- Kizny T. - Goulag - Ed. Acropole/Balland/Geo
- 2003
- Marie J.-J. - Le Goulag - PUF,
coll. ? - 1999
- Moullec G. et Werth N. - Rapports secrets
soviétiques. La société
russe dans les documents confidentiels
- Gallimard - 1995
- Nora P. (dir.) - Les Lieux de mémoire
- Gallimard - 1997
- Rossi J. - Manuel du goulag - Le
Seuil - 1997
- Rossi J. - Quelle était belle
cette utopie ! Chroniques du goulag -
Le Cherche-Midi - 2000
- Rousset D., Bernard Th. et Rosenthal G.
- Pour la vérité sur les
camps concentrationnaires - Ramsay -
1990
- Werth N. - Entrée "Goulag"
du Dictionnaire historique et géopolitique
du XXe siècle - La Découverte
- 2002
- Le Monde du mercredi 26 février 2003,
n° spécial - Staline, 50 ans après
: ce qu'il fut, ce qu'il fit et ce qu'il en
reste.
En ligne :
- Enseigner la mémoire ? Histoire et
mémoire des deux guerres mondiales
:
http://crdp.ac-reims.fr/memoire/default.htm
- Nicolas Werth - Histoire de l'URSS - Enjeux
historiographiques et débats récents
- Conférence pour l'APHG Caen, 15 octobre
1998 : http://aphgcaen.free.fr/conf/werth.htm
- Préparation à l'épreuve
d'histoire de l'agrégation de sciences
économiques et sociales - Société
et pouvoir dans l'Europe socialiste (>
Glossaire > Le Goulag) :
www.sciences-sociales.ens.fr/hss2002/societe-pouvoir/index.html
- Parmi les riches collections de l'International
Institute of Social History (Institut
néerlandais d'archivage de diverses
collections en histoire sociale), celle
qui est consacrée à la construction
du Belomorkanal (collection de 2003) : www.iisg.nl/collections/newsarch.html et
www.iisg.nl/collections/belomorkanal
- Des photos de Tomasz Kizny, Forced Labor
Camps, une exposition virtuelle :
www.osa.ceu.hu/gulag/index.html
- Marie Fainberg et Anna Loussenko - Memorial
ou l'émergence d'une société
civile russe en Russie - CERI-Sciences Po,
mai 2002 - Un regard distancié sur
le fonctionnement de Memorial :
www.ceri-sciences-po.org/archive/mai02/artmfal.pdf
Documentation
proposée et mise en page web par Sylviane
Tabarly

Retour haut de page
| Mise
à jour : 15-02-2005
|
|
|
|
|
|
|
|
|