|
S'informer
Retour en première page des articles scientifiques
La banlieue au risque des définitions
(Hervé Vieillard-Baron)
Les mots
et les maux de la ville vont et viennent,
comme s'ils suivaient l'arythmie d'un cœur
malade ou, plus simplement, les effets de mode.
Certains disparaissent ; d'autres suscitent l'engouement
des rhéteurs au point de conduire à
d'interminables logorrhées. Le mot banlieue
est de ceux-là : on reste surpris aussi
bien devant les lieux communs qu'il continue de
véhiculer que devant la nébuleuse
incertaine qui l'entoure, y compris dans les sphères
du pouvoir. Une succession de slogans, d'images
faciles et de discours à l'emporte pièce
alimente à son sujet une construction cumulative
où chaque organe d'information, se calquant
sur son concurrent, contribue par ricochets à
produire des figures imaginaires.
Voilà plus de 25 ans que la banlieue
est au centre de l'action politique,
qu'elle suscite mesures ministérielles,
dispositifs réglementaires, rapports et
évaluations sans résultat manifeste.
Et pourtant le lexique relatif à la banlieue
est paradoxal : pauvre si l'on s'en tient aux
apparences, d'une extrême richesse quand
on remonte aux racines de l'histoire urbaine.
De fait, le mot banlieue est chargé de
significations multiples pour tous ceux qui se
réfèrent aux travaux des archéologues
et des historiens spécialisés dans
la période gallo-romaine et dans l'histoire
médiévale. Autrement dit, entre
l'érudition pure et la banalité
des définitions communes, il n'y a guère
de place pour une présentation dynamique
et facilement accessible des banlieues. Plus encore
que les géographes, les sociologues ou
les linguistes, ce sont les romanciers et les
poètes, tels Victor Hugo, Alphonse Daudet,
Émile Zola, Émile Verhaeren, Jules Romain, Céline,
et plus proche de nous, Jacques Prévert,
François Maspero, Thierry Jonquet ou Didier
Daeninck qui se sont le plus largement exprimés
sur le sujet en donnant une vision bigarrée
des paysages et des populations de banlieue.
D'évidence, en étant considérée
comme un sujet d'opinion avant d'être analysée
comme un objet scientifique, la banlieue
contemporaine porte une charge qui la dépasse.
Elle souligne de manière emblématique
la dissociation contemporaine entre un espace
virtuel de très haute fréquence
et un territoire réel de fréquence
nulle ou incertaine, celui de la quotidienneté
difficile, de la petite appropriation et des solidarités
sans tapage. C'est probablement dans le cadre
de cette banlieue virtuelle qu'on pourrait situer
les deux mythes qui parcourent l'histoire urbaine
et qui ont fait florès ces dernières
années : celui de la banlieue-ghetto, lieu
de la relégation et des alchimies dangereuses,
et celui du village urbain fondé sur la
mixité sociale et la convivialité.
L'intelligibilité de la banlieue se situe
probablement à mi-parcours, au-delà
des mythes qui enrichissent l'imaginaire et en
deçà des invocations grandiloquentes
qui ponctuent les discours abstraits.
Pour tout dire, la banlieue prête
aux amalgames et aux confusions :
- confusion entre le tout et la partie, entre
le singulier et le pluriel, alors que la périphérie
urbaine d'une agglomération se compose
en général de plusieurs communes
de banlieue qui ont chacune une personnalité
propre ;
- confusion entre la ceinture périphérique
et le quartier sensible alors que plusieurs villes-centres
ont des secteurs à problèmes et
que de nombreuses communes de banlieue ne connaissent
pas de difficultés spécifiques ;
- confusion entre les quartiers défavorisés
marginalisés et les ghettos contraints
à tonalité ethnique ou à
vocation religieuse spécifique alors que
les nationalités restent le plus souvent
diversifiées dans les "cités"
contemporaines et que les processus d'intégration
et de dispersion n'y sont pas totalement interrompus.
Une banlieue
aux significations multiples
Dès
lors que l'on réfléchit à
la question des banlieues, on voit bien
que la première difficulté est de
savoir exactement de quoi on parle. Le mot même
de banlieue est chargé d'ambiguïtés
puisqu'il recouvre cinq notions dont certaines
peuvent se recouper : une notion juridique se
rapportant au droit féodal, une notion
géographique, celle de ceinture urbanisée
dépendante du centre, une notion sociologique
permettant de rendre compte de l'exclusion qui
touchent les habitants des marges urbaines, une
notion culturelle qui fait référence
aux pratiques festives qui sont nées sur
ce territoire (tags, rap, festivals comme celui
de Banlieues Bleues en Seine-Saint-Denis…),
une notion symbolique enfin pour exprimer le discrédit
qui pèserait sur une partie des populations
périphériques.
L'appareil statistique français
qui oriente l'approche géographique a
longtemps défini la banlieue par soustraction
: assimilée à une identité
"en creux", c'était la ceinture
urbanisée qui subsistait quand on avait
retiré la ville centrale de la masse agglomérée,
celle-ci étant elle-même définie
comme un groupe d'habitations de telle sorte qu'aucune
construction ne soit séparée de
la plus proche de plus de 200 mètres. À
l'occasion de chaque recensement, la continuité
de l'habitat est encore repérée
par l'Institut géographique national sur
des cartes à partir de photos aériennes
périodiquement réactualisées.
Le terme périphérie n'est
pas strictement synonyme du mot banlieue.
Il renvoie à une définition géométrique
et plus mécanique de la ville en évoquant
le contour de la ville et les relations fonctionnelles
entretenues avec le centre. Alors que toute banlieue
se présente de facto comme une périphérie,
toute périphérie n'est pas une banlieue
puisqu'elle n'est pas nécessairement en
continuité de bâti avec l'agglomération
et qu'elle peut élaborer des centralités
secondaires susceptibles de concurrencer la ville-centre.
Cependant, le principe de la dépendance,
confondu parfois avec la notion plus dynamique
de polarisation de l'espace et celle plus politique
de domination, reste inclus dans les deux concepts
de banlieue et de périphérie, même
si les communes gardent leur autonomie administrative.
La périurbanisation rend compte du processus
d'urbanisation à la périphérie
des agglomérations. Le périurbain
désigne les espaces extérieurs à
l'agglomération qui connaissent une urbanisation
généralement discontinue (surtout
en lotissements et en constructions individuelles)
et qui sont polarisés par la ville centrale.
La banlieue
comme lieu de vie
La banlieue
n'est pas un simple support spatial ;
elle est d'abord un lieu où vivent des
hommes et des femmes. Et il n'est pas simple de
rendre compte de la vie quotidienne des banlieusards
tant elle est diverse, morcelée, parcellisée.
Choisie parmi beaucoup d'autres, une scène
de la vie quotidienne dans un secteur sensible
peut en donner un aperçu exemplaire. La
scène se passe le cinquième jour
du mois dans le bureau de poste du quartier. La
queue s'allonge au guichet. Normalement, c'est
le jour où les allocataires doivent toucher
les mandats de la Caisse d'allocations familiales
(CAF). Bientôt le ton monte dans la file
d'attente. Les insultes fusent de toute part ;
elles s'adressent en priorité au guichetier
: "Ce n'est pas possible, c'est incroyable
; c'est vous qui êtes responsable".
Et le voisin de renchérir : "Si vous
nous traitez comme cela, c'est parce qu'on est
de la banlieue ; c'est parce qu'on est des pauvres".
Et un troisième de lancer :"Nous,
on est des exclus ; on se fiche pas mal de nous".
Et une vieille femme de marmonner :"De toute
façon, ça fait longtemps qu'on nous
laisse tomber ; ici, on est dans un ghetto !".
Le guichetier qui est mis directement en cause
n'y est évidemment pour rien. Dans ce cas,
c'est un simple exécutant de l'administration.
Or il se trouve que la CAF a eu une panne informatique
les deux jours précédents et n'a
pas pu assurer les virements, ni envoyer les mandats
à la date prévue.
Une telle scène nous conduit à tirer
plusieurs enseignements à propos des ménages
des quartiers sensibles de banlieue. D'abord,
il y a ceux qui ont besoin des allocations pour
vivre, et il y a les autres qui n'en ont pas un
besoin urgent. La somme des pauvretés accumulées
ici prend sa source dans une multiplicité
d'inégalités : inégalités
des ressources et des chances ; inégalités
dans l'accès au logement, à la formation,
à l'emploi, à l'information et à
la communication. Ensuite, pour les habitants
qui font la queue, on voit bien l'impossibilité
de nommer les vrais responsables de la situation
qui les touche, c'est-à-dire de désigner
le lieu réel de la décision et du
pouvoir. Cette impossibilité n'est-elle
pas précisément le signe de la pauvreté
des quartiers ?
Tout se passe comme si la confrontation
était fondée sur une bipolarisation
sociale : il y a eux et nous. D'un côté,
une logique institutionnelle et gestionnaire qui
n'est pas comprise parce qu'elle est perçue
comme trop lointaine ; de l'autre, une urgence
sociale qui impose des réponses immédiates.
D'un côté, un monde extérieur
largement inconnu ; de l'autre, un monde proche
qui prend tous les coups. On observe également
que les habitants utilisent les mots des "autres"
quand ils sont amenés à définir
publiquement leur situation : banlieue, exclusion,
ghetto… comme s'ils n'avaient pas confiance
dans leur propre vocabulaire pour se définir
eux-mêmes. Enfin, la scène souligne
l'intégration de l'exclusion par les habitants,
sans doute pour se conformer à ce que rapportent
les médias. Tout se passe comme s'ils se
sentaient méprisés, abandonnés
par les services publics. En dépit de quelques
protestations véhémentes, c'est
une somme d'individus juxtaposés qui mettent
en évidence leur impuissance, des individus
qui n'ont même plus la possibilité
de constituer un mouvement social, c'est-à-dire
de s'organiser collectivement pour défendre
leurs droits.
N'oublions pas, pour finir, qu'à côté
de ceux qui paraissent légitimes dans leur
demande d'aides financières, il y a ceux
qui sont illégitimes ou inconnus, ceux
que l'on dénomme parfois les "sans"
: les sans papier, sans domicile, sans famille,
sans attache ; ceux des interstices urbains ou
des marges rurales qui échappent aux filets
protecteurs de l'État Providence.
Autant d'images de la quotidienneté populaire
qui nous invitent à ne pas penser de manière
purement conceptuelle et dichotomique les relations
qui existent entre le centre et la banlieue.
Des paysages
de banlieue très diversifiés
Toute
globalisation rapide concernant les populations
de banlieue serait hasardeuse ; de même,
toute généralisation à propos
des paysages de banlieue serait sujette à
caution. En fait, dans le cadre français,
la banlieue se caractérise par des paysages
extrêmement variés. Le caractère
composite de son organisation et de son architecture
permet même de la qualifier : zones industrielles
comprenant parfois d'anciennes cités patronales,
immeubles collectifs de taille réduite
et sans style particulier, maisonnettes isolées,
lotissements pavillonnaires de style très
divers, grands ensembles d'habitat collectif ou
quartiers de villes nouvelles à l'architecture
novatrice. Conformément au principe de
la séparation des fonctions, les périphéries
urbaines les plus récentes se composent
non seulement d'un habitat pavillonnaire de densité
et de qualité variables, mais aussi de
vastes centres commerciaux et de secteurs d'activités
conçues sur le modèle anglo-saxon
avec des immeubles de bureau sur dalle ou de plain-pied
entourés de larges espaces verts. Mélange
hybride, la banlieue ne serait ni ville, ni campagne.
Dans son désordre, elle est parfois perçue
comme le signe avant-coureur de la fin des villes.
Déjà, au lendemain de la
Première guerre mondiale, les
cités-jardins construites à l'initiative
du maire de Suresnes, Henri Sellier, expriment
une conception hygiénique et non-spéculative
du développement urbain. D'inspiration
anglaise, elles associent la maison individuelle
au petit immeuble et relèvent en général
d'un Office public d'habitation à bon marché
(OPHBM) qui préfigure les organismes HLM
créés en 1948. Mais leur développement
reste très limité et l'aggravation
de la crise du logement conduit l'État
à généraliser l'habitat collectif
social après 1947. La conjonction d'une
volonté politique, d'une planification
cohérente, de l'industrialisation des techniques
du bâtiment et d'outils financiers performants
permet à la France d'assurer la construction
de grands ensembles non seulement aux marges des
grandes agglomérations, mais aussi dans
les quartiers péri-centraux des villes
petites et moyennes.
En revanche, les villes nouvelles, programmées
dans les années 1960-1980 notamment
pour maîtriser le développement de
la région parisienne, sont conçues
en réaction au principe de la mono-fonctionnalité.
Pour éviter la dépendance vis-à-vis
du centre, elles favorisent l'implantation d'entreprises
pourvoyeuses d'emplois. Visant la mixité
sociale, elles encouragent l'accession à
la propriété pour diverses catégories
sociales, à côté de la location
dans des ensembles collectifs de taille réduite
et bénéficiant de nombreux équipements.
Au-delà de ces villes, la grande couronne
périurbaine parisienne s'urbanise en mailles
larges et peu denses par implantation de nouveaux
villages et par mitage de maisons individuelles.
Toute analyse qui la concerne est confrontée
à l'incertitude de ses limites puisqu'elle
s'écarte du modèle urbain classique
pour se diluer dans le domaine rural. Les frontières
des agglomérations contemporaines sont
loin, en effet, de se réduire à
un front d'urbanisation clairement délimité.
On ne saurait cependant les confondre avec les
contours des aires urbaines, ou des aires d'influence
qui se situent bien au-delà.
De multiples
critères de distinction pour les communes
de banlieue
En France,
la banlieue des grandes villes est administrativement
fragmentée, même si toutes
les formes d'intercommunalité ne cessent
de s'y développer. Elles sont constituées
de municipalités indépendantes dotées
d'une mairie et de services autonomes. En 1999,
à partir de critères prenant en
compte la continuité du bâti autour
de la ville-centre, l'INSEE dénombrait
3 744 communes de banlieue regroupant au
total 20,3 millions d'habitants sur 7% environ
du territoire national. Si la banlieue de Paris
est la première de France chronologiquement
et quantitativement, elle est loin de constituer
le seul modèle.
Les banlieues se distinguent d'abord par leur dynamisme démographique
et économique, leur dimension, leur population
et l'importance de la ville-centre à laquelle
elles sont reliées. Si l'on met à
part la banlieue parisienne qui rassemble 7,6
millions d'habitants répartis dans 395
communes en 1999 (contre 2,1 millions pour la
seule ville de Paris), la ceinture agglomérée
peut regrouper jusqu'aux deux tiers des habitants
de l'unité urbaine dont elle fait partie.
C'est le cas par exemple de l'agglomération
lyonnaise. En 1990, Lyon, ville-centre, rassemblait
415 000 individus. Sa banlieue regroupait 850
000 habitants répartis dans 82 communes
à cette époque, et plus de 900 000
habitants dans 102 communes en 1999. Dans les
agglomérations moyennes, certaines villes-centres
ne rassemblent qu'une minorité de population,
la majorité étant nettement banlieusarde
: c'est le cas de Chartres, Cherbourg, Montargis
ou Saint-Omer.
Les communes de banlieue se distinguent
aussi par leur forme urbaine. Certaines
d'entre elles sont totalement urbanisées
et ne peuvent évoluer que par restructuration
d'îlots et transformation du bâti.
Villeurbanne, dans l'Est lyonnais, et les communes
de la petite couronne parisienne à tonalité
ouvrière sont dans ce cas. Parfois, l'urbanisme
de ZUP (Zones à urbaniser en priorité)
a saturé l'espace, comme à Mons-en-Baroeul,
entre Lille et Roubaix. D'autres banlieues, en
revanche, ne sont que partiellement urbanisées
et conservent des espaces constructibles, telles
Marignane au nord de Marseille, Orvault à
proximité de Nantes, ou même Saint-Priest
à la périphérie de Lyon et
Hénin-Beaumont à l'est de Lens.
Des espaces cultivés occupent parfois le
cœur de certaines communes de banlieue, comme
à Plérin au nord-ouest de Saint-Brieuc
ou à Chalette-sur-Loing au sud de Montargis.
La densité est un autre élément
de distinction entre les communes de
banlieue. Globalement, plus les agglomérations
sont peuplées, plus les densités
périphériques sont élevées.
Mais les différences sont fortes selon
les aléas de l'histoire, l'organisation
du parcellaire et la distance au centre. Contrairement
à une opinion répandue, les grands
ensembles ont en général des densités
inférieures aux îlots des vieilles
communes ouvrières. Le choix moderniste
de la Charte d'Athènes n'était-il
pas de libérer l'espace aux pieds des immeubles
collectifs ?
L'étude démographique des communes
de banlieue depuis 1962 montre que leur croissance
résulte au début d'un solde migratoire
très favorable : c'est le cas des bourgs
qui ont dû accueillir en quelques années
des grands ensembles, ou qui ont été
inclus dans le périmètre des villes
nouvelles. Globalement, les communes de banlieue
sont plus jeunes : en 1982, elles comptaient 22%
de moins de 18 ans, contre 17,5% pour les noyaux
centraux. Plusieurs communes de banlieue possédaient
encore en 1990 deux tiers de population âgée
de moins de 30 ans : Echirolles près de
Grenoble, Vaulx-en-Velin, Les Mureaux, Grigny,
Grande-Synthe à proximité de Dunkerque
par exemple. Les contrastes étonnent parfois
: en pourcentage, il y a deux fois moins de jeunes
à Cagnes-sur-mer, dans la banlieue ouest
de Nice, qu'à Hérouville-Saint-Clair,
près de Caen !
Le profil dominant des actifs dans une
commune est un autre critère de différenciation
important. On distingue ainsi les banlieues ouvrières
des banlieues bourgeoises composées d'un
taux élevé de cadres d'entreprises
et de professions intermédiaires du secteur
public. Dans les agglomérations parisienne
et lyonnaise, les études montrent que les
profils sociaux des communes ont tendance à
se renforcer. On observe un embourgeoisement des
banlieues où le poids des cadres et des
professions libérales était déjà
élevé entre les deux guerres (par
exemple Neuilly, Saint-Cloud, Le Vésinet,
Gif-sur-Yvette, Versailles, Sceaux pour la banlieue
parisienne ; Sainte-Foy, Ecully, Charbonnières,
Dardilly, Saint-Cyr et Saint-Didier en Mont-d'Or
pour la périphérie de Lyon). Parallèlement,
le caractère populaire des communes des
anciennes banlieues rouges se maintient assez
bien, mais il est associé à trois
faits majeurs : leur baisse démographique,
le déclin des ouvriers au profit des employés,
la gentrification des marges proches de la ville-centre.
| Diagrammes
de la sensibilité socio-spatiale
des quartiers
(cliquer pour agrandir les diagrammes)
La ZAC La Noé de Chanteloup en 1990 et 1999
|
 |
|
L'ensemble des quartiers de la politique de la ville |
|
|
La complexité des frontières
géographiques de la ségrégation
souligne que la dévalorisation des communes
de banlieue ne s'ordonne pas régulièrement
en couronnes concentriques selon l'éloignement
du centre. La Direction générale
des impôts (DGI) confirme cette observation
à partir de la cartographie des revenus
imposés moyens et du pourcentage de foyers
fiscaux non imposés par commune. Elle montre
aussi que la distinction région parisienne/province
est plus pertinente en la matière que la
division centre/périphérie. On comptabilise
environ 25% de foyers fiscaux non imposés
en Île-de-France contre 40% au niveau national.
L'étude des potentiels fiscaux communaux
montre qu'ils peuvent varier de 1 à 20
: certaines communes de banlieue dotées
d'immenses zones d'activité bénéficient
d'un apport considérable de taxe professionnelle
alors que d'autres sont réduites à
l'état de banlieue-dortoir.
Au bout du compte, on observe des contrastes
considérables dans les grandes
unités urbaines avec des formes ségrégatives
cumulatives. La valorisation en chaîne de
certaines communes (monuments prestigieux, services
rares, grands lycées, centres universitaires
réputés, activités à
forte valeur ajoutée...) va de pair avec
la disqualification d'autres espaces physiquement
dégradés, économiquement
délaissés ou socialement rejetés.
Enfin, l'histoire régionale et les mécanismes
variables de l'urbanisation dans le temps permettent
de différencier la structuration globale
des périphéries urbaines. Ainsi
le Nord-Pas-de-Calais et le littoral méditerranéen
se présentent-ils davantage comme des nébuleuses
de communes urbanisées, que comme des régions
où l'on peut nettement distinguer, au sein
des agglomérations, la banlieue de la ville-centre.
En somme, à travers la complexité
qui s'attache aux périphéries urbaines
françaises, on voit bien qu'il est impossible
de définir la banlieue d'une manière
univoque et on peut avoir conscience des limites
des comparaisons internationales dès lors
que l'on s'en tient au vocabulaire.
Conclusion
Finalement,
dans l'usage inconsidéré qui en
est fait le plus souvent, le mot banlieue renvoie
non pas à une entité spatiale précise,
mais à un concept vague susceptible de
s'appliquer à tout secteur enclavé
et à tout groupement de population qui
s'écarte de la norme. Le malaise des banlieues,
largement médiatisé, recouvrirait
ainsi une approche géographique inexacte
et une conception sociologique passablement floue.
Dans une société qui se cherche,
on pourrait croire que la banlieue situe l'épicentre
des problèmes sociaux. En mobilisant les
affects les plus sombres, son emploi serait destiné
à provoquer et à faire réagir.
De la sorte, la banlieue serait devenue le passage
obligé de la lutte contre l'exclusion et
de toute politique concernant les quartiers précarisés.
Objet du développement social,
elle semble aujourd'hui à la croisée
de l'éthique et du politique.
Portant une charge qui la dépasse, elle
est souvent un prétexte pour parler de
la carence des services publics, du sentiment
d'insécurité, de la peur du métissage
et de l'effet négatif des médias.
Même si les grandes cités périphériques
soulignent les ségrégations sociales
par le désordre de leur architecture et
l'évolution de leur peuplement, elles sont
loin d'épuiser toutes les misères
et toutes les inégalités. Paradoxalement,
elles constituent parfois de véritables
creusets où s'élaborent de nouveaux
modèles de citoyenneté et de gestion
urbaine.
Bref, on ne saurait se satisfaire des
discours généralisateurs ou réducteurs
tenus sur la banlieue, ni des idées préconçues
qu'ils véhiculent. Le mot tend à
éluder la complexité des dynamiques
urbaines, la richesse des apports migratoires
et la réalité des ségrégations
qui incombent d'abord au centre. En somme, la
dramaturgie médiatique et politique qui
touche la banlieue lui donne une visibilité
qui s'oppose largement à l'intelligibilité.
Bibliographie
indicative
De l'auteur :
- "La politique de la ville" (en collaboration
avec A. Anderson), Éditions Actualités
sociales hebdomadaires, Collection A.S.H.
étudiants, août 2000, 160 p.
; Deuxième édition revue et corrigée
(octobre 2003).
- Les banlieues, des singularités françaises
aux réalités mondiales - Carré
Géographie, Hachette Supérieur,
2001
- "Les banlieues", 1997, Paris, Flammarion,
Collection Dominos, N° 121, 127 p
- "Les banlieues françaises ou le
ghetto impossible", 1994, Éditions
de l'aube, Série "Monde en cours",
153 p ; réédition en livre
de poche (augmentée d'une postface), 1996,
169 p
Derniers articles de recherche
:
- "Entre proximité et distance, quelle
place pour le terrain ?", Cahiers de
Géographie du Québec, Vol.
49, n°138, déc. 2005-janvier 2006
- "Quel avenir pour les habitants des marges
?", Revue "Techni.cités",
document introductif au XXVIe congrès
des agences d'urbanisme, p 58-60, 23 octobre 2005
- "Le concept de ségrégation",
n°139, "La ville et l'école :
les nouvelles formes de ségrégation",
Ville, École, Intégration, Diversité,
Centre national de documentation pédagogique,
p 52-56, décembre 2004
- "Sur l'origine des grands ensembles",
in "Le monde des grands ensembles",
(dir. A. Fourcaut, F. Dufaux), Paris, Éditions
Créaphis, p 45-61, 2004
- "De la difficulté à cerner
les territoires du religieux : le cas de l'islam
en France", Annales de Géographie,
n°640, p 563-587, nov-décembre 2004
- "De l'objet invisible à la présence
ostensible, l'islam dans les banlieues françaises",
n °96, "Urbanités et liens religieux",
Annales de la Recherche urbaine, p 91-102,
octobre 2004
-"Des pauvres aux lieux de pauvreté,
modes de classification et types de localisation",
Annales de la Recherche urbaine, n°93,
pp 107-116, février 2003
- Article repris dans l'ouvrage collectif "Les
politiques sociales en France et en Allemagne"
(dir. Vincent Viet et Hans Palm), ministère
de la Cohésion sociale, DREES-MIRE, Documentation
Française, pp 118-132, 2004
- "Les risques sociaux", Chapitre dans
l’ouvrage collectif intitulé "Les
risques" (dir. Y. Veyret), SEDES, p
221-252, 2003
- "Sarcelles : un cas toujours exemplaire
?", in "Le grand ensemble, histoire
et devenir", revue Urbanisme, n° 322,
p 53-56, janv-fév. 2002
- "Quartiers sensibles et politique de la
ville : bilan d'une recherche", L'Espace
géographique, n° 3, p. 237- 254,
septembre 2000
- "Le XXème siècle : de l'effroi
technique à la peur des banlieues",
revue Histoire urbaine, sous la direction
d'Annie Fourcaut, n° 2, p. 171-187, déc.
2000
- "Évaluation de trois quartiers en
crise", Commission nationale d'évaluation
de la politique de la Ville, Rapport de recherche,
DIV, 1993
- Pour les Cafés géographiques
>
Les quartiers chauds sont-ils forcément enclavés ? : www.cafe-geo.net/article.php3?id_article=729
> Les banlieues, des singularités françaises aux réalités mondiales - Hachette, 2001. Un compte-rendu de lecture : www.cafe-geo.net/cafe2/article.php3?id_article=544
Autres auteurs et sources
- Brun J., Rhein C. (et alii) - "La ségrégation
dans la ville" - L'Harmattan - 1994
- Centre de ressources Profession Banlieue - Mixité
sociale, un concept opératoire ? - (15
rue Catulienne, 93200 Saint-Denis), mars 2005
- Délégation interministérielle
à la ville (194 Bd Wilson, 93200 Saint-Denis)
- Observatoire national des zones urbaines sensibles
- Rapport 2005
- Insee - Fiches Profil "Quartiers
de la politique de la ville" - Insee-RGP
1990 et 1999
- Insee - Zones urbaines sensibles et zones franches
urbaines - RGP 1999, bases de données,
Exploitations principales et complémentaires
- Cédérom, 2002
- Le Toqueux L. et Moreau J. - Les zones urbaines
sensibles - Insee Première, n°235,
mars 2002
- Maurin E., Le ghetto français, enquête
sur le séparatisme social, Paris, La République
des Idées, Seuil, 2004
- Simon P. - "Le logement social en France
et les populations à risques en France"
- Hommes et Migrations, n° 1246,
2003
Hervé
Vieillard-Baron, Université de
Paris 8, UMR LOUEST,
pour Géoconfluences le 24 mars 2006
Pour
prolonger, compléter, quelques ressources
multimédias en ligne
Dans le cadre du
corpus documentaire de ce dossier :
> Les Zones urbaines sensibles : quelques indicateurs
> Les étapes de la politique de la ville
> Observation
de territoires en Seine-Saint-Denis
- Le site ministériel (Ministère
de l'emploi, de la cohésion sociale et
du logement) :
www.ville.gouv.fr/index.htm et le Centre de ressources de la Délégation
interministérielle à la ville (DIV)
:
http://i.ville.gouv.fr
- Dans le cadre des Enseignements - Débats
de l'EHESS (23 au 28 janvier 2006), "Penser
la "crise des banlieues", que peuvent
les sciences sociales ?" des vidéos
de conférences et ateliers. Participants
: Danièle Hervieu - Léger, Elikia
M'Bokolo, Pap N'Diaye, François Dubet,
Paul-André Rosental, Nancy Green, Dominique
Lorrain, Dominique Pasquier, Sébastien
Fath, Patrick Fridenson, Denis Merklen, Dominique
Schnapper, Bruno Descroix, Patrick Fridenson,
etc.. Thèmes : une société
inégalitaire ; le quartier populaire, espace
de la protestation ; le modèle républicain
confronté aux discriminations ; rupture
du lien social : l'école a l'épreuve
; crise des banlieues/crise française ?
; la crise des banlieues comme problème
pour les sciences sociales. Voir :
www.ehess.fr/enseignements/cercles-banlieues/index.html
- Banlieues : quelles nouvelles ? Dossier radiophonique
sur France-Culture :
www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/dossiers/2006/banlieues/index.php
- Des journalistes suisses se relaient à
Bondy "Pour voir la France"et "pour
comprendre et raconter les maux français,
les pieds dans les cités plutôt que
le derrière dans les cafés du quartier
latin." Parmi les blogs de L'Hebdo :
www.hebdo.ch
et
www.hebdo.ch/index.cfm?id=2296
et
www.hebdo.ch/bondyblog.cfm
Retour haut de page
| Mise
à jour : 05-04-2006
|
|
|