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Risques et sociétés

Mégapoles et risques en milieu urbain. L'exemple d'Istanbul

Publié le 05/11/2010
Auteur(s) : Sylviane Tabarly, DGESCO-ENS de Lyon

En 2007, selon les statistiques de l'ONU, 19 mégapoles (megacities) dépassaient les dix millions d'habitants et les villes de cette catégorie devraient être 26 en 2025 [1]. Si la ville a été et reste, in fine, souvent perçue comme un espace protecteur, sa vulnérabilité est aggravée par la concentration des populations et de leurs activités, des infrastructures (réseaux techniques de transport et de distribution de l'énergie, des marchandises, etc.). En elles-mêmes ces concentrations humaines amplifient les effets des aléas.

La vulnérabilité des mégapoles est liée aux aléas de nature hydro-géo-climatiques (inondations, coulées de boues, éboulements, séismes, et tsunamis, etc.) mais aussi aux risques technologiques. Dans les faits ces risques entrent souvent en synergie : un séisme provoquera des incendies, des explosions dues aux ruptures de canalisation et à la destruction des réservoirs de stockage, etc.
Le niveau de vulnérabilité d'une mégapole dépend de la qualité de sa gouvernance, de facteurs humains, socio-économiques, institutionnels et culturels, des ressources mobilisables et dédiées à la gestion de son territoire. D'une mégapole à l'autre, les mesures de prévention et de mitigation (atténuation) du risque sont très inégales. Les capacités d'acceptation du risque et de résilience des populations dépendent aussi du développement socio-économique et de facteurs culturels.

La vulnérabilité des grandes villes, métropoles et mégapoles

Les 21 premières mégapoles mondiales

Source : Unesco, Mégapoles de demain, Planète Science, Bulletin trimestriel d'information sur les sciences exactes et naturelles, vol. 6, n°4, octobre–décembre 2008

Les facteurs de vulnérabilité des grandes métropoles / mégapoles

Répartition de la population, habitat

- densités de population et du bâti,
- localement, le niveau d'aléas naturels (climat, topographie, géologie)
- rapidité des processus de croissance urbaine (habitat spontané, informel),
- niveau de dégradation de l'habitat ancien,
- qualité de la construction, application des normes techniques (parasismiques, etc.),
- maîtrise des eaux pluviales et des eaux usées : ouvrages d'évacuation, d'assainissement, drainage, ...,
- qualité des réseaux techniques de distribution (énergie, eau) : résistance aux chocs, ... ,
- variabilité spatiale de la vulnérabilité : ségrégation socio-spatiale.

Aspects socio-économiques et culturels

- niveau des revenus,
- niveau de l'éducation, de l'information sur les risques et leur gestion,
- niveau de conscience individuelle et collective du risque,
- niveau d'acceptabilité du risque (facteurs culturels, religieux, ...).

Aspects socio-politiques et gouvernance

- histoire locale, mémoire et culture du risque,
- efficience de la gouvernance et clarté des niveaux de responsabilité territoriale,
- existence et application de la législation et des normes de construction,
- maîtrise du foncier, existence de plans d'urbanisme prenant en compte la gestion du risque,
- existence de systèmes de prévention, d'alerte, de préparation à la gestion de crise.

Note : Dans la perspective d'une analyse systémique du risque, ces différents facteurs doivent être associés, croisés.

Adaptation : Y. Veyret, B. Chocat - Les mégapoles face aux risques et aux catastrophes naturelles, Mégapoles et environnement, X-Environnement.org, juin 2005

 

Gérer le risque est particulièrement difficile dans le cas des mégapoles des pays en développement et des pays émergents vers lesquelles affluent les populations originaires des campagnes qui peuvent s'installer dans des quartiers spontanés localisés dans les espaces disponibles, souvent les plus vulnérables [2]. Elles s'installent aussi bien souvent dans les quartiers centraux d'habitat ancien et mal entretenu qui peuvent s'avérer particulièrement dangereux. Les services techniques ont beaucoup de difficultés à maîtriser les questions foncières et ne disposent souvent pas de législation applicable (ou vraiment appliquée) de prévention des risques.

Dans ces mégapoles, la pauvreté, à travers ses différents marqueurs (éducation, revenus, niveaux d'information) contribue à accroître la vulnérabilité. On observe que l'existence d'aléas renforce la ségrégation socio-spatiale : les espaces à risque sont, dans la plupart des cas, occupés par les populations les plus pauvres (zones à risque d'inondation, d'éboulements, de coulées de boue, technologique).

Enfin, les facteurs qui favorisent la résilience post-traumatique relèvent de la bonne santé économique du pays et de l'agglomération, d'une maîtrise technologique suffisante, d'infrastructures et d'institutions efficaces. Il est évident que ces capacités d'adaptation sont supérieures dans les pays développés à ce qu'elles sont dans les autres.

Istanbul : une mégapole particulièrement vulnérable

Avec près de 12,6 millions d'habitants en 2007 sur une surface de 5 000 km², Istanbul est aujourd'hui l'une des grandes mégapoles de la planète. Depuis les années 1950, la population d'Istanbul a décuplé, essentiellement en raison de l'exode rural en Turquie et des populations de tous les horizons y convergent à titre temporaire, des touristes aux migrants de passage. En 1950, la ville qui regroupait 5,5% de la population du pays (1,16 millions d'habitants) en concentre environ 15% en 2000 et d'après le recensement de 1997, moins de 30% des habitants de l'agglomération stambouliote à cette date y étaient nés.

La dynamique urbaine a aujourd'hui tendance à se diffuser dans les départements limitrophes, de part et d'autre du département d'Istanbul. Ainsi, par l'intermédiaire du très dynamique arrondissement de Gebze (dans le département de Kocaeli), la mégapole tend à englober fonctionnellement l'agglomération d'Izmit. On a désormais affaire à une "région urbanisée d'amples dimensions (qu'on pourrait aussi appeler le Grand Istanbul)" (Pérouse, 1999).

Ainsi s'est constituée une immense périphérie urbaine qui mêle, de manière relativement anarchique, habitat collectif et constructions individuelles souvent illégales (appelées "gecekondu" [3], le terme signifiant littéralement "construit en une nuit"), fonction résidentielle et fonctions de production. Si l'aménagement de quelques secteurs a été planifié par les pouvoirs publics, notamment pour la construction de logements collectifs [4], l'urbanisation s'est faite principalement dans un contexte marqué par l'absence d'infrastructures et de terrains viabilisés, aussi bien pour l'habitat que pour l'industrie.

Sources : Japan International Cooperation Agency (JICA) et Istanbul Metropolitan Municipality (IMM), Earthquake master plan for Istanbul, 7 juillet 2003

Parallèlement, le vieux centre et les quartiers résidentiels de la fin du XIXe et du début du XXe se sont progressivement dépeuplés. Cette évolution s'explique aussi par le départ des populations les plus aisées et par une forte dégradation du bâti ancien, produit de pratiques spéculatives. Ainsi les quartiers anciens se sont-ils paupérisés, accueillant de plus en plus de primo-arrivants dans un habitat précaire et vulnérable.

Pour prolonger, dans le dossier "de villes en métropoles", un article d'Antoine Fleury :

Istanbul : de la mégapole à la métropole mondiale

Dans ce contexte de très rapide croissance et d'expansion spatiale mal contrôlée, sans planification urbaine globale, Istanbul et sa vaste périphérie sont extrêmement vulnérables aux tremblements de terre, aux glissements de terrain et aux inondations et le niveau des risques s'y est considérablement accru. Environ 65% des bâtiments d'Istanbul ne répondraient pas aux normes de construction en zone sismique. La situation évolue lentement grâce à la prise de conscience que commencent à en avoir les autorités. Mais les lacunes d'une planification urbaine véritable, les nouvelles constructions réalisées à moindre coût et l'absence de contrôle du respect des normes, tendent plutôt à aggraver la vulnérabilité globale d'Istanbul (Elliott, I.A 2005).

Le risque sismique, un risque majeur à Istanbul

Le 17 août 1999, un tremblement de terre à Izmit, dans la grande banlieue, fit près de 18 800 morts, dont un millier à Istanbul, alors que son épicentre se trouvait à 90 km du centre-ville. S'agit-il de l'annonce d'un séisme encore plus meurtrier et destructeur ? Le site d'Istanbul est localisé en bordure de la faille nord-anatolienne (FNA) qui traverse, sur une longueur de 1 200 km, la Turquie d'est en ouest, la mer de Marmara constituant un relais (en pull-apart [5]) entre les deux branches principales nord et sud. Au cours du XXe siècle la rupture le long de cette faille s'est propagée d'est en ouest par tronçons successifs.

La faille nord-anatolienne (FNA) et le site d'Istanbul

Les séismes destructeurs le long de la faille nord-anatolienne entre Erzincan et Istanbul de 1939 à 1999

Source : Ergin Ulutas & and Mithat Fırat Ozer - Empirical attenuation relationship of peak ground acceleration for Eastern Marmara region en Turquie, The Arabian Journal for Science and Engineering, vol. 35, n°1A, janvier 2010

La branche nord de la Faille nord-anatolienne (FNA) et le bassin relais de la mer de Marmara

Source : Armejo et al., 1999, CNRS / IPGP (département de Tectonique)

C'est, en milieu continental, une des failles sismiquement les plus actives au monde au XXIe siècle. Les données recueillies lors des deux derniers séismes majeurs sur cette faille (Izmit et Duzce en août et novembre 1999) sont, d'autre part, parmi les plus complètes jamais enregistrées pour des grands séismes en milieu continental. Des appareils GPS enregistrent en continu les déplacements de la faille et les observations réalisées au niveau du bassin de Cinarcik, situé entre la fin de la rupture de 1999 et la mégapole d'Istanbul, en font l'une des zones au monde où le risque sismique objectif est le plus élevé. La probabilité d'occurrence d'un séisme de magnitude supérieure à 7,6 sur l'échelle de Richter [6] d'ici 2050 serait estimée à 50% pour le relais de la faille en mer de Marmara (Şengör et al., 2004).

Conscientes de la situation, les autorités municipales ont engagé une réflexion qui s'est traduite par une étude approfondie réalisée par la Japan International Cooperation Agency (JICA) pour le compte de la municipalité d'Istanbul (Istanbul Metropolitan Municipality / IMM) en 2002, l'Étude d'un plan cadre pour la prévention et la mitigation du risque sismique à Istanbul (Study on a Disaster Prevention/Earthquake Mitigation Basic Plan for Istanbul) suivie du Plan d'ensemble pour le risque sismique à Istanbul (Earthquake master plan for Istanbul / IEMP) en 2003 et enfin du Projet stratégique et plan d'action pour la régénération des quartiers d'Istanbul (Draft Istanbul Neighbourhood Regeneration Strategy and Action plan).

Un futur séisme à Istanbul ? Modèles et scénarios

Modèle A : le plus probable

Le nombre de personnes décédées par arrondissements*

* arrondissements d'avant la réforme de 2004

Le nombre de bâtiments très endommagés, par quartiers (mahalle)

La part des bâtiments très endommagés, par quartiers (mahalle)

 

Modèle C : le plus pessimiste

Le nombre de personnes décédées par arrondissements*

* arrondissements d'avant la réforme de 2004

Le nombre de bâtiments très endommagés, par quartiers (mahalle)

 

Source, autres modèles, autres scénarios :

Japan International Cooperation Agency (JICA) et Istanbul Metropolitan Municipality (IMM), Earthquake master plan for Istanbul, Boğaziçi University and Yıldız Technical University Group, Istanbul Technical University and Middle East Technical University Group, 7 juillet 2003



www.ibb.gov.tr/.../Calismalarimiz/
Documents/IBB.IDMP.ENG.pdf

Les documents ci-dessus traduisent les résultats de l'étude de la JICA pour deux des quatre modèles de simulation envisagés (A à C). Dans le cas du modèle A, la faille jouerait sur une section d'environ 120 km vers l'ouest, à partir de l'épicentre du séisme d'Izmit en 1999 jusqu'à Silivli. La magnitude du séisme serait de 7,5. Ce modèle est jugé le plus probable parmi les quatre scénarios de tremblement de terre examinés par la JICA.

Le scénario du modèle C supposerait que le relais entier de 170 km de la mer de Marmara cède d'un coup. La magnitude pourrait atteindre 7,7. Historiquement, la plus forte magnitude enregistrée dans le secteur de la mer de Marmara a été de 7,6. Il n'y a pas de certitude que tout ce tronçon de la FNA ait rompu en une seule fois dans le passé, mais, en mai 1766, le premier tiers oriental avait joué d'abord et le reste de la section avait cédé au mois d'août 1766. L'hypothèse d'une rupture brutale de la faille sur toute la longueur de la mer de Marmara est bien entendu la pire.
L'étude de la JICA considère, sur la base de l'urbanisation actuelle, que 750 000 bâtiments seraient vulnérables. Il en ressort que, dans le cas du scénario C, le pire cependant, le séisme provoquerait 40 000 décès, 200 000 blessés et environ 400 000 sans-abris. L'étude conclut que 54 quartiers de la ville sont très vulnérables à l'aléa sismique et elle relève, en particulier, le cas de l'arrondissement de Zeytinburnu dont six des treize quartiers, soit 45% de la surface de l'arrondissement, sont à haut risque de destruction. La municipalité de Zeytinburnu fut un des premiers quartiers d'habitat spontané et illégal (gecekondu) apparu à la fin des années 1940. Ce quartier devrait faire l'objet d'une attention urgente mais les décisions et surtout leur application sont particulièrement lentes (Elliott, I.A 2005).

Un précédent : le séisme d'Izmit en 1999

Le dernier précédent particulièrement grave a été le séisme d'Izmit, en 1999, de magnitude 7,4 sur l'échelle de Richter. Son épicentre était localisé à proximité de la ville d'Izmit, dans la province de Kocaeli, son foyer (hypocentre) étant situé à 17 km de profondeur. Le bilan officiel est de 17 480 morts et de 23 781 blessés. Des centaines de milliers de personnes se retrouvèrent sans-abri. Ce séisme a été suivi de très nombreuses répliques, dont celle de Duzce en novembre (800 morts), de magnitude 7,2.

En pop-up : chronologie du séisme d'Izmit
vu par les dépêches d'agence, du 17 au 27 août 1999, extraits

17 août 1999, secousse à 0h02 GMT (3h02 heure locale)
- Istanbul (90 km de l'épicentre) est plongée dans le noir (Reuters 4h51)
- Dans le quartier de Kartal, dans la partie asiatique de la ville d'Istanbul, des dizaines de blessés se pressaient devant l'hôpital (...) les pensionnaires d'un foyer de retraités campaient en pleine rue, de peur que le bâtiment ne s'écroule… des longues files de voitures servant d'abris de fortune à leurs propriétaires … d'autres habitants d'Istanbul cherchaient à se mettre à l'abri dans les parcs et squares de la ville (AFP 9h40)
- … le soleil s'est levé sur des dizaines de personnes fouillant à mains nues les décombres (AFP 11h28)
18 août
- "Assassins !" s'exclamait le quotidien à grand tirage Hurriyet. Il publiait des photos d'immeubles effondrés construits sans permis, entourés de bâtiments "légaux" restés entiers…. Résultat d'années de migrations à grande échelle, des millions de turcs vivent dans des constructions illégales et sans respect des normes de sécurité sur une zone se séisme qui recouvre la plupart du pays. (AFP 13h27)
- La morgue de l'hôpital de la ville était débordée et les corps étaient entreposés dans des camions frigorifiques destinés au poisson et à la viande selon l'agence Anatolie (AFP 10h51)
- À Yalova… des habitants se plaignent de ne trouver ni responsable, ni équipement pour secourir des gens pris sous des décombres et qui appelaient à l'aide (AFP 16h36)
- … le feu qui a pris dans un réservoir de naphte, risque de se propager aux cuves voisines… La zone industrielle où se trouve la raffinerie comprend également une usine de production d'engrais et un complexe de pétrochimie (Reuters 2h18)
20 août
- Des survivants du séisme d'Izmit, toujours coincés sous les décombres, ont utilisé leur téléphone portable pour demander l'intervention des secours en contactant leur famille. Avec le système téléphonique turc remis progressivement en place… au moins deux personnes portées disparues se sont servies de leur téléphone… (AP 12h06)
- … par une chaleur de plus de 30 degrés, en l'absence d'eau courante, de toilettes, les épidémies menacent. On distribue des produits désinfectants… on vaccine les sauveteurs contre la typhoïde… À Adapazari… l'odeur devient insoutenable, entre égouts explosés et rues transformées en poubelles (AP 22h39)
24 août
- La plupart du temps installés en face de leur maison détruite les sans-abris attendent l'arrivée des pelleteuses et surtout qu'on leur attribue un logement provisoire … selon l'agence Anatolie, le village de tentes de Yalova a été inondé dans la nuit de lundi à mardi et les sans-abri ont du à nouveau passer la nuit dehors (AFP 16h49)
25 août
- Sur une place de Yalova, des employés de la sécurité sociale ont érigé une tente pour délivrer une avance sur les retraites aux veuves ayant perdu leurs maris dans le séisme, des documents d'identité et de l'argent pour payer les frais d'obsèques (Reuters 10h33)

.... les extraits complets

D'autres types de risques à Istanbul : risques d'inondation, risques technologiques ...

Outre les tremblements de terre, Istanbul est confrontée à d'autres types d'aléas. Le site de la ville est accidenté, constitué de plateaux entrecoupés par des cours d'eau aux vallées encaissées qui se jettent vers le Bosphore et la mer de Marmara. Les pentes de ces vallées sont souvent occupées par l'habitat précaire, par des gecekondu. En cas de fortes intempéries, leurs habitants sont les premières victimes des inondations, des coulées de boue et des éboulements.

Istanbul, ville à risque, ville durable ? L'état du système hydrologique

Nature refoulée et urbanisation : analyse in situ de l'état et de l'usage des rivières se jetant dans la mer de Marmara et le Bosphore

Aperçu sur les excursions urbaines organisées par Jean-François Pérouse pour l'Observatoire Urbain d'Istanbul, 2009-2010. Résumé, extraits.

Au mois de septembre 2009, un épisode pluvieux exceptionnel avait fait 24 mortsà Istanbul.
Le bassin-versant de l'Ayamama avait été le théâtre d'inondations particulièrement violentes. Or, depuis les années 1990, c'est une zone d'urbanisation et d'industrialisation stratégique (notamment avec la zone industrielle spéciale d'İkitelli) aux puissants enjeux fonciers et immobiliers. Le cas de l'Ayamama permet d'appréhender la problématique de la gouvernance urbaine puisque le cours d'eau traverse six arrondissements, ce qui en complique la gestion commune.
L'Ayamama ne se jette pas directement dans la mer de Marmara : son embouchure est canalisée sur environ 350 mètres avant de rejoindre la mer. Les terrains environnants correspondent à la zone d'épandage de la rivière. Sur la rive droite, on voit les terrains militaires de l'école d'aviation (Hava Harp Okulu) et sur la rive gauche, le complexe résidentiel fermé de Ataköy Konakları construit par un partenariat public-privé avec la coopération de TOKİ et Delta Group, suite à une modification du plan d'urbanisme d'Istanbul en mai 2008. Ce lotissement de standing (les prix des appartements allant de 400 000 à 1 million d'euros) est constitué de 950 logements en 58 immeubles. Ataköy Konakları est un exemple de constructions qui contribuent à l'imperméabilisation du sol, fragilisent le biotope de la rivière et le rendent plus vulnérable aux inondations. (...)
Le tracé de l'autoroute appelée ‘Basin Express Yolu', qui fait la liaison entre l'E5 et le TEM, est parallèle à l'Ayamama entre les échangeurs de Sefaköy et d'İkitelli et il marque la frontière entre les arrondissements de Küçükçekmece (sur sa rive droite) et de Bahçelievler, puis Bağcılar (sur sa rive gauche). Si les dégâts matériels provoqués par l'inondation ont été importants de Başakşehir à Ataköy, c'est sur cette partie du cours d'eau de 8,5 km que l'inondation a fait toutes ses victimes le 8 septembre.
Cette vallée concentre aujourd'hui de nombreuses usines textiles ainsi que des entreprises de logistique. Devant l'hôtel Marriott, sept ouvrières du textile sont décédées dans le minibus qui les amenait sur leur lieu de travail. À cet endroit-là, l'Ayamama passe sous un pont similaire à celui de l'échangeur de Sefaköy, qui n'est plus en usage et a été très abîmé par les inondations. Au niveau du Centre commercial 212 récemment ouvert sur la rive gauche de l'Ayamama et tout spécialement voué à la vente de produits outlet [à prix d'usine, de déstockage], on peut voir, depuis septembre 2009, des pancartes de terrains à vendre à plusieurs endroits. Un parking pour camions, juste en amont de l'échangeur d'İkitelli, a été détruit par les inondations. À cet endroit-là, le calibrage de la rivière se resserre brutalement pour passer dans un tunnel sous l'échangeur. Ce goulot d'étranglement a coûté la vie à 12 personnes en septembre.

D'autres cours d'eau sont particulièrement touchés par les aménagements urbains qui s'y succèdent. Ainsi, le Cendere, qui prend sa source aux alentours de Kemer avant de se jetter dans la Corne d'Or, via Kağıthane, est intensément utilisé par toute une série d'industries. Au-dessus de Kağıthane, la colline qui le surplombe était, il y a peu, recouverte d'une forêt dorénavant défrichée pour construire une route dont l'une des destinations est le nouveau stade de Galatasaray. Cela aggrave le risque d'inondation en favorisant un ruissellement accéléré, en particulier en cas de fortes précipitations. Sur les flancs de cette colline, il reste quelques gecekondu que les nouvelles infrastructures n'ont pas réussi à chasser.
La répétition des crues du Cendere ravine de plus en plus les abords de son lit. À l'entrée de Kemer, secteur urbain qui s'est spécialisé dans la commercialisation de complexes résidentiels fermés ("gated communities"), le magnifique aqueduc datant de l'époque ottomane permet d'observer les environs. Kemer apparait alors comme une bulle urbaine, vraisemblablement peu consciente de la présence d'industries polluantes en aval.

Source : Excursions urbaines de l'Observatoire Urbain d'Istanbul, 2009-2010 organisées par Jean-François Pérouse sur le thème “Nature refoulée et urbanisation : analyse in situ de l'état et de l'usage des rivières se jetant dans la mer de Marmara et le Bosphore”.
www.ifea-istanbul.net/website_2/.../excursions-urbaines-2009-2010/...

Istanbul peut être aussi confrontée aux risques liés aux "transports de matières dangereuses" (TMD), plus particulièrement ceux qui sont liés à la navigation maritime dans les détroits, mais dont les impacts seraient principalement de nature environnementale.

En effet, la Turquie, par sa position géographique, est une voie de passage maritime essentielle entre mer Noire et Méditerranée. Depuis le traité de Montreux de 1936, les détroits des Dardanelles et du Bosphore, bien que situés dans les eaux nationales turques, sont considérés comme des routes internationales, garantissant ainsi la liberté de passage et de navigation. Quatrième passage le plus emprunté au monde, les Détroits turcs et plus spécifiquement le Bosphore sont d'une navigation délicate (dont le pilotage n'est obligatoire que pour les plus gros navires) et l'augmentation du trafic s'accompagne de celui des accidents.

Trafic maritime et accidents dans les Détroits turcs entre 2001 et 2005

 

2001
2002
2003
2004 2005
Bosphore 42 637 47 283 46 939 54 564 54 794
Accidents 20 13 13 26 42
Dardanelles 39 249 42 669 42 648 48 421 49 077
Accidents 9 9 4 4 20

Source : Paul Tourret - La Turquie puissance maritime régionaleInstitut Supérieur d'Economie Maritime (Isemar), note de synthèse n° 95, mai 2007
www.isemar.asso.fr/fr/pdf/note-de-synthese-isemar-95.pdf

La croissance des trafics portuaires de la mer Noire et notamment les exportations de pétrole brut de Novorossisk ont provoqué une forte augmentation du trafic des Détroits au point d'inquiéter de leur possible congestion.

La menace environnementale sur la région d'Istanbul est permanente.

Face aux risques : résilience et adaptation à l'épreuve

Après le grand tremblement de terre de 1999 à Izmit, le gouvernement a pris de nombreuses initiatives pour essayer de réduire les risques sismiques à Istanbul. Il a notamment dressé des plans d'ensemble d'urbanisation pour réduire ces risques, a modifié les lois relatives à la surveillance des bâtiments et à l'assurance obligatoire contre le risque de séisme et il a chargé les municipalités d'entreprendre des projets de reconstruction aux normes pour remplacer les bâtiments vulnérables.

Mais si la volonté politique existe maintenant à Istanbul, de même que les compétences nécessaires à la réduction des risques, la capacité de mise en œuvre de politiques concrètes fait encore défaut car ces initiatives gouvernementales ont, jusqu'à présent, eu peu d'effets sur le terrain. Par ailleurs, la capacité de la population à réduire les risques est limitée par de nombreux facteurs, notamment par une perception du risque insuffisante, par une maîtrise mal assurée des techniques de construction parasismiques ainsi que par des structures de propriété foncière compliquées et par des contraintes financières.

Toujours est-il que la prise en compte des risques, du risque sismique en particulier, pèse sur les stratégies urbaines et contribuent à modeler la ségrégation socio-spatiale de la cité. Ainsi, c'est certainement un des facteurs qui explique l'actuelle implantation de nombreux complexes résidentiels fermés (gated communities) dans le nord de la ville. J.-F. Pérouse observe que :

"Dans le cas d'Avcılar (banlieue ouest), malgré une situation au bord de la mer de Marmara, c'est le facteur sismique qui semble expliquer les faibles valeurs des loyers ou des prix à la vente des logements, dans la mesure où il s'agit de l'arrondissement d'Istanbul qui a le plus souffert, en termes de dégâts matériels et humains, du tremblement de terre d'août 1999. Mais les données sismiques font de plus en plus partie des qualités environnementales, la recomposition de l'aire urbaine et les changements de résidence enregistrés depuis ce séisme ayant été largement guidés par ce nouveau facteur. Ceux qui avaient la possibilité de changer de résidence l'ont ainsi fait pour s'implanter dans des secteurs réputés moins exposés aux séismes et offrant par ailleurs un ensemble d'aménités prisées." (source : www.bicyclair.eu)

Notes

[1] Des références sur le site de l'ONU, UN Habitat :
> The world 's megacities , 2007 and 2025, Graphs, Diagrams and Maps. Growth and more urban growth
www.unhabitat.org/downloads/docs/presskitsowc2008/Growth%20and%20more.pdf
> State of the World's Cities 2010/2011 - Cities for All: Bridging the Urban Divide
www.unhabitat.org/content.asp?cid=8051&catid=7&typeid=46&subMenuId=0
> State of the World's Cities 2008/2009 - Harmonious Cities
www.unhabitat.org/pmss/listItemDetails.aspx?publicationID=2562

[2] Dans la perspective de démarches comparatives, voir aussi sur Géoconfluences :
> Virginie Baby-Collin et Emiliano Zapata, Caracas, entre métropolisation et fragmentation urbaine juin 2006
> Samuel Rufat,  Mexico, au risque de son développement, avril 2006 (nouvelle fenêtre)
> Marie-Noëlle Carré, Buenos Aires, ou les territoires de la récupér-action, novembre 2008 (nouvelle fenêtre)

[3] On peut définir le gecekondu selon une approche architecturale, comme une construction basse et précaire, fruit d'un processus d'auto-construction, indépendamment du statut du sol et de son mode d'accaparement.

[4] Ces quartiers d'habitat dit social, construits par l'Administration du logement social (TKI), s'adressent de fait aux classes moyennes.

[5] Un bassin relais de type "pull-apart", est un bassin d'effondrement formé par des failles qui combinent mouvements verticaux et latéraux.

[6] La magnitude des séismes : "La magnitude d'un séisme : définitions, déterminations", Olivier Dequincey, Planet-Terre, ENS de Lyon, mars 2010, http://planet-terre.ens-lyon.fr/.../LOM-seisme-magnitude-moment-energie.xml

Quelques sources et ressources

Autour de la Faille nord-anatolienne
  • Merci à Olivier Dequincey, responsable de Planet Terre http://planet-terre.ens-lyon.fr, pour son aimable collaboration.
  • Des documents sur le site de l'Institut de physique du globe de Paris :

> www.ipgp.fr/~armijo/LEMONDE021108.pdf
> www.ipgp.fr/~armijo/ArmijoPDF/ArmijoEncUniv00.pdf

 

Le risque sismique à Istanbul
 
Risques et mégapoles

> Istanbul : http://emi.pdc.org/cities/CP-Istanbul-09-05.pdf

 

Regard des médias, une sélection

 

 

Synthèse, adaptations documentaires et mise en page web :
Sylviane Tabarly, ENS de Lyon / Dgesco

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Mise à jour :   05-11-2010

 


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