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Les
bassins du risque industriel : l'exemple de la
vallée du Rhône
(Jacques Donze)
Le risque, contrairement aux
nuisances (bruits, odeurs, déchets, dégradation
du paysage) qui se ressentent, et aux pollutions
qui se mesurent, reste difficile à appréhender
concrètement. On peut même dire qu’il
n’existe pas en soi. Il n’a d’existence
que par la conjonction temporelle et le voisinage
d’un danger qui se réalise au travers
d’un incident, accident, catastrophe selon
l’ampleur de l’événement,
et un "objet" vulnérable (société
territorialisée) représentant des
enjeux. Entre le "risque mineur" dont
les effets ne dépassent pas les limites
de l’établissement industriel (mais
qui peut être ressenti ou observé
de l’extérieur, et donc inquiéter
les riverains, comme l’incendie dans la
raffinerie de Feyzin le 26 juin 2004), et le risque
majeur dont la probabilité d’occurrence
est extrêmement faible, il y a une hiérarchie
qu’il importe d’apprécier.
À ce sujet, si certaines activités
industrielles sont dangereuses (chimie, nucléaire),
elles ne le sont pas toutes, et elles le sont
moins que les activités du BTP par exemple.
C’est pourquoi, il est préférable
de parler de risques "dits industriels",
pour reprendre l’expression que P. Pigeon
et R. d’Ercole [1] ont proposé pour
les risques "dits naturels". Sinon,
ce serait jeter l’opprobe sur toute une
activité qui ne le mérite pas.
Les géographes se sont, depuis longtemps,
intéressés aux dangers et aux mécanismes
de fonctionnement de la nature. Leur intérêt
pour l’industrie est moins répandu,
plus récent. De fait, les sciences du danger
(cindyniques) ont été initiées
par des ingénieurs, des experts exerçant
un véritable magistère technique.
De nos jours, la complexité des techniques,
des réseaux et des organisations, la gestion
de l'incertitude, ont changé la donne par
rapport aux grands accidents industriels ou miniers
du passé (la catastrophe minière
de Courrières en 1906 par exemple). Patrick
Lagadec [2] propose ainsi la notion de "Risque
technologique majeur" (RTM), acronyme qui
a eu peu de succès chez les géographes
qui connaissaient déjà la Restauration
des Terrains de Montagne.
Si les enjeux
peuvent être énumérés
et localisés assez précisément,
la connaissance d'un territoire donné (ses
composants ; son fonctionnement ; les représentations
s'y rapportant ; la sensibilité au risque,
pour reprendre la notion de sensibilité
environnementale), demandent une approche fine
et synthétique, à un niveau d’échelle
approprié. Les cartes des études
de danger élaborées par les industriels
sont des outils de communication et elles permettent
la construction des représentations collectives
et individuelles. Leur enjeu est considérable,
mais il faut comprendre selon quels scénarios
et par quels acteurs elles sont élaborées.
Le problème est général.
Cependant, la "vallée de la chimie"
au sud de Lyon, constitue, parmi d'autres (Basse-Seine
par exemple) un terrain d’étude privilégié.
Un couloir
du risque ? Plutôt un bassin de risques
Un
couloir industriel
La vallée du Rhône au sud de Lyon
forme un large couloir d’environ 2 km de
large, bordée à l’est par
des "balmes", costières de molasses
friables d’une soixantaine de mètres
de dénivelé, et à l’ouest
par des collines. Les vents dominants sont méridiens.
Mais l’effet couloir tient plus ici à
la circulation des masses d’air entre le
nord de la France et le golfe de Gênes,
canalisées par les Alpes et le Massif Central,
qu’à un encaissement marqué,
et les inversions de températures sont
fréquentes. Sur une quinzaine de kilomètres,
l’espace est presque entièrement
occupé par les deux bras du fleuve (le
bras mort et le canal de fuite du barrage de Pierre-Bénite
inauguré en 1964), les axes de communication,
les usines ou autres zones industrielles, les
stations d’épuration et la gare de
triage ferroviaire, renforçant ainsi le
phénomène de couloir urbain et industriel.
Plus que le Rhône lui-même, c’est
bien l’autoroute qui en constitue l’axe
majeur depuis 1972. Seul espace habité,
le quartier des Razes, appartenant à la
commune de Feyzin, dénote, par sa trame
ancienne, en éventail situé au débouché
d’une petite gorge. Nous y reviendrons.
Nous sommes ici en présence d’un
exemple remarquable de "complexe industriel"
des années 1960 et 1970, prolongement
d'activités apparues dès le XIXe
siècle : concentration spatiale d’établissements
reliés entre eux par des liens techniques
et capitalistiques. Sans reprendre l’histoire
complexe de la chimie lyonnaise, en particulier
les liens très anciens avec le textile
et la montée en puissance des groupes familiaux
dans les années 1960, les restructurations
successives ont renforcé la concentration
capitaliste. Seules subsistent aujourd'hui trois
entreprises : Rhodia qui exploite deux sites sur la commune
de St Fons ; Total, avec la raffinerie de Feyzin à Pierre-Bénite et St
Fons auxquels il convient d’ajouter
les unités d’Air Liquide et de Rhône
Gaz. Cela fait au total neuf établissements
classés Seveso seuil haut. Mais ces établissements
ont éclaté à la suite du
mouvement général d’externalisation
des activités qui ne constituent pas le
cœur du métier de l’entreprise.
Sur un même site cohabitent désormais
plusieurs entreprises. Ainsi, la plate-forme de
Rhône - Poulenc Belle Etoile a-t-elle éclaté
en cinq établissements étroitement
imbriqués : Rhodia intermédiaire
(nylon), Rhodia Enginering Plastic (transformation
des sels de nylon), le siège et les services
communs de Rhodia, une société de
commercialisation et Air Liquide qui exploite
la centrale thermique et les réseaux de
fluides. Même si le service "Sécurité
/ Environnement / Inspection" reste centralisé,
cet éclatement peut poser problème
pour la gestion des risques.
Les liens techniques se traduisent par les multiples
embranchements ferroviaires, conduites aériennes
et souterraines qui relient les établissements,
et par la station d’épuration des
eaux commune. Mais, en région Rhône-Alpes,
le moteur du complexe est constitué par
la raffinerie. Mise en service en 1964 par le
groupe Elf, elle approvisionne une grande région
Rhône-Alpes en carburants de haute qualité.
C’est surtout le vapocraqueur, situé
au nord de l’usine, qui représente
l’enjeu majeur. Démarrée en
1971 et exploitée actuellement par Total
à 57% et le groupe belge Solvay à
43%, cette unité fournit les matières
premières pétrochimiques (éthylène,
propylène, butadiène et aromatiques)
à toutes les usines chimiques de la région,
de Grenoble à l’est à Tavaux
près de Dôle au nord (Solvay). Les
arrêts de maintenance réglementaire
en 2002 et 2003, et en 2009 pour le vapocracqueur, ont permis à l’entreprise
de moderniser l’outil. Plus de 70 millions
d’€ ont
été consacrés à en
améliorer les performances et surtout la
sécurité et la préservation
de l’environnement. Elle y était
certes contrainte par l’évolution
de la réglementation, et la raffinerie
reste un gros pollueur de la région (voir,
sur Géoconfluences,
"Entreprises et développement durable
... drôles d'atmosphère ! L'exemple
du Rhône et de l'agglomération lyonnaisedu
développement durable" ).
Du couloir au bassin,
les enjeux de l’aménagement et de
l’image
La vallée de la chimie constitue
la porte d’entrée d’une agglomération
plus que millionnaire qui se veut métropole
d’envergure européenne. Comment concilier
cette ambition avec les logiques industrielles ?
La présence de l’industrie chimique
et des stocks d'hydorcarbures a déjà
été remise en cause à plusieurs
reprises. Après la catastrophe de Feyzin
en janvier 1966 (18 morts et 80 blessés
à la suite d'une fuite lors des opérations
de purge de vannes de stock GPL), l’incendie
des dépôts de carburants de la Shell
dans le port E. Herriot en juin 1987, les premiers
"portés à connaissance"
(ou PAC, documents de synthèse
et d'information réalisés par les
services de l’État et à destination
des communes, accompagné d’un zonage)
de 1989, et les conflits qui en avaient résulté,
avaient provoqué un premier épisode
de rejet. L’hypothèse de la délocalisation
de cette industrie avait été brièvement
avancée au moment de la révision
du SDAU en 1990. Après la catastrophe AZF
de Toulouse en 2001, la presse régionale
s’est de nouveau fait écho de ces
interrogations et l’acceptabilité
de cette industrie reste toujours à conforter.
Il s’agit donc de réduire
les risques, d’améliorer la qualité
de vie des riverains, de valoriser le
patrimoine et le paysage et, in fine, de mettre
en valeur le potentiel et le dynamisme de l’industrie
lyonnaise. La requalification de la vallée lancée dès 1997 par une charte de l’environnement a revêtu trois dimensions : les initiatives
prises par les entreprises dans le cadre des "engagements
de progrès", volet français
du "Responsible Care" initié
dès 1985 au Canada. Les chimistes rhône-alpins
ont été les premiers à souscrire,
dès 1992, aux principes directeurs visant
à améliorer les performances en
matière d’hygiène, de sécurité
et d’environnement, et à informer
les parties prenantes des progrès accomplis.
L’intégration de ces objectifs dans
les stratégies des entreprises peut s'appuyer,
en interne, sur la mise en place de systèmes
de management environnemental et sur l'obtention
de la certification ISO 14001 que tous les établissements ont obtenu dès 2009.
Mais les 45 millions d’€
investis de 1995 à 2001 pour répondre
à ces engagements ont surtout permis de
réduire les pollutions, ce qui correspondait
de toute manière aux exigences de la réglementation,
contrôlées par les DRIRE ou les Agences
de bassin (pour la qualité de l'eau) et
débattues au sein du Secrétariat
Permanent pour la Prévention des Pollutions
Industrielle et des Risques dans l’Agglomération
Lyonnaise (SPIRAL), avec ses commissions air,
eau, risques et transport. Conjointement, le Grand
Lyon (Communauté urbaine de Lyon réunissant
55 communes) a entrepris dès 1992 une requalification
des espaces publics et des zones industrielles.
La multiplicité des acteurs (7
communes, le Conseil général et
le Grand Lyon) et des initiatives posent
des problèmes de cohérence et de
visibilité. Ils pourraient être résolus
par la mise en place d’un Agenda
21 local par la Direction Prospective
et Stratégie du Grand Lyon. La vallée
de la chimie en est un des territoires expérimentaux. Il s’agit
d’une démarche globalisante, systémique,
qui a pour objectif de fédérer les
collectivités autour d’un projet
commun. Ainsi, cette approche territoriale se
satisfait mieux de la notion de bassin que de
l’image du couloir, d’autant qu’ici,
on est en présence d’une véritable
mosaïque de risques : glissements de terrains,
inondation, rupture de barrage, risques technologiques,
sismiques, transport de matières dangereuses,
etc.. Par ailleurs, mais selon une autre logique,
l’État (par l’intermédiaire
de la DATAR) et la Région s’efforcent
de promouvoir, chacun à son échelle
et sans que les périmètres se recoupent
toujours, un Pôle de compétitivité
"chimie et environnement" pour l’un (Axelera) et un " cluster environnement" pour l’autre.
Mais les menaces s’accumulent.
Derrière les projets et les apparences,
le territoire est en crise. Crise industrielle
d’abord, à la suite des restructurations
et des orientations stratégiques des grands
groupes. En février 2002, Total, durement
touché par les catastrophes de Toulouse
et de l’Erika, annonce la fermeture de certains
des ateliers les plus dangereux (l’acroléine
à Pierre-Bénite [3], et l’ammoniac
à St Fons). Puis la filialisation de la branche chimie, sous la bannière Arkema, inquiète par ses effets contradictoires (fermeture d’ateliers d’un côté, voire d’usine comme à St Auban dans les Hautes Alpes, investissements de l’autre). Il faut dire que la quasi faillite du groupe Rhodia , qui en est amené à vendre parmi ses plus beaux fleurons (St Fons Silicones) à une entreprise d’état chinoise (Bluestar silicones), a de quoi faire peur. En 2009 enfin, le fond d’investissement américain Huntsmann décide de fermer l’usine de colorant historique de Ciba, acquis en 2006 auprès du suisse Novartis. Crise territoriale enfin, à la
suite des "portés à connaissance"
des dernières études de risque réalisées
par les entreprises à la suite de Seveso
2 et après les événements
de Toulouse.
Les enjeux
de la cartographie
La carte
est un moyen efficace pour faciliter une représentation
du risque. Le zonage a été
rendu obligatoire dans les études de danger
par la loi sur les Installations Classées
pour la Protection de l’Environnement (ICPE)
de juillet 1976 et confortée par la directive
européenne Seveso 1 de 1982
qui reprenait les dispositions françaises
sur ce point. La loi du 22 juillet 1987 sur la
sécurité civile et la prévention
des risques majeurs, en promulguant le droit à
l’information, obligeait les détenteurs
de cette information, en l’occurrence les
services de l’État, les DRIRE, à
informer les collectivités locales. Elles
le font par la procédure dite des "portés
à connaissance", documents établis
selon des scénarios d’accident dont
il importe de dire quelques mots. L’État,
en France, a toujours préconisé
une approche "déterministe" :
si un accident majeur peut se produire, il se
produira nécessairement dans tous ses effets,
quelle que soit la géographie des lieux,
la météorologie et la densité
de population. On ne peut pas calculer une probabilité
d’occurrence ni tenir compte de la vulnérabilité
du territoire, qui relèvent de la contingence.
Il faut donc prévoir des scénarios
"enveloppe", très pénalisants
en terme de surface. Le "porté à
connaissance" est toujours une source de
problèmes. Il provoque souvent l'incompréhension
des acteurs du territoire.
Deux cartes publiées par les services
d’urbanisme du Grand Lyon permettent de
bien situer les enjeux.
Les
zones de protection sur le
POS du Grand Lyon - 1999 et 2001

Zones de protection :
- rapprochée, zones 1 ou Z1,
dites d'"effets mortels"
- éloignée, zones 2 ou Z2
dites de "blessures irrémédiables"
|
La carte, ci-contre à
gauche, date de juin 2003. Elle représente
les zones de protection rapprochée
(Zones 1 ou Z1, dites d'effets mortels)
et de protection éloignée
(Zones 2 ou Z2 dites de blessures irrémédiables),
faisant l’objet d’une "maîtrise
de l’urbanisation" telles qu’inscrites
dans le POS du Grand Lyon de 1999 et de
2001. Cette carte a déjà
une longue histoire. Son origine remonte
à 1989, date du premier "porté
à connaissance" suite à
la loi de 1987. Le zonage initial des
études de danger n’est pas
représenté ici, mais il
a fait l’objet de plusieurs analyses
[4]. La surface couverte était
impressionnante et englobait presque la
totalité des communes du "couloir
de la chimie", débordant sur
Vénissieux où il confinait
le quartier d’habitat collectif,
très dense à l’époque,
des Minguettes. La communication de ce
zonage avait créé un choc
et les maires de l’époque,
en particulier celui de St Fons, ont refusé
d’intégrer le risque dans
leur POS. Le préfet a dû
l’imposer par un Projet
d’Intérêt Général
(PIG), non sans avoir tranché
en faveur d’une réduction
pour le rendre acceptable. Mais la mémoire
de ce zonage initial a été
conservée dans la délimitation
du Plan Particulier d’Intervention
(PPI) qui sert à l’organisation
des secours et à l’information
et dont les contraintes sont beaucoup
moins fortes pour la commune et la population.
Il faut dire que, de leur côté,
les industriels avaient déjà
fait de gros investissements pour réduire
le "risque à la source".
L’Agence d’urbanisme de l’agglomération
lyonnaise a tenté d’évaluer
l’impact potentiel du Risque technologique
majeur sur le Grand Lyon en 2001 [5].
Dans les zones faisant l’objet d’une
maîtrise de l’urbanisation,
telles que représentées
sur la carte, plus la zone de Neuville
sur Saône au nord de Lyon, la population
résidente était estimée
à 11 700 personnes, soit 1%
de la population ; 18 400 emplois
(3,5%) et 2 000 enfants scolarisés
étaient concernés.
|
C’est ce
qu’on peut appeler la population exposée,
voire menacée. Ces chiffres ne tiennent
pas compte des usagers de l’autoroute qui
seraient en première ligne (trafic moyen
journalier de 120 000 véhicules).
La zone PPI comprenait 55 200 résidents
(4.7% de la population), près de 44 000
emplois (7.4%) et 12 000 écoliers. C’est
ce qu’on peut appeler la population concernée.
La carte, ci-dessous à droite, publiée
en janvier 2004 (datée avril 2004) est
celle qui avait servi à la campagne d’information
du SPIRAL au printemps 2003.
Elle prend
en compte les dispositions
de Seveso 2 de 1996 (intégrées
dans la réglementation française
en mai 2000) en les appliquant avec la
rigueur de l’après Toulouse.
Elle reprend en fait le zonage de 1989,
à quelques différences près.
Une telle carte, communiquée sans
explication précise et surtout
sans le rappel de cette histoire, ne peut
que provoquer l’incompréhension.
Comment comprendre en effet qu’en
dépit des investissements effectués,
en particulier à la raffinerie,
de la fermeture des ateliers les plus
dangereux, les surfaces concernées
s’élargissent considérablement
pour atteindre 440 m. de rayon autour
de Arkema St Fons, 1 800 m. autour
de l’usine de Pierre-Bénite
et autour de la raffinerie ? Alors qu’elle
n’était concernée
qu’à 10%, la commune de Solaize,
située en limite méridionale
du Grand Lyon, se voyait touchée
subitement à 50%, ne lui laissant
plus guère de marge de manœuvre.
Le conflit est venu du fait que ces périmètres
ont été pris comme une directive
ayant valeur de nouveau PIG, alors qu’il
s’agissait de périmètres
d’information correspondant à
une approche purement déterministe.
La maîtrise de l’urbanisation
représente des enjeux beaucoup
plus importants que l'information, voire
même que l'organisation des secours,
d’autant plus que la loi du 30 juillet
2003, faisant suite à la catastrophe
de Toulouse, prévoit l’établissement
de Plans de Prévention
des Risques Technologiques (PPRT)
opposables aux PLU, avec droits de préemption,
de délaissement et d’expropriation.
La loi de 1987 en effet, était
sans doute efficace pour les nouveaux
établissements, mais insuffisante
pour l’existant : à Toulouse,
l’ensemble de l’espace était
urbanisé dès cette époque.
|
Carte
d'information publiée par
le SPIRAL en janvier 2004
Cliquer pour agrandir
|
Cependant,
s’en tenir à une approche aussi déterministe
en matière de gestion de la vulnérabilité
mènerait à un mur. Les nouvelles études de danger, prévues par Seveso 2, préparent d’ailleurs le terrain. Elles doivent comporter une analyse de risques. Or le passage sémantique du danger au risque est intéressant car il dénote une prise en considération de l’état du territoire dès l’amont du processus. Elles introduisent une dose de probabilité en prenant en compte la cinétique, l’intensité et la gravité d’un évènement et en intégrant les notions de barrières de sécurité et de défense en profondeur déjà en vigueur dans le nucléaire. Elles distinguent surtout
de plus en plus souvent trois niveaux de risque
: les scénarios les plus majorants, établis
selon les exigences de la DRIRE, devant servir
à l’organisation des secours ; les
scénarios probables, pouvant servir à
la maîtrise de l’urbanisation ; les
scénarios estimés industriellement
possibles, résiduels, après avoir
pris en compte toutes les barrières prévues.
Les décrets d’application
des Comités Locaux d’Information
et de Concertation (CLIC) ont
été signés en février 2005. Et le décret d'application des PPRT, ainsi que celui sur les nouvelles études de danger, ont été signés en septembre 2005. Mais les procédures sont longues. En octobre 2010, aucun des PPRT de la vallée de la chimie n’avait encore été approuvé.

La gestion
d'un territoire : le cas de Feyzin
La commune
de Feyzin n’a pas attendu la loi pour prendre
ses intérêts en main. Elle
est même une commune pilote pour la gestion
des risques et elle a lancé son propre
Agenda 21 local. Pour le PPRT, c’est en
fait la raffinerie qui est site expérimental
et non la commune, l’initiative revenant
au ministère de l’environnement.
Organisation
spatiale et flux de transport
 |
La commune (8 600 hab.) est
formée de bandes de territoire juxtaposées
et séparées par les grands
axes de communication nord-sud.
La rupture majeure est constituée
par le versant abrupt de la costière
au pied de laquelle la voie ferrée
a été installée. Dans
la vallée, le quartier des Razes,
ancien bourg rural de 1 500 hab., très
enclavé désormais, est un
territoire particulièrement exposé
(5 types de risques, 3 établissements
Seveso seuil haut, pollutions et nuisances
sonores dues aux axes de circulation et
à la raffinerie). L’enjeu est
donc d’éviter la marginalisation
et le dépérissement de ce
quartier et d’améliorer la
sécurité et la qualité
de vie de la population qui y reste très
attachée. Partant du postulat, réaffirmé
avec conviction après la catastrophe
de Toulouse, que les usines sont des installations
durables et que la retranscription de la
directive Seveso au niveau local commence
par une très bonne connaissance du
terrain, la mairie a donc confié
une mission d’accompagnement à
la gestion des nuisances et des risques
à un bureau d’étude
privé. L’objectif est de mieux
connaître la vulnérabilité
à l’échelle parcellaire,
d’élaborer un outil de décision
et des plans d’action hiérarchisés
par zones de risque. Mais il y a aussi l’idée
de renforcer l’acceptabilité
de l’industrie et de développer
une culture du risque dans la perspective
d’une coexistence durable entre la
ville et l’industrie. Il s’agit
enfin de disposer d’arguments convaincants
dans les négociations avec les services
de l’État et de la communauté
urbaine.
|
Zones à risques
Effets de surpression :
S1 = effets mortels et effets sur la structure
des bâtiments
S2 = blessures irrémédiables
et de 50 à 100% de bris de vitres
S3 et S4 = pas de blessures irrémédiables
et bris de vitres jusqu'à 50%
Zones de protection
- rapprochée : Zones 1 ou Z1, dites
d'"effets mortels"
- éloignée : Zones 2 ou
Z2 dites de "blessures irrémédiables"
|
L’élaboration d’une
base de données localisées
adaptée et son exploitation par
un Système d’information
géographique (SIG) a permis
d’établir une typologie des
zones à risques fondée sur
le couple accident/vulnérabilité
et d’obtenir des cartes de synthèse
à l’échelle de l’îlot.
Établi en fonction des effets sur
les personnes et les biens, c’est
un zonage plus précis que les périmètres
réglementaires qui le sont, eux,
par rapport à la source de danger.
Cela permet de prévoir des mesures
de prévention et de protection
hiérarchisées
en profondeur, selon la distance.
Ainsi, prenons l'exemple
des effets d'une explosion. Il y aurait
quatre zones de surpression : une zone
S 1, par endroit plus vaste que la zone
1. Il n’y
aurait pas de mesures de protection possibles
autre que le déplacement des hommes
et des activités. Ce pourrait être
la zone d’expropriation du PPRT,
dont la loi prévoit un financement
tripartite (État, collectivités
et entreprise) ; une zone S 2, plus large
que la zone 2
; des zones S 3 et 4, hors périmètre
réglementaire.
Ces zones empiètent sur
le plateau où se trouvent les principaux
lieux de centralité de la commune.
Il faut alors prévoir, dans ces
3 dernières zones, le renforcement
des vitrages et des cadres de fenêtres
que la loi permettra de subventionner
de différentes manières,
y compris fiscales. Ces cartes servent
bien entendu à l’élaboration
des documents réglementaires (plan
communal de sauvegarde, document d’information).
Mais l’ambition est aussi d’appliquer
la démarche de management de la
sécurité de l’industrie
à un territoire, et en particulier
le système d’amélioration
continue dite "boucle de Deming"
(ingénieur américain, initiateur
de la démarche qualité pendant
la Seconde guerre mondiale) ou P.D.C.A.
(Plan, Do, Check, Act, c’est
à dire planifier, faire, vérifier,
agir). Il s’agit d’une démarche
peu commune et il est intéressant
de constater cette convergence conceptuelle
entre industrie et collectivité
(il faut souligner que le maire n’est
pas un industriel).
Ce projet ne peut réussir sans
une participation des citoyens, considérés
comme partie prenante du problème.
Ce qui suppose de développer l’information
et la concertation avec les habitants
de la commune, et d'améliorer la
communication avec les industriels. Les
deux ne vont pas de soi. Trop d’informations
ne risque-t-il pas d’inquiéter
?
|
La commune a fait le choix de la transparence responsable en organisant le débat
public au cours de deux "rendez-vous citoyens"
en 2002 au moment du lancement de la mission (quelques
mois après l'explosion AZF à Toulouse)
et en 2004 au moment du premier bilan. Par ailleurs,
Feyzin (ainsi que Pierre-Bénite) ont eu
un Comité local d’information dès
2002. La communication avec les industriels est
rarement aussi développée qu’ici
: journées portes ouvertes, lignes d’appel
directes, participation du maire aux exercices
de plans d’urgence et du directeur de la
raffinerie aux manifestations de la commune. Sans
doute, cette dernière contribue-t-elle,
à hauteur de 60%, au financement de la
taxe professionnelle (qui elle-même représente
60% des ressources de la commune), mais cela représente
un changement d’état d’esprit
de l’industriel comme en témoigne
cette intervention aux journées citoyennes
du 22 octobre 2004 : "on doit mériter
notre autorisation d’exploiter (de part
arrêté préfectoral). Ce n’est
pas un dû. On a découvert qu’on
avait un voisinage".
Ces initiatives mettent parfois la commune en
porte-à-faux avec la Communauté
urbaine. Si cette dernière n’a pas
de compétence directe sur la gestion des
risques, laissant ainsi chaque commune dans un
face-à-face avec l’État,
elle dispose de celle de l’urbanisme et,
dans ce domaine, les logiques d’agglomération
ne correspondent pas toujours aux logiques
locales. Ainsi, pour l’élaboration
du PLU en juillet 2005, le service d’urbanisme du Grand
Lyon a retenu comme zone de protection pour la
maîtrise de l’urbanisation le zonage
du "Porté à connaissance"
de la préfecture, dont on a vu qu’il
s’appuyait sur des scénarios extrêmement
majorants, privilégiant la logique de protection
sur celle de la prévention. Décision
politique, mais peu opérationnelle, voire
irréaliste, ne pouvant que déboucher
sur un conflit territorial qui devrait se résoudre avec l’approbation du PPRT (dont on peut prévoir que les zones de protection seront plus restreintes que celles des Porter à connaissance, vu les enjeux financiers).
Conclusion
La vallée
du Rhône au sud de Lyon est d’un grand
intérêt géographique : concentration
d’activités dans un couloir désormais
trop étroit, bassin de risques aux effets
domino redoutés entre des activités
et des espaces dont les logiques sont différentes
et qui fonctionnent à des niveaux d’échelle
différents (filiales de multinationales
de plus en plus déconnectées du
territoire, axe de circulation d’envergure
européenne, logiques polarisantes de l’agglomération
et autonomie communale).
C’est un terrain d’étude intéressant,
au même titre d’ailleurs que les agglomérations
du Havre et de Dunkerque, par la façon
dont les acteurs gèrent le risque. Si les
initiatives de la commune de Feyzin sont reconnues
à l’échelle nationale, elles
gagneraient à l’être au niveau
local, où la commune se trouve parfois
en décalage. Ce qui est remarquable ici
est cette convergence entre management industriel
du danger et management territorial de la vulnérabilité,
visant à l’établissement d’une
culture commune du risque. Si les rapports entre
entreprises et territoires ont été
pendant longtemps mesurés en terme d’impact
sur un territoire considéré comme
un environnement pourvoyeur d’externalités,
on peut faire l’hypothèse qu’à
cette occasion la qualité de l’organisation
et le cadre de vie d’un territoire peut
avoir des effets sur le dynamisme d’une
entreprise.
Sur le plan scientifique, les enjeux sont désormais
dans l’approfondissement de la connaissance
des vulnérabilités et dans la généralisation
des SIG pour la gestion des territoires, ce qui
relève de la recherche appliquée.
Sur le plan social, l’enjeu est clairement
la présence de l’industrie, et particulièrement
d’une industrie dangereuse, dans la ville.
Mais, entre acceptabilité et coexistence
durable (figure géographique du développement
durable), se pose actuellement la question de
la survie même de cette industrie dans le
couloir de la chimie.
Références
bibliographiques
1) D’Ercole R., Gaillard J.C., Pigeon P.
- La géographie des risques "dits
naturels", entre géographie fondamentale
et géographie appliquée - Cahiers
Savoisiens de géographie, CISM, 29-52 -
2000
2) Lagadec P. - Le risque technologique majeur
- Pergamon Press, coll. futuribles - 1981
et - La civilisation
du risque - Seuil - 1981
3) Donze J. (2004) - Les risques technologiques,
dans Wackermann G., La géographie des
risques - Ellipses, pp.
443-466.
4) Martinais E. - Gestion du risque industriel
et conflits territoriaux. Le cas de St Fons ;
Donze J. - L’impact des
risques technologiques sur l’urbanisation.
Les communes de Pont de Claix et St Fons, 45-53.
- Revue de Géographie
de Lyon (Géocarrefour), vol.71, n°1,
31-44 - 1996
5) Agence d’urbanisme, octobre 2001 - Le
risque sur le territoire du Grand Lyon, 14
p., non publié.
Pour
prolonger, une sélection de ressources
en ligne
- Sur Géoconfluences :
> dans le cadre du dossier consacré
à l'étude
du développement durable :
"Entreprises et développement durable
... drôles d'atmosphère ! L'exemple
du Rhône et de l'agglomération lyonnaise"
> En rubrique Savoir
faire : La loi et le risque : réglementations,
alerte, organisation des secours / Communication
et information sur les risques
- Jacques Donze était l'invité des
Cafés géographiques, "Bhopal,
Toulouse, Couloir de la chimie : faut-il avoir
peur de l'industrie chimique ?" - décembre
2003 : www.cafe-geo.net/cafe2/article.php3?id_article=180
- Agence pour le développement économique
de la région lyonnaise - Aderly: www.aderly.com/defaultfr.asp
- La Région Rhône-Alpes : www.cr-rhone-alpes.fr/v2/index.cfm
- Le Grand Lyon (communauté urbaine) :
www.grandlyon.com
- Entreprendre dans le Grand Lyon : http://eco.grandlyon.com
et ce document comportant une carte du secteur
sud-est : http://eco.grandlyon.com/.../pdf/zone_economique/Conference_des_Maires/2SudEst.pdf
- Le Secrétariat Permanent pour la Prévention
des Pollutions Industrielles et des Risques dans
l'Agglomération Lyonnaise (SPIRAL), créé
en 1990, est une structure collégiale (DRIRE,
collectivités, industriels, associations)
de concertation et d'information : www.lyon-spiral.org
- La DRIRE en Région Rhône-Alpes
: www.rhone-alpes.drire.gouv.fr
et le bilan 2002 de l'environnement industriel
:
www.rhone-alpes.drire.gouv.fr/environnement/portailenvironnement/BEI2002/avantpropos/index.html
- La Maison de la chimie Rhône-Alpes : www.chimie-rhonealpes.org/index2/index2.html
- Le Conseil européen de l'industrie
chimique (European Chemical Industry Council,
CEFIC) prend en compte le développement
durable et le site met à disposition diverses
informations (statistiques, etc.) :
www.cefic.be
Jacques
Donze - Université de Lyon III - UMR 5600
Environnement Ville Société
pour Géoconfluences le 13 mai
2005,
révision le 18 mars 2011

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| Mise
à jour : 18-03-2011
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