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La frontière, discontinuités et dynamiques

Bassins versants transfrontaliers en Afrique occidentale

Publié le 11/03/2008
Auteur(s) : Sylviane Tabarly, Dgesco ENS Lyon

Les frontières politiques et administratives ne sont pas calquées sur les limites des bassins versants [2], même si elles peuvent parfois plus ou moins coïncider lorsque la ligne frontière est aussi une ligne de crête. Aussi, les questions du partage de toutes les formes de ressource liées à l'eau sont-elles souvent sensibles, sources de litiges, de conflits : gestion des aménagements hydrauliques, du transport, de l'irrigation, etc. On voit souvent s'opposer territoires en amont qui "prélèvent", voire polluent, la ressource et territoires en aval. Mais l'organisation de ce partage rend également nécessaire le dialogue transfrontalier qui peut être l'occasion d'engager des partenariats, des coopérations originales, aux effets d'entraînement vertueux.

La situation des pays d'Afrique occidentale est à ce titre intéressante.

Le thème des eaux transfrontalières est l'un de ceux qui justifient d'aborder l'Afrique de l'Ouest d'une manière élargie, au-delà des limites des organisations d'intégration régionale.

Trois grands bassins fluviaux, celui du Niger, du Lac Tchad et du Sénégal, dessinent en effet une géographie où la Mauritanie, le Tchad et le Cameroun sont solidaires de l'Afrique de l'Ouest institutionnelle de la Communauté Économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO). Au total, on dénombre en Afrique de l'Ouest 28 bassins fluviaux transfrontaliers qui couvrent 71% de la superficie totale de la région (cf. carte ci-contre). Les plus importants sont le Niger (partagés entre 11 pays si l'on prend en compte la partie non active du bassin), le Sénégal (4 pays), la Volta (6 pays), le lac Tchad (8 pays), la Comoé (4 pays). À l'exception du Cap Vert, chaque pays ouest-africain partage au moins un cours d'eau avec l'un de ses voisins. Quatorze bassins transfrontaliers sont recensés en Guinée où naissent un grand nombre de cours d'eau. On en compte huit en Côte d'Ivoire, sept au Cameroun et au Liberia, cinq au Nigeria et en Sierra Leone.

Cours d'eau transfrontaliers de l'Afrique de l'Ouest

Contrairement à une idée répandue, les pays ouest-africains, y compris ceux du Sahel, ne manquent pas d'eau. Seuls deux pays, le Cap Vert et le Burkina Faso, se situent en-deçà de la norme internationale de rareté (1 700 m³ d'eau douce renouvelable par an et par personne). Et seul le Cap Vert est en-dessous du seuil de pénurie qui est de 1 000 m³ par an. En revanche, des problèmes importants se posent en termes de disponibilité au moment et au lieu voulus : cette équation a une échelle régionale car l'essentiel des ressources en eau se trouve dans des bassins fluviaux et des aquifères transfrontaliers. Les principaux cours d'eau (Niger, Sénégal, Gambie, réseau du lac Tchad) prennent leur source dans des régions bien arrosées avant de traverser les zones sahéliennes où les déficits pluviométriques sont chroniques depuis le début des années 1970. Atténuant les puissants contrastes entre zones humides et arides, ces transferts sont l'une des manifestations de l'interdépendance des pays ouest-africains.

Les bassins transfrontaliers et les ratios de dépendance*

Principaux systèmes aquifères transfrontaliers de l'Afrique de l'Ouest

* le ratio de dépendance est déterminé par la proportion de ressources en eau renouvelables produite à l'extérieur des frontières d'un pays

Beaucoup de pays ont un ratio de dépendance élevé mais celle-ci n'est pas corrélée à la proportion du territoire national couverte par des bassins transfrontaliers (graphique ci-dessus). La Mauritanie dont le taux de dépendance est proche de 100% ne compte qu'un peu plus de 20% de son territoire dans un bassin transfrontalier. À l'opposé, le Burkina "produit" la totalité de son eau douce alors que son territoire est occupé à 100% par des bassins transfrontaliers. La configuration des eaux souterraines revêt elle aussi une dimension régionale importante (carte ci-dessus à droite). Ces ressources sont de formes diverses : nappes superficielles qui font l'objet d'une recharge, généralement en saison des pluies, nappes du socle ancien, ou enfin nappes profondes des bassins sédimentaires. Les réserves d'eau douce emmagasinées dans ces dernières sont considérables, de l'ordre de plusieurs milliers de milliards de m³, elles pourraient en théorie couvrir à elles seules les besoins de l'Afrique de l'Ouest actuels et futurs. Mais elles se trouvent à des profondeurs variables pouvant parfois atteindre mille à deux mille mètres. Il s'agit en outre souvent des ressources non renouvelables (eaux fossiles). Selon les études en cours [3], ces bassins transfrontaliers sédimentaires sont au nombre de 11 en Afrique de l'Ouest

Les ressources en eau sont encore globalement peu exploitées. Selon le Global Water Partnership [4], le niveau de prélèvement des ressources en eau renouvelables en Afrique de l'Ouest (compte non tenu du Cameroun et du Tchad) est actuellement de 11 milliards de m³ par an pour un potentiel disponible de 1 300 milliards de m³, soit moins de 1%. L'agriculture absorbe 75% de ces prélèvements, la consommation domestique 17% et l'industrie 7%. Même si elle est largement majoritaire, l'utilisation agricole de l'eau est faible : seuls 1,2% (917 000 ha) des 75,5 millions d'hectares de terres arables de l'Afrique de l'Ouest sont aménagés pour l'irrigation et 0,8% (635 000 ha) sont effectivement exploités [5].

Le petit nombre de barrages contribue également à expliquer la faible valorisation des ressources. Pourtant, en permettant de stocker l'eau douce pendant les saisons et les années excédentaires afin de la rendre disponible lorsque c'est nécessaire, les barrages sont des outils efficaces pour lutter contre les aléas et les pénuries. Ils permettent également de produire de l'énergie électrique et d'atténuer la dépendance énergétique vis-à-vis du pétrole. On verra cependant que la multiplication de ces infrastructures pose un certain nombre de problèmes.

Le niveau du lac Volta en forte baisse : causes anthropiques ou naturelles ?

En 1998, le niveau du lac Volta baisse fortement et le fonctionnement de la centrale hydroélectrique d'Akosombo au Ghana en est perturbé. L'accroissement des prélèvements d'eau par le Burkina sur les sections amont de la Volta Blanche et de la Volta Noire qui représentent 56% des apports d'eau au Lac Volta en année moyenne ont pu être mis en accusation. En effet, entre la fin des années 1960 et le milieu des années 1990, le Burkina avait aménagé 1 500 petites retenues d'eau, construit 3 grands barrages et augmenté ses superficies irriguées de 2 000 ha à 25 000 ha dans le haut bassin de la Volta. Mais les analyses scientifiques ont montré que la capacité totale de stockage d'eau de l'ensemble des petits et grands barrages du Burkina (y compris trois grands barrages en projet), ne représente que 1,5 milliard de m³, soit moins de 5% du volume d'eau normal du lac Volta. La baisse du niveau du lac serait donc essentiellement à mettre en rapport avec la variabilité et le changement climatiques (cf. graphique ci-contre).

Fluctuations du niveau du réservoir d'Akosombo (1965 à 2000)

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Mais la pression sur les ressources en eau pour les besoins de la croissance agricole, du développement industriel et urbain, va considérablement s'accroître dans les 20 ans à venir.

Le niveau de prélèvement augmente très vite et pourrait être multiplié par 6 entre 2000 et 2025 : il passerait de 11 milliards à plus de 65 milliards de m³ par an alors que la population ouest-africaine doublerait. L'augmentation de la consommation en eau pourrait donc être trois fois plus rapide que la croissance démographique ce qui s'expliquerait notamment par les modifications probables de la carte du peuplement ouest-africain : poursuite du processus d'urbanisation, augmentation des densités humaines dans les zones rurales conjuguant de bons potentiels agricoles et une proximité avec les grands centres de consommation. La distribution de la population en 2000 (carte ci-contre) fait d'ores et déjà apparaître des zones de forte concentration dans certaines secteurs de bassins fluviaux : embouchure du fleuve Niger au Nigeria, sud-ouest du lac Tchad au Niger, embouchure de l'Ouemé au Bénin, embouchure du fleuve Volta, partie amont du bassin de la Volta au Burkina.

Densités de population dans les bassins de l'Afrique de l'Ouest

Or, les ressources en eaux de surface diminuent et l'Afrique de l'Ouest a connu au cours des dernières décennies une baisse importante de la pluviométrie et des débits moyens annuels des cours d'eau. 1970 est considérée comme l'année charnière après laquelle la baisse de la pluviométrie moyenne va de moins 15% à moins 30% selon la zone. On observe le glissement des isohyètes d'environ 200 km vers le sud. Une variation concomitante des débits moyens annuels est observée pour la plupart des fleuves. Dans un certain nombre de cas, la baisse des écoulements est même plus importante que celle des pluies, allant jusqu'à moins 30% pour le Sénégal et à moins 60% pour le Niger. Des étiages exceptionnels ont pu s'accompagner de l'arrêt des écoulements : en 1983, 1984 et 1987 sur l'affluent du Bani à Douna au Mali ; en 1985 à la hauteur de Niamey sur le Niger.

On peut remarquer qu'il n'y a aujourd'hui qu'un peu moins de 150 grands barrages en Afrique de l'Ouest sur un effectif de 1 300 à l'échelle du continent [6], et de 45 000 à l'échelle du monde [7]. La région compte moins de deux grands barrages par unité de surface de 100 000 km², contre 4,3 à l'échelle de l'Afrique [8].

De nombreux projets fleurissent. Sur le seul fleuve Niger, une vingtaine de sites de grands barrages sont identifiés et sont à des étapes plus ou moins avancées de planification [9]. Dans la plupart des cas, les projets sont conçus au seul niveau national alors que l'impact du barrage sur le fleuve est d'essence régionale et que la construction d‘un ouvrage a des conséquences au-delà des frontières du fait en particulier : de l'altération de la qualité des eaux du fait de l'accentuation de la fragmentation du fleuve et de sa pollution ;  du changement dans le régime hydrologique induits par des transferts intra- et interbassins ; de la perturbation de la migration des poissons le long du fleuve et entre celui-ci et la mer ; de l'altération consécutive des ressources halieutiques ; de la destruction d'habitats naturels et de lieux de reproduction d'espèces telles que les oiseaux d'eau ; du ralentissement de la vitesse des écoulements ; du changement consécutif de la charge sédimentaire de l'eau et de sa température ; de la modification de l'écologie des zones côtières et deltaïques.

Aussi la multiplication des projets de grands barrages ou autres aménagements des fleuves peuvent générer des tensions et créer un terrain propice à l'incompréhension dans un contexte de pression croissante sur la ressource. Mais ces problèmes peuvent être réglés par le dialogue ou par l'intermédiation de la justice internationale, comme le montrent les exemples qui suivent :

>> Entre le Sénégal et la Mauritanie, l'aménagement des vallées fossiles
En juin 2000, le gouvernement sénégalais formule un projet de déviation d'une partie de l'eau du fleuve Sénégal pour alimenter et revitaliser un réseau de 3 000 km de vallées sèches (anciens lits) dans les vallées du Ferlo, du Saloum, du Sine, du Baobolon, du Car Car et de la Sandougou (centre-nord du Sénégal). Le projet est gelé à la suite des réserves et des craintes exprimées par le gouvernement mauritanien.

  • Entre le Bénin et le Niger, des incertitudes frontalières à la coopération

L'île de Lété sur le fleuve Niger est de très longue date un lieu de rencontre entre pasteurs nomades nigériens qui y séjournent de façon saisonnière et agriculteurs sédentaires béninois. À quel pays appartient-elle vraiment ? Les documents datant de l'époque coloniale sont contradictoires, les discussions durent des années. En portant le règlement de ce litige frontalier devant la Cour Internationale de Justice, les deux gouvernements ont joué l'apaisement dans une perspective de valorisation conjointe du fleuve qui s'est traduite par la signature d'un accord de coopération pour construire le barrage de Dyodyonga sur la rivière Mékrou (affluent du fleuve Niger). Un autre barrage sur le fleuve Niger est prévu à Gambou.

  • Entre le Niger et le Nigeria, l'amont contre l'aval

Le Nigeria a consenti d'énormes investissements hydro-agricoles et énergétiques dans la partie aval du fleuve Niger avec les grands barrages de Kainji et de Jebba : 1,6 million d'hectares de périmètres irrigués, des aménagements pour le transport fluvial et l'approvisionnement en eau des villes. Il redoute que la construction de barrages en amont du fleuve (barrage de Kandadji au Niger et dans une moindre mesure celui de Tossaye au Mali) n'entraîne une baisse des débits dans sa partie nigériane. Ici, les craintes liées aux évolutions climatiques sur le long terme et sur l'exploitation de la ressource à moyen terme semblent se mêler.

  • Entre le Cameroun et le Nigeria, la "migration du lac Tchad"

La superficie maximale inondée du lac Tchad est passée de 37 000 km² au début des années 1950 à 15 000 km² au début des années 1990. La superficie inondée pendant quatre mois consécutifs a, quant à elle, baissé de 23 000 km² à 2 000 km² (documents ci-dessous). Les populations ont eu tendance à suivre la "migration" du lac et au milieu des années 1990, on comptait ainsi une trentaine de villages créés par des immigrants nigérians dans sa partie camerounaise [10]. Ces villages étaient dotés d'écoles et de centres de santé gérés par l'administration nigériane. D'où des tensions que les deux pays ont cherché à solutionner dans le cadre de la Commission du bassin du lac Tchad (CBLT) sans y parvenir. Ils ont alors porté le différend devant la Cour internationale de Justice en 1994 qui, en octobre 2002, a arbitré en faveur du Cameroun. Depuis décembre 2003, le Nigeria a commencé à se retirer du territoire disputé.

Les évolutions récentes du lac Tchad

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Des expériences de gestion en commun se sont multipliées. Avec la création, en 2006, de l'Autorité du bassin de la Volta (ABV), tous les principaux cours d'eau transfrontaliers de l'Afrique de l'Ouest sont désormais dotés d'organisations communes.

Les organisations de bassin des cours d'eau transfrontaliers en Afrique de l'Ouest
Bassin du :
Agence de bassin
États membres
Date de création
Niger Autorité du bassin du Niger (ABN)
www.abn.ne
Bénin, Burkina, Cameroun, Guinée, Côte d'Ivoire, Mali, Niger, Nigeria, Tchad (= 9)
1963
Lac Tchad Commission du bassin du lac Tchad (CBLT) Cameroun, Niger, Nigeria, République Centre-africaine, Tchad (= 5)
1964
Gambie Organisation pour la mise en valeur du fleuve Gambie (OMVG) Gambie, Guinée, Guinée Bissau, Sénégal (= 4)
1967
Sénégal Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS)
www.omvs.org
Guinée, Mali, Mauritanie, Sénégal
(= 4)
1972
Volta Autorité du bassin de la Volta (ABV) Burkina, Bénin, Côte d'Ivoire, Ghana, Mali, Togo (= 6)
2006

L'OMVS a montré, depuis sa création en 1972, les avantages de la coopération autour d'un fleuve frontière à partir d'une convention déclarant le fleuve Sénégal et ses affluents "cours d'eau international" sur les territoires des États membres.  Une autre convention, en 1978, déclare les infrastructures hydrauliques et électriques (barrages, lignes électriques, infrastructures portuaires, etc.) à réaliser dans le cadre de l'OMVS "propriétés communes et indivisibles des États membres". Les deux grandes réalisations de l'OMVS sont à ce jour les barrages de Diama et de Manantali. Le barrage de Diama (1986), situé près de l'embouchure du fleuve, est destiné à limiter les remontées salines, il crée une capacité d'irrigation théorique de 120 000 hectares et améliore le remplissage des lacs de Guier au Sénégal et de Rkiz en Mauritanie. Le barrage de Manantali au Mali (mis en eau entre 1986 et 1988) est principalement destiné à la production électrique (200 mégawatts). Il dispose d‘une capacité de stockage de 11,5 milliards de m³ d'eau et crée une capacité d'irrigation de 225 000 hectares. Plus récemment, les États membres ont adopté une Charte définissant les principes et les modalités de la répartition des eaux du fleuve entre les différents secteurs d'utilisation, y compris  l'environnement.

Sur le Bafing au Mali : avant et après le barrage de Manantali

Image Landsat du 20 novembre 1977

Image Landsat du 23 octobre 1999

Une analyse d'image par l'UNEP :

Le Bafing est un affluent de rive gauche du fleuve Sénégal qui lui procure 40 à 60% de ses apports. Mis en service en 1987, avec une chute d'environ 50 mètres, le barrage de Manantali a créé un réservoir de 12 km³. Ses objectifs sont multiples :

  • production de 800 Gwh d'énergie électrique par an en moyenne (205 Mw de puissance installée, début de production en 2002)
  • soutien des débits d'étiage afin d'allonger la période de navigabilité du fleuve et de fournir les débits nécessaires aux cultures irriguées de la vallée, dont les superficies aménagées à ce jour s'élèvent à plus de 125 000 hectares (en partie à réhabiliter), pour un potentiel aménageable estimé à plus de 300 000 ha.
  • écrêtage des fortes crues, pour la protection des populations et des infrastructures.
  • soutien des débits de crue pour réaliser une inondation suffisante du lit majeur dans la vallée afin de sécuriser les activités traditionnelles de cultures de décrue (entre 140 000 et moins de 10 000 hectares en régime naturel !), de pêche et d'élevage, ainsi que de maintenir l'équilibre écologique. Une valeur minimale de 50000 hectares doit être visée avec la crue soutenue par le barrage.

 

Source : www.mpl.ird.fr/divha/fr/proj/sene

Image Digital Globe du 19 mars 2006

Cliquer sur l'icône ci-contre (fichier .kmz) pour accéder directement au site du barrage après avoir préalablement installé Google Earth.

Voir en page Savoir faire (nouvelle fenêtre) Coordonnées : 13°11'44.68"N / 10°25'48.88"O

Le dynamisme de l'OMVS tient peut-être à la concordance des intérêts des États membres et à l'impératif de coopération pour gérer la frontière commune qui coïncide avec le fleuve. L'intégration de la Guinée au sein de l'organisation pourrait en partie modifier la donne puisque pour ce pays, le fleuve ne marque pas une frontière. En outre, les grands projets d'irrigation et de développement de la navigation qui sont au cœur de l'action présente de l'OMVS ne sont pas d'un intérêt direct pour la Guinée. C'est sans doute dans le domaine de la production hydro-électrique que la coopération entre la Guinée et les trois États situés en amont pourrait se développer à l'avenir.

Typologie des organisations de bassin en fonction des configurations frontalières

Pour analyser les organisations de bassin, il est utile de distinguer :

1) Celles dont l'objet est un fleuve frontière. Le cours principal du fleuve constitue la frontière entre deux États. Le fleuve Sénégal par exemple constitue la frontière entre le Mali et le Sénégal sur une partie de son cours et la frontière entre la Mauritanie et le Sénégal sur une autre partie de son cours. Ces trois pays sont les États membres de l'OMVS.

L'intégration récente de la Guinée modifie cette configuration et fait passer l'OMVS dans la troisième catégorie décrite ci-contre.

2) Celles dont l'objet est un fleuve transfrontalier. Cette catégorie est la plus fréquente en Afrique de l'Ouest. Ainsi, le fleuve Niger traverse successivement, d'amont en aval, la Guinée, le Mali, le Niger et le Nigeria. Son principal affluent, le Bénoué, traverse successivement le Tchad, le Cameroun et le Nigeria. Ces différents pays ainsi que le Burkina, le Bénin, la Côte d'Ivoire d'où partent quelques affluents du fleuve, forment les États membres de l'Autorité du bassin du fleuve Niger (ABN). Le dispositif de la Gambie est similaire (OMVG) ainsi que celui du bassin de la Volta (ABV).

3) Celles enfin, gérant un cours d'eau qui est frontalier dans certaines de ses sections et transfrontalier dans d'autres. En prenant en compte la Guinée (pays amont et nouveau membre de l'OMVS), le fleuve Sénégal peut être rangé dans cette catégorie de cours d'eau

Mais le cas de l'Autorité du bassin du Niger (ABN) relève du casse-tête. Il a remplacé, en 1980, l'ancienne Commission du fleuve Niger (CFN) de 1963 qui n'avait qu'une fonction de concertation pour l'essentiel. L'ABN est plus ambitieuse et cherche à coordonner les politiques nationales de mise en valeur des ressources, à planifier le développement du bassin et à réaliser des ouvrages et projets communs. Mais il est difficile de gérer ensemble un fleuve de plus de 4 000 km dont le bassin actif de 1,5 million de km² est partagé entre neuf États. Ceci explique sans doute que les acquis de l'ABN sont à ce jour essentiellement concentrés dans le domaine de la préservation de l'environnement (lutte contre l'ensablement, contre la jacinthe d'eau, etc.), domaine important ayant par ailleurs l'avantage de pouvoir aisément faire l'objet d'un consensus. Dans les autres domaines, le bilan est mitigé. En 2005, les chefs d'État des pays membres de l'ABN ont adopté une déclaration dite de Paris qui énonce des principes généraux de bonne gouvernance du bassin du Niger et par laquelle ils s'engagent dans un processus de concertation en vue d'une vision partagée du fleuve et de son développement. Un avenir à suivre.

De la coopération bilatérale entre États à la coopération macro-régionale, d'autres formes de dialogues voient le jour. On dénombre ainsi cinq accords bilatéraux le long du fleuve Niger (carte ci-dessous).

Ils sont tous postérieurs à la création des organisations de bassin concernées (ABN par exemple) enlisées dans leurs difficultés et le trop grand nombre d'États impliqués. Mais de tels accords soulignent la pertinence du principe de subsidiarité plus qu'ils ne remettent en question celle des organisations de bassin. Il est d'ailleurs important de souligner que dans au moins un cas (Accord Nigeria-Cameroun), c'est l'organisation de bassin (l'ABN en l'occurrence) qui a facilité les discussions entre les deux pays concernés.

À l'échelle macro-régionale, la subsidiarité est au cœur des préoccupations du Cadre permanent de coordination et de suivi de la gestion intégrée des ressources en eau en Afrique de l'Ouest (CPCS-GIRE), créé en 2001 sous l'égide de la CEDEAO.

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Conclusion

En conclusion, globalement, l'Afrique de l'Ouest n'est pas menacée à moyen terme de manquer d'eau renouvelable.  Le problème réside d'une part dans les difficultés, techniques et financières, d'accès aux réserves souterraines dont l'exploitation est aujourd'hui infime [11]. Il réside d'autre part dans la variabilité et le changement  climatiques qui ont entraîné des baisses significatives du régime des grands fleuves au cours des dernières décennies. En résumé, l'eau souterraine est peu exploitée, l'eau de surface diminue. Ainsi, le spectre, même incertain et à long terme, d'une pénurie incite les États de la région à préparer la construction de barrages, de canaux d'irrigation ou de systèmes de transferts interbassins toujours plus nombreux. Les risques de désaccord et de tension sont réels, mais jusqu'à présent le dialogue et la coopération l'ont emporté.

L'information scientifiquement établie est, dans le domaine de l'eau comme dans d'autres, le fondement indispensable d'un dialogue sain entre les parties prenantes. En effet, dans certains cas (voir en encadré supra, entre le Burkina Faso et le Ghana, le cas du niveau du lac Volta), des pays ont été suspectés de faire baisser le niveau d'un fleuve par des ponctions trop importantes alors que seule l'aridification du climat était en cause. Des systèmes communs d'observation scientifique doivent donc être mis en place, y compris pour ce qui concerne les aquifères transfrontaliers dont les dynamiques sont encore mal connues.

Une réflexion sur la subsidiarité entre les différents niveaux de coopération régionale doit être engagée. Les accords bilatéraux offrent une bonne base pour promouvoir des programmes de développement intégrés difficilement envisageables à l'échelle de la plupart des bassins fluviaux du fait de la divergence des intérêts ou des priorités entre certains pays membres des organisations de bassin. Les agences de bassin n'ont pas toute le même objet (fleuve frontalier/ transfrontalier, dimension du bassin, nombre de pays membres). Elles ne peuvent donc pas être perçues de la même façon ni avoir les mêmes ambitions. Leur socle commun pourrait être d'une part la construction d'une vision commune aux pays concernés, d'autre part le dialogue autour de codes de conduite ou de chartes de l'eau et enfin l'appui à la mise en œuvre d'accords bilatéraux.

Les cadres internationaux de gestion des bassins transfrontaliers

  • La Convention des Nations Unies sur l'utilisation des cours d'eau partagés à des fins autres que la navigation (1997) est le produit de près de trente années de réflexion et de débats d'experts. Bien qu'elle ne soit pas entrée en vigueur – ce qui aurait nécessité qu'elle soit ratifiée par au moins 35 États – elle sert de norme internationale en ce qui concerne la définition de la responsabilité des États dans la gestion des bassins fluviaux d'eau transfrontaliers. Elle énonce de grands principes portant notamment sur l'utilisation équitable et raisonnable des cours d'eau partagés, l'obligation de ne pas causer de dommages significatifs à des pays tiers, la notification préalable, le partage des informations entre États, la concertation entre États riverains, etc.
  • À l'exception du Liberia et du Cap Vert, tous les États de l'Afrique de l'Ouest ont adhéré à la Convention sur les zones humides d'importance internationale (ou Convention de Ramsar, 1971) et la région compte, en 2006, 46 sites Ramsar d'une superficie cumulée de 10 millions d'hectares. Cette convention est particulièrement importante pour la sauvegarde écologique des zones humides.
  • La Convention sur la diversité biologique (1992), ratifiée par tous les États de la région à l'exception de la Sierra Leone, vise "la conservation et l'utilisation durable des ressources biologiques" et cherche à "atténuer ou éviter les effets défavorables à la diversité biologique" et à "prévenir toute menace sur la biodiversité biologique". Elle insiste sur la nécessité de mener des études d'impacts environnementaux pour minimiser les dommages sur les écosystèmes, fluviaux en l'occurrence.
  • La Commission mondiale des Grands Barrages (CMB ou WCD : World Commission on Dams, 1997) conduit des études indépendantes dans le domaine de la planification, de la construction et de la gestion des grands barrages. Elle en tire des leçons et peut faire des recommandations. Pour les bassins transfrontaliers, elle recommande que les politiques nationales de l'eau intègrent explicitement des mécanismes de négociation avec les autres États concernés par la construction d'un barrage selon les principes de l'utilisation équitable et raisonnable, de la prévention des dommages et de l'information préalable. Elle demande aux bailleurs de fonds de ne pas soutenir des projets de barrages si des États riverains des cours d'eau transfrontaliers soulèvent une objection considérée comme fondée par un groupe d'experts indépendants.

Le niveau macro-régional est en train de naître. Il constitue sans doute la clé de voûte qui manquait à la coopération régionale en matière d'eau. Il pourrait œuvrer à la formulation d'un protocole régional de l'eau qui faciliterait la tâche des nombreux États parties prenantes dans plusieurs bassins partagés. C'est également au niveau ouest-africain que les États pourraient être encouragés à ratifier et à mettre en œuvre les conventions internationales sur les eaux partagées et l'environnement. Le Cadre permanent de coordination et de suivi de la gestion intégrée des ressources en eau en Afrique de l'Ouest (CPCS-GIRE) de la CEDEAO pourrait être le pivot de ce processus régional pour promouvoir une meilleure gouvernance des ressources en eau de la région.

Quant au Partenariat ouest-africain de l'eau (GWP-WAWP), composante ouest-africaine du Partenariat mondial de l'eau (GWP) mise en place en 2002, il constitue une plateforme régionale de dialogue et de concertation pour favoriser la gestion intégrée de l'eau aussi bien à l'échelle des États qu'à l'échelle des bassins. Enfin, un Réseau africain des organismes de bassin (African Network of Basin Organisation - ANBO), créé en juillet 2002, pourrait être par la suite élargi à tous les organismes de bassin d'Afrique.

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Notes

[1] Ce document est adapté principalement de l'Atlas de l'intégration régionale en Afrique de l'Ouest (thème des bassins fluviaux transfrontaliers notamment), avec l'autorisation de Laurent Bossard, Directeur Adjoint CSAO / OCDE, voir : www.atlas-ouestafrique.org/spip.php?rubrique33   etwww.oecd.org/document/15/0,3343,fr_2649_37429_38410511_1_1_1_37429,00.html et www.oecd.org/dataoecd/22/34/38410112.pdf

Des compléments peuvent aussi être apportés par :

 

[2] Un bassin versant (fluvial ou lacustre) est une portion d'espace terrestre à l'intérieur de laquelle tous les écoulements d'eau, en surface ou en profondeur, se dirigent vers le même exutoire (cours d'eau ou lac). La ligne de délimitation d'un bassin avec ses voisins est appelée "ligne de partage des eaux".

[3] Projet ISARM2 de l'UNESCO : Internationally Shared Aquifer Resources Management Project ou Projet de Gestion des Ressources des Aquifères Internationalement Partagés.

[4] Global Water Partnership - Afrique de l'Ouest. 2000. L'eau pour le XXIe siècle - De la vision à l'action pour l'Afrique de l'Ouest. GWP- Afrique de l'Ouest. pp. 17-19.

[5] Source FAO, Aquastat maincountry database : www.fao.org/nr/water/aquastat/dbase/indexfra.stm

[6] C'est en Afrique australe (en particulier en Afrique du Sud et au Zimbabwe) que l'on trouve les 2/3 des grands barrages construits en Afrique.

[7] Un grand barrage est défini par la Commission internationale des Grands Barrages (CIGB) comme étant un barrage d'une hauteur supérieure à 15 m. Les barrages ayant 10 à 15 m de haut avec une longueur en crête supérieure à 500 m, ou pouvant stocker plus de 1 hm³ d'eau, ou dont l'évacuateur de crue a une capacité de plus 2 000 m³/s sont aussi considérés comme des grands barrages.www.icold-cigb.net/default.aspx

[8] Sur cette même unité de superficie, la Chine compte en moyenne 240 grands barrages, l'Inde 130, le Japon 670, les États-Unis 75, d'après les statiques fournies par la Commission Mondiale des Barrages (WCD, 2000) et le Registre des grands barrages de la CIGB.

[9] Par exemple : Fomi et Kamarato en Guinée, Kénié, Tossaye et Labezanga au Mali, Dyodyonga et Gambou entre le Bénin et le Niger, Kandadji au Niger, Lokoja, Makurdi et Onistha au Nigeria.

[10] Volta Basin Data, Center for Development Research (ZEF), Universität Bonn :www.glowa-volta.de/cd_v3.1/index.htm

[11] Certains pays, en Afrique ou ailleurs dans le monde, dépendent largement des aquifères pour l'agriculture : 96% de l'eau d'irrigation est d'origine souterraine en Arabie Saoudite, 69% au Bangladesh, 61% en Tunisie, 60% en Syrie, 53% en Inde, 34% au Pakistan (source PNUE). En Afrique de l'Ouest, l'utilisation des nappes souterraines pour l'agriculture est quasiment nulle.

Sélection et synthèse documentaires et mise en page web : Sylviane Tabarly,

d'après l'Atlas de l'intégration régionale en Afrique de l'Ouest,

avec l'autorisation de Laurent Bossard, Directeur Adjoint CSAO / OCDE

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Mise à jour :   11-03-2008

 


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