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La frontière, discontinuités et dynamiques

Mobilités et frontière, ingrédients d’une alchimie territoriale au Pays basque

Publié le 11/03/2008
Auteur(s) : Hélène Velasco-Graciet, maître de conférences HDR en géographie - université de Bordeaux 3

Si le Pays basque est un territoire identitaire ancien, il a longtemps été institutionnellement séparé par une frontière internationale traçant la limite entre deux États-nations : l'Espagne et la France. Depuis 1992, il est devenu progressivement un territoire de projets sous l'impulsion, entre autres, des programmes européens Interreg [1]. Ces projets de coopération ont eu, et ont, pour objectif d'initier la re-naissance d'une forme spatiale pré-nationale (un pays et plus encore le Pays) par des incitations financières à des pratiques d'échanges fondées sur la réciprocité.

Parallèlement ou à côté de ces tentatives de re-construction territoriale par les acteurs institutionnels (l'Union Européenne, les États, les Régions ou les communes), des phénomènes sociaux portés par des collectifs peu ou pas organisés apparaissent. Ils se regroupent autour de valeurs diverses de type économique, culturel ou hédoniste et dessinent des pratiques de mobilité comme autant de territorialités émergentes donnant lieu, autour de la frontière, à des mouvements inusuels et impensés il y a quelques années encore.

Un phénomène de mobilité résidentielle est d'abord à remarquer. Aujourd'hui, près de 30% de la population de la commune d'Hendaye est originaire de "l'autre côté" de la frontière. Ensuite, se dessine une mobilité linguistique conséquente puisque le nombre des implantations d'établissements scolaires proposant un enseignement du basque se multiplie sur le territoire du Pays basque français. Enfin, on remarque une diffusion, au travers du Sud-Ouest de la France, de pratiques festives qui étaient, jusque-là, géographiquement limitées et constituaient, récemment encore, la singularité de la ville de Pampelune [2].

Ces nouvelles territorialités [3] puisent leur légitimé dans un argumentaire discursif se fondant sur l'adhésion individuelle et collective (un collectif plus ou moins large) à des valeurs contemporaines appartenant à "l'air culturel du temps" et relevant pour chacune d'elles du bien-être, du respect et de la préservation de la langue et de l'hédonisme. Ces territorialités d'une riche et bouillonnante matérialité entraînent tout d'abord avec elles une sorte de déplacement de l'ancienne frontière internationale. Elles participent, ensuite, à la construction de nouveaux territoires inattendus. Territoires inattendus car ils possèdent des limites floues, à tout moment susceptibles d'être modifiées, ainsi qu'un degré d'institutionnalisation faible et une légitimité fuyante. Elles permettent enfin, de façon ténue et par expérimentations individuelles, d'initier des représentations d'un "être ensemble" possible à l'intérieur de formes territoriales se chevauchant ou se superposant les unes aux autres. Ainsi, y aurait-il, en fonction des époques où l'on se trouve, des alliances singulières entre groupe social et espace, l'émergence de territoires "puisant leur bien-fondé en valeur" (Velasco-Graciet H., HDR, 2006).

Ces nouvelles territorialités, ici motivées par le choix résidentiel, l'apprentissage d'une langue minoritaire ou les pratiques festives, sont considérées par les acteurs publics comme des opportunités politiques alimentant la rhétorique du renouvellement territorial local contre le centralisme d'État. Ces micro-pratiques collectives, car elles se jouent de la frontière internationale en lui conférant une fonction de continuité, car elles débordent les politiques publiques s'exerçant dans des cadres spatiaux rigides, car elles adhérent à des idéologies portées par de nouveaux acteurs, révèlent une démultiplication des territoires d'appartenance et l'abandon d'une croyance d'appartenance exclusive aux territoires politiques classiques.

À travers l'analyse de ces trois phénomènes territoriaux que sont les pratiques résidentielles, linguistiques et festives, nous proposons de mettre en évidence, d'une part la mobilité que connaît la frontière franco-espagnole, d'autre part les émergences territoriales que ces territorialités dévoilent.

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Lorsque la frontière s'ouvre : les pratiques résidentielles

Hendaye (12 000 habitants en 1999), jusqu'en 1992, une ville frontalière dont elle possédait toutes les caractéristiques. Caractéristiques relevant du droit avec la présence de la Douane et de la Police de l'Air et des Frontières. La présence d'un fort pourcentage de fonctionnaires dans la population totale avait une forte influence sur les choix électoraux  puisque la représentation politique locale était plutôt (et est toujours) orientée "à gauche", contrairement au reste du très "conservateur" Pays basque. Caractéristiques relevant de l'économie avec la forte concentration d'entreprises de transit et de transport. Caractéristiques relevant du social avec l'existence de différents types d'alliances interindividuelles de part et d'autre de la frontière : mariages, contrebande, etc….

L'organisation de la ville se fondait alors sur une superposition de contraintes légales, économiques et sociales, les unes licites et les autres illicites. Hendaye appartenait ainsi à la classe des villes frontalières vivant aux rythmes géopolitiques d'une frontière internationale qui s'ouvre et se ferme, favorisant tout à la fois la mobilité et la sédentarité, le respect de la norme et de sa transgression. La frontière y était sans cesse utilisée à des desseins variées, parfois contradictoires, servant tant l'individu que la nation et ce avec des temporalités distinctes. Malgré toute cette richesse de comportements socio-spatiaux fondée sur les alliances de part et d'autre de la frontière, il est à relever tous les efforts entrepris par la population hendayaise pour se démarquer idéologiquement de ses voisins espagnols.

Ainsi, en reprenant l'article de Frederik Barth [4] aujourd'hui célèbre, ces rencontres et ces alliances de proximité n'ont pas entraîné la construction d'une sorte d'identité culturelle uniforme ou hybride de part et d'autre de la frontière mais, bien au contraire, elles ont eu tendance à accentuer les différences culturelles et à renforcer le sentiment d'appartenance nationale. Tous les motifs transformés en stéréotypes simples (Espagnols considérés comme sales et exubérants, Français efféminés et radins, etc.) ont été propices à la distinction nationale. Cet effet de saillance concernait aussi la valeur attribuée aux territoires communaux voisins : Hendaye représentait la France et la culture, Irun et Fontarrabie, l'Espagne et la fête.  Ainsi, des enfants et adolescents se sont croisés à la frontière pendant plusieurs décennies, les uns allant du sud vers le nord pour des déplacements scolaires et les autres du nord vers le sud pour des déplacements festifs.

Ces déplacements n'étaient pas anodins. En effet, les effectifs d'enfants espagnols inscrits dans les écoles hendayaises furent et sont encore importants (service scolaire, commune d'Hendaye, 2004). La proportion de 1971 à 2002 est en moyenne de 15% par an (la proportion la plus forte étant de 19,2% et la plus faible 11% ; par exemple en 1971, sur 509 enfants inscrits 74 sont espagnols). Ces chiffres cachent une mutation importante de la société espagnole, ou du moins de la société du Pays Basque, relativement à l'arbitrage, par les parents, entre établissements privés ou publics : depuis une quinzaine d'années, on constate en effet une inversion des inscriptions en faveur des établissements publics au détriment des établissements privés (à titre d'exemple en 1974, 60,5% des élèves du Collège Sacré Cœur étaient espagnols contre 15% en 2002).

L'estimation quantitative des déplacements festifs des jeunes hendayais vers les communes espagnoles voisines n'est bien sûr pas établie, pas plus que le taux de fréquentation des bars, discothèques ou bodegas. Mais les entretiens menés depuis une dizaine d'années montrent que les escapades juvéniles de l'autre côté de la frontière font partie d'un capital culturel local et constituent une sorte de passage obligatoire pour mieux affirmer son statut d'adulte. Loin d'être proscrites ou même tolérées, ces pratiques sont encouragées dans les espaces de socialisation que sont la famille et les clubs sportifs.

Ce type de pratiques et de représentations ont construit une culture de la frontière liée à sa proximité et elles en ont permis le maintien, générant ainsi une identité frontalière. Même si cette frontière n'existe institutionnellement plus depuis 1992 / 1995 [5], elle est encore présente et lisible dans ce type de pratiques et de représentations des populations  réparties de part et d'autre de la frontière.

Il est aujourd'hui acquis que, ni la culture ni l'identité territoriale ne sont figées mais que leurs modifications ont besoin du temps pour être appropriées par les groupes et entrer dans leur corpus identitaire. Ainsi, si les dates de 1992 et de 1995 sont des dates phares dans l'histoire des frontières européennes, la fin du franquisme et l'ouverture de l'Espagne à l'Europe sont deux événements qui ont joué plus précocement sur l'organisation tant sociale que spatiale des zones frontalières franco-espagnoles. Ainsi, en 1986, le gouvernement espagnol autorise l'exportation de capitaux à l'étranger. Cet événement législatif explique en partie le phénomène de migration résidentielle qu'a connu la commune d'Hendaye depuis une vingtaine d'années [6]. Ces migrations se sont faites en deux vagues successives. Une première vague dans le milieu des années 1980 et une seconde à partir de l'année 2000. Les motifs invoqués sont de deux types : le coût du foncier moins élevé en France dans les années 1980 (entre 40 à 50% moins élevé à Hendaye que de l'autre côté de la frontière) et la qualité de vie supérieure dans les années 2000 ("échapper aux paysages urbains et industriels du Pays Basque espagnol").

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On constate donc une arrivée importante de population espagnole à partir du milieu des années 1980. Le recensement de 1999 estime cette population à 18% de la population totale. Ce chiffre est en deçà de la réalité puisque bon nombre de ménages d'outre-Bidassoa ont préféré ne pas y répondre de crainte d'un éventuel lien entre recensement et services fiscaux. Les services municipaux estiment, quant à eux, la population espagnole résidant à Hendaye entre 30% et 35% de la population totale. Si la première vague de nouveaux résidents s'est répartie de façon indifférenciée sur le territoire communal au gré des ventes des biens immobiliers d'alors, la seconde vague s'est localisée dans des lieux bien précis. À l'initiative de promoteurs privés, des zones ont été urbanisées constituant des quartiers souvent clos à destination de la population espagnole. Lorsqu'on s'intéresse à la morphologie sociale de cette population de nouveaux résidents, on constate qu'ils possèdent les caractéristiques des populations péri-urbaines occidentales. En effet, de façon générale, il s'agit de couples, entre 30 et 45 ans, ayant un ou deux enfants. Plutôt salariés du secteur privé, ils sont propriétaires d'une maison avec jardin (accès à la propriété, recherche d'espace et d'un coût du foncier inférieur), ils travaillent à Irun, Fontarrabie ou Saint Sébastien (forte mobilité quotidienne) où ils pratiquent aussi leurs activités sportives, associatives ou culturelles (classique concentration des services culturels dans les villes les plus importantes).

Cette population semble néanmoins en recherche d'intégration sur le territoire communal. Les familles scolarisent leurs enfants dans les établissements hendayais. Pour eux, de façon générale, "l'intégration passera par les enfants" (extrait d'entretien). Une association des travailleurs frontaliers (300 familles en sont membres) a été créée à l'initiative de quelques-uns d'entre eux. Elle a pour objectif d'aider les nouveaux arrivants en matière de fiscalité et de domiciliation .

Pour terminer cette partie, nous pouvons conclure qu'Hendaye, ancienne commune frontalière, a connu de notables mutations depuis la défonctionnalisation de la frontière internationale. Si des tentatives institutionnelles de coopérations transfrontalières existent avec ses voisines d'Irun et de Fontarrabie [7], les pratiques des individus inventent un nouveau territoire. Hendaye n'apparaît plus comme un espace de confins entretenant des relations d'ordre politique et institutionnel avec ses voisines espagnoles. Le territoire communal, son espace social se voient au contraire aujourd'hui investis par de nouvelles forces humaines qui, progressivement, inventent de nouvelles territorialités, de nouvelles façons de construire du territoire. Ici, pas de luttes d'appropriation, pas de conflits identitaires : la mutation est silencieuse et les schémas de compréhension que les géographes avaient mis en place ne semblent plus opératoires. Hendaye devient une zone péri-urbaine englobée dans l'aire urbaine de Saint-Sébastien qui compte près de 400 000 habitants (2002).

Un continuum urbanisé (images Google Earth), d'est (à droite) en ouest (à gauche) : Hendaye, Irun, Errenteria, Pasaia, San Sebastian

Cliquer sur l'icône ci-contre (fichier .kmz) pour accéder directement à l'image centrée sur Irun, après avoir préalablement installé Google Earth. Voir (autre dossier, nouvelle fenêtre) en page Savoir faire de Géoconfluences

Ses atouts sont simples : elle possède de l'espace, le coût du foncier est relativement faible, elle est convenablement desservie par les réseaux de communication, tant ferré que routiers. La frontière internationale n'apparaît que de façon marginale dans les discours, elle ne semble préoccuper aujourd'hui que les acteurs politiques et les hendayais autochtones qui s'y accrochent comme à un bateau ivre, comme au dernier vestige d'un temps où le projet politique moderne assignait les individus à la sédentarité territoriale. Il semble bien que les individus redéfinissent les territoires à leur propre dimension et posent en toute première instance leurs intérêts propres sans se soucier des maillages territoriaux, aussi forts soient-ils, comme ont pu l'être, ici et ailleurs, les territoires nationaux. Bien sûr, on pourrait dire que l'époque est européenne, qu'ici à Hendaye, le ciment identitaire est basque, que les distances sont affranchies, que les États-nations sont en crise … et ces grands mouvements sont autant de coups de vent qui, d'une part déstabilisent les fonctionnements territoriaux classiques, d'autre part rendent possibles les migrations résidentielles. Mais la surprise est que ces nouvelles formes de territorialités dessinent des nouveaux territoires en dehors des cadres politiques, des études prospectives, des projets de développement. Les groupes et les individus semblent bien aujourd'hui être au cœur de ces nouveaux processus socio-spatiaux. Ce travail inconscient invente des territoires que les acteurs politiques ont du mal à penser et à intégrer dans leurs stratégies de développement. La frontière internationale telle qu'elle était localisée apparaît ici, à Hendaye, comme une sorte de vestige. Les migrations résidentielles des habitants de l'aire urbaine de Saint Sébastien ont créé un mouvement de frontière, cette ancienne frontière internationale s'est déplacée pour devenir un front urbain.

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Lorsque la frontière se dissout : l'apprentissage de la langue basque

Les ethnologues, lorsqu'ils prennent pour champ de recherche l'identité, mettent en évidence l'importance de la relation entre communauté, territoire et langue. La langue apparaît comme un élément fort de cohésion sociale, jouant de façon privilégiée sur le sentiment d'appartenance au groupe. L'exemple de la construction des États-nations montre bien l'importance de la langue sur la mise en place et le développement d'une société nationale. Ainsi, nous ne pouvons que rappeler les efforts de la IIIe République pour que le Français devienne langue officielle parlée par tous, même les plus humbles, et qu'elle se substitue une fois pour toute à l'ensemble des langues régionales. Le canal d'apprentissage étant, bien entendu et en un premier temps, l'école.

Le Pays basque, tant dans sa partie française qu'espagnole, a connu cette mise en forme linguistique à des époques différentes, par des moyens plus ou moins violents et avec des résultats plus ou moins réussis. Ainsi, si la communauté basque française, par la forte idéologie centralisatrice de l'État largement relayée par les notables locaux, a intégré la nécessité de dominer la belle langue et que celle-ci fut perçue, dès la Première guerre mondiale, comme un atout d'ascension sociale, du côté espagnol, la communauté basque, semble s'être pliée aux exigences de l'apprentissage du castillan avec plus de rugosité dans certaines provinces et pour quelques uns de ses membres. En effet, le droit à pratiquer la langue basque fut l'une des  revendications de l'ETA pendant la période franquiste. Malgré tout, de part et d'autre de la frontière, l'apprentissage et la communication en langue basque se sont maintenus notamment dans le cadre de la famille. Mais, plus uniformisante que l'école, il semble que l'arrivée de la télévision monolingue ait contribué bien davantage au déclin de la langue basque [8].

La carte ci-contre, élaborée à partir d'une enquête socio-linguistique menée par le gouvernement de Navarre en 1997, montre les différences par provinces du taux d'uni- et de mono-lingues sur la population totale. Le fort taux de uni et monolingues constaté en Soule et en Basse Navarre est généralement expliqué par le caractère rural de ces deux provinces tandis que le faible taux de la Navarre est généralement attribué à la faiblesse d'un sentiment régionaliste basque navarrais. Mais, si cette carte nous montre l'hétérogénéité du savoir de la langue locale, la répartition par tranche d'âge apporte d'autres éléments de compréhension. Ainsi, on se rend compte que, pour l'ensemble du Pays basque espagnol, les locuteurs sont assez également répartis entre les différentes classes d'âge avec un léger creux pour la classe de 35-49 ans. Au contraire, les locuteurs les plus nombreux du Pays basque français sont ceux des deux classes les plus âgées : 50 – 64 ans et 64 ans et plus.

Pour la partie espagnole, la presque égalité du nombre de locuteurs par tranche d'âge semble être le résultat de la politique linguistique menée par les communautés basques espagnoles.

Part des bascophones sur la population totale / province

Cette politique linguistique ambitieuse trouve son fondement légal dans la Constitution espagnole de 1978 et plus particulièrement dans la disposition additionnelle n°1 qui signale que "la Constitution protège et respecte les droits historiques des territoires foral [entendons par là historiques]" [9]. Ceci eut pour conséquence un extraordinaire transfert de compétences et de moyens de l'État central vers les communautés qui devenaient de ce fait autonomes car seules les compétences relatives à la défense ou la justice n'ont pas été transférées [10]. Le basque devient alors co-langue officielle avec l'espagnol et un large réseau de centres d'apprentissage scolaires et universitaires fut mis en place et mailla progressivement le territoire.

En 1982, la Communauté autonome du Pays basque adopte une loi d'harmonisation de la langue. Ainsi, afin de gommer les différences linguistiques entre provinces, le Batua (néo-basque). Langue officielle uniformisée, le néo-basque est enseigné comme un des éléments constitutifs de ce territoire institutionnalisé et de l'identité qu'il construit. Les écoles monolingues dans la communauté autonome sont devenues minoritaires alors que 80 000 enfants sont scolarisés (2002) dans les Ikastola (école basque de type associatif). Le basque est présent dans pratiquement toutes les filières universitaires et il est enseigné aux adultes. Il y a des radios, une télévision, des quotidiens, du théâtre et, depuis peu, du cinéma en langue basque. La politique culturelle menée apparaît comme un modèle au regard du lien mis en œuvre entre communauté, territoire et langue, lien d'autant plus fort qu'oubliant les théories de Sabino Arana qui liait la nationalité basque à l'ascendance, il est maintenant admis que la personne basque est celle qui possède l'euskara, un Euskal-duna [11]. Le Pays basque espagnol apparaît donc aux yeux de certains, comme l'association Seaska [12] par exemple, un modèle à appliquer au Pays basque français pour éviter la disparition de la langue basque [13]

Du côté français, la prise en compte institutionnelle de la langue basque a connu une histoire mouvementée et inachevée puisque l'objectif est bien sa "co-officialisation"  c'est-à-dire "une égalité de statut entre le français et le basque en Pays basque, pour l'obtention du droit d'apprendre et d'utiliser la langue basque par tous les habitants du Pays basque, pour une politique de réappropriation linguistique sérieuse et efficace" [14]. Si les premiers mouvements séparatistes, ou du moins régionalistes, se lancent très tôt dans la "bataille de la langue", il faudra attendre 1994 pour qu'un protocole d'accord soit signé entre l'Éducation nationale et Seaska. "L'État reconnaît alors l'Ikastola comme une école et l'enseignement du basque comme un système éducatif du service public d'éducation" (Seaska, 2002). La signature de cet accord est le résultat de nombreuses années de conflits plus ou moins violents. La bataille de la langue dans cette partie française du Pays basque fut jalonnée de manifestations et d'arrestations.

L'histoire remonte à 1969, date à laquelle la première ikastola maternelle fut ouverte à Arcangues "à l'initiative d'un petit groupe de parents" (Seaska). La chronologie des ouvertures de classes dans les premières années (carte ci-dessous à gauche) montre la vigueur du mouvement d'implantations. Les années suivantes, il y aura renforcement et enrichissement de ces implantations puisque, en 2003, on compte 19 écoles maternelles, 12 écoles primaires, 3 collèges et 1 lycée. Leur répartition spatiale montre que les implantations sont essentiellement en zone littorale ou à proximité. Cette localisation peut en partie s'expliquer par l'importance démographique de la zone contrairement à ce qu'il est coutume d'appeler le Pays basque intérieur. Mais aussi par le fait que la conscience régionaliste serait plus le fait des urbains que des ruraux considérés comme plus conservateurs. On peut remarquer aussi que la diaspora basque en Béarn n'a pas été oubliée puisque, tant Pau, capitale du Béarn, qu'Oloron sont dotées d'une école basque. Ces implantations spatiales des Ikastola semblent répondre à une demande sociale. En effet, l'effectif des inscriptions n'a cessé de croître depuis les premières Ikastola créées au nombre de 9 en 1969 : avec un taux de croissance annuel voisin de 13% on en dénombrait 2 069 à la rentrée 2003.

Implantations Ikastola entre 1969 et 2003

Face à la progression des effectifs et des ouvertures de classe, l'Éducation nationale et le système confessionnel proposèrent, à la fin des années 1990, l'apprentissage de la langue basque selon deux modalités offertes aux candidats. Contrairement à l'enseignement dans les Ikastola qui se fait en langue basque avec un apprentissage du français "planifié du CE1 au CM2" dans le primaire, et en respectant "le quota-horaire réservée à l'étude de la langue et de la littérature françaises des collèges et lycées francophones", l'Éducation nationale et le système éducatif confessionnel ouvrent :

  • des classes d'initiation à la langue basque, il s'agit d'un enseignement de la langue basque à raison de deux à trois heures hebdomadaires,
  • des classes bilingues, il s'agit d'un enseignement en langue basque avec une répartition horaire égalitaire entre le français et le basque (les disciplines concernées sont les Mathématiques, les Sciences, une partie d'EPS et une partie des Arts Plastiques).

 

Si l'on observe les implantations et des établissements proposant de l'initiation et du bilinguisme, on se rend compte que, sur pratiquement l'ensemble du territoire considéré, le Pays basque français est grisé (carte ci-dessus à droite). Les communes n'étant pas concernées sont essentiellement de deux types : les communes ne revendiquant pas une identité basque comme les communes proches de l'Adour (a priori plus proche des Landes) ; les communes n'ayant plus d'école communale.

On observe donc que le Pays basque français est couvert en presque totalité par des établissements publics, privés et confessionnels, enseignant de façon plus ou moins approfondie la langue basque. Bien sûr les messages et les idéologies véhiculés par ces systèmes sont différents. Mais, en termes d'offres d'enseignement de la langue basque, il apparaît que la juxtaposition des trois systèmes dessine un territoire d'apprentissage  linguistique limité aux frontières Nord et Est du Pays basque français. L'ancienne frontière internationale s'est dissoute au sein d'un territoire nouveau qui s'est progressivement mis en place par action ou par réaction. Ce nouveau territoire est un territoire émergent, un territoire d'apprentissage de la langue basque qui n'existait pas il y a encore quinze ans. Les nationalistes parlent plutôt d'un territoire historique, ce territoire que certains sites web consacrés au Pays basque [15] présentent comme allant de soi et au sein duquel la frontière internationale n'est pas figurée. L'apprentissage institutionnel de la langue le dessine mais, au regard d'autres indicateurs (politiques, juridiques, économiques ou sociaux), il n'est encore qu'un territoire imaginé par les uns et rejeté par les autres.

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Lorsque la frontière devient poreuse : les fêtes

Nous nous intéresserons, pour finir, aux pratiques festives. Les pratiques festives telles qu'elles se développent, ici, depuis une dizaine d'années et à l'instar des pratiques tant résidentielles que linguistiques dessinent un nouveau territoire. En effet, par le jeu d'un transfert inusuel d'un type de fête emprunté à Pampelune, de territorialités éphémères se dévoilent et participent à l'effacement des frontières sociales et surtout culturelles si prégnantes il y a quelques années encore. Nous entrerons dans cette problématique par une rapide description des fêtes de Pampelune.

Ces fêtes sont anciennes puisque l'on fait remonter leur origine au XVIe siècle. Depuis 1591, elles débutent le 7 juillet (jour de la Saint Firmin / San Firmin) pour se terminer le 14 juillet.  Leurs premières caractéristiques sont d'être à la fois des fêtes urbaines et des fêtes mondiales. Leur renommée a depuis longtemps traversé l'Atlantique, en grande partie grâce aux écrits d'E. Hemingway.

Ainsi, figurent-elles parmi les grandes fêtes mondialement reconnues, au même titre que le carnaval de Rio ou de Venise ou que la fête de la Bière de Munich, par la fréquentation qu'elles connaissent. Au cours du temps, elles ont évolué puis, progressivement, les codes se sont figés. Ces codes marquent la ville et la transforment durant huit journées consécutives. Ils mettent en scène quatre éléments :

  • des lieux, certaines places ayant des fonctions bien précises, ce sont des hauts lieux festifs (place de la mairie, les arènes, etc…) pour des concerts de musique basque, des bals, la corrida, l'ouverture des fêtes, etc…,
  • des réseaux, certaines rues reliant les hauts lieux, notamment la calle Estafeta, dernière rue de l'encierro [16] avant que les taureaux n'entrent dans l'arène,
  • des actes symboliques, l'ouverture des fêtes par un lancer de fusées et de pétards, le défilé des notables, les messes, les corridas et le "pauvre de moi, les fêtes de Pampelune sont terminées" du dernier soir.
  • des individus qui forment une foule uniforme et bicolore car une tenue est recommandée voire imposée à tous les participants, pantalon et chemise blanche, foulard rouge (le panuelo) et ceinture rouge (la cinta). Cette foule bicolore est, au fil des heures, entraînée par des bandas aux musiciens identiquement vêtus. Le rouge symbolise le sang ruisselant de la gorge de San Firmin (patron de la ville) lors de son supplice. En ce qui concerne la couleur blanche deux hypothèses sont généralement avancées : le choix des bourgeois de la ville qui auraient souhaité se démarquer des paysans et des ouvriers ou le résultat d'une mesure souhaitée par le régime franquiste, espérant qu'une population vêtue de blanc serait plus encline à contrôler ses excès et à respecter les bonnes mœurs.

 

De ces quatre éléments la ville de Pampelune tire un grand profit, d'ordre économique d'abord puisque plusieurs millions de personnes sont accueillies chaque année. D'ordre symbolique ensuite puisque progressivement, les fêtes de Pampelune sont devenues une sorte de modèle de ce que serait la fête basque, modèle qui fait l'objet d'un transfert et d'une appropriation du côté français de la frontière.

Les fêtes de Pampelune, modèle de la fête basque du côté français de la frontière ?

Source : La régie des fêtes de Tyrosse http://ccmacs.free.fr

Les tenues blanches et rouges sont à l'honneur depuis une petite dizaine d'années (parfois les landais préfèrent le foulard vert au foulard rouge peut-être en l'honneur de la forêt landaises), les courses de vaches et les corridas deviennent des moments forts, les cliques locales se transforment en bandas, etc, et "le pauvre de moi, les fêtes sont finies" clôturent aujourd'hui les fêtes de Bayonne.

Corrida des fêtes de Dax

Source : Mairie de Dax - www.mairie-dax.fr

Ouverture des fêtes de Bayonne

Source : Fêtes de Bayonne - www.fetes.bayonne.fr

Voir aussi : Tyrosse en fêtes - www.tyrosse.fr, Les fêtes du sud-ouest - www.vivelaferia.net

Ainsi, les principales fêtes du grand Sud-Ouest de la France (Bayonne, Dax, Mont de Marsan et Vic-Fezensac pour les plus connues) mais aussi d'autres, plus secondaires par le nombre de participants, (comme Orthez, Hendaye, Mauléon, Saint Palais, Saint-Vincent de Tyrosse), calquent leurs fonctionnements sur celui des fêtes de Pampelune (photos ci-dessus). Les codes, les rites et les événements forts sont repris, souvent ré-adaptés aux habitudes culturelles locales. Se configurant sur ce modèle, les fêtes du Sud-Ouest de la France tendent à s'uniformiser.

Des ferias de Pampelune aux ferias de France

Ci-contre à droite : exemples de vidéos d'amateurs disponibles sur Daily motion (consultation janvier 2008).

Faire une recherche par mots clefs. Attention, la qualité et l'intérêt de ces vidéos sont très inégaux. www.dailymotion.com/fr

Des vidéos sur DailyMotion

Auteurs des prises de vue, de haut en bas : guifos ; cap2laby ; jungle 95200

De plus, les noms des villes mentionnées éveillent des interrogations. La zone de transfert du modèle dépasse en effet les limites du Pays basque français puisque sont concernés le département des Landes, le Béarn et aussi le département du Gers (carte ci-dessus à gauche). Ainsi, chaque été se dessine un autre territoire, non pas des fêtes mais de la fête. Ce territoire festif est bien sûr éphémère mais les individus en chacun de ses points centraux retrouveront les mêmes règles, les mêmes codes. Cette uniformisation spatiale construit un sentiment, celui d'appartenir, ne serait-ce que pour quelques heures, à un groupe et à un territoire où les frontières entre entités politiques quelles qu'elles soient n'existent pas.

 

Conclusion

Il y a quelques années à peine, les frontaliers naissaient dans ce mystère des différences marquées par les frontières. De part et d'autres de la douane traversée des milliers de fois, le paysage naturel était le même mais le paysage construit portait une nationalité, non seulement dans sa forme mais dans son odeur et par son bruit [17]. Depuis quelques années, l'ordre géométrique des territoires nationaux perd de sa rigueur par le mouvement des hommes et des idées. Les frontières internationales connaissent, par ces mouvements, des destinées toutes nouvelles. Poreuses, mobiles, elles apparaissent bien plus initier de la continuité que de la discontinuité. Lien plutôt que rupture, elles participent activement à l'émergence de nouveaux territoires labiles et sans contours fixes. Ces nouveaux territoires surgissent dans une sorte d'élan où les territorialités contemporaines se fondent sur la mobilité et le dépassement individuels. C'est l'expérience individuelle qui se déploie dans une sorte d'apprentissage confus de la liberté sous condition du respect des modes du moment.

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Notes

[1] Fourny M.-C. et Velasco-Graciet H. - "L'Eurorégion Aquitaine Euskadi Navarre, un espace frontalier émergent", p. 71-85, in Sud-Ouest Européen, n° 19, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2005

[2] Hemingway E. - Le soleil se lève aussi, Paris, Gallimard, 1949

[3] Velasco-Graciet H. - Territoires, mobilités, sociétés. Enjeux et contradictions géographiques, HDR, Laboratoire Ades-Dymset, Université de Bordeaux, 2006

[4] Barth F. - "Les groupes ethniques et leurs frontières", in Poutignat P. et Streiff-Fenard J., Théories de l'ethnicité, Paris, PUF.  1995 (1969)

[5] Deux dates clefs de l'ouverture des frontières intracommunautaires :

1992 - Résolution du Conseil du 7 décembre 1992, sur les moyens d'assurer le bon fonctionnement du marché unique (Journal officiel n° C 334 du 18/12/1992 p. 0001 - 0003)

"Le Conseil des communautés européennes,

  • vu le traité instituant la Communauté économique européenne, tel qu'il a été modifié par l'Acte unique européen,
  • vu les rapports de la Commission au Parlement européen et au Conseil européen concernant la mise en oeuvre du "Livre blanc sur l'achèvement du marché unique",
  • vu la déclaration relative à l'application du droit communautaire, adoptée par la conférence intergouvernementale le 7 février 1992 et annexée au Traité sur l'union européenne,
  • vu les conclusions sur la suppression des contrôles aux frontières, adoptées par le Conseil le 14 mai 1992, considérant que le marché unique comporte un espace sans frontières intérieures dans lequel la libre circulation des marchandises, des personnes, des services et des capitaux est assurée selon les dispositions du traité ; (etc.)"

 

1995 - La convention d'application de l'accord de Schengen entre en vigueur et supprime les contrôles aux frontières entre le Benelux, la France, l'Allemagne, l'Espagne et le Portugal. Elle crée une frontière extérieure unique où les contrôles sont effectués suivant des règles communes.

En Corpus documentaire du dossier "Territoires européens : régions, États, Union" (nouvelle fenêtre) : L'Europe entre associations, alliances et partenariats. Zoom sur la zone euro et sur l'espace Schengen

[6] Ces éléments sont issus d'une série d'entretiens menée à Hendaye en avril 2004

[7] En Corpus documentaire du dossier "Territoires européens : régions, États, Union" (nouvelle fenêtre) : "Coopérations territoriales transfrontalières, eurorégions"

[8] Il existe depuis une dizaine d'année une télévision basque mais les télévisions nationales ont émis bien avant et elles furent un facteur essentiel d'abandon de la langue.

[9] Se reporter à Hérodote - "La question de l'Espagne", n°91, Paris, La découverte, 1998

[10] C'est la constitution de 1978 qui a créé les Communautés autonomes. Cette dernière n'a pas établi de carte géographique des Communautés autonomes, mais a laissé à chaque nationalité ou région la capacité de décider librement si elle souhaitait ou non se convertir en Communauté autonome.
Il existe actuellement 17 Communautés autonomes : Andalousie, Aragon, Asturies, Baléares, Canaries, Cantabrique, Castille-León, Castille La Manche, Catalogne, Extremadura, Galice, Madrid, Murcie, Navarre, Pays-basque, La Rioja et Valence. Ceuta et Melilla constituent en outre deux villes avec Statut d'Autonomie.
Le processus de transferts mené à bien au cours de ces vingt dernières années a été si important qu'aujourd'hui les Communautés autonomes exercent des compétences pleines dans des matières aussi importantes que l'éducation à tous les niveaux, la culture, la santé, l'agriculture, l'industrie, les politiques d'emploi ou les infrastructures au sein de leur territoire.
 Le processus de décentralisation mené à bien au cours de ces deux dernières décennies a été si intense qu'aujourd'hui, 42% des tous les fonctionnaires et 35% des dépenses publiques totales de toutes les administrations publiques espagnoles relèvent déjà des Communautés autonomes.

[11] Le Pays basque signifie le pays de la langue basque "Eskal-Herria" (Seaska, Projet éducatif des Ikastola, Bayonne, 1995)

[12] Association de loi 1901 fédérant les écoles basques et pronant le bilinguisme. Elle a pour objectif de promouvoir l'enseignement du basque dans le système scolaire : www.seaska.info

[13] Selon Seaska, les éléments menaçant la langue basque sont nombreux et opératoires depuis longtemps : le refus de reconnaître un quelconque statut officiel à l'Euskara ; les guerres qui développent le sentiment d'appartenance à la communauté française ; l'école en français et obligatoire ; l'émigration massive et chronique des jeunes ; l'administration exclusivement en langue française ; la télévision monolingue dans les foyers.

[14] Batera (tous ensemble), 2002, www.jpb.com

[15] Un exemple de frontière escamotée : www.routard.com/guide_carte/code_dest/pays_basque.htm

[16] L'encierro est un mot espagnol signifiant, au sens strict, "enfermement", en désignant le fait de garder les taureaux enfermés dans les corrales (cours généralement attenantes aux arènes) jusqu'au jour de la corrida. Mais l'encierro est aussi le lâché de taureaux dans les rues de la ville sur un parcours délimité.

[17] Kuntz J. - Adieu à Terminus. Réflexions sur les frontières d'un monde globalisé, Paris, Hachette Littératures, 2004

Quelques ressources en ligne

Des collectivités concernées :
Les programmes Interreg :

 

Hélène Velasco-Graciet

UMR ADES-Dymset, Université de Bordeaux

pour Géoconfluences, le 11 mars 2008

 

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Mise à jour :   11-03-2008

 

 


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