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Notion à la une : résilience

Publié le 20/03/2014
Auteur(s) : Patrick Pigeon, Professeur à l’Université de Savoie, Centre interdisciplinaire scientifique de la montagne.
La notion de résilience est promue depuis le début de ce siècle par les institutions internationales, comme l’UNISDR (United Nations International Strategy for Disaster Reduction) ou la Banque mondiale. Ce portage la rend suspecte aux yeux de nombre de chercheurs, qui peuvent y voir des tentatives de manipulation idéologique d’inspiration néolibérale. Il est donc légitime de se demander d’où vient la notion de résilience, et pourquoi un tel intérêt récent. Comment mieux définir le contenu de cette notion, très polysémique (Djament-Tran et Reghezza-Zitt, 2012 ; Pigeon, 2012) ? On pourra alors mieux justifier son intérêt géographique.

Les origines de la notion sont principalement liées à la physique, à la psychologie [1] et à l’écologie. Quel que soit son champ d'application, la notion est née de l'analyse systémique. Les fondateurs du groupe Resilience Alliance ont travaillé sur la gestion des écosystèmes forestiers anthropisés, et sur la prévention des désastres (Gunderson et Holling, 2002). La notion de résilience ne fait toutefois pas consensus. On comprend mieux pourquoi en précisant ses contenus.


L’UNISDR définit la résilience comme « la capacité d’un système, une communauté ou une société exposée aux risques, de résister, d’absorber, d’accueillir et de corriger les effets d’un danger (...), notamment par la préservation et la restauration de ses structures essentielles et de ses fonctions de base ». Dans cette définition, la résilience reconnaît les limites de la résistance, et essaie de les dépasser. La résistance cherche, par des travaux de correction, comme un paravalanche ou une digue, « à s’opposer à l’aléa », tandis que la résilience « vise à en réduire au maximum les impacts » [2]. La résistance prétend éliminer les risques en éliminant les aléas, la résilience admet que ce n’est pas possible. On doit vivre avec l’impossibilité d’éliminer les dommages, tout en essayant de les limiter. De ce fait, la résilience reconnaît que le dommage n’est plus lié à une relation entre deux facteurs, comme entre aléa et vulnérabilité, mais à un ensemble de facteurs en interaction, à un système, au moins.

Les chercheurs de Resilience Alliance définissent, quant à eux, la résilience comme la capacité des systèmes à conserver leurs structures fondamentales en cas de perturbation [3]. Mais ils insistent également sur le fait que la résilience peut contribuer involontairement à préparer de futurs désastres [4]. En effet, les systèmes, et leurs résiliences, varient selon les échelles, et ils co-évoluent. Nous trouvons alors la complexité. Dauphiné et Provitolo (2013) rappellent que la complexité est liée à la fois à la plurifactorialité, aux surprises, et à « l’imbrication de niveaux d’organisation et d’échelles spatiales et temporelles ».
 

Dans l’exemple du désastre de La Faute-sur-Mer (Vendée) de février 2010, où 29 morts furent enregistrées, la recherche de résilience justifie le « risque digue » [5] aux yeux de l’Etat français. En effet, la digue en réduisant les fréquences d’inondation avait permis à la commune de construire sur des terrains inondables. Le règlement d’urbanisme, qui reflétait les choix politiques locaux, y imposait des bâtiments de basse densité, pourtant inadaptés aux zones inondables. La commune prétendait que les digues suffisaient à éliminer l’aléa et les risques (résistance), pour espérer conserver sa résilience, à savoir les structures fondamentales du système de peuplement local. Elle a contribué ainsi à préparer le désastre, événement de faible fréquence et d’intensité de dommage comparativement élevée, dont le coût menace la résilience du système de prévention des risques en France. C'est pourquoi l’Etat français impose ici le « risque digue » en espérant éviter un nouveau désastre à la fois économique et humain.

Le « risque digue » imposé par l'État sur le Plan de prévention des risques (PPR) de La Faute-sur-Mer (Vendée) correspond à la zone rouge, non constructible, à l'ouest de la digue. En effet, la digue, en réduisant les fréquences d’inondations, justifie la zone bleue, constructible avec un risque moyen, qu’occupent en partie les lotissements, mais elle crée aussi l’illusion de la disparition du risque d'inondation, c'est pourquoi le PPR classe la bande, juste en arrière de la digue, en zone rouge, non constructible.
 

Les contradictions de la résilience font ressortir les relations entre plusieurs systèmes à plusieurs échelles. Elles permettent de comprendre les conflits et leurs matérialisations territoriales, qu’étudie la géopolitique.

Cette villa est située dans la zone rouge inconstructible, à l'ouest de la digue d'où est prise la photographie. On peut lire ici les contradictions entre la résilience du système local, exprimée par le coeur vendéen, et la résilience du système national, défendue par le Préfet. En effet, le « risque digue » du PPR remet en cause la structure fondamentale du système municipal, sa résilience, en interdisant l’urbanisation de basse densité dans les zones inondables, défendue à plusieurs reprises par la mairie en conformité avec les intérêts affichés des propriétaires fonciers, des lotisseurs et des artisans du BTP local.  Or, l’Etat français cherche avec le « risque digue » à limiter l’intensité des futurs dommages à compenser par les assureurs. Depuis la loi Tazieff de 1982, l’Etat français et les sociétés d’assurance sont associés dans le système national de prévention des désastres, et l’Etat français joue le rôle de réassureur final. L’un des objectifs principaux du « risque digue » est bien de conserver, le plus possible, la structure fondamentale de ce système à l’échelle nationale, sa résilience.

 


[1] On trouvera un résumé des origines, vues du côté de la psychologie, dans : Ionescu, I., « Origine et évolution du concept de résilience », in Cyrulnik, B et Jorland, D., Résilience : connaissances de base. 2012, Odile Jacob, Paris.

[2] « Pour réduire les dommages des catastrophes, les ingénieurs proposent depuis plusieurs siècles une stratégie qui vise à améliorer la résistance des sociétés face à un aléa ». La résilience «  vise, non pas à s’opposer à l’aléa, mais à en réduire au maximum les impacts » (Dauphiné et Provitolo, 2007).

[3] « Capacity of a system to experience disturbance and still maintain its ongoing functions and controls » (Gunderson et Holling, 2002, p. 399).

[4] « [Soviet Union] resilience preserved a maladaptive system. What this suggests for social systems, as well as ecological ones, is that resilience is not an ideal in itself » (Gunderson et Holling, 2002, p. 31).

[5] Le risque digue existe en droit français, par le fait qu’il apparaît sous forme de zones rouges, non constructibles, sur des Plans de prévention des risques (PPR), approuvés par arrêté préfectoral, et ayant donc valeur réglementaire. Il admet que les travaux de correction, comme les digues, tout en contribuant à réduire les fréquences d’inondations, contribuent involontairement à préparer des événements d’intensité de dommage plus élevée. Autrement dit, le risque digue témoigne du passage des réflexions mobilisant la résistance à celles qui mobilisent la résilience.
 

Pour compléter :
  • Dauphiné, A. et Provitolo, D., 2007, « La résilience : un concept pour la gestion des risques », Annales de Géographie, 654 : 115-125.
  • Dauphiné, A. et Provitolo, D., 2013, Risques et catastrophes. Observer, spatialiser, comprendre, gérer. A. Colin, Paris, 405 p.
  • Djament-Tran, G. et Reghezza-Zitt, M. (coord.), 2012, Résiliences urbaines. Les villes face aux catastrophes. Le Manuscrit, Paris, 357 p.
  • Gunderson, L.H., Holling, C.S. 2002, Panarchy. Understanding transformations in human and natural systems, Island Press, Washington, 506 p.
  • Pigeon, P. 2012, Paradoxes de l’urbanisation, catastrophes et résiliences. L’Harmattan, Paris, 230 p.
Et en ligne :
  • sur Géoconfluences, deux exemples :

- Gomez, C., Lavigne, F., Paris, R., Tabarly, S., Séisme et tsunami à Sumatra, 2004 - 2010 : de la catastrophe environnementale et humaine de décembre 2004 à la reconstruction, 2010
- Tabarly, S., Mégapoles et risques en milieu urbain. L'exemple d'Istanbul, 2010


Patrick PIGEON,
Professeur à l’Université de Savoie,
Centre interdisciplinaire scientifique de la montagne.

 


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