Vous êtes ici : Accueil Informations scientifiques Dossiers régionaux États-Unis : espaces de la puissance, espaces en crises Articles scientifiques Le vignoble californien, vignoble de la mondialisation

États-Unis : espaces de la puissance, espaces en crises

Le vignoble californien, vignoble de la mondialisation

Publié le 07/07/2015
Auteur(s) : Raphaël Schirmer, maître de conférences en géographie, Université Bordeaux Montaigne, ADESS UMR 5185

Parmi les « 101 objets qui ont fait l'Amérique » [1] _ titre d'une récente publication de la Smithsonian Institution _, on ne sera guère étonné de trouver la combinaison d'astronaute de Neil Armstrong, une voiture Ford T, ou l’avion Spirit of Saint Louis de Charles Lindbergh. Plus surprenante, la présence de deux bouteilles de vin californien : un chardonnay 1973 de Chateau Montelena et un cabernet sauvignon 1973 de Stag's Leap Wine Cellars, deux vins qui ont remporté le désormais fameux « Jugement de Paris », dégustation à l'aveugle organisée le 4 juillet 1976 pour le Bicentenaire des États-Unis, et qui opposait des vins californiens à des vins bourguignons et bordelais [2]. Si cet événement est quasiment passé inaperçu à l'époque, il fait aujourd'hui l'objet d'une véritable mythification : les bouteilles de vins sont déposées au National Museum of American History, et surtout, une véritable épopée est construite autour d'elles. Le film Bottle Shock (2008) se fait l'écho d'un discours aujourd'hui communément accepté dans les médias, en reprenant des thèmes forgés a posteriori : victoire de l'innovation et de la technologie sur le conservatisme et les pratiques ancestrales, fin de la suprématie des vins européens, et plus encore, acte de naissance de la viticulture américaine de qualité. Une nouvelle page de l'histoire mondiale de la viticulture s'ouvrirait alors depuis la Californie.
Que l'on adhère à ce discours ou non, il n'en demeure pas moins que ces deux bouteilles marquent une rupture symbolique dans la façon de dire le vin, et in fine de penser cette boisson. Alors que la région de production est inscrite en petits caractères _ les termes Napa Valley sont à peine perceptibles _, le cépage est en revanche pleinement lisible, révélant une volonté de rompre avec les codes habituels (européens) portés par le monde du vin, à commencer par ceux élaborés par l'élite anglaise du XIXe siècle, et notamment le langage façonné par la culture classique d'Oxbridge comme le remarque un ancien chroniqueur du New York Times, Franck Prial (Prial, 2001, p. 2).
N’est-ce pas une étape dans la montée en puissance du vignoble américain, en particulier californien, qui transparaît là ? La puisssance du vignoble californien repose non seulement sur une capacité à produire des vins de qualité et à émerger sur le marché viticole mondial en un temps record, à comparer aux 2000 ans d'histoire de certains vignobles européens, mais aussi à devenir un centre d'innovations désormais diffusées dans le reste du monde. Qu'il s'agisse de manières de dire le vin, d'architecture ou encore de développement touristique, la Californie est souvent à l'origine de courants de pensée ou d'initiatives qui se propagent ailleurs (Schirmer, 2010). Les États-Unis d'Amérique étant devenus le premier consommateur mondial de vin en 2011, on comprendra que leur influence soit déterminante pour les autres acteurs du monde du vin.
La construction d'un modèle de vignoble et de vin copié dans le monde passe par la réussite productive et commerciale du vignoble californien, et aussi par la diffusion d'un discours qui gagne bien au-delà du Nouveau Monde.

 

1. Le quatrième vignoble mondial

1.1. Un dynamisme sans précédent

Le vignoble californien fait preuve d'une incontestable réussite : 80 ans après la Prohibition (1920–1933) [3], il est devenu le quatrième producteur mondial, juste derrière la France, l'Italie et l'Espagne. Il bénéficie de la forte demande d'un marché intérieur qui connaît une croissance ininterrompue depuis plus d'une vingtaine d'années. Même la crise de 2008 ne parvient pas à infléchir la courbe de la consommation. Le seul impact qu'elle ait pu avoir fut une réorientation des consommateurs vers des vins moins coûteux. Aussi tous les voyants paraissent être au vert : les surfaces en vignes augmentent, les territoires viticoles se multiplient, le nombre de wineries ne cesse de s'accroître, les exportations se développent. Ces dynamiques s’opposent à celles de nombreux pays européens, dont la France.
La consommation de vin aux États-Unis (1934-2013)

La croissance du vignoble est impressionnante. Il double sa superficie entre 1980 et aujourd'hui (93 000 ha en 1982, 194 000 aujourd'hui) [4], ce qui revient à planter l'équivalent de tout le vignoble bordelais. Dans le même temps, le vignoble connaît de remarquables processus internes. Il tend à se redéployer depuis la Vallée Centrale, très chaude et productrice de vins communs, en direction de l'océan Pacifique et des montagnes côtières. Cette translation  permet aux viticitulteurs de proposer des vins de meilleure qualité du fait d'un environnement plus frais. Certaines vallées jouissent désormais d'une renommée mondiale, comme les vallées de la Napa ou de la Sonoma, voire le comté de Santa Barbara, depuis que le film Sideways (2004) a attiré l'attention mondiale sur lui. Le vignoble tend par la même occasion à se complexifier. Il ne produit plus seulement des vins à base de cabernet sauvignon ou de chardonnay, mais propose aujourd'hui toute une gamme de cépages. Ceux du Rhône ont désormais le vent en poupe, avec la syrah et le grenache. Quant au pinot noir, dont la notoriété doit beaucoup à ce film, il connaît une forte croissance : près de 5 000 hectares en 2000, trois fois plus en 2010 [5]. Et surtout, le vignoble californien se fragmente. Comme pour d'autres vignobles de la planète, à mesure que la qualité des vins s'affirme, les producteurs recherchent davantage de distinction pour leurs vins en créant des territoires ad hoc. La Californie est donc passée d'une poignée d'American Viticulture Areas  (AVA) pionnières lors de leur naissance au milieu des années 1980 à plus de 130 aujourd'hui [6]. La vallée de la Napa elle-même est divisée en une quinzaine de sous-appellations. Et les projets ne cessent d'apparaître ici ou là : Petaluma Gap (vallée de Sonoma), Los Olivos (vallée de Santa Ynez) ou encore Malibu Coast (à proximité de Los Angeles, officialisée en 2014). Cela traduit un fourmillement d'initiatives et un fort dynamisme de la part des professionnels californiens.

Image satellite de la vallée de la Napa en 2012

Source : Image Spot 6, Airbus Defence & Space, 17 octobre 2012.
Pour voir l'image zoomable d'une résolution d'1,5 m dans la galerie d'images satellites, cliquez ici.

La Vallée de la Napa au nord de San Francisco est à la fois une région de production de vins de grande qualité et aussi la seconde destination touristique de Californie après Disneyland.

Le vignoble californien : les mutations géographiques

Le vignoble californien progresse depuis la Vallée Centrale en direction de l'océan Pacifique et des montagnes côtières.

Ce dynamisme est accompagné par une multiplication du nombre de wineries [7]. Celui-ci aurait dépassé les 4 000 en 2015, dont presque 1 000 pour la vallée de la Napa, et 800 pour la vallée de la Sonoma. Elles sont les acteurs majeurs du vignoble californien, puisque les 6 000 winegrowers (viticulteurs), à qui elles achètent du raisin, demeurent dans l'ombre. On reviendra sur cette distinction essentielle de la viti-viniculture aux États-Unis. Remarquons pour le moment l'extrême hétérogénéité de ces wineries. Alors que certaines d'entre elles sont résolument de petites entreprises de dimension familiale, d'autres appartiennent à de puissants groupes dont les origines sont diverses, américaine, française (Pernod-Ricard ou LVMH), japonaise (le brasseur  Sapporo) ou encore australienne (Foster) (Colman, 2008, p. 71). Leurs marques commerciales forment un bel imbroglio que Philip H. Howard (professeur à l’Université de l'État du Michigan) a essayé de dénouer. Les cinq majors  _ parmi lesquelles seul Constellation Group n'est pas d'origine californienne _ représentent 80 % des ventes. Le groupe Gallo est ainsi le premier producteur mondial, ce qui est à première vue étonnant dans un monde des vins dominé par l'Europe. La dimension de son principal site de vinification situé dans la Vallée Centrale à Modesto donne une idée de sa puissance.

La winery E&J Gallo à Modesto (Californie)

Voir le fichier .kmz de la winery, latitude 37°38'N, longitude 120°58'O
La firme Gallo a implanté son siège en 1933 dans la ville de Modesto, au coeur de la Vallée Centrale, à proximité d'une gare et d'un aéroport (en bas, à droite).

Firmes et marques dans le marché du vin américain

Source : P. Howard et al., Concentration in the U.S. Wine Industry, Université de l'État du Michigan, 2012
Pour voir l'image zoomable sur le site, cliquez ici

La taille de l'établissement est à l'échelle de son rang de première winery mondiale, et de premier exportateur de vins californiens.

Cette puissance est surtout vouée au marché intérieur ; les entreprises américaines exportent relativement peu en dehors des frontières (à hauteur de 30 % des ventes), tant la demande intérieure est forte. C'est là une différence essentielle par rapport à d'autres pays producteurs apparus récemment sur la scène internationale, comme l'Australie ou le Chili, qui exportent plus de 60 % de leur production. Les exportations américaines, dans lesquelles la Californie compte pour plus de 90 %, montrent bien cette dualité des gammes de vins. Alors que le Canada et l'Asie importent plutôt des vins de qualité, l'Europe se contente d’importer surtout des vins californiens de bas de gamme. Ce sont les marques les plus communes des grands groupes californiens que l'on retrouve dans nos supermarchés à des prix souvent dérisoires, qui les rendent de ce fait très compétitives, mais uniquement sur le bas de l'échelle qualitative. Ces vins aux goûts marqués par la surmaturité et le boisé _ souvent aromatisés par le biais de l'utilisation de copeaux pendant la vinification _, contribuent à donner une image très dépréciative des vins américains sur le continent européen.
Les exportations américaines de vins dans le monde (2009)

1.2.  Des vins de qualité

Aux côtés de boissons critiquées par les amateurs, des vins de grande qualité sont aussi issus du vignoble californien. Symboliquement, l'acte de naissance de ce processus correspond pour les Américains au 4 juillet 1976, tel qu’indiqué en introduction, mais en réalité, cette quête de la qualité s'inscrit dans une durée beaucoup plus longue. Elle commence avec l'obsession (Pinney, 1999, p. XV) des Américains à vouloir planter, dès le XVIIIe siècle, des vignes vitis vinifera  pour obtenir des vins de qualité (les pieds de vignes autochtones donnent des vins au goût foxé [8]), alors même que les maladies de la vigne ou des insectes comme le phylloxéra rendent quasi vaines toutes les tentatives. Parmi les premiers essais célèbres, ceux du président Jefferson à Monticello (Virginie), qui cherche à imiter les grands modèles européens en plantant presque obsessionnellement des vignes de 1771 à 1822. Il faut attendre le développement de la façade Ouest des États-Unis pour que le vignoble californien _ né au XVIIIe siècle dans les missions espagnoles _ connaisse son premier envol qualitatif, fin XIXe-début XXe siècle sous l'influence d'entreprises viti-vinicoles pionnières de la vallée de la Napa, comme Beringer (1876), Inglenook (1880), ou Wente (1883).
 
Complément 1 : R.L. Stevenson au temps des pionniers de la viticulture en Californie

Mais c'est surtout au lendemain de la Seconde Guerre mondiale que cette recherche de la qualité devient réalité. Des producteurs comme Robert Mondavi (1913-2008), utilisant des techniques modernes, comme par exemple le contrôle des températures pour la vinification en blanc sous l'influence d'André Tchelistcheff (1901-1994), ou encore des scientifiques comme Maynard Amerine (1911-1998) et Albert J. Winkler (1894-1989) (Schirmer, 2011, p. 102), se mettent au service d'une cause, la recherche des meilleurs vins.

Robert Mondavi représente la « face moderne des vins américains » comme l'écrit le chroniqueur du San Francisco Chronicle [9], grâce à plusieurs ressorts mobilisés pour permettre la reconnaissance des vins américains à l'échelle mondiale. Il s'est tout d'abord appuyé sur ses origines italiennes pour faire comprendre à ses compatriotes combien le vin renvoie à un art de vivre. En outre, le développement d’une relation privilégiée avec le public par l’intermédiaire du tourisme et du marketing (avec la fidélisation de la clientèle) ouvre une nouvelle voie que de nombreuses entreprises viti-vinicoles mondiales suivront par la suite. L'engouement des wineries pour des gestes architecturaux audacieux, rompant avec les traditionnelles bâtisses européennes, date par exemple de ce moment. L’ouverture de la winery Mondavi en 1966 est souvent considérée comme le point de départ du renouveau des vins de la vallée de la Napa. Aucune entreprise viti-vinicole importante n’avait en effet été fondée depuis la fin de la Prohibition.
En dépit des critiques qu'il essuie dans le documentaire Mondovino (2008), Mondavi est reconnu par ses pairs comme un grand producteur à l'échelle mondiale. Dès 1979, il signe un partenariat avec le bordelais Philippe de Rothschild pour créer dans la vallée de la Napa le domaine Opus One. Il vit cette étape comme une réelle consécration. Car des échecs suivront : impossibilité de s'installer en France (dans le Languedoc), rachat hostile en bourse par le groupe Constellation en 2004, enfin banqueroute en 2008 du centre culturel que Mondavi créé en Californie sept ans plus tôt, le COPIA (American Center for Wine, Food and the Arts).

La winery de Robert Mondavi dans la vallée de la Napa

La winery de Robert Mondavi, dessinée par l’architecte californien Cliff May (1909–1989) s’inspire de l’architecture des missions espagnoles du XVIIIe siècle. Ouverte au public depuis 1966, elle fait désormais figure de passage incontournable lors de toute visite dans la vallée de la Napa.

 

1.3. Des difficultés : le rêve viti-vinicole californien menacé

Les horizons du vignoble californien ne sont cependant pas aussi dégagés que l'on veut bien le croire. Le séisme du 24 août 2014 [10], dont l'épicentre se trouvait aux abords de la vallée de la Napa, l'a rappelé aux producteurs. La sécheresse qui sévit en Californie depuis trois ans [11], dans un contexte de réchauffement climatique [12], est une véritable épée de Damoclès suspendue sur ce vignoble irrigué ; d’autant que la pression urbaine, qui limite d'ailleurs de plus en plus l'extension des vignes, provoque une âpre concurrence pour l’eau. Pire, des voix commencent à s'élever en Californie contre l'utilisation intempestive de l'eau par le secteur viti-vinicole [13], contre son extension qui se fait au détriment d'espaces naturels [14], contre les pollutions et les embouteillages que l'activité touristique engendre (en particulier la vallée de la Napa, complètement saturée à certaines heures de la journée) [15], voire contre le modèle social sur lequel elle repose, avec l'utilisation d'une main d'œuvre mexicaine peu payée [16].
Vignes irriguées de la vallée de la Napa

Vignes irriguées par un système de goutte à goutte (on remarquera les tuyaux noirs qui courent le long des ceps). Au fond, le bassin de rétention d’eau de la winery Harlan Estate (Napa). Les rares herbes au premier plan donnent une idée de la sécheresse qui sévit en Californie et que l’irrigation permet de contrecarrer.

Retour en haut de page

2. De nouvelles pratiques et un nouveau discours sur la vigne et le vin

Les Américains introduisent-ils des innovations en ce qui concerne le vin ? À l'évidence. Les orientations des consommateurs américains amènent à rendre cette boisson compréhensible par quiconque le désire, à exiger une évaluation de sa qualité en fonction de critères objectifs et indépendants (ou pensés comme tels, nuance), et enfin à la placer comme un élément participant à l'agrément des relations sociales. Ces nouvelles pratiques et ces nouveaux discours se diffusent dans le monde et peuvent être considérés comme un élément du soft power américain.

2.1. Vins de cépage vs vins d’appellation

Comment remédier aux difficultés de compréhension du vin et contourner son vocabulaire abscons maîtrisé par quelques happy few ? En proposant une nouvelle grille de lecture, non plus par régions comme c'est l'habitude dans l'Ancien Monde, mais bien par cépages.
L'utilisation du nom de cépage est en effet un élément majeur qui caractérise la Californie comme désormais le Nouveau Monde, pour plusieurs raisons. Tout d'abord, les difficultés d'acclimatation de la vigne du fait de maladies et l'éloignement des régions d'Europe font que les pionniers reçoivent d'abord des cépages particuliers. L'exemple le plus fameux est sans doute celui de l'émigré hongrois Agoston Haraszthy (1812-1869) installé dans la vallée de la Sonoma et autour duquel s’est construit un véritable mythe. Ayant introduit près de 500 cépages européens dans le pays en 1862 pour tenter de produire des vins de qualité, on lui attribue généralement l'introduction du cépage identitaire de la Californie, le zinfandel [17].
L'origine des colons influence par ailleurs considérablement leur façon de penser le vin. Certes, des Français ou des Italiens tiennent un rôle particulier dans le développement de la vigne et du vin en Californie. Mais la culture germanique domine durant cette période (Pinney, 1999, p. 311 ; Sullivan, 1994, p. 34) et elle privilégie justement le nom de cépage sur l'origine.

Enfin, cette manière de dire est influencée par un importateur de vin new-yorkais qui joue un rôle de Pygmalion pour les Américains (McCoy, 2005, p. 16) : Frank Schoonmaker (1905-1976). Il écrit plusieurs livres et articles sur le vin, dans de prestigieux médias, comme The New Yorker, la revue Gourmet ou l'International Herald Tribune. Dans The Complete Wine Book (1934), il s'élève contre le fait de nommer les vins américains avec des noms européens comme Saint-Julien, Sauternes, Tokay... Il demande donc que le vin soit identifié par le lieu de production, l'année et le nom du propriétaire ou du producteur, et qu'en outre soit indiqué le nom de cépage (p. 45). Ce qu'il dénommera « varietal » (que l'on peut traduire par cépage) est désormais utilisé dans le vocabulaire courant du monde anglo-saxon et plus généralement du Nouveau Monde. L'influence de Schoonmaker est manifeste. Les producteurs californiens Larkmead Winery et Wente suivent volontairement ses recommandations au moins depuis les années 1940 (Mabon, 1942, p. 90 et p. 145).
Évolution de l'occurence du mot "varietal" (cépage) dans un corpus d'ouvrages américains (1800-2000)

Source : Google Ngram
On constate une envolée du nombre de mentions de cépage à partir des années 1940.

Aussi les grilles de lecture et de dégustation du vin sont-elles grandement facilitées pour le novice. À tel cépage correspond tel arôme. Une scène du film Sideways permet d'en juger la portée et la facilité. Cette scène montre aussi combien le consommateur américain exerce désormais avec passion son pouvoir de dire si le vin est bon. Car dans l'optique américaine, c'est bien à ce dernier qu'incombe le pouvoir de juger de la qualité d'une bouteille, et non aux producteurs. Ce qui veut dire que l'AVA définit une origine et non une qualité qui permettrait de fixer un prix de vente en amont. Une approche bien différente de celle de l'Ancien Monde.

Complément 2 : Sideways ou l'évaluation du vin par le consommateur


2.2. Puissance de l’« industry » vs poids des vignerons

Un détour par l'Europe s'impose pour comprendre les différences de conception qui portent sur le vin. Boisson culturelle, celle-ci est définie depuis la loi française Griffe (1889) comme étant un produit exclusivement réalisé à partir de raisin ou de moût de raisin. Cette définition qui exclut toute adjonction de produits divers (comme les colorants, exhausteurs de goûts, sirops, et autres édulcorants) donne des racines paysannes au vin. Elle freine en théorie toute capacité d'industrialisation du secteur en limitant les volumes traités. Elle cherche également à limiter l'accaparement par un intermédiaire de la valeur ajoutée ainsi produite grâce aux signes de qualité. La loi a été pensée dans le contexte d'un monde européen doté de campagnes qu'il convient  de protéger de l'industrialisation _ c'est alors le négoce qui est visé _, de l'exode rural, et des contrefaçons. L'exploitation agricole, comprise comme nécessairement familiale, est ainsi placée au centre de la production du vin ; le législateur confie aux vignerons le soin de gérer collectivement les Appellations d'Origine Contrôlée (AOC) nées en 1935  (Célérier, Schirmer, 2014). Et donc, de facto, de dire qu'un vin est de qualité ou non. Le prix en découle.
Une telle vision devient inopérante dans les pays dits du Nouveau Monde, à commencer par les États-Unis. Dénués de campagnes au sens européen du terme (Claval, 1990, p. 240), ils perçoivent davantage le vin comme une industrie. Les signes de qualité que sont les AVA se bornent à être de simples délimitations spatiales. Rien n'est dit sur la manière de produire le vin. Les techniques utilisées permettent donc la production de volumes de vin conséquents. Le raisin peut être acheté aux grapegrowers (viticulteurs) sur des marchés de vente ou par l'intermédiaire de contrats, telle une matière première. Les rendements sont donc calculés en tonnes par hectare, et non en hectolitres par hectare comme en Europe. La winery se charge de vinifier le raisin. 

L'AVA Yorkville Highlands (Comté de Mendocino)

Panneau indiquant l’entrée dans l’AVA Yorkville Highlands. Seule l’altitude différencie ces « highlands » du reste de l’AVA Mendocino (voir le texte officiel en .pdf de délimitation de l'AVA Yorkville Highlands datant de 1998). Une appellation sous-régionale française reposerait sur toute une batterie de critères qualitatifs.

L'ancien poste de pesée de la winery Mondavi (vallée de la Napa)

La winery Mondavi pesait ici le raisin qu'elle achetait aux grapegrowers (la plaque au sol permet de peser une remorque). Le prix des raisins est aujourd’hui calculé en fonction de paramètres qualitatifs.


Les Américains n'évoquent-ils pas, en parlant du secteur viti-vinicole, une « industry » ? Alors que c’est l'amont de la production qui domine en Europe, c'est l'aval dans le Nouveau Monde. En simplifiant, à la viti-culture du premier ensemble culturel répond la vini-culture du second. Alors que la première ne dispose que de petites entreprises de négoce, le second a favorisé l'éclosion de vastes conglomérats, souvent en situation oligopolistique. On comprend mieux que le numéro un mondial, Gallo, puisse être californien. C'est le marché qui pilote la production du vin.
Dès lors, toute entrave au commerce est perçue comme une concurrence déloyale qu'il convient d'éradiquer. Les règles de production sont réduites au minimum ; seule la santé du consommateur doit être respectée. Si l’arsenic trouvé dans certains vins choque les Américains [18], il est cependant possible d'ajouter du sirop de pamplemousse dans du sauvignon pour lui donner davantage de goût. Un quart des vins de chardonnay californiens a été désalcoolisé par la société ConeTech [19], de façon à davantage répondre aux exigences du marché. Il s'agit donc à travers les AVA d'une unique provenance et non d'un savoir-faire. Libre au producteur de faire le vin qu'il désire, avec le ou les cépages qu'il souhaite, éventuellement mélangés dans des proportions qui lui conviennent [20] et en faisant appel à des procédés divers de transformations. Une proportion notable du vin peut venir d'une autre appellation, ce qui est difficilement imaginable dans une optique européenne. Ces éléments justifient également le transfert de la protection juridique en direction de l'aval de la production, puisque prime la marque commerciale.
La place des Californiens parmi les plus grands producteurs américains de vin

2.3. Le rôle essentiel des prescripteurs

Contrairement à l'Europe, les États-Unis considèrent que la qualité du vin doit être définie par le marché. En l’occurrence, sa « main invisible » doit être guidée par des prescripteurs indépendants. Rappelons-nous le documentaire Mondovino ; le critique Robert Parker n’y prétend-il pas casser les codes du vin ? Démocratiser l’accès à cette boisson ? Faire voler en éclat les anciennes hiérarchies bien établies, en particulier celles des terroirs ou des territoires du vin ? Après tout, un « chablis » de Californie pourrait bien être moins cher et même meilleur (du moins si l’on en croit les thuriféraires de cette position…) qu'un vin éponyme auréolé de tout un halo de préjugés positifs.
Dès lors, les notations des grands médias spécialisés Wine Spectaror, Wine Advocate de Robert Parker ou Wine Enthusiast consacrent ou non les wineries, notamment par une notation sur cent, inspirée du système scolaire nord-américain, et telle qu'imposée par Robert Parker au reste du monde. Une note peut être mauvaise, et publiée, alors que la presse européenne tait bien souvent un échec. En particulier, cette dernière souhaite savoir quel vin elle déguste _ dans l'idée qu'elle peut ainsi le mettre en situation, comprendre son histoire et voir par exemple dans quelle mesure le vin s'associerait bien avec un plat _, alors que la presse nord-américaine milite pour des dégustations à l'aveugle. Celles-ci « renvoie[nt] à des notions américaines de démocratie et de fair-play. Nul ne peut être lésé par le statut de l'étiquette ou le prix. De cette façon, chaque vin a une chance égale (...) » écrit le chroniqueur du New York Times Eric Asimov (Asimov, 2012, p. 34). Alors que l'exercice démocratique est à la base du fonctionnement des signes de qualité en France (Célérier, Schirmer, 2014), il est renvoyé ici aux portes du marché de consommation. Les médias jouent dans cette pensée un rôle de contre-pouvoir essentiel [21].

Le système de notations des vins aux États-Unis

Source : De Long blog, How we rate wines, 6 mars 2006.
Pour voir le document dans une meilleure résolution, cliquer ici

Conclusion

Les États-Unis montrent aujourd'hui une impressionnante appétence pour le vin. Ils se sont même découverts être une nation de wineries (« A Nation of Wineries » [22] à l'occasion de la publication d'une splendide carte mise en ligne sur le site du New York Times. Il n'est pas un film (Schirmer, 2014) ou une série télévisée qui ne montre des acteurs buvant du vin. Le personnage de Carrie Mathison (Homeland, série télévisée américaine, 2011) avale ses médicaments à coup de chardonnay, Olivia Pope (Scandal, série télévisée américaine, 2012) boit avidement de la syrah dans des verres de type bourguignon qui connaissent un impressionnant succès de ce fait même. Pour des chercheurs du Wine Business Institute de la Sonoma State University, « de nombreux Américains se sont approprié le vin comme boisson pour accompagner les repas, et pour aider à créer une atmosphère sociale détendue et amusante entre amis ou avec la famille » [23]. Les Californiens tiennent un rôle majeur dans ce nouveau regard porté sur le vin, en particulier à destination des jeunes générations, qui se détournent de la bière [24]. Le quart des consommateurs a désormais moins de trente ans, alors même que l’Europe connaît un rapide processus de vieillissement. Les consommateurs français réguliers dans ce même groupe d'âge ne représentent pas 10 % des buveurs jusqu'à ces derniers temps, où un léger renouveau semble à noter [25]. Faut-il y voir une influence des médias américains, souvent californiens d'ailleurs ? Il est difficile de statuer pour l'instant.
Son influence est en tout cas bien palpable dans plusieurs domaines : utilisation des noms de cépages de plus en plus courante sur les étiquettes des bouteilles, début de libéralisation des techniques viti-vinicoles, avec par exemple l'autorisation d'utiliser des copeaux de bois [26], ou encore volonté de copier le Nouveau Monde pour permettre au négoce de gagner en puissance [27], sans en connaître les tenants et les aboutissants.
La Californie est devenue un modèle pour le monde du vin européen.

Retour en haut de page

 

Notes :

[1] Voir le site de la Smithsonian Institution http://www.smithsonianmag.com/smithsonianmag/101-objects-that-made-america-2254692/?no-ist

[2] Lors de cette dégustation à l'aveugle, les vins de Bordeaux sont opposés aux vins de Californie rouges (cépage cabernet-sauvignon), et les blancs (chardonnay) aux grands vins de Bourgogne. Les jurés sont issus du gotha du monde du vin : Odette Kahn (rédactrice en chef de la Revue du vin de France), Jean-Claude Vrinat (restaurant Taillevent), Raymond Oliver (restaurant Le Grand Véfour), Christian Vanneque (sommelier de La Tour d’Argent), Aubert de Villaine (domaine de la Romanée-Conti), Pierre Tari (Château Giscours), Pierre Bréjoux (INAO), Michel Dovaz (Institut du vin), enfin Claude Dubois-Millot (Gault-Millau). A la surprise générale, les deux vins qui sont consacrés sont le Stag's Leap Wine Cellars 1973 de Warren Winiarski pour les rouges, et le Chateau Montelena 1973 vinifié par Mike Grgich, propriété de Jim Barrett, pour les blancs.

[5] Source : USDA, Statistiques de l'État de Californie, http://www.nass.usda.gov/Statistics_by_State/California/Publications/Grape_Acreage

[6] La liste des AVA californiennes est publiée par le Wine Institute http://www.wineinstitute.org/files/AVAs_for_California_-_Copyright_2015_Wine_Institute.pdf. Sur les AVA californiennes, voir l'article d'Azedine Chaouch, Perrine Gros, Marie-Gabrielle Leclair et Emmanuelle Leclercq, sous la direction de Raphaël Schirmer, « Les vins californiens en quête d’une image territoriale », Géoconfluences, 2007.

[7] Source : Wine Institute, 2013 http://www.wineinstitute.org/resources/statistics/article124

[8] Le goût foxé est le goût de cassis du raisin de certaines vignes américaines.

[9] Voir San Francisco Chronicle, « Appreciation: Robert Mondavi - the face of American wine », 23 mai 2008.

[10] Voir Le Monde, « L'état d'urgence déclaré en Californie après un séisme de magnitude 6 dans la Napa Valley », 24 août 2014.

[11] Sur le portail fédéral sur la sécheresse, voir les données sur la sécheresse californienne.

[12] Voir le billet de Raphaël Schirmer sur Caber.net, « Réchauffement climatique : peur sur la vigne (1) », 3 avril 2015 et l'article du journal Le Temps, « Les vignes de la Napa Valley à l’épreuve », 28 avril 2015

[13] Voir The Tribune, « New map shows plunge in Paso Robles groundwater levels », 15 août 2013.

[14] Voir <Portside, « Sour Grapes in ‘Wine Country’: Intense Challenges to Wineries Erupt », 16 mars 2015.

[15] Voir sur le site wine-searcher, « Napa Rails Against Disneyland Image », mars 2015.

[16) Voir San Francisco Chronicle, « Farm workers union kicks off boycott of Gallo wines », 14 juin 2005.

[17] Des recherches ont montré que c'est loin d'être le cas, et que le cépage, génétiquement proche du crljenak kaštelanski croate et du primitivo des Pouilles, aurait éé présent sur le continent dès 1834.

[18] Voir CBS News, « "Very high levels of arsenic" in top-selling wines »,19 mars 2015.

[19] Voir The drinks business, « Alcohol removal on the up in US », 16 décembre 2014.

[20] Voir dans le dossier 'Le vin entre sociétés, marchés et territoires', l'article de R. Schirmer (dir), « Les vins californiens en quête d’une image territoriale », Géoconfluences, 2007.

[21] Le célèbre critique de vins, Robert Parker, est fondamentalement influencé par le juriste Sam Dash (1925–2004), qui s'est illustré dans le scandale du Watergate.

[22] Voir The New York Times, « A Nation of Wineries », la carte interactive du nombre de wineries sur le territoire fédéral, 5 juillet 2013.

[23] Source : Wine Business.com, l'article de Liz Thach, Janeen Olsen & Tom Atkin, « Snapshot of the American Wine Consumer in 2014 », 2 décembre 2014. L'article contient une sélection de figures.

[24] Voir The Washington Post, « The great beer abandonment: America’s young drinkers are drinking wine and hard alcohol instead », 3 décembre 2014.

[25] Source : FranceAgriMer, Étude quinquennale 2010 sur la consommation de vin en France, Diaporama d'une conférence, 27 novembre 2012.

[26] Voir dans le dossier 'Le vin entre sociétés, marchés et territoires', l'article de Jean-Robert Pitte, « La mondialisation au service des vins de terroir. À propos du rapport Pomel de mars 2006 », Géoconfluences, 2007.

[27] Voir le billet de Raphaël Schirmer su Caber.net, « 20 mesures sur 2020 », 28 novembre 2014, à propos du rapport "20 mesures pour 2020" en faveur de la gastronomie et de l'oenologie française, Ministère des Affaires étrangères et du développement international, octobre 2014, 11 p..

Retour en haut de page

Pour compléter

Ressources bibliographiques :
  • ASIMOV, E., 2012, How to Love Wine. A Memoir and Manifesto, New York, HarperCollins, 278 p.
  • CELERIER, F., SCHIRMER, R., 2012, « Hommes, femmes et territoires du vin (1960-2010). Les Appellations d'Origine Contrôlée (AOC), modèle de développement local à la française. L'exemple de la vigne et du vin. », Colloque Histoire des Sociétés Rurales, Bordeaux, 4-5-6 octobre 2012, L’Univers du vin : Hommes, territoires et paysages, sous la responsabilité scientifique de Bernard Bodinier, Stéphanie Lachaud et Corinne Marache, Bibliothèque d'Histoire Rurale, n° 13, pp. 253-269.
  • CLAVAL, P., 1990, La conquête de l’espace américain, du Mayflower à Disneyland, Paris, Flammarion, 320 p.
  • COLMAN, T., 2008, Wine Politics. How Governments, Environmentalists, Mobsters, and Critics Influence the Wine We Drinks, Berkeley, University of California Press, 186 p.
  • MABON, M.F., 1942, ABC of America’s Wines, New York, Alfred A. Knopf, 234 p.  
  • McCOY, E., 2005, The Emperor of Wine. The Rise of Robert M. Parker, Jr., and the Reign of American Taste, New York, HarperCollins Publishers, 342 + 18 p.
  • PINNEY, T., 1999, A History of Wine in America. From the Beginnings to Prohibition, Berkeley, University of California Press, 554 p.
  • PRIAL, F.J., Decantations: Reflections on Wine by the New York Times Wine Critic,  New York, The  New York Times Company, 2001, 304 p.
  • SCHIRMER, R., 2010, « Les vignobles et leurs patrimoines : cépages, architectures et paysages au cœur de la mondialisation », in Patrimoines, héritages et développement rural en Europe, A. Berger, P. Chevalier, G. Cortes, M. Dedeire (dir.), Actes du Colloque international Héritages et trajectoires rurales en Europe, 6 – 7 septembre 2007, Montpellier, UMR 5045 Mutations des territoires en Europe, Université Paul Valéry, Coll. Logiques sociales, Ed. L'Harmattan, pp. 30-50.
  • SCHIRMER, R., 2011, « Le géographe et l’expertise dans le domaine des vins », Actes du Colloque International Chaire UNESCO "Culture et traditions du vin", Université de Bourgogne – Dijon, De Jules Guyot à Robert Parker : 150 ans de construction des territoires du vin, Dijon, 13-15 novembre 2008, in Territoires et terroirs du vin du XVIIIe au XXIe siècles : approche internationale d'une construction historique, Serge Wolikow, Olivier Jacquet (Ed.), Editions Universitaires de Dijon, 448 p., pp. 91-108.
  • SCHIRMER, R., 2014, « Holly[wine] ou le vin dans le cinéma américain », Annales de géographie, mai-juin, vol. 123, n° 697, p. 867-889.
  • SCHOONMAKER, F., MARVEL, T., 1934, The Complete Wine Book, New York, Simon and Schuster, 315 p.
  • STEINBERGER, M., 2009, Au Revoir to All That. Food, Wine and the End of France, New York – Berlin – London, Bloomsburry, 245 p.
  • SULLIVAN, C.L., 1994, Napa Wine. A History from Mission Days to Present, San Francisco, The Wine Appreciation Guild, 438 p.
Ressources webographiques :
Ressources filmographiques :
  • Alexander Payne, Sideways, 2004, 123 minutes. 20th Century Fox
  • Randall Miller, Bottle Shock, 2008, 110 minutes. Freestyle Releasing, 20th Century Fox.
  • Jonathan Nossiter, Mondovino, 2003, documentaire, 135 minutes. Goatworks – Les Films de la Croisade.
    Pour lire un point de vue de géographe sur Mondovino, voir Jean-Claude Hinnewinkel, « Mondovino », Les Cahiers d’Outre-Mer, 231-232 | Juillet-Octobre 2005.


En complément sur la Californie, dans ce dossier de Géoconflluences, voir :
l'article de Frédéric Leriche, « Les paradoxes de la puissance californienne »

 

Raphaël SCHIRMER,
maître de conférences en géographie, Université Bordeaux Montaigne, ADESS UMT 5185

conception et réalisation de la page web : Marie-Christine Doceul,

pour Géoconfluences, le 7 juillet 2015

Pour citer cet article :
Raphaël Schirmer, «  Le vignoble californien, vignoble de la mondialisation », Géoconfluences, 2015, mis en ligne le 7 juillet 2015
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-regionaux/etats-unis-espaces-de-la-puissance-espaces-en-crises/articles-scientifiques/le-vignoble-californien-vignoble-de-la-mondialisation

Retour en haut de page

Actions sur le document