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La Chine, la modernisation encadrée d'un territoire global

Les réactions sociales face aux défis environnementaux en Chine

Publié le 14/02/2016
Auteur(s) : Sébastien Goulard, docteur en socio-économie du développement, Centre d'études sur la Chine moderne et contemporaine, EHESS

Le formidable développement qu’a connu la Chine depuis la mise en œuvre de la politique d’ouverture et des réformes économiques à la fin des années 1970, allié à une urbanisation massive, a eu pour conséquences de graves dommages environnementaux. Jusqu’alors, les autorités chinoises avaient fixé pour priorité la croissance économique aux dépens de la qualité environnementale. Aujourd’hui, face à la gravité de la situation, des voix s’élèvent parmi la population chinoise pour remettre en question ce modèle de développement. Devant ce début de contestation, Pékin tente de définir un nouvel équilibre entre croissance et préservation de l’environnement.
 

1. La gravité de la situation environnementale

1.1. Un environnement dégradé

La Chine est aujourd’hui le premier émetteur de gaz carbonique de la planète, devant les États-Unis. À elle seule, la Chine est responsable de près du quart du total des rejets de gaz carbonique. Selon la Banque mondiale, ses émissions par habitant (6,7 t pour 2011-2015) sont inférieures à celles d’un Américain (17) mais supérieure à celles d’un Français (5,2).

L’image la plus frappante de la pollution en Chine est celle de Pékin noyée sous un épais brouillard. Si ce phénomène est le plus visible dans la capitale, il est partagé par l’ensemble des grandes villes chinoises, situées suivant un corridor allant de Shanghai jusqu’au nord-est de la Chine (Rohde et Muller, 2015). La concentration en particules fines (PM 2,5) lors des crises comme à Pékin en novembre et décembre 2015 peut être plus de cinquante fois supérieure aux recommandations fixées par l’OMS. La mauvaise qualité de l’air des villes chinoises se traduit aussi par des taux élevés d’oxydes d’azote et d’ozone qui menacent la santé des habitants. Les campagnes, forêts et parcelles agricoles, principalement dans le sud du pays, sont quant à elles touchées par des pluies acides.

La pollution de l'air à Pékin

Cliché : S. Goulard, disponible sur MédiHal
Sur un grand boulevard près de Wangfujing en 2011.

Mais les pollutions en Chine sont multiples et ne se limitent pas à l’air : l’ensemble de l’environnement du pays se trouve dégradé. La pollution de l’eau reste un problème majeur en Chine. Ainsi près de trois quarts des lacs et rivières chinois sont hautement pollués, et la vie aquatique a disparu de plusieurs fleuves et cours d’eau. La pollution est aussi élevée le long des côtes, et oblige les pêcheurs à abandonner leur métier ou à aller pêcher toujours plus au large. Près de 60 % des nappes phréatiques sont polluées et ne peuvent servir à la consommation humaine. Enfin, contrairement au Japon ou à la Corée du Sud, l’eau du robinet n’est pas potable en Chine, et ce même dans les villes les plus développées telles que Pékin ou Shanghai. Cette mauvaise qualité de l'eau est due à de multiples causes dont les rejets industriels et l’utilisation massive de produits chimiques dans l’agriculture. Ces derniers sont aussi à l’origine du mauvais état des terres agricoles, dont 20 % sont contaminées, ce qui pose un problème de santé publique.
 

1.2. Les principales causes de la pollution chinoise

Les problèmes d’environnement en Chine sont provoqués par de multiples facteurs, le premier étant le développement économique sans précédent qu’a connu le pays depuis 1979. Mais cette pollution a aussi pour origine des problèmes de gouvernance et une urbanisation intense.

Cette pollution provient en grande partie de la croissance rapide de la Chine depuis le début des années 1980. Devenue « l’usine du monde », la Chine a enregistré des taux de croissance annuelle très élevés. En contrepartie, l’implantation d’usines polluantes sur son sol a causé d’importants dommages environnementaux. Ce modèle de développement basé sur les exportations (près de 25 % des émissions de gaz carboniques en Chine proviennent de la production de biens qui sont ensuite consommés à l’étranger) (Liu, 2015) n’a pas été abandonné.
Malgré le souhait formulé en 2011 de réorienter l’économie vers un développement plus durable, la priorité au développement avec pour cible un taux de croissance annuelle de 7 % a été réaffirmée en novembre 2015 par le comité central du parti communiste pour l’élaboration du prochain plan quinquennal 2016-2020.
D’autre part, au niveau local, l'évaluation des performances des fonctionnaires a été liée aux taux de croissance annuelle, ce qui a eu comme effet direct la poursuite d'une croissance élevée à tout prix par les responsables locaux pour assurer leur promotion. En se focalisant sur les seuls résultats économiques, les questions environnementales et sociales au niveau local ont été passablement négligées.

La pollution en Chine, notamment la pollution de l’air, est aussi le résultat de politiques énergétiques donnant la priorité aux énergies fossiles et plus particulièrement le charbon. Plus grand producteur de charbon au monde, la Chine en est aussi le premier consommateur. Si plusieurs grandes villes ont interdit la consommation du charbon pour la cuisine et le chauffage, l’utilisation du charbon reste prédominante pour l’ensemble des industries chinoises. Près de trois quarts de l’électricité que la Chine produit provient du charbon.
La pollution provenant de la consommation du charbon est également aggravée par des infrastructures industrielles peu économes en énergies, et dépourvues de dimension écologique dans leur conception.

Depuis le début des réformes économiques à la fin des années 1970, la population chinoise s’est considérablement enrichie et urbanisée. Pour la première fois en 2011, la population urbaine a dépassé la population rurale, alors que le taux d’urbanisation n’était que de 20 % en 1981. Ce développement a transformé les habitudes de consommation des Chinois, qui ont adopté un mode de vie moins respectueux de l’environnement, à mesure que leurs revenus augmentaient. La nouvelle classe moyenne urbaine est très attachée à son nouveau statut social et sa consommation reflète cet enrichissement.
En urbanisme, le recours aux superblocks et aux larges zones fonctionnelles reliées par d’immenses boulevards a encouragé l’utilisation de l’automobile (Balula et Bina, 2015). Ainsi la population urbaine a-t-elle en grande partie abandonné la bicyclette pour des transports motorisés plus rapides mais aussi plus polluants. La Chine est devenue le second marché automobile après les États-Unis. Les grandes villes chinoises ont développé d’importants réseaux de transport en commun mais aussi des autoroutes urbaines, et souffrent d’embouteillages chroniques.
Cette pollution est aggravée par la proximité entre les lieux d’habitation et les centres industriels. Ce voisinage est un héritage de l’urbanisme de type soviétique et de la volonté du Président Mao de transformer les villes en centres de production. Les politiques d’ouverture économique débutées en 1979 n’ont pas mis fin à cette pratique. Au contraire, avec la réforme fiscale de 1994, les villes ont cherché et réussi à attirer plus d’industries sur leur territoire afin de faire face à la baisse de leurs dotations, ce qui a augmenté la pollution urbaine.
Enfin, l’actuel régime foncier et la propension des gouvernements locaux à utiliser la vente de terres pour leur financement a entraîné un étalement urbain et provoqué la disparition de terres arables, de forêts et de zones marécageuses autour des grandes villes chinoises.

Les problèmes de pollution dont souffre la Chine sont exacerbés par de mauvaises pratiques de gouvernance. Le manque de transparence, la collusion entre entreprises et administrations nationales et locales, la corruption sont régulièrement dénoncés lors de catastrophes environnementales.
Les niveaux alarmants de pollution dans certaines régions de la Chine résultent en partie de la structure de l’économie chinoise. En effet, de nombreuses industries polluantes, mais stratégiques telles que les hydrocarbures, le transport, la métallurgie sont confiées à des entreprises publiques sous contrôle direct du gouvernement central. En raison de leur poids économique et de leur forte influence sur la scène politique, les entreprises d’État du secteur de l’énergie comme Sinopec, CNPC (China National Petroleum Corporation), Cnooc (China National Offshore Oil Corporation) et leurs multiples filiales sont rarement inquiétées pour leurs dommages environnementaux [1]. De manière similaire, dans l’industrie automobile, autre secteur polluant, les quatre plus grands constructeurs chinois sont des entreprises d’État. Au niveau local, cette même confusion peut être trouvée entre les administrations municipales ou provinciales et les principaux groupes industriels, rendant difficiles les contrôles anti-pollution.
L’explosion chimique survenue dans le port de Tianjin en août 2015 illustre l’impact des problèmes de gouvernance sur l’environnement en Chine. On a pu mettre à jour le non-respect de la législation en vigueur par l’entreprise qui gérait l'entrepôt de produits chimiques et découvrir des soupçons de corruption au sein de l’administration locale.

Complément : l'explosion de Tianjin, révélateur des dysfonctionnements de la gouvernance chinoise

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2. La protection de l’environnement, une demande sociale

Les autorités chinoises peuvent difficilement nier les problèmes d’environnement auxquels elles font face. Cette pollution est visible et perceptible par la population chinoise, notamment lors des nuages de pollution de Pékin. Les habitants ont alors du mal à respirer, toussent ou tombent malade. À mesure que la population chinoise s’est enrichie, elle a développé de nouvelles aspirations, dont celle de bénéficier d’une meilleure qualité de vie, ce qui l'amène à contester le modèle de croissance actuel.

2.1. Un objet d’inquiétude

Selon une enquête réalisée en 2015, trois quarts des Chinois considéraient la pollution de l’air et de l’eau comme un important ou très important problème pour leur pays, seule la corruption était jugée comme un problème encore plus inquiétant. Ils se montraient aussi assez pessimistes au sujet de l’amélioration de leur environnement. Pour un tiers d’entre eux, la pollution de l’air et de l’eau s’aggraverait dans les cinq prochaines années (Wike et Parker, 2015).

2.2. Un défi de santé publique

La défense de l’environnement est aujourd’hui un problème de santé publique en Chine. La classe moyenne urbaine est de plus en plus soucieuse de sa santé et de celle de ses enfants. Les problèmes respiratoires sont en hausse chez les citadins. Ainsi la prévalence de l’asthme chez les enfants a-t-il progressé depuis les premières études réalisées en1990 [2], tout comme l’apparition de cancers. Selon une étude publiée en 2015, la mauvaise qualité de l’air provoquerait 1,6 million de morts en Chine chaque année, soit 17 % du total des décès annuels (Rohde et Muller, 2015).
La pollution dont souffre la Chine se retrouve aussi dans l’assiette de ses habitants. La Chine est régulièrement secouée par des scandales alimentaires. Certains sont d’origine frauduleuse comme celui du lait frelaté en 2008, mais d’autres sont directement provoqués par les hauts niveaux de pollution que présente la Chine. C’est le cas de la crise du riz contaminé au cadmium, un métal lourd. En 2013, une étude menée par la province du Guangdong révélait que 44 % de ses prélèvements de riz présentaient des excès de cadmium. Ces problèmes de pollution alimentaire suscitent une baisse de confiance dans les autorités et les produits du pays, et poussent une partie de la classe moyenne chinoise à préférer des aliments importés.
Ces préoccupations sont bien visibles sur l’Internet chinois, où les questions concernant la pollution et la santé sont parmi les sujets les plus discutés [3].

2.3. Les modes de contestations

Pour faire entendre leur mécontentement, les Chinois n’hésitent plus depuis quelques années à manifester contre des projets qu’ils jugent dangereux pour leur environnement. Ces manifestations ne mobilisent pas encore des milliers de personnes et sont généralement circonscrites à un quartier suivant le syndrome NIMBY, mais elles sont très nombreuses et trouvent souvent un écho grâce à Internet. Les réseaux sociaux tels que Weixin et Weibo jouent un rôle grandissant dans cette contestation environnementale. Il est difficile pour les autorités de contrôler l’ensemble des échanges. Malgré la censure, l’information circule parmi une population hyperconnectée [4].
Pour les autorités locales, ces mouvements de contestations peuvent être considérés comme une menace politique. Bien souvent, en dénonçant ces projets, les manifestations mettent à jour des pratiques de corruption ou des arrangements entre administrations et entreprises. Alors les contestations ne sont plus seulement écologiques mais prennent un tour politique et peuvent remettre en cause des décisions relatives à l’aménagement du territoire et à la question des droits de propriété, sujet sensible en Chine.
Cette contestation n’est pas menée uniquement par les paysans dont les terres sont polluées mais aussi par la classe moyenne urbaine inquiète pour sa santé. Ces préoccupations partagées par l’ensemble de la population chinoise pourraient, si elles n’étaient entendues, présenter un risque social majeur pour le gouvernement de Pékin.

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3. Vers un tournant écologique

3.1. Des réponses hésitantes et hétérogènes

Face aux contestations environnementales, la ligne adoptée par les autorités chinoises n’est pas claire. Les manifestations pour la défense de l’environnement sont régulièrement brisées par la police sur ordre de certaines administrations locales. Mais les manifestants peuvent aussi être tolérés voire écoutés et les projets incriminés annulés. L’un des exemples les plus connus est celui de l’implantation d’une usine chimique dans la ville de Xiamen en 2007. Face à l’ampleur de la contestation locale relayée sur les micro-blogs, la construction de l’usine a été éloignée de la ville. Ces réactions hétérogènes des autorités traduisent les divergences au sein même de l’appareil politique chinois.

L'exemple du film « Sous le dôme » (穹顶之下) illustre ces contradictions. Ce documentaire réalisé par une vedette de la télé chinoise et diffusé sur Internet en mars 2015 dénonçait la pollution de l’air en Chine. Il est dans un premier temps encensé par certains membres du gouvernement. Mais, devant l’ampleur de son succès – plus de 150 millions de spectateurs en seulement trois jours –, le parti communiste choisit alors de le censurer.  En effet, l’administration chinoise est divisée. Le gouvernement central et les multiples autorités provinciales et locales peuvent avoir des positions différentes ou même opposées à propos des préoccupations environnementales de la population. Leurs réactions sont bien souvent dictées par leurs intérêts économiques. Ainsi, par exemple dans la province du Shanxi, certaines localités sont-elles économiquement dépendantes de l’industrie du charbon et peuvent être liées financièrement aux compagnies minières. D’autres villes, au contraire, ont pour souci d’améliorer la qualité de vie et de leurs administrés. C’est le cas de la province de Hainan, une île qui mise sur le tourisme pour se développer et dont la qualité de l’air est devenue un argument touristique.
Hainan, le paradis touristique au ciel lumineux

Affiche touristique à Haikou, sur la côte nord de l'île de Hainan.

3.2. Les initiatives locales face au défi environnemental

Résoudre les problèmes d’environnement n’est pas seulement un enjeu social, c’est aussi une question d’image pour les villes chinoises. Les mégapoles chinoises se montrent soucieuses de leur rayonnement national et international. Ainsi les mesures prises lors de la tenue des Jeux olympiques à Pékin en 2008 doivent-elles être considérées comme une tentative menée par le gouvernement central et les autorités municipales d’offrir le meilleur visage de la Chine et de sa capitale au reste du monde, notamment pour attirer plus de touristes.
Suivant leur objectif de développer des services et industries à haute valeur ajoutée, les grandes métropoles chinoises telles que Pékin, Shanghai et Canton ont à cœur de retenir ou d’attirer les travailleurs les plus qualifiés en leur offrant une meilleure qualité de vie. Cette main-d’œuvre très éduquée est sensible à la question environnementale dans ses choix de carrière et de résidence, et la pollution pourrait les inciter à s’établir dans d’autres villes chinoises ou même étrangères [5]. Pour cela, la grande majorité des villes chinoises développent leurs propres mesures visant à améliorer leur environnement.

Les mégapoles chinoises tentent de limiter la pollution provenant de l’utilisation de l’automobile. Le parc automobile a quasiment triplé en sept ans pour atteindre 154 millions de véhicules en 2014. C’est dans les grandes villes que le taux d’utilisation de la voiture est le plus élevé : à Pékin plus de 6 foyers sur 10 possèdent une voiture. Ces villes ont adopté différentes mesures de quotas pour limiter et mieux contrôler le développement de l’automobile. Dès 1986, la ville de Shanghai mettait en place des enchères pour délivrer les plaques d’immatriculation aux automobilistes (Feng et Li, 2013). À Pékin, les plaques d’immatriculation sont attribuées grâce à une loterie. Depuis, plusieurs grandes villes chinoises ont adopté des systèmes de quotas similaires comprenant enchères, loteries ou une combinaison des deux. Mais ces restrictions rencontrent le mécontentement d’une partie de la population urbaine, qui, pour réduire l'attente ou ne pas avoir à payer pour obtenir la plaque d’immatriculation (près de 8 000 euros à Shanghai), adopte des stratégies de contournement comme faire immatriculer sa voiture dans d’autres villes à la législation plus laxiste.

L’ensemble de ces mesures n’est pas suffisant pour limiter le développement de l’automobile. Les villes ont dû aussi investir dans le développement des transports collectifs, notamment le métro. Si l’ouverture de la première ligne de métro à Pékin date de 1969 et celle de Tianjin de 1984, il faut attendre 1993 pour que la ville de Shanghai se dote, elle aussi, d’une ligne de métro. Le développement de ce type de transport s’est particulièrement accéléré depuis 2004, d'abord à Pékin pour la préparation des Jeux olympiques de 2008, puis dans une grande majorité de capitales provinciales. Aujourd’hui, le réseau du métro de Shanghai est le plus vaste au monde. Des lignes de métro sont déjà présentes dans une vingtaine de villes chinoises et en construction dans une autre vingtaine.
Les métros en Chine en 2015

Des lignes de métro sont présentes dans une vingtaine de villes chinoises et en construction dans une autre vingtaine.

On voit aussi fleurir en Chine de nombreuses villes intelligentes (smart cities) et autres villes vertes, villes à faible empreinte carbone, où l’ensemble des infrastructures sont pensées pour une utilisation optimale et une facture énergétique réduite. La notion d’'eco-city" est apparue dès 2003 en Chine. En 2013, plus de 200 eco-cities avaient vu le jour ou étaient en construction. Mais des études montrent que ces villes intelligentes restent encore trop dépendantes de la voiture (Bina et Balula, 2015). De plus, dans certains cas, l’appellation de « villes intelligentes » et « villes vertes » ne serait qu’un label destiné d'abord à attirer les investisseurs.
Pour satisfaire leurs habitants et se construire une image attractive, les villes chinoises développent de nombreuses initiatives pro-environnementales telles que le partage de vélos déjà présent dans une centaine de villes chinoises. Le secteur de la construction est aussi concerné par cette nouvelle volonté environnementale. La surface des bâtiments verts ou éco-constructions a triplé entre 2009 et 2010. Sa croissance devrait s’accélérer, puisque le Conseil des affaires d’État a pour objectif qu’un nouveau bâtiment sur deux soit une éco-construction. Mais les critères adoptés et les contrôles ne sont pas uniformes dans toutes les villes et provinces (Currie et Li, 2011), ce qui peut entraîner des abus ou des cas de greenwashing.

Pour que l’ensemble de ces mesures soit efficace, une plus forte coordination est nécessaire entre les différentes provinces, tant pour les transports, la construction que pour l’énergie. Les nuages de pollution dont souffre Pékin sont en partie causés par les usines du Hebei, une province contiguë à la capitale, où les critères environnementaux sont moins élevés. Les problèmes environnementaux nécessitent des réponses à plusieurs échelles de décision.

3.3. Un tournant écologique national

L’agenda environnemental de la Chine s’est accéléré depuis le début des années 2010 et les préoccupations environnementales de sa population semblent avoir été prises en compte dans la politique énergétique. Les positions tenues par la Chine à l’occasion de la COP21 tenue en décembre 2015 à Paris illustrent ce changement (NDRC, 2015).

Une nouvelle politique énergétique se dessine. Selon une étude réalisée par BP, la consommation chinoise d’énergie augmentera de 60 % d’ici à 2035 [6]. Mais, dans le même temps, Pékin s’est engagé à diminuer ses émissions de gaz carbonique au plus tard pour l’an 2030. Cela veut dire que la Chine va devoir développer des énergies plus propres. Ce résultat ne sera obtenu que si la Chine renonce au charbon et développe de nouvelles énergies comme le solaire.
Pékin est déjà le premier producteur mondial de panneaux photovoltaïques et ambitionne d’atteindre une production d’au moins 100 gigawatts d’origine solaire pour 2020. De même, la Chine est la première puissance éolienne du monde et a pour objectif de doubler ses capacités entre 2013 et 2017 (Cornot-Gandolphe, 2014). La Chine mise aussi sur l’énergie nucléaire pour rompre sa dépendance au charbon. Le pays compte aujourd’hui 23 centrales nucléaires, 26 autres sont en construction. La Chine devrait devenir, à partir de 2020, la seconde puissance nucléaire  après les États-Unis.
Le mix énergétique chinois en 2013

Source : China statistical yearbook 2014

Pour réduire durablement la pollution en Chine, le développement des énergies renouvelables devra être accompagné de l’adoption de meilleures pratiques de gouvernance. Depuis son élection à la présidence de la RPC, la lutte contre la corruption est devenue un thème majeur de la politique de Xi Jinping, son objectif est de « tuer les tigres et écraser les mouches », c'est-à-dire de s’attaquer à la fois à la petite et à la grande corruption. La transition économique qu’a connue la Chine dans les années 1980 et 1990 a favorisé le développement de la corruption [7].
Cette campagne touche toutes les régions de Chine et depuis son lancement, plus de 80 hauts fonctionnaires ont été poursuivis, au point d'amener certains observateurs à qualifier cette politique de purge politique [8]. Mais cette campagne a aussi un impact sur la préservation de l’environnement. Xi Jinping et son premier ministre Li Keqiang lient le problème de la corruption à celui de l’écologie et, en mars 2015, Xi Jinping déclarait qu’il allait « punir, avec une main de fer, tous ceux qui détruisent l’environnement, sans exception ». Au Shanxi, l’une des provinces où la production de charbon est la plus élevée, près de 15 000 fonctionnaires ont été inquiétés.
Toutefois, pour que cette lutte contre la corruption porte ses fruits sur le long terme, elle devra être accompagnée de plus de transparence et d’une plus grande séparation entre administrations et entreprises.

Les récents changements pro-environnementaux décidés par Pékin ne répondent pas uniquement à des motivations d’ordre social mais au choix d’un nouveau modèle économique. La stratégie de développement qu’elle a suivie depuis l’ère des réformes ne semble plus adaptée à sa situation actuelle. Face à la concurrence de pays moins développés, notamment en Asie du Sud-Est voire en Afrique, où la main-d’œuvre est moins chère, la Chine perd progressivement son avantage comparatif dans les secteurs industriels les moins avancés et les plus polluants. Le souhait pour Pékin de mieux protéger son environnement répond ainsi à la volonté de se tourner vers les industries à forte valeur ajoutée et vers le secteur des services. Dans son XIIe plan quinquennal (2011-2015), la Chine s’est engagée à réduire son intensité énergétique de 16 %, mais celle-ci reste très élevée en comparaison avec les pays plus avancés. Ainsi faut-il deux fois plus d’énergie à la Chine pour produire le même montant de richesse que le Japon ou l'Allemagne.
Comparaison de l'intensité énergétique de grands pays industriels

Source : Enerdata, Global Energy Statistical Yearbook 2015

Pour la Chine il devient urgent de restructurer ses infrastructures industrielles et de les rendre plus économes en énergie. Ce changement de stratégie est illustrée par la campagne « made in China 2025 », lancée en 2013, qui vise à moderniser grâce à des aides fiscales les entreprises industrielles basées en Chine [9]. Il semble clair qu’en construisant une économie plus innovante, la Chine améliorera ses conditions environnementales.

 

Conclusion

Le développement économique et l’industrialisation de la Chine sont à l’origine de problèmes environnementaux majeurs. La population chinoise se montre de plus en plus inquiète pour sa qualité de vie et n’hésite pas à manifester contre les abus environnementaux. Face à cette contestation, l’administration chinoise tente de réagir et commence à adopter des mesures pro-environnementales. Le défi écologique chinois n’est pas que social, mais aussi économique, il s’agit maintenant pour Pékin de se construire un nouveau modèle de croissance.
Cette transition passe par le développement d’énergies moins polluantes et l’abandon progressif du charbon. Elle nécessite aussi de meilleures pratiques de gouvernance et une lutte engagée contre la corruption. Mais, pour être vraiment efficaces, des réformes plus profondes devront être menées afin de bâtir une économie à forte valeur ajoutée, seule clef d'un développement durable.

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Notes

[1] Toutefois en 2013, le gouvernement central a publiquement dénoncé les faibles performances environnementales des entreprises Sinopec et CNPC.

[2] Bai, J., et al., 2010, “Current Trends of the Prevalence of Childhood Asthma in Three Chinese Cities: A Multicenter Epidemiological Survey”, Biomedical and Environmental Sciences, n° 23, p. 453-457.

[3] Wang, S., Paul, M. J., et Dredze, M., 2014, “Exploring Health Topics in Chinese Social Media: An Analysis of Sina Weibo”, Association for the Advancement of Artificial Intelligence.

[4] En 2015, 74 % des Chinois utilisaient un smartphone, contre 62 % des Français. China, Consumer barometer Google.

[5] Une enquête singapourienne publiée en 2015 révélait une corrélation entre les pics de pollution et les recherches relatives à l’émigration par les internautes chinois. Qin, Y., et Zhu, H., 2015, “Run Away? Air Pollution and Emigration Interests in China”, Singapour, Ires Working Paper Series, p. 1-37.


Pour compléter :

Ressources bibliographiques
Ressources webographiques
Données statistiques
Sur la pollution de l'air

et l'article qui lui a été consacré dans Libération, « "Sous le dôme", le film sur la pollution qui secoue la Chine », 3 mars 2015.

  • "Hainan destination touristique internationale 2014", 0'30. Vidéo publicitaire pour Hainan, le paradis touristique où l'air est pur. Visible sur YouTube
Sur la catastrophe de Tianjin

 

Sébastien GOULARD,
docteur en socio-économie du développement, Centre d'études sur la Chine moderne et contemporaine, EHESS

Compléments, conception et réalisation de la page web : Marie-Christine Doceul,

pour Géoconfluences, le 10 février 2016

Pour citer cet article :
Sébastien Goulard, « Les réactions sociales face aux défis environnementaux en Chine », Géoconfluences, 2016, mis en ligne le 14 février 2016
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-regionaux/la-chine/articles-scientifiques/defis-environnementaux

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