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Dossier : De villes en métropoles

Le logement social à Florianópolis (Brésil) : des gated communities low cost ?

Publié le 13/06/2019
Auteur(s) : Alice Moret, étudiante en géographie - ENS de Lyon
Alors que l’on associe souvent les résidences fermées et sécurisées aux populations les plus aisées et que l’on explique souvent leur existence par la volonté d’affirmer la séparation d’avec les plus pauvres, on peut observer depuis le début du XXIe siècle, au Brésil comme dans d’autres pays, un mouvement d’adoption par les classes populaires de cet habitat : comment comprendre que ces groupes sociaux adoptent ce modèle résidentiel et comment le transforment-elles ?

Bibliographie | citer cet article

Les ensembles résidentiels étudiés se situent dans l’agglomération de Florianópolis, dans les communes de Biguaçu, Sao José, Palhoça et Florianópolis, dans l’État du Santa Catarina, au Brésil.

 
Encadré 1. L’État du Santa Catalina

L’État du Santa Catarina est un petit État du Sud du Brésil, qui compte un peu plus de 6 millions d’habitants, dont presque un tiers habite dans l’agglomération de Florianópolis, la capitale. Créé au milieu du XVIe siècle sur l’île de Santa Catarina, l’État a été peuplé par plusieurs vagues d’immigration, venant principalement des Açores, d’Allemagne (à partir du XIXe siècle), d’Italie, de Pologne, de Russie et du Japon (au milieu du XXe siècle). Il existe un grand contraste entre l’intérieur, rural, dont l’économie repose principalement sur l’agriculture, la foresterie et l’extraction de charbon, et le littoral, beaucoup plus peuplé et urbanisé, vivant de l’industrie, des services et du tourisme. Le niveau de vie et les salaires y sont plus élevés qu’ailleurs au Brésil, mais le chômage est important et les prix sont plus élevés qu’en moyenne.

Figure 1. Carte de localisation de Florianópolis

Alice Moret — Florianopolis localisation au Brésil

 

Cette région du Sud du Brésil est réputée peu violente par rapport au reste du pays ; statistiquement, ses taux de criminalité (26 morts violentes pour 100 000 habitants par an en 2015) sont dans la moyenne nationale (22 pour 100 000) mais la réputation compte ici au moins autant que les faits. La forte prégnance de l’habitat fermé et sécurisé y contraste donc avec le discours sur un État « tranquille ». L’agglomération, comparativement riche et dynamique, est très contrastée et abrite un grand nombre de personnes aisées, de touristes, mais aussi de classes populaires. Par classes populaires, on entend un « ensemble de groupes sociaux caractérisés par une position matériellement et culturellement dominée dans l’espace social et partageant des chances de vie et des conditions de vie marquées par un espace des possibles relativement restreint » (Schwartz, 2002), donc des groupes sociaux plus pauvres que la moyenne des Brésiliens et jouissant de moins de ressources dans tous les domaines de la vie sociale. Pour cerner l’habitat fermé de ces classes populaires, j’ai étudié les 77 ensembles résidentiels de l’agglomération inscrits dans le « Programme Ma Maison Ma Vie » (Programa Minha Casa Minha Vida), un programme fédéral de logement social, lancé en 2007 et d’une grande ampleur (voir encadré 2). Ce programme représentait un quart des constructions de logements neufs dans l’État du Santa Catarina en 2015.

 
Encadré 2. Le programme Ma maison ma vie (Programa minha casa minha vida)

Lancé en 2007, pendant l’ère Lula, par le Ministère des Villes (Ministério das Cidades), ce programme fédéral vise à lancer la construction d’un très grand nombre de logements neufs, destinés aux classes populaires. Cette politique entend répondre à la crise du logement criante dans les années 2000 et encore prégnante dans les années 2010, surtout pour les ménages les plus pauvres. Elle s’inspire au départ des réflexions sur le droit à la ville, Henri Lefebvre ayant eu une grande postérité au Brésil (Pereira et Perrin, 2011). Par droit à la ville, cet auteur entend non seulement l’accès à la vie urbaine et l’existence de lieux publics, mais aussi un « droit à l’œuvre », c’est-à-dire la possibilité de participer aux processus de production et de transformation de son espace de vie, et un « droit à l’appropriation » de l’espace urbain (Lefebvre, 1968).

Le PMCMV poursuit deux objectifs : Le premier est social, il vise le logement des classes populaires, dont les revenus ne permettent pas toujours de se loger et de se nourrir. En effet, il existe un salaire minimum au Brésil, mais celui-ci est extrêmement bas et ne permet pas de subvenir aux besoins fondamentaux d’une personne, encore moins d’une famille : il était de 500 reais (147 euros) lors du lancement du PMCMV et de 880 reais (259 euros) en 2016. À titre de comparaison, à Florianópolis, en 2016, la location d’un petit appartement dans un quartier modeste coûtait environ 800 reais par mois. L’autre objectif est économique : il s’agit de relancer l’économie par des investissements publics, notamment dans le secteur de la construction, en créant des emplois dans le bâtiment et en stimulant la demande, objectif d’autant plus important pour l’économie brésilienne après la crise de 2008. Les entreprises privées de la construction ont donc bénéficié de ces investissements et de ces subventions accordées par l’État brésilien.

L’État fédéral, par l’intermédiaire de la Caisse Économique Fédérale (Caixe Econômica Federal), subventionne l’acquisition d’une maison ou d’un appartement pour les ménages éligibles. Jusqu’en 2017, trois niveaux de soutien existaient : les ménages gagnant moins de 1500 reais ; les ménages gagnant jusqu’à 3 000 reais par mois ; ceux gagnant jusqu’à 5 000 reais. J’ai seulement considéré les deux premières catégories, estimant que la troisième correspondait plutôt à des ménages de classe moyenne, en mesure de financer leur logement sans aide fédérale, et que l’existence de cette catégorie correspondait plutôt à une contrepartie auprès des entreprises de construction. Les pouvoirs publics facilitent donc la construction (prêts, garanties, facilités, mise à disposition de terrains constructibles, raccordement aux réseaux, construction d’équipements…) et financent de 10 % à 90 % l’accession à la propriété des ménages, ce qui révèle une conception de l’habitat focalisée sur la propriété privée.

Plusieurs phases se sont succédé : la première a donné lieu à la construction d’un million de logements, la deuxième de 2 millions de logements supplémentaires, la troisième de plusieurs millions… Lorsque j’ai effectué les recherches sur le terrain, la phase 3 était en cours de construction, ces remarques ne valent donc que jusque-là, même si une quatrième phase a depuis été lancée et ce malgré les bouleversements politiques qu’a connus le Brésil en 2016. De nombreuses publications universitaires (en sociologie, urbanisme, aménagement, géographie sociale), techniques et publicitaires ont accompagné la mise en place des différentes phases du PMCMV, qu’il s’agisse de souligner l’ampleur quantitative du programme ou les caractéristiques qualitatives des logements construits et des espaces urbains produits (Marchi, 2015), point sur lequel de nombreux chercheurs brésiliens sont critiques (Fiori Arantes et Fix, 2014).

 

Ces résidences destinées aux classes populaires et moyennes ont la particularité d’être construites sous des formes fermées et sécurisées, d’être ceintes de hauts murs, de fils électrifiés, de barbelés parfois((Sur l’histoire et les significations du fil barbelé, voir Razac, 2013)), d’être gardées par des vigiles armés, d’être équipées de vidéo-surveillance. Ce type d’habitat a été très étudié en sciences sociales et a constitué une grande question de la géographie radicale anglophone et de la géographie sociale plus largement, en France (Dorier et Dario, 2018 ; Charmes, 2011 ; Madoré et Vuaillat, 2011) mais aussi dans les pays d’Amérique du Sud, où il existe une vaste littérature scientifique sur la question (Beltrao Esposito et Goes, 2014 ; Pires do Rio Caldeira, 2000). On remarque notamment que de nombreuses études ont été récemment menées dans les pays dits du « Sud » caractérisés par de très profondes inégalités : Afrique du Sud, Brésil, Argentine, Mexique… (Suteau, 2010 ; Cséfalvay, 2010) Cependant, presque tous ces travaux étudient l’habitat fermé et sécurisé des classes les plus aisées et dans quelques cas des classes moyennes ; quelle que soit la région et quel que soit l’angle d’étude, à quelques exceptions près (la thèse de Ricardo Lopes Batista, 2010 ; Blandy, 2015 ; Madoré et Vuaillat, 2011), il s’agit de populations privilégiées. Or, la forme fermée et sécurisée est de plus en plus répandue, au Brésil, chez les classes populaires, que les bâtiments soient directement construits ainsi ou que des équipements soient ajoutés par la suite (sécurisation ex post). Cette étude, en s’intéressant à un programme de logements sociaux, aborde donc un cas original, un cas limite.

Le plus souvent, l’habitat fermé et sécurisé est présenté comme motivé par la peur de l’insécurité et par la manifestation, par les plus aisés, de leur statut et de la distance qui les sépare des plus pauvres. Dans le cas brésilien, viennent immédiatement les images d’un condominio fechado luxueux entouré de favelas miséreuses, comme dans la célèbre photographie de Tuca Vieira, où l’on voit la proximité spatiale et le contraste social entre une favela et un hôtel de luxe et ses piscines((Pour un éclairage sur cette image, voir Théry, 2015 : « Une photo pour penser les inégalités » Justice spatiale | Spatial justice, n° 7 janvier 2015)). Or, les contrastes existent à des échelles beaucoup plus fines et l’on peut observer, depuis les années 2000, que les classes populaires, à la suite des classes moyennes, adoptent cet habitat fermé et sécurisé. Qu’est-ce qui motive leur choix résidentiel ? A priori, en considérant au départ les motivations des classes aisées, ne resteraient que la menace objective et la peur. Or, d’autres mécanismes entrent en jeu, notamment la naturalisation d’un modèle auquel les classes populaires tentent de se conformer et le désir de se distinguer, d’autant plus fort que la frontière est ténue entre les catégories sociales qui bénéficient du PMCMV et les catégories qui servent de repoussoirs. On tentera ici de cerner les facteurs qui ont poussé vers ce choix les trois catégories d’acteurs concernés : pouvoirs publics, secteur privé de la construction et de l’immobilier, habitants de condition socio-économique modeste.

 
Encadré 3 : méthodologie et travail de terrain

Cet article repose sur une enquête de terrain réalisée dans l’agglomération de Florianópolis (Santa Catarina, Brésil), au cours de laquelle j’ai visité les ensembles résidentiels d’un programme fédéral de logements sociaux : le Programme Ma Maison Ma Vie (Programa Minha Casa Minha Vida, abrégé en PMCMV). Pour cerner ce phénomène, j’ai effectué des excursions à pied ; interrogé des passants, des voisins, des commerçants, des chauffeurs de bus ; observé sur place une quarantaine d’ensembles résidentiels du PMCMV, en effectuant des relevés, des croquis, des photographies, des entretiens avec les habitants, un syndic et plusieurs agents de sécurité. J’ai analysé la publicité autour du PMCMV et les noms des résidences. Je me suis entretenue avec des employées des mairies des quatre communes (services d’urbanisme, de logement et d’assistance sociale), une employée fédérale de la Caixa Economica et des architectes. Cette enquête a permis de déterminer par qui et comment avait été choisie la forme résidentielle fermée et sécurisée, qui fait partie du Cahier des Charges émis par le Ministère des Villes. Elle a aussi permis de cerner les raisons de l’existence, d’une part, d’une forte demande de logements fermés et sécurisés destinés à une clientèle modeste et d’autre part des motivations qui ont poussé les pouvoirs publics comme le secteur privé de la construction à proposer des espaces résidentiels sous la forme fermée et sécurisée.

 

1. Des gated communities low cost : l’habitat fermé et sécurisé adapté aux classes populaires

Les quartiers d’habitat fermé et sécurisé destinés aux classes populaires se situent plutôt en périphérie, sont généralement de grande taille quoique très variable. Quelques exemples de quartiers permettront d’illustrer leur grande diversité, y compris dans le degré de sécurisation.

1.1. La production de logements en série et plutôt en périphérie

Le PMCMV est un programme de très grande ampleur. Dans l’agglomération de Florianópolis, en 2016, 77 ensembles résidentiels étaient en construction ou tout juste sortis de terre. Ils correspondent majoritairement à des unités d’habitation destinées à la catégorie 2 (les ménages pouvant justifier d’un revenu mensuel de 1600 à 3000 reais), pour diverses raisons dont le prix élevé de la terre sur le littoral et plus encore sur l’île de Santa Catarina, alors même que le déficit de logements était plus criant pour les ménages de catégorie 1 (Hildebrandt Vera, 2013). Les ensembles du PMCMV sont surtout situés en périphérie et dans les interstices du tissu urbain, avec des exceptions.

Figure 2. Carte de localisation des ensembles étudiés
Alice Moret — ensembles étudiés  

1.2. Des ensembles résidentiels de grande taille

Afin de remplir les objectifs (qui correspondent à des besoins réels) du programme, tout en tâchant de faire des économies d’échelles et de réduire le coût de production, les ensembles résidentiels du PMCMV sont de grande taille. Ils accueillent en moyenne 165 logements par ensemble, mais ce chiffre masque de grandes disparités, les plus petits comptant une dizaine de logements (13 pour Jardim Italia, 12 pour Firenze) et les plus grands jusqu’à 470 logements (Moradas de Palhoça II) ou 480 (Alexandre Coelho). Ces dimensions ont des conséquences sur les pratiques des habitants, sur la vie sociale interne de la résidence et sur les relations de ses habitants au reste du quartier, comme en ont témoigné plusieurs habitants que j’ai pu interroger. Ces espaces résidentiels se manifestent le plus souvent sous la forme d’un groupe d’immeubles, une douzaine en moyenne, groupés autour d’une voie privée, à l’intérieur d’une enceinte, auxquels on accède par un grand portique gardé par un vigile. Tous les logements sont des appartements dans des immeubles, le plus souvent de trois ou quatre étages au-dessus d’un garage (le maximum autorisé sans installer d’ascenseur), à l’exception des ensembles Moradas de Palhoça II et Moradas de Palhoça III, constitués de 380 et 470 maisons.

Photographies 1 et 2. Le chantier de construction de la résidence Flores da Estação
Alice Moret — gated community Brésil Alice Moret — gated community Brésil

Le chantier se situe à la périphérie de São José. L’écriteau annonce l’édification de pas moins de 736 appartements et d’autant de places de parking. La deuxième image laisse entrevoir l’ampleur du chantier. Photographies prises à São José, en mars 2016. Toutes les photographies sont d’Alice Moret.

Vidéo 1. La vidéo du promoteur : vue à 360° de la résidence

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1.3. Trois cas représentatifs de cette architecture fermée : Portal do Sol, Campo Bello et Moradas de Palhoça

L’ensemble Portal do Sol est représentatif d’un des modèles de résidence du PMCMV, dans sa version modeste, plutôt petite et destinée aux populations les moins aisées de la catégorie 2. C’est une résidence plutôt petite, avec seulement deux immeubles de trois étages au-dessus d’un garage. Il est situé dans un quartier plutôt populaire du Nord de Biguaçu, où il est repérable (c’est le seul immeuble de la rue) sans pour autant détoner par rapport à son environnement. L’enceinte est constituée d’un mur en béton de la taille réglementaire (1,80 m) pour les parties latérales et d’une grille de la même hauteur pour les deux côtés donnant sur la rue, permettant une continuité visuelle. La limite entre espaces intérieur et extérieur est marquée, mais sans brutalité manifeste et sans monumentalité, comme on peut le remarquer sur l’image ci-dessous, qui montre le jardin d’enfants visible depuis la rue. L’entrée, une grille pour les voitures et une pour les piétons, est actionnée par un badge ou un digicode, munie d’un interphone. On trouve un deuxième interphone en bas de chaque immeuble. Une guérite a été construite à l’entrée, mais elle n’a jamais été occupée ni utilisée ; il n’y a pas de personnel de sécurité sur place. De même, il n’y a pas de vidéo-surveillance. Les dispositifs de sécurité semblent donc amoindris en raison de considérations économiques ; les ensembles résidentiels destinés aux populations plus modestes, quel que soit le quartier dans lequel il s’inscrit et sa criminalité réelle ou ressentie, sont dotés de moins d’équipements de fermeture et de sécurité que les ensembles résidentiels destinés à des groupes plus aisés. Devant les deux immeubles ont été installés des jeux pour enfants et un barbecue ; ce petit jardin est approprié par les habitants qui l’utilisent quotidiennement.

Photographies 3 et 4. Deux vues de la résidence Portal do Sol, depuis la rue
Alice Moret — gated community Brésil Alice Moret — gated community Brésil

La résidence correspond aux deux immeubles verts et blancs. Les jeux pour enfants visibles sur la pelouse sont très utilisés. Photographies prises à Ponta de Baixo, Biguaçu, en mars 2016.

L’ensemble de Campo Bello est un exemple assez représentatif du PMCMV dans l’agglomération florianopolitaine : il est composé d’une douzaine d’immeubles, construits de part et d’autre d’une voie privée, où l’on rentre par un portail qui donne sur une petite rue, en bordure de l’espace urbanisé. Il compte 513 logements, ses murs d’enceinte abritent donc un quartier entier, doté d’une route principale et de voies secondaires. Des espaces ont été réservés pour installer des commerces et des équipements collectifs, mais aucun n’avait ouvert en avril 2016, lorsque je m’y suis rendue. Les dispositifs de fermeture et de sécurité y sont un peu plus visibles, notamment avec la présence de personnel de sécurité sur place, qui peut relever de la résidence ou d’une entreprise de sécurité. L’ensemble est entouré de murs de 1,80 m de haut, la hauteur réglementaire minimale.

Photographies 5 et 6. La résidence Villagio Campo Bello
Alice Moret — gated community Brésil Alice Moret — gated community Brésil

Vue d’ensemble de la résidence Villagio Campo Bello, depuis un détour de la rue qui y mène, et un aperçu depuis l’entrée du quartier. Photographies prises à Fundos, Biguaçu, mars 2016.

Les deux ensembles Moradas de Palhoça diffèrent beaucoup de ce modèle classique. On y accède après de longues heures de bus (il faut en prendre au minimum trois différents depuis la gare de bus centrale de Florianópolis), car il est situé au bout du quartier de Terra Nova, dans une zone non urbanisée, dépourvue d’immeubles à l’automne 2016. Les ensembles Moradas de Palhoça II et Moradas de Palhoça III abritent respectivement 470 et 380 maisons. L’accès est restreint aux résidents et à leurs invités et surveillé par deux agents de sécurité, armés, dans des guérites qui jouxtent les entrées : un portail pour les visiteurs, un portail pour les voitures des résidents et un pour les piétons, qui fonctionnent par badge. Chacun de ces deux quartiers est ceint d’un mur (2 m de béton sur les côtés, 1 m de béton surmonté d’0,80 m de vitre devant), surmonté d’une clôture électrifiée d’1 m de haut. L’ensemble est sous vidéo-surveillance. À l’intérieur, on trouve deux quartiers entiers, uniquement résidentiels, avec la même maison (celles de Moradas de Palhoça II comptent 2 chambres, celles de Moradas de Palhoça III en comptent 3) reproduite plusieurs centaines de fois.

Photographies 7, 8 et 9. Les ensembles Moradas de Palhoça
Alice Moret — gated community Brésil Alice Moret — gated community Brésil Alice Moret — gated community Brésil

L’entrée des résidences Moradas de Palhoça II et Moradas de Palhoça III (chacune correspond à un portique), où l’on peut distinguer les guérites (sous le toit blanc, en vitre teintée) des vigiles, les différents portails et, derrière, les toits en tuile des centaines de maisons qui s’alignent à l’intérieur. Un petit écriteau bleu signal l’arrêt de bus. Photographie prise aux confins de Palhoça, en avril 2016.

Le programme a donné lieu à des formes architecturales et urbaines très standardisées, qui sont même parfois reprises hors du PMCMV par le secteur privé pour des logements destinés aux classes populaires((Lopes Batista, 2014 ; observations à São José en avril 2016.)), le dispositif étant à la fois très rentable et très prisé par celles-ci.

 

2. Les motivations de ce choix résidentiel : l’habitat fermé et sécurisé adopté par les classes populaires

Pour les pouvoirs publics et les promoteurs, si la construction de logements fermés et sécurisés a pu être présentée comme une réponse à une demande sociale, elle s’est aujourd’hui imposée comme une évidence. De la part des habitants, la demande existe en effet, et elle répond à un besoin d’identification aux classes plus favorisées, et de distinction sociale par rapport aux classes plus défavorisées.

2.1. De la part des pouvoirs publics

En général, les plans sont faits par l’entreprise de construction, qui doit respecter le cahier des charges établi par le Ministère de la Ville. Le cas des projets de la catégorie 1 de la commune de Florianópolis est spécifique, puisque les plans sont réalisés par une architecte de la Mairie. Les plans sont ensuite conditionnés par la taille du terrain, la nécessité de construire à bas coût et le cahier des charges. Ce sont les pouvoirs publics qui sont à l’origine de la décision de construire les logements du PMCMV sous forme de condominios fechados, puisque le Ministère de la Ville, pour les trois premières phases du programme, a inscrit dans le cahier des charges des dispositions qui vont en ce sens (obligation de mettre en place la vidéo-surveillance, mur d’au moins 1,80 m, portail électronique muni d’un interphone…). Le cahier des charges pour la quatrième phase du projet (lancée fin 2016) est revenu sur ces dispositions et, au contraire, a prôné une meilleure intégration de l’ensemble à la rue et au quartier environnant((Source : entretien avec l’architecte de la mairie de Florianópolis et une employée du service d’urbanisme de la Mairie)). Plusieurs services de la Mairie, celui dédié à l’urbanisme notamment, et la Caisse Économique peuvent également entrer en jeu. Le cas de Florianópolis se distingue : l’architecte de la Mairie avait d’abord dessiné des ensembles résidentiels ouverts pour les deux ensembles de catégorie 1, avant de se conformer au Cahier des Charges et de revenir sur ces plans.

Pour les pouvoirs publics, le choix de l’habitat fermé et sécurisé relève de plusieurs registres : en premier lieu de la volonté de parer à l’insécurité pour les habitants, d’autant plus que statistiquement, les classes populaires sont plus susceptibles d’être victimes d’un vol ou d’une intrusion (Pires do Rio Caldeira, 2000). Ils peuvent également souhaiter répondre à une demande et démocratiser l’accès à un service (Beltrao Esposito et Goes, 2014), mais en le confiant paradoxalement au secteur privé (les vigiles sont employés parfois par la résidence mais plus souvent par des entreprises de sécurité, parfois de très grande ampleur). Certains chercheurs brésiliens (Ricardo Lopez Batista, 2015) ont émis l’hypothèse qu’il s’agirait d’un moyen de surveiller et de contrôler les classes populaires, que les murs seraient plutôt faits pour protéger l’extérieur. Cette hypothèse ne se vérifie pas dans l’agglomération florianopolitaine, où l’argument principal est d’étendre le droit à la protection dont bénéficient les plus aisés dans leurs condominios fechados et de protéger les occupants de l’intérieur face à ceux, plus pauvres, de l’extérieur (Pires do Rio Caldeira, 2000). Surtout, la principale raison qui a conduit les pouvoirs publics à adopter ce modèle réside dans la banalisation puis la naturalisation de ces dispositifs (Pires do Rio Caldeira, 1996) : La forme résidentielle fermée et sécurisée est tellement répétée et omniprésente qu’elle devient normale aux yeux des acteurs interrogés, ceux-ci conçoivent cette forme d’habitat comme la forme par défaut, comme une évidence, une donnée nécessaire et naturelle, si bien qu’ils ne se posent pas la question en termes de choix entre habitat fermé et habitat plus ouvert, mais que les dispositifs de fermeture et de sécurité vont de soi.

Photographie 10. La banalisation des murs
Alice Moret — gated community Brésil Une image de la banalisation des murs dans les paysages urbains brésiliens. L’enceinte, bien plus haute que la norme, en béton nu, de la résidence Villas do Arvoredo et l’enceinte d’une maison particulière voisine. Photographie prise à São José, en mars 2016.

2.2. De la part du secteur privé de la construction et de l’immobilier

Les promoteurs immobiliers comme les architectes mettent en avant la réponse à une demande, de la part des classes populaires, et la démocratisation d’un privilège. L’étude de la publicité sur les appartements du PMCMV (extrait ci-dessous) permet de cerner les valeurs qui guident le discours : propriété privée, sécurité, « privacité » (au sens de revendication d’intimité dans l’espace privé, voir l’encadré 4). De plus, l’élaboration des plans peut suivre les habitudes et modèles dominants, fondés sur la copropriété (condominio) et les dispositifs de fermeture (clôtures électrifiées, murs…) et de sécurité (vidéo-surveillance, vigiles armés…). Comme pour les pouvoirs publics, on observe la naturalisation du modèle fermé et sécurisé, envisagé comme la forme architecturale par défaut. D’autre part, on remarque des stratégies de compensation : le statut de copropriété permet de contourner les lois municipales et fédérales sur la surface minimale d’un projet immobilier, grâce à la comptabilisation des aires collectives (Marchi, 2015 ; entretiens). L’entreprise peut alors construire plus d’unités d’habitation sur une même surface et escompter de plus grands profits. Les entreprises de construction sont d’autant plus enclines à jouer de ces mécanismes que les prix de vente des logements du PMCMV sont plafonnés et que la marge de bénéfices est souvent inférieure à leurs espérances, malgré le recours à une localisation périphérique, à des formes simplifiées, à une standardisation et à une industrialisation de la production de logements. Les entreprises immobilières peuvent aussi proposer un condominio fechado comme compensation d’inconvénients tels que des matériaux peu résistants, des schémas architecturaux étroits ou simplifiés, une localisation distante du centre.

Vidéo 2. Clip promotionnel réalisé par l’entreprise de construction Sandford pour la résidence Privilege Tower

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>>> De la même auteure, lire aussi : «  Une "gated community low cost" au Brésil : le logement social, du droit à la ville à la distinction sociale ? », image à la une de Géoconfluences, avril 2018.

2.3. De la part des habitants

Dans le cas du PMCMV, les habitants n’ont pas demandé explicitement la fermeture, décidée par le Ministère des Villes et les architectes de chaque projet. Cependant, on peut considérer que ce choix a été plébiscité par une grande partie des habitants : ceux interrogés s’en sont tous déclarés satisfaits et fiers et l’on observe, dans tout le Brésil, une forte demande de cet habitat de la part des classes populaires, étudiée par Ricardo Lopes Batista (2015). On peut voir dans l’adoption de modèles résidentiels inventés pour les populations plus aisées une reproduction de leurs comportements ou une imitation en cascade passant par les classes moyennes (Pires do Rio Caldeira, 1996) dans un objectif de distinction sociale, en affichant une façade qui est encore, dans l’imaginaire collectif, l’apanage des élites. La publicité joue sur ce ressort, en proposant un surclassement pour manifester une certaine réussite économique et sociale, jouant sur la distinction (Bourdieu, 1979). Par exemple, la résidence Max Village emprunte des caractéristiques précises au répertoire du condominio de luxe (vitres extérieures, personnel de sécurité sur place, piscine). Les habitants qui choisissent de vivre dans ces espaces ou qui expriment leur satisfaction d’y vivre intègrent également un mode d’habiter et de vivre et même des émotions et des réflexes issus de ces catégories plus aisées. En effet, les questions d’insécurité et de statut sont intimement mêlées, au point que la peur peut être une manifestation de statut social (Pires do Rio Caldeira et Holston, 1999 ; Damer et Hartshorne, 1991). L’association richesse – peur de l’insécurité suit la représentation selon laquelle les groupes aisés seraient plus victimes d’atteintes à la propriété et de violences (ce qui est statistiquement faux) (Zaluar, 1998) ; elle découle des conditions historiques et économiques d’émergence du modèle résidentiel fermé (Peralva, 1998 ; Pires do Rio Caldeira, 2000). Son adoption peut être une façon de se distinguer par la peur, d’avoir des émotions de riche. Ces mécanismes s’ajoutent aux préoccupations d’ordre purement sécuritaire.

Photographie 11. La résidence Max Village
Alice Moret — gated community Brésil Max Village Les architectes de la résidence Max Village l’ont parée de tous les codes du condominio de luxe : piscine, palmiers, climatisation, vitres plutôt que murs, grand nombre d’étages permis par la présence d’ascenseurs, personnel de sécurité embauché directement par la résidence, parking, proximité d’un centre commercial immense et réputé… Photographie prise depuis la rue, à São José, en avril 2016.

Les habitudes résidentielles des classes aisées sont considérées comme la norme, en tant que modèle idéal à atteindre autant que règle. De l’adoption par toutes les classes sociales et par les pouvoirs publics de ce modèle, de sa répétition dans le paysage urbain et de sa banalisation, découle une naturalisation de la forme fermée et sécurisée. Ce mode d’habiter s’apparente alors à la culture légitime et une partie des classes populaires, dans une recherche de reconnaissance, peut vouloir s’y conformer, selon les mécanismes décortiqués par Pierre Bourdieu (1979). Ce choix résidentiel implique selon Marcio Marchi « une diffusion des modèles et des systèmes de valeurs culturels associés aux espaces privatifs par toutes les classes sociales » (Marchi, 2015). Dès lors que ce modèle est naturalisé, il n’est plus seulement celui des classes aisées à suivre mais le seul possible et légitime.

Il ne s’agit pas seulement de se distinguer en se rapprochant des plus riches, mais aussi de manifester, dans l’espace, dans le discours et dans les pratiques d’habitat, sa distance sociale aux plus pauvres. Deux objectifs sont visés : se protéger d’une population perçue comme une menace, dans l’association commune au Brésil entre pauvreté et criminalité, alors même que la criminalité est perçue comme étant beaucoup moins forte à Florianópolis que dans le reste du pays, et manifester la séparation et donc la distance entre « eux » et « nous ». Ce message de rejet est destiné aux plus pauvres mais aussi aux classes moyennes et aisées : la fermeture permet d’assurer que l’on n’est pas un « bandit » puisque l’on doit s’en protéger. Plus la distance sociale est ténue entre « eux » et « nous », plus il est nécessaire de marquer la limite et de l’exposer publiquement, d’où une fermeture très poussée de logements très modestes, d’autant plus notable qu’elle constitue un poste de dépenses proportionnellement important. La fermeture est aussi une question de cloison sensorielle, qui se pose avec beaucoup d’acuité pour les classes populaires brésiliennes et notamment les habitants du PMCMV, qui viennent de quartiers populaires où la promiscuité est grande. L’emménagement dans un logement du PMCMV rompt avec cette expérience de promiscuité (associée à la maison) ; la « privacité » est fortement investie, elle est associée paradoxalement à l’immeuble, car on n’y accède que par le marché immobilier. Elle permet d’échapper à un contrôle social – en en imposant un autre – et à certaines nuisances pratiques. Se joue donc une tension entre ce qui est caché, ce qui est visible, ce qui est montré ; thème qui explique la perception très positive des dispositifs de fermeture par les résidents. L’occultation permet d’afficher, derrière, une vie privée valorisée, strictement séparée de la rue et du domaine public dévalorisé, qui est elle aussi manifestation de statut social.

Photographie 12. La résidence Luci Berkembrock
Alice Moret — gated community Brésil La résidence Luci Berkembrock telle qu’on la perçoit depuis la rue : un grand mur aveugle pour manifester que la vie privée est cachée derrière. Photographie prise à hauteur de vue, à São José, en mars 2016.
 
Encadré 4.« Privacité » contre promiscuité

« Tu sais, moi j’habite sur les mornes (morros) : tout le monde connaît toute ma vie et je connais toute la vie de tout le monde. ». C’est ainsi qu’une jeune femme, discutant avec sa voisine dans le bus de Caeira do Saco dos Limoes, faisait remarquer, en riant, la promiscuité qui caractérise le quotidien de la plupart des quartiers populaires brésiliens. Le morro désigne au départ une colline très abrupte, comparable aux mornes antillais, façonnée par l’érosion et renvoie maintenant par métonymie aux quartiers populaires auto-construits, régularisés ou non. Les habitants de l’agglomération florianopolitaine préfèrent l’euphémisme de morro au terme favela, très connoté. La promiscuité que les habitants des quartiers populaires évoquent peut résulter de la cohabitation de plusieurs couples ou de plusieurs générations sous le même toit, être liée aux matériaux de construction utilisés (bois et tôle), à la disposition des logements et à la taille des terrains, aux dimensions réduites des logements, à la topographie des collines, qui résonnent comme des amphithéâtres ; la promiscuité n’est pas seulement sensorielle et découle aussi de modes de socialisation spécifiques, où la communauté du voisinage joue un grand rôle, constitue une ressource et un puit de solidarités, mais impose aussi un contrôle social.

L’emménagement dans un logement du PMCMV rompt avec cette expérience de promiscuité, dans un contexte où l’on accorde une importance toute particulière à la séparation entre l’espace privé (casa, la maison) valorisé et l’espace public (rua, la rue), déprécié (Pires do Rio Caldeira, 2000). Par opposition aux morros, les annonces publicitaires, les promoteurs immobiliers et les populations ayant accès à des logements plus cossus (même juste un peu) soulignent tous la « privacité » (privacidade, privacy) dont jouissent les propriétaires, notamment dans les condominios fechadosL’anglicisme « privacité » a d’abord été utilisé en sociologie ; il désigne la revendication d’intimité et l’insistance sur la vie privée, dans l’espace privé. Quelques habitants, souvent ceux ayant déjà vécu dans un immeuble et pris les habitudes de la séparation des espaces privés, se plaignent parfois du comportement de ceux qui n’en ont pas l’habitude et « doivent apprendre » (entretiens avec des habitants à Biguaçu). Vivre dans un appartement est ainsi associé à l’existence d’une sphère privée, que l’on peut premièrement se permettre, car on n’y accède que par le marché immobilier (contrairement aux maisons auto-construites), et que l’on a ensuite les moyens de séparer et d’entretenir loin de la sphère publique. Cet élément peut expliquer en partie la perception très positive qu’ont beaucoup d’habitants des dispositifs de fermeture ; ils se sentent protégés des regards des passants ou des bruits des autres habitants ; les murs garantissent matériellement la séparation entre espace privé et public.

 

Conclusion

Parmi les motifs qui poussent les classes populaires à adopter l’habitat fermé et sécurisé – et, se faisant, à l’adapter et le transformer –, existe bien une manifestation de statut social, que ce soit vis-à-vis des plus aisés (recherche de légitimité et imitation) ou vis-à-vis des plus pauvres (distanciation pour se rassurer) ; la même logique se reproduit en cascade. On présente habituellement la peur de l’insécurité et la distinction comme deux options excluantes pour motiver ce choix résidentiel. Or, l’étude du cas florianopolitain montre d’une part que la peur est aussi une manifestation de statut et un signe d’appartenance sociale et d’autre part que les considérations de distinction peuvent être l’expression d’une peur, peur de la précarité économique, du déclassement (Roche, 1998), d’être du mauvais côté d’une société violemment inégalitaire. Pour l’ensemble des acteurs impliqués dans l’élaboration des logements dans le cadre du PMCMV et rencontrés sur le terrain, se distingue nettement comme facteur principal la banalisation de cette forme, puis sa naturalisation, de la part de l’ensemble de la société brésilienne.

 


Bibliographie

 

 

Alice MORET,
Étudiante en géographie, ENS de Lyon.

 

Mise en web : Jean-Benoît Bouron

Pour citer cet article :

Alice Moret, « Le logement social à Florianópolis (Brésil) : des gated communities low cost ? », Géoconfluences, juin 2019.
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-thematiques/de-villes-en-metropoles/articles-scientifiques/le-logement-social-a-florianopolis-bresil-des-gated-communities-low-cost

 

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