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Dossier : Risques et sociétés

Construire une culture du risque efficiente ? Le cas de la Guadeloupe et de la Martinique

Publié le 06/12/2019
Auteur(s) : Françoise Pagney Bénito-Espinal, Professeur des universités - Université des Antilles
Avec la collaboration de Grégory Gaspard
La culture du risque au sens strict est la connaissance qui permet aux acteurs d’adopter des comportements adaptés en cas de catastrophe. Dans les Antilles françaises, des acteurs divers, publics notamment, contribuent par la prévention à forger cette culture au sein de la population. Pourtant, si les risques sont présents et visibles dans le paysage et dans le quotidien, un effet d’accoutumance tend à favoriser des comportements individuels de déni.

Bibliographie | citer cet article

Les territoires français exposés aux risques naturels majeurs comme le sont les Antilles françaises se sont engagés, depuis la DIPCN (Décennie Internationale de la Prévention des Catastrophes Naturelles) des années 1990, dans de multiples actions visant à les réduire. Elles ont été initiées principalement par les autorités (actions impulsées par l’État, par les collectivités territoriales…) mais aussi par les citoyens (associations…). Avant cela la stratégie institutionnelle de réduction des risques et de sensibilisation du public dans ce domaine se limitait principalement aux procédures de mises en sécurité lors des urgences cycloniques. Le vécu de crises était alors, pour les populations exposées, le principal moyen de construire une ébauche de culture du risque. Très peu de temps avant la dynamique de la DIPCN, l’ouragan Hugo frappait la Guadeloupe (16-17 septembre 1989, catégorie 4 aux limites de la catégorie 5 sur l’échelle de vent Saffir-Simpson), devenant en une nuit l’événement climatique le plus traumatisant pour les habitants de la région. Trente ans plus tard, il reste « la référence » cyclonique et il détermine un avant et un après Hugo pour tout Guadeloupéen qui l’a vécu, comme le « Syklòn 28 » (cyclone de 1928) avait été le marqueur des générations antérieures. Cet exemple montre la puissance de l’expérience des crises dans l’édification d’une culture du risque, au sens d’un minimum de savoir et de conscience de l’effectivité des dangers, de la nécessité de s’en préserver et de capacités à appliquer des mesures de protection en cas d’urgence. La Guadeloupe avait aussi vécu la crise majeure de l’éruption de la Soufrière en 1976 et les autorités avaient alors eu à gérer l’évacuation du sud Basse-Terre dans un contexte de vives polémiques scientifiques qui furent un modèle de désastre en terme de communication sur la gestion de crise.

Les catastrophes récentes, tel le cyclone Irma qui a frappé les îles du Nord (Saint-Martin et Saint-Barthélemy, catégorie 5 de l’échelle de vent Saffir-Simpson, la plus élevée par sa dangerosité) en septembre 2017, confirment l’aspect essentiel de l’expérience dans l’édification d’une culture du risque (Nicolas et al., 2018). Pour autant, l’expérience des crises par les populations n’est pas la seule manière de constituer une culture du risque en Martinique et en Guadeloupe. Ces territoires sont en effet entrés dans des dynamiques plurielles de réduction des risques, à l’initiative des pouvoirs publics et de la société civile. Ces dynamiques ont généré de multiples moyens pour apporter aux populations des outils indispensables aux stratégies individuelles et collectives de réponse aux dangers et de réduction des risques. Cela s’est fait alors que le terrain se transformait sous l’impulsion du développement, de la modernisation économique et de l’accroissement de la population (Pagney Bénito-Espinal, 2019).

Quels acteurs ont construit cette dynamique ? Quels vecteurs de savoirs et de prise de conscience de la réalité des risques naturels majeurs par les populations qui résident dans les Antilles françaises ont été progressivement mis en place pour contribuer à une culture du risque qui vise à en réduire l’ampleur ? Sensibiliser à l’effectivité des dangers auprès du public se traduit-il par des prises de décision efficaces et les populations exposées ont-elles les moyens d’utiliser leurs connaissances pour des réponses adaptées ? Avant de tenter de répondre à ce questionnement, nous préciserons l’acception de la culture du risque sur laquelle nous appuierons notre analyse. Il s’agit avant tout d’une définition basée sur des références juridiques, celles qui fondent les politiques menées pour la réduction des risques et en faveur des initiatives citoyennes, car ce sont elles qui fournissent des moyens concrets, pratiques, pluriels visant à les réduire. Notre étude n’est donc pas centrée sur les représentations mentales des populations exposées, quoiqu’elles soient inévitablement évoquées, surtout lorsqu’il est question des comportements face aux dangers. Elle se positionne à partir d’une acception plus resserrée des fondements de la notion de culture du risque.

>>> Voir aussi : glossaire du dossier Risques et sociétés

 

1. Quelle acception de la culture du risque adopter ?

L’effectivité de la culture du risque, ses modalités d’élaboration et son efficience lorsque l’aléa devient réalité et source de crise, ont beaucoup été abordées dans les recherches portant sur les risques majeurs et la vulnérabilité des sociétés et des territoires. Le mode le plus usuel pour tenter d’apprécier le degré d’intégration d’une culture du risque par la population générale ou des groupes sociaux particuliers a été celui des enquêtes relevant de la sociologie mais que les géographes ont aussi abondamment employées. Les étudiants géographes de l’Université des Antilles et de la Guyane puis ceux de l’Université des Antilles((Le 30 juillet 2014 était créée l’Université de Guyane (UG), ce qui de facto générait la scission de l’Université des Antilles et de la Guyane (UAG) et la pérennisation de la seconde sous la forme d’Université des Antilles (UA).)) les ont utilisées pour leurs travaux de maîtrise, de DEA puis de master. Il s’agissait de pratiques très abordables et pertinentes pour leur initiation à la recherche. Basées le plus souvent sur des questions fermées ou semi-ouvertes destinées à évaluer la capacité des personnes interrogées à fournir des réponses standardisées, par exemple sur les définitions de termes clés tels que « ouragan, tempête, dépression tropicale, intensité et magnitude sismique…. », les réponses n’étant pas exactes à 100 %, il était facile d’en conclure à une culture du risque déficiente. L’enquête présentée ci-dessous, menée dans le collège des Roches Gravées de Trois-Rivières par Grégory Gaspard (voir encadré 1), se situe tout à fait dans la même logique, aussi bien au niveau de la procédure adoptée que de l’interprétation à en donner. Elle montre que les réponses inexactes fournies par les élèves représentent une proportion non négligeable, apportant la preuve d’une insuffisante acquisition des bases attendues. Des cartes à compléter par les personnes sondées, notamment pour représenter les aléas volcaniques, ont aussi été utilisées dans le cadre des travaux des étudiants. Les réponses étaient souvent bien éloignées des dangers réels. Mais ne pas cartographier correctement l’espace effectivement soumis aux nuées ardentes de la Montagne Pelée durant sa séquence éruptive du XXe siècle et celui potentiellement affecté dans l’hypothèse d’une phase éruptive cataclysmale que cette dernière n’a pas été, peut-il augurer d’un comportement inadapté des populations exposées lors des phases d’évacuation et confrontées aux prescriptions associées au zonage des espaces d’exclusion une fois défini ? L’incapacité de personnes à utiliser un support spatial auquel elles ne sont pas accoutumées ou avec lequel elles n’ont pas nécessairement de franche affinité ne peut préjuger de leur réactivité adaptée ou non en phase cruciale de crise. Car là se trouve la clé de l’efficacité de la gestion de crise et de la réduction du risque. Le savoir et le savoir-faire requis sont nécessairement différents selon les acteurs. Un expert scientifique, ou un cadre de collectivité affecté à un service en charge de la sécurité civile, pour ne prendre que ces deux exemples, n’ont évidemment ni la même capacité d’expertise lors des urgences ni la même capacité de réponse qu’un citoyen non spécialisé confronté aux mêmes dangers. En cela il est même possible de se poser la question de la pertinence de la notion englobante de culture du risque. N’y aurait-il pas plutôt des cultures du risque, propres à des groupes ou individus ? Ces remarques nous amènent à préciser ce que nous entendons par culture du risque et à différencier les types d’acteur de sa réduction. La lecture de la loi apporte de précieux éclairages sur cette question.

La loi du 13 août 2004 de modernisation de la sécurité civile place le citoyen au cœur de sa propre sécurité. Dans le préambule des orientations de la politique de la sécurité civile de la version en vigueur de la loi, il est spécifié : « La sécurité civile est l’affaire de tous. Tout citoyen y concourt par son comportement. Une véritable culture de la préparation au risque et à la menace doit-être développée. » Dans sa version initiale, confirmée dans sa version en vigueur, il est précisé dans le volet II.- Refonder la notion de protection des populations (affirmer la place du citoyen au cœur de la sécurité civile), des orientations de la politique de sécurité civile : « Refonder la notion de protection des populations, c’est confirmer que la personne secourue est au cœur de toute politique de sécurité civile. Mais c’est aussi pouvoir compter sur le comportement de citoyens informés et responsables, préparés à affronter les risques et les menaces par une connaissance effective du danger et des consignes de prévention et de protection, et capables de s’intégrer utilement dans l’organisation collective au stade de la réponse. » Le texte de la loi précise ensuite que l’information et la sensibilisation participent à la culture du risque qui cimente la réponse collective, et que l’information doit être précédée d’une formation de base. Cette dernière concerne la population scolaire. La loi est explicite : s’impose une connaissance ajustée des menaces et des réponses à leur apporter, et ceci par tous.

La loi de 2004 évoque les acteurs de la réduction des risques. Cette notion d’acteur induit des nuances dans la définition de la culture du risque qu’il nous semble essentiel de prendre en considération. La loi consacre bien le principe de leur pluralité : « La protection des populations compte parmi les missions essentielles des services publics. L’exercice de cette responsabilité implique toutefois bien d’autres acteurs, dont la diversité est devenue l’une des caractéristiques de la sécurité civile. » La définition qui est donnée de la culture du risque sur le site « Géorisques » du ministère de la transition écologique et solidaire (figure 1) détaille de façon complémentaire quelques-uns de ces acteurs : élus, techniciens, citoyens, etc. Ces mentions amènent implicitement à des différentiels quant aux compétences requises. Celles du citoyen exposé ne peuvent être semblables à celles du cadre d’un service public dédié notamment à la sécurité civile, du technicien ou de l’élu en charge de la protection des populations. Si la sécurité est l’affaire de tout un chacun, à quelque niveau qu’il se trouve, les acteurs doivent avoir un savoir ajusté à leur fonction et leur responsabilité, et celui des populations exposées doit être aussi complet que possible pour « acquérir des règles de conduite et des réflexes… » (figure 1).

Figure 1. Définition de la culture du risque d’après Géorisques, le site du ministère de la transition écologique et solidaire.
«

Culture du risque : Définition technique

C'est la connaissance par tous les acteurs (élus, techniciens, citoyens, etc.) des phénomènes naturels et l'appréhension de la vulnérabilité. L'information des populations, et ceci dès le plus jeune âge, est le moteur essentiel pour faire progresser la culture du risque. Celle-ci doit permettre d'acquérir des règles de conduite et des réflexes, mais aussi de débattre collectivement des pratiques, des positionnements, des enjeux, etc. Développer la culture du risque, c'est améliorer l'efficacité de la prévention et de la protection. En faisant émerger toute une série de comportements adaptés lorsqu'un événement majeur survient, la culture du risque permet une meilleure gestion du risque.

Source : glossaire DDE 59, http://www.georisques.gouv.fr/glossaire/culture-du-risque-1

»

La culture du risque peut donc s’entendre comme un ensemble de savoirs et de savoir-faire, réparti en fonction de la place de chacun dans la société. Présenter le choix d’acteurs clés des territoires antillais pour la réduction des risques, en tant que participants à la culture du risque devient alors pertinent dans la mesure où ils contribuent tant au savoir et savoir-faire expert qu’à la sensibilisation du public. C’est ce que nous aborderons à présent au travers de l’exemple des choix politiques et de leur mise en pratique des élus du Conseil général de la Martinique. Le premier janvier 2016, le Conseil général et le Conseil régional de la Martinique laissèrent la place à une Assemblée unique. Aussi les orientations initiées par la collectivité du conseil général se poursuivent désormais dans le cadre de la Collectivité Territoriale de Martinique (CTM).

 
Encadré 1. Les limites du savoir en milieu scolaire : une enquête au collège Les Roches Gravées de Trois-Rivières, Guadeloupe

Il s’agissait pour nous de déterminer le niveau de connaissances des élèves d’un collège et ainsi d’avoir une meilleure perception de leurs représentations des phénomènes naturels. 

L’échantillon a été constitué des retours d’un questionnaire adressé à 105 élèves des niveaux 6e et 5e. Cet échantillon correspondait à près d’un quart des élèves de l’établissement. Nous avons recherché l’idée qu’ils se faisaient des phénomènes (question 1), de l’exposition de leur commune (question 2), et tenté d’évaluer leur éventuelle appréhension des aléas (question 3). Le risque « mouvements de terrains » n’a pas été pris en compte.

Si chaque classe a été sondée séparément, nous avons en début de séance clarifié la notion de « risque » afin que nous soyons en accord sur la terminologie utilisée, Risque = aléa × vulnérabilité. Ce public scolaire n’étant pas averti, nous avons toutefois simplifié le risque à la « potentialité d’une menace ».

Figure 2. Résultats du questionnaire aux quatre questions posées à 105 élèves

Grégory Gaspard — culture du risque en milieu scolaire

À la question 1, « Cite ce que l’on entend par "risques naturels" », sur les 105 élèves, seuls 39 ont associé l’ensemble des 5 aléas proposés.

Après échanges avec les classes, on a pu constater que les élèves ont en fait identifié ces aléas naturels en fonction de leur fréquence (cyclone), des exercices d’alerte (séisme) et des campagnes d’information réalisées en milieu scolaire (tsunami), mais aussi par rapport aux craintes ou peurs associées (éruption volcanique). Le risque inondation semble moins présent sans doute par rapport à des effets estimés comme plus limités dans l’espace (en terme d’étendue) ou spectaculaires, bien qu’il s’agisse, en terme de phénomène, de la réalité affectant le plus fréquemment le territoire de la Guadeloupe.

Élément intéressant, parmi les 39 retours corrects à la première question, seuls 10 élèves ont connaissance de l’exposition de leur commune à l’ensemble de ces aléas, comme l’indiquent les réponses à la deuxième question : « La commune de Trois-Rivières est concernée par quels risques naturels ? »

La perception de ce jeune public des phénomènes inondation et tsunami renvoie à une idée de leur commune relativement à l’abri de ces deux risques naturels (respectivement 36 et 38 réponses). Les élèves ont déterminé le degré de vulnérabilité en fonction de leurs propres observations : les exutoires des rivières de cette commune rurale sont peu construits et entretenus ce qui permet d’assurer l’évacuation de volumes d’eau abondants, d’où un impact limité en cas d’épisodes pluvieux importants. Pour le risque tsunami, le relief marqué de la commune, située sur des contreforts montagneux, limite les zones potentiellement exposées.

La sous-estimation du risque volcanique renverrait à une distance jugée « suffisante » par plusieurs élèves entre le volcan de la Soufrière et la commune de Trois-Rivières, ce qui reste évidemment une perception erronée.

À la question 3, « Quel est le phénomène ou quels sont les phénomènes dont tu as le plus peur ? Pourquoi ? », il est surprenant de constater que même si certains élèves ont indiqué plusieurs aléas, ils semblent davantage craindre les aléas tsunami (72) et volcanique (54), pourtant prévisibles, que l’aléa sismique (37).

L’explication que fournissent les élèves, la « peur de la noyade », est sans doute liée aux dernières campagnes de prévention « Alerte tsunami » relativement médiatisées en milieu scolaire, et peut-être aussi, d’une certaine manière, à un rapport historique particulier à la mer. Pour le risque volcanique, les craintes d’avoir à évacuer et de recevoir des retombées pyroclastiques (« peur de brûlures, d’être pris sous des décombres ») sont prééminentes dans leurs représentations. Le risque sismique est redouté pour son imprévisibilité, les effondrements associés.

Toutefois, les élèves manifestent un besoin d’information, comme le montrent leurs réponses à la question 4 : 55 % des répondants ne s’estiment pas suffisamment informés sur les risques naturels.

En conclusion, les élèves qui semblent le mieux appréhender les phénomènes restent encore ceux ayant accès à une source diversifiée d’informations (familles, école, médias).

Grégory GASPARD
Conseiller principal d'éducation au collège Les Roches Gravées de Trois-Rivières, Guadeloupe.


 

2. Des choix politiques forts pour la réduction des risques : l’exemple de ceux des élus du Conseil général de la Martinique

Nous venons de le voir, les acteurs de la réduction des risques sont pluriels. Sur des territoires insulaires où l’exposition est très forte et diversifiée (risques climatiques et géologiques), il est pertinent d’interroger les choix des élus : ont-ils compris l’urgence et la nécessité d’intégrer cette cause dans leur politique ?

2.1. Des services techniques qui se sont investis dans la réduction des risques

Les élus de la Collectivité départementale décidèrent à la fin des années 1980 de constituer des services techniques très performants pour le territoire. Et ces services techniques intégrèrent, dans leur stratégie, la mission cruciale de réduire les risques. De 1987 à 2011, Christian de Verclos a créé et dirigé la Direction Départementale des Services Techniques (DDST) de la Martinique, devenue Direction Générale Adjointe des services départementaux, chargée des services techniques et économiques (DGA2). Aujourd’hui, c’est la collectivité unique (Collectivité Territoriale de Martinique) qui assure la continuité et en a hérité. La DGA2 a « rayonné sur toute la Martinique et contribué pour une très large part au développement des infrastructures de l’île. »((Cet hommage trouvé dans la presse locale reflète l’importance qu’a revêtue cette Direction dans la construction d’un département modèle en terme de volontarisme pour des équipements performants, intégrant la réduction des risques.)) Si la personnalisation d’une administration au travers de son directeur peut paraître étonnante pour le lecteur extérieur, il n’est pas inutile de préciser que la configuration actuelle des infrastructures martiniquaises a été en partie édifiée par cette structure de la collectivité territoriale. Or, dans une île montagneuse tropicale où les zones bâties et les voies de communication sont particulièrement exposées aux aléas hydrométéorologiques et géologiques tels que les glissements de terrain et les inondations, l’intégration des contraintes qui en résultent par des techniques adaptées et performantes est l’une des clés essentielles de la maîtrise des risques. Si le champ des compétences de cette direction a été très vaste, nous n’en retiendrons que des éléments qui concernent la question des risques((Voir la présentation par Christian de Verclos des missions de la DGA2.)). La DGA2 avait la gestion de 630 km de routes départementales dont certaines très vulnérables telles que la RD1 qui traverse le massif montagneux martiniquais d’ouest et est, de Saint-Pierre au Robert en passant par Fonds-Saint-Denis et le Gros-Morne. Cette route départementale avait subi un vaste glissement de terrain en 1988, qui s’était réactivé en 1998, et avait nécessité des travaux d’aménagement ainsi qu’une surveillance, encore en cours, par les services techniques du Département (BRGM, 2012) désormais ceux de la CTM (figure 3).

Figure 3. Localisation du glissement de terrain de Fonds-Saint-Denis à la Martinique

Françoise Pagney Bénito-Espinal – carte glissement de terrain de Fonds-Saint-Denis

Source : Capture d’écran de la carte IGN accessible sur le site du Géoportail. Localisation d’après le rapport : BRGM, 2012. Inventaire du patrimoine géologique de la Martinique, Rapport final. RP-61443-FR. Annexe 37. Les mouvements de terrain de la Médaille et de Fonds-Saint-Denis, 2 p.

Voir la carte dans le Géoportail

 

La Direction des infrastructures et de l’eau de la DGA2 est aussi intervenue dans le domaine de la sécurité des populations en assurant notamment une veille météorologique, avec l’installation de stations d’observation complémentaires de celles de Météo-France. Elle a en outre installé des stations limnimétriques pour la prévision des crues. Parmi les outils très performants initiés par la DGA2 figurent la mise en œuvre du Système d’Information Géographique de la Martinique (SIGMA) et la BD Topo de la Martinique, faisant alors de ce département l’un des mieux équipés de bases de données géo référencées, exploitables par un ensemble d’utilisateurs.

2.2. Des outils de sensibilisation du public

Dans le domaine de la sensibilisation aux risques, les élus du Conseil général de la Martinique se sont engagés dans deux programmes majeurs : la construction du Centre de Découverte des Sciences de la Terre (CDST) et la constitution de la Caravane de la prévention des risques majeurs.

Le CDST est un établissement dédié à la culture scientifique et axé sur les aléas géologiques. Ouvert à tous, ses expositions permanentes ou ses films dédiés aux volcans de la Caraïbe sont d’excellents outils de connaissance, adaptés à tout public, notamment aux scolaires. Le choix de son implantation sur les hauteurs de Saint-Pierre, ville détruite par une nuée ardente le 8 mai 1902, avec sa façade orientée vers la Montagne Pelée (figures 4 et 5), est hautement symbolique. Construit selon les dernières normes parasismiques en vigueur((Se référer à la rubrique Bâtiment parasismique du site web du CDST : http://cdst.e-monsite.com/pages/presentation/un-batiment-parasismique.html)), avec une vue magistrale sur le volcan, il réfère de façon remarquable à deux menaces tectoniques à laquelle le territoire est exposé : le séisme et l’éruption volcanique.

Figure 4. Le Centre de Découverte des Sciences de la Terre (CDST) à Saint-Pierre (Martinique)

Centre de Découverte des Sciences de la Terre (CDST)

Figure 5. Vue sur la Montagne Pelée depuis l’esplanade située à l’entrée du CDST

Françoise Pagney Bénito-Espinal – Centre de Découverte des Sciences de la Terre (CDST)

Le bâtiment, insolite par sa modernité et son apparence monumentale dans le contexte rural dans lequel il est implanté interpelle, et c’est ce que ses réalisateurs voulaient susciter. Il symbolise par sa conception technique (inauguré en 2004, il a été construit selon les normes parasismiques les plus récentes de l’époque) et son implantation (directement face à la Montagne Pelée), la synthèse des deux aléas géologiques majeurs auxquels la Martinique est confrontée : le séisme et l’éruption volcanique. Figure 4 : Photographie du CDST sur son site internet (http://cdst.e-monsite.com/), consulté le 31 août 2019. Figure 5 : cliché de Françoise Pagney Bénito-Espinal, mars 2019.

Le second engagement fort que nous retiendrons des élus du Conseil général de la Martinique en faveur de la sensibilisation aux risques réside dans la mise en place, en 2006, de la Caravane de la prévention des risques majeurs. Elle était destinée à répondre aux besoins considérables de sensibilisation aux risques, notamment sismiques, tant en milieu scolaire qu’auprès du reste de la population. Le 21 novembre 2004, le tremblement de terre de l’archipel des Saintes en Guadeloupe avait exprimé violemment la réalité du danger sismique aux Antilles (magnitude 6,3, intensité sismique VIII aux Saintes, Bertil et al., 2004). Si seule une victime fut à déplorer, du reste non aux Saintes mais au sud de l’île de la Basse-Terre, cette crise sismique fut véritablement traumatisante, principalement pour les Saintois, vivant au plus près de l’épicentre de la secousse principale et de ses répliques. Les dégâts matériels furent substantiels. La déstabilisation psychologique fut durable. Un mois plus tard le désastre du tsunami en Indonésie plaçait la réponse au danger sismique parmi les urgences à mettre en place au cœur de la conscience collective. Du fait de la soudaine prise de conscience, par les populations exposées, de l’acuité du danger sismique provoquée par cette crise, mais aussi dans le cadre des actions des pouvoirs publics en faveur de la réduction des risques, l’État s’engagea alors dans un programme de prévention du risque sismique, le « Plan séisme Antilles » pour les régions exposées, dont la première phase (2007-2013) se poursuivit par la seconde, en vigueur, couvrant la période 2016-2020. Parmi les actions fortes du « Plan séisme Antilles » en faveur de l’information du public figurent les journées « Réplik », initiées en 2006 par la DEAL. La Caravane de la prévention des risques majeurs, mise en place par le Conseil général de la Martinique, s’est beaucoup investie dans la prise de conscience collective du danger sismique, notamment avec son simulateur de séismes et son équipe itinérante (figure 6). Cette dernière s’est déplacée sur tout le territoire martiniquais, beaucoup dans les établissements scolaires et ceci, aussi bien en milieu rural qu’urbain. Elle a ainsi participé à des actions initiées par l’État telles que les journées Réplik. Elle « est devenue un instrument incontournable de cette prévention. Une équipe d’animateurs va à la rencontre du grand public, des scolaires, des associations, des personnels d’entreprises et de collectivités, etc.., pour les informer notamment sur le risque sismique. Ils s’appuient pour cela sur des outils pédagogiques, conférences, ateliers, exercices d’évacuation, etc. » (Beauducel, 2015, p 59).

Figure 6. Les actions menées par la Caravane de la prévention des risques majeurs en Martinique

Caravane de la Prévention des risques majeurs

Capture d’écran de la page 3 de la présentation du Service des Actions de Sécurité et de Gestion des Risques Naturels, explicitant les actions menées par la Caravane de la prévention des risques majeurs, mise en place par le Conseil général de la Martinique en 2006. Parmi ces actions figurent les exercices de simulation des tremblements de terre sur un simulateur, la « machine à tremblements de terre ». Le document pdf dont cette page est extraite date de mai 2012. Source : http://www.caribriskcluster.org/wp-content/uploads/2012/05/Service-Action-Sécurité-_vFR.pdf.

 

La mobilisation d’équipes performantes pour construire une culture du risque en sensibilisant tous les publics aux menaces est bien une réalité forte que le Conseil général de la Martinique a impulsée, tout en se plaçant en synergie avec les autres initiatives, notamment celles de l’État. Cette politique en faveur de l’édification d’une solide culture du risque se perpétue aujourd’hui au sein de la CTM par le service Développement de la culture du risque (de la Direction des risques majeurs) dont la cheffe de service a été la responsable de la Caravane de la prévention des risques majeurs. Cette continuité reflète une volonté franche de réduire la vulnérabilité en s’inscrivant dans la durée, et en cela, répond bien aux orientations de la loi de 2004.

 

3. Une grande visibilité des risques

À supposer que des personnes n’accèdent pas aux sources d’information sur le sujet mises à leur disposition, pourtant multiples, les risques sont particulièrement visibles, surtout dans certaines zones montagneuses et habitées. Cette visibilité est due notamment à la pluralité des ouvrages de protection, aux panneaux de signalétique, très présents sur les voies de communication. Les routes de la Martinique, surtout celles du Nord, sont jalonnées d’ouvrages de protection pour le confortement des versants (figures 7 et 8). Cette région martiniquaise est montagneuse, avec des voies de circulation dont l’élaboration a nécessité d’entailler fortement le relief très accidenté, notamment dans des matériaux peu cohérents (cendres volcaniques, brèches de nuées ardentes…) ou d’épais manteaux argileux propices aux glissements. Dans le cas de chronicité des glissements, des systèmes d’alertes routiers sont mis en place. C’est le cas du glissement de la Médaille, sur la route de la Trace (RN3) (figures 9 et 10). Il est qualifié « d’actif, lent, mais susceptible de connaître des accélérations sous l’effet des variations de niveau de la nappe phréatique » (BRGM, 2012, p. 2).

Figures 7 et 8. Ouvrages de protection

Françoise Pagney Bénito-Espinal – mur de soutenement Balata

Mur de soutènement sur la route de Balata (RN3) (Martinique) pour contraindre la mobilité des pentes. Cliché : Françoise Pagney Bénito-Espinal, mars 2019.

Françoise Pagney Bénito-Espinal – filets de protection Carbet

Talus abrupt de bord de chaussée (RN 2) au Carbet (Martinique) et filets métalliques de protection pour contenir les chutes de blocs. Cliché : Françoise Pagney Bénito-Espinal, mars 2019.

Figures 9 et 10. Le glissement de terrain de la Médaille à la Martinique

Françoise Pagney Bénito-Espinal – glissement de terrain de la médaille

Localisation du glissement de terrain de la Médaille à la Martinique. Source : Capture d’écran de la carte IGN, accessible sur le site du Géoportail. Localisation d’après le rapport : BRGM, 2012. Inventaire du patrimoine géologique de la Martinique, Rapport final. RP-61443-FR. Annexe 37. Les mouvements de terrain de la Médaille et de Fonds-Saint-Denis, 2 p.

Voir sur le Géoportail

Françoise Pagney Bénito-Espinal – glissement de terrain de la Médaille

Signalétique au niveau du glissement de la Médaille sur la route de la Trace (RN3), Martinique. Cette zone de glissement chronique, avec des séquences de crises paroxysmiques (par exemple en 1993 et 2002) est symbolique de l’extrême vulnérabilité des voies de communication de montagne en milieu tropical insulaire. La Martinique est tout particulièrement concernée par cette forte exposition à ce type de risque. Cliché : Françoise Pagney Bénito-Espinal, mars 2019.

En Guadeloupe, les implantations humaines sont majoritairement situées en périphérie des domaines montagneux, en plaine et sur de bas plateaux. Aussi la région ne présente pas la même forte exposition aux glissements de terrain que la Martinique. Toutefois, s’il y a bien une route stratégique, elle aussi très exposée à la mobilité des pentes, c’est la route de la Traversée ou route des Mamelles (la RD 23). Elle traverse le massif de la Basse-Terre d’est en ouest, perpendiculairement à l’axe montagneux, et relie le pôle économique de l’agglomération pointoise à la côte sous-le-vent. Très empruntée dans le cadre des mobilités pendulaires, elle constitue un axe névralgique, qui, en cas de fortes intempéries pluvieuses, sera fermé à la circulation, générant d’importantes perturbations pour ceux qui l’empruntent quotidiennement (figure 11). Nombreux sont les résidents de la côte sous-le-vent, des communes de Bouillante, Pointe-Noire… qui utilisent cette route pour se rendre à leur travail dans l’agglomération pointoise, principalement dans la zone industrielle de Jarry (Baie-Mahault). Et cette opportunité a du reste constitué un effet d’incitation à habiter sur cette côte occidentale où la qualité environnementale et paysagère est incontestable. De grands travaux ont été réalisés à plusieurs reprises dans le passé, suite à de fortes intempéries (figures 12 et 13), pour conforter la viabilité de cette route à valeur stratégique((Consulter le reportage du journal régional France-Antilles en date du 27 août 2013, consulté le 11 mai 2019 : https://www.guadeloupe.franceantilles.fr/actualite/environnement/route-des-mamelles-touche-finale-a-des-travaux-herculeens-231107.php)).

Figures 11, 12 et 13. Risques de glissement de terrain sur la route des Mamelles en Guadeloupe

Françoise Pagney Bénito-Espinal – fermeture de la route

Capture d’écran du site de Routes de Guadeloupe (https://www.routesdeguadeloupe.fr/actualites/notice-category/route-fermee/) illustrant le caractère aléatoire et fortement conditionné par les conditions météorologiques de cette route de montagne.

Françoise Pagney Bénito-Espinal – glissement de terrain de Morne à Louis

Localisation du glissement de terrain situé sur la RD 23 en contrebas du Morne à Louis. Voir la carte dans le Géoportail.

Françoise Pagney Bénito-Espinal – route des mamelles

Figure 12. Route des Mamelles, RD 23 (Guadeloupe), après plusieurs mois de travaux et de reprofilage des pentes, suite au glissement de terrain qui eut lieu le 25 février 2005, en contrebas du Morne à Louis. Durant plusieurs mois, la route fut limitée à une voie. À gauche de la photographie, on peut observer les fougères, marques de recolonisation de la végétation après le reprofilage du versant. La vidéo d’archives de La Première France TV Info montre de façon remarquable l’ampleur du glissement : https://la1ere.francetvinfo.fr/guadeloupe/archive-video-mouvement-terrain-eboulement-route-mamelles-622322.html. Cliché : Françoise Pagney Bénito-Espinal, décembre 2010.

La visibilité des risques est évidente et la forte fréquence des épisodes contraignants dus à l’expression des aléas contribue, elle aussi, largement à imprégner les consciences. Les outils de sensibilisation qui émanent des autorités sont divers (exemples fournis sur la figure 14) et facilitent la vigilance. Les médias jouent un rôle majeur, non seulement par leurs reportages sur les événements en cours, mais aussi par des émissions ou manifestations spéciales comme celles qui furent organisées par la chaine Guadeloupe la première, sur le retour du cyclone Irma, un an après la catastrophe qui avait touché les îles du Nord((Se reporter au site suivant : https://www.megazap.fr/Ouragan-Irma-Guadeloupe-la-1ere-revient-un-an-apres-a-Saint-Martin-Saint-Barth-pour-un-moment-de-partage-et-de_a4051.html. Y sont détaillées toutes les manifestations organisées par la chaine Guadeloupe la première, les 5 et 6 septembre 2018, un an après Irma, depuis les îles du nord. Consulté le 11 mai 2019)).

Figure 14. Exemples de dépliants pour le public

Françoise Pagney Bénito-Espinal – dépliants d'information risques

Ces dépliants sont destinés à fournir les bases des informations concernant les risques inondations et tsunamis, et surtout les conduites à tenir. Il est possible d’identifier, par les logos, les acteurs de ces outils de sensibilisation. Parmi eux, la Préfecture de la Zone de Défense Antilles, Météo-France, l’Institut de Physique du Globe de Paris (IPGP), le Bureau de Recherches Géologiques et Minières (BRGM) et l’Université des Antilles et de la Guyane (UAG), aujourd’hui Université des Antilles, celle de la Guyane (UG) l’ayant quittée en 2014. Cliché : Françoise Pagney Bénito-Espinal, mars 2019.

 

La chronicité des travaux, les interdictions de circulation suite à des épisodes de mauvais temps (passage d’ondes tropicales, de dépressions, tempêtes et ouragans, ou occurrence de simples épisodes pluvio-orageux), les dégâts multiples et récurrents, produits de la pluralité d’expression des dangers, les campagnes de sensibilisation, inscrivent les aléas et par-là même les risques, dans le quotidien des populations. Toutefois, cette évidence génère-t-elle une culture généralisée de l’anticipation, et quand bien même la connaissance des dangers serait-elle suffisante, les personnes exposées ont-elles réellement les moyens d’adopter des stratégies efficientes, concernant notamment leur habitation ?

 

4. Les limites de la culture du risque chez les populations exposées

La société civile s’investit dans des actions très diverses, qui prouvent la réalité de la prise de conscience des risques. Des initiatives innovantes ont vu le jour, impliquant une réelle synergie entre tous les acteurs (associations, collectivités, État…). Les journées Réplik à la Martinique, Sismik en Guadeloupe, la Journée sismique  ICERMAN/DEAL du 8 février 2011 sur les leçons à tirer du séisme d’Haïti pour la Guadeloupe à l’initiative de l’association ICERMAN (Institut Caraïbe d'Etudes et de Recherches sur les Risques Majeurs Anthropiques et Naturels) symbolisent cette dynamique basée sur une forte transversalité. Des entreprises privées mettent en vente des kits de survie à l’aléa sismique. Parmi les réalisations de qualité exceptionnelle d’accessibilité à la connaissance du public des données scientifiques météorologiques, figure l’Atlas des cyclones de la Guadeloupe de l’Amicale des ouragans.

Malgré cette pluralité de contributions à la culture du risque des populations exposées, les rapports des personnes aux risques (savoirs, représentations, comportements face aux dangers, préventifs…) sont d’une extrême complexité. Ils relèvent notamment de la psychologie et de la sociologie, et ne peuvent être analysés que par des approches multifactorielles. Face aux contraintes multiples des risques, les comportements individuels et collectifs s’avèrent parfois déconcertants. La fatalité, l’acceptation, voire le déni peuvent être considérés comme des entraves à la mitigation ou réduction des risques. Les figures 15, 16 et 17 reflètent ces réalités. Elles confirment que le fait de savoir à quoi l’on est exposé ne va pas impliquer nécessairement de réponse préventive adaptée de la part des personnes exposées.

Figures 15, 16 et 17. Exemples de risques connus et niés

Françoise Pagney Bénito-Espinal – quartier après inondations

Quartier Rivière des Pères (ville de Basse-Terre), une semaine après les inondations provoquées par le cyclone Maria (septembre 2017). Ce quartier subit des inondations récurrentes, ce qui n’empêche pas les habitants d’y rester. En septembre 1995, le quartier avait enregistré des dégâts similaires suite aux pluies torrentielles de l’ouragan Marilyn, survenues une semaine après celles de l’ouragan Luis. Cliché : Françoise Pagney Bénito-Espinal, septembre 2017.

Françoise Pagney Bénito-Espinal – Maisons construites dans le lit de la rivière

Maisons construites dans le lit de la Grande Rivière des Vieux-Habitants (Guadeloupe) par déni ou méconnaissance des dangers pourtant exprimés lors des crues de l’ouragan Marilyn (1995). L’image est particulièrement explicite. Le cours d’eau en temps ordinaire est réduit à un écoulement très modeste qui se fraye un passage dans les alluvions. Le lit majeur (au centre et à droite de la photographie) est bien visible par ses alluvions grossières de gros volume. Elles montrent la puissance du courant qui les transporte. C’est bien sur ces alluvions que des maisons ont été construites, illégalement et en dépit des dangers pourtant connus, quelques années après la crue centennale au passage de l’ouragan Marilyn. Cliché : Françoise Pagney Bénito-Espinal, mai 2007.

Françoise Pagney Bénito-Espinal – Maisons construites dans le lit de la rivière

Vue de constructions illégales situées dans le lit de la rivière aux Herbes, depuis le pont de la RN2 qui la franchit (ville de Basse-Terre, en Guadeloupe). Ces constructions avaient été inondées lors de la crue centennale de l’ouragan Marilyn en 1995, et leurs occupants avaient dû les évacuer dans l’urgence, parfois au péril de leur vie. On aurait pu supposer que les leçons avaient été tirées de cet événement majeur. La prise de vue datant de juillet 2017 prouve qu’il n’en est rien. La végétalisation du lit d’inondation est une forte caractéristique des torrents de montagne tropicaux, comme le sont les rivières de la Basse-Terre et de la Martinique. Cette très rapide reconquête de la végétation après la submersion est propice à la négation du danger qui perd de sa visibilité. Cliché : Françoise Pagney Bénito-Espinal, juillet 2017.

Si l’inertie des comportements est évidente, avec un enracinement dans les espaces très exposés, ils peuvent même être potentiellement criminels : des personnes bâtissent en zones soumises aux inondations en sachant pertinemment l’exposition aux dangers et louent leurs constructions (Grands-Fonds de Guadeloupe, rivières de la côte sous-le-vent…) à des locataires qui découvrent, bien à leurs dépens, la dangerosité de leur logement en phase de crise !((Suite aux interventions effectuées à la conférence du 30 septembre 2010, organisée par la MAIF au World-Trade Center à Baie-Mahault [« Risques climatiques…il est temps de réagir »,  conférence animée par F.Denhez, avec les conférenciers suivants : E.Hicks (PR UAG), J.N.Degrâce (Météo-France), F.Pagney Bénito-Espinal (PR UAG), C. Caroupanapoulé (CAUE)], un membre de l’auditoire est intervenu pour expliquer sa détresse. La location de son logement en périmètre fortement inondable des Grands-Fonds dans la commune des Abymes, s’était traduite par la perte intégrale de ses biens personnels et professionnels suite à un épisode pluvieux intense. Il ne savait comment agir face au propriétaire peu scrupuleux.)) Continuer de vivre ou de travailler en zone dangereuse est une pratique courante, et ce, même si aucune autorisation n’a été accordée. Il est vrai que les municipalités ont des difficultés à trouver des solutions alternatives en raison des disponibilités faibles ou insuffisantes en foncier et en logement social dans les communes rurales les plus exposées comme celles de la côte sous-le-vent, ainsi que du refus des personnes de partir s’installer dans les logements proposés, surtout les personnes âgées (Pagney, 1999). À défaut, des constructions de protection (enrochements le long des côtes ou des berges des rivières) sont réalisées. Elles émoussent la vigilance des populations exposées, trop confiantes dans les travaux effectués qui s’avèrent parfois largement sous dimensionnés en cas d’événement majeur. C’est du reste le plus souvent à l’occurrence de perturbations cycloniques (dépressions, tempêtes, ouragans) que se produisent les inondations et les submersions marines les plus dangereuses. Il faut aussi préciser que si les PLU (Plans Locaux d’Urbanisme) prennent évidemment en compte les dangers et que toute nouvelle construction est interdite sur les espaces les plus exposés ou soumise à prescription, le problème se pose pour les constructions anciennes qui figurent encore dans les zones dangereuses et dont l’élimination n’a pas encore pu être réalisée.

Toutefois, l’accoutumance et la perte de vigilance peuvent aussi concerner des personnes averties, dans leurs trajets quotidiens, qui comportent des dangers en cas d’aggravation brutale des conditions météorologiques. Passer quotidiennement sur un espace dangereux, voire plusieurs comme en comprend la route qui rejoint la ville de Saint-Pierre au Prêcheur à la Martinique, peut représenter de réels dangers. La vigilance s’émousse avec le temps (figure 18). Et en cas de fortes pluies, la tentation est grande de passer les gués (figures 19 et 20) malgré la forte menace, ou de franchir un pont pourtant déjà submergé, tant on a besoin de regagner son domicile au plus vite. Chaque année on dénombre une à plusieurs victimes de ces actes téméraires en Guadeloupe et en Martinique.

Figures 18, 19 et 20. Franchissement possiblement dangereux et signalétique routière
Françoise Pagney Bénito-Espinal – Passage d'une ravine

Passage d’une ravine à possible écoulement torrentiel sur la commune du Prêcheur (Martinique), à sec en temps normal. On peut se demander quelle vigilance peut être maintenue par des riverains habitués à franchir ce type de passage très dangereux en cas de fortes pluies ou suscitée par cette signalétique, pour des personnes non informées des risques réels. Car il est extrêmement difficile d’évaluer le danger effectif en période très pluvieuse malgré l’existence du panneau d’information. Cliché : Françoise Pagney Bénito-Espinal, mars 2019.

Françoise Pagney Bénito-Espinal – Passage de la Rivière des Pères

Passage de la rivière des Pères par un gué à l’entrée de Saint-Pierre sur la route reliant le Prêcheur à Saint-Pierre (côte caraïbe de la Martinique). Cliché : Françoise Pagney Bénito-Espinal, mars 2019.

Françoise Pagney Bénito-Espinal – signalétique routières

Sur le même site (repérer la façade bleue et blanche), signalétique avisant piétons et automobilistes de l’interdiction de passage en cas de crue. Lorsque l’on connait l’extrême rapidité de montée des eaux de ces torrents de montagne, on peut deviner aisément que la lame de crue puisse survenir au passage de piétons et d’automobilistes. Il faut aussi remarquer que cette route est la seule voie possible pour rejoindre le Prêcheur depuis le reste de l’île. L’information est donnée, mais elle n’exclut pas la prise de risque. Cliché : Françoise Pagney Bénito-Espinal, mars 2019.

La tragédie de Doubs en Guadeloupe, où 5 personnes perdirent la vie noyées en janvier 2011 en franchissant une rivière pourtant en crue dans ce lieu-dit de la commune des Abymes (figure 21) est symptomatique de la minimisation des périls par les riverains et de la négligence des autorités au moment des faits. L’absence de signalétique indiquant les dangers au passage de la rivière fut du reste sanctionnée par le tribunal administratif en 2015. Toutefois la condamnation fut modérée en raison de la prise en compte de l’imprudence des victimes. Ce fait divers dramatique, largement relayé sur les chaines d’information régionales et nationales (Pagney Bénito-Espinal et al., 2016), est représentatif d’une double négligence, celle des autorités (en l’occurrence le maire de la commune des Abymes) et celle des victimes qui avaient pris le risque de braver les dangers (Stollsteiner et Ducreux, 2011).

Figure 21. Localisation de la tragédie de Doubs (2011)

Françoise Pagney Bénito-Espinal – Tragédie de Doubs commune des Abymes

Voir la carte dans le Géoportail

 

La négligence, la force de l’habitude sont évoquées ici, qui nuisent à la vigilance, et ce, même lorsque l’on connaît le danger (avec ou sans signalétique préventive). La prise de risque, et ce, même lorsque les consignes de sécurité sont claires et largement diffusées est bien connue. Des curieux qui s’approchent du rivage pour photographier les fortes houles cycloniques sont victimes de leur imprudence. Or il est d’autres contraintes auxquelles les populations sont soumises et auxquelles il leur est bien difficile de trouver une solution qui réduise leur exposition au risque. Le plus grave, le plus redoutable est le risque sismique. Comment quitter sa maison vieillissante, mal entretenue faute de moyens, construite sans le respect des normes parasismiques récentes ? C’est l’une des questions majeures qui se posent et concernent le parc privé des constructions. Si des efforts sont faits par l’État pour le logement social (à titre d’exemple, le vaste programme en cours de rénovation urbaine des communes des Abymes et de Points-à-Pitre en Guadeloupe) ou les établissements scolaires, si les normes parasismiques sont revues à la hausse, que fait-on du parc privé existant et ancien ?

 

Conclusion

Questionner l’effectivité et l’efficience de la culture du risque dans des îles particulièrement exposées comme le sont la Guadeloupe et la Martinique se justifie pleinement. Il en va de la sécurité des personnes et des biens. Tenter de le faire par une approche statistique basée sur des enquêtes, des entretiens directifs et semi directifs correspond à une procédure scientifique destinée à fournir des éléments d’appréciation, potentiellement utiles à la gestion de crise (encadré 1). Mais telle n’a pas été la démarche adoptée dans cet article. Trente ans de vécu du terrain, d’analyse scientifique des crises, principalement cycloniques (Pagney Bénito-Espinal, 2019), ont permis d’acquérir un regard expert sur des territoires très exposés et d’analyser leur évolution, les indéniables prises de conscience et les actions plurielles, performantes, concrètes, efficaces, menées dans tous les domaines de la réduction des risques. Cette longue immersion dans la réalité de ces terrains complexes permet d’affirmer que les populations ont désormais pléthore de moyens à leur disposition pour apprendre, savoir et savoir-faire. Mais il ne suffit pas toujours de savoir et savoir-faire. Dans le quotidien, la prise de décision lors d’une situation d’urgence face au danger relève avant tout de paramètres très complexes d’ordre psycho-sociologique, inhérents à l’identité propre de l’individu et du groupe. Les savoirs et savoir-faire standards suffisent-ils lorsque, confronté à une réalité qui dépasse les prévisions (passage du cœur de l’ouragan de classe 5, Irma, sur l’échelle de vent Saffir-Simpson sur les îles du Nord, Nicolas et al.), un univers s’écroule en quelques heures ? Car dans ce cas, la culture du risque et son efficience sont confrontées à la puissance des éléments que l’on on n’a pas su anticiper, se laissant emporter dans un mirage factice, celui d’un paradis où construire vite, en dépit des règles élémentaires de bon sens, en zone extrêmement exposée (Pagney Bénito-Espinal, 2019), s'imposait. À Saint-Martin, ce mythe s’est effondré de façon dramatique les 5 et 6 septembre 2017. Des limites à cette culture du risque, il y en a encore bien d’autres. S’il est incontournable de construire en respectant des règles parasismiques strictes et de définir les zones des Plans de Prévention des Risques (PPR), que fait-on du parc immobilier privé, vieux, vétuste, qui se dégrade très vite en milieu tropical alors que l’on sait tout le risque qu’il représente pour les populations exposées à un séisme majeur ? Elles ont conscience de leur exposition. Or, il ne suffit pas d’en avoir conscience, il faut des moyens alternatifs. Aussi toutes les études scientifiques les plus approfondies seront certes utiles, mais ne résoudront pas les problèmes de fond de vulnérabilité structurelle car s’il importe d’en connaître les causes (les habitués du terrain les connaissent depuis longtemps !) encore faut-il mettre les moyens pour les corriger. Là est un tout autre défi ! Les dangers sont si divers et si redoutables, la vulnérabilité si plurielle et complexe, que les moyens pour trouver des solutions durables et définitives pour réduire très sensiblement les risques sont encore en deçà des besoins. La gestion de l’urgence cyclonique (plus particulièrement les alertes et consignes à suivre durant la phase d’approche) est dans l’ensemble correctement intégrée par les populations exposées. Or l’accoutumance de la population antillaise aux procédures d’alerte employées n’implique pas nécessairement une faible exposition aux dangers, car ces derniers ont une propension à monter en puissance dans le contexte de mutation climatique actuelle (cf le dernier rapport du GIEC). La construction d’une culture du risque est donc une cause à laquelle tous les acteurs, quels qu’ils soient, doivent se consacrer sans relâche en prenant aussi pleinement en compte, tant l’évolution des dangers que celle des enjeux en constante mutation.

 


Bibliographie

  • Beauducel François, 2015. Séismes des Antilles, SCITEP éditions, 88 p.
  • Bertil Didier, Bazin Sarah, Mallarino Didier, Beauducel François, 2004. Séisme des Saintes. Rapport de synthèse. Centre de Données Sismologiques des Antilles, 8 décembre 2004, 36p.
  • BRGM, 2012. Inventaire du patrimoine géologique de la Martinique, Rapport final. RP-61443-FR. Annexe 37. Les mouvements de terrain de la Médaille et de Fonds-Saint-Denis, 2p.
  • Huc Jean-Claude, Etna Max, assistés de Pagney Bénito-Espinal Françoise et Mazurie Roland (dir), 2015. Éclats de temps : Anthologie des événements extrêmes de la Guadeloupe, Publication de la Région Guadeloupe, PLB Editions,  456 pages et annexes.
  • ICERMAN/DEAL, 2011. « Le séisme d’Haïti, quelles leçons pour la Guadeloupe ». Les actes. Journée sismique  ICERMAN/DEAL du 8 février 2011. Le Gosier, 60 p.
  • Le Blanc Antoine, Nicolas Thierry. (dir.), 2013. Dossier « Politiques et pratiques de la résilience », EchoGéo [En ligne], n° 24. 
  • Nicolas Thierry, Pagney Bénito-Espinal Françoise, Lagahé Émilie et Gobinddass Marie-Line, 2018. « Les catastrophes cycloniques de septembre 2017 dans la Caraïbe insulaire au prisme de la pauvreté et des fragilités sociétales », EchoGéo [En ligne], 46 | 2018, mis en ligne le 31 décembre 2018.
  • Pagney Françoise, 1999, « La prévention des risques cycloniques dans les Antilles françaises : constats et propositions ». Terres d'Amérique n° 2, Karthala/Géode Caraïbe, Paris, p.41-60.  
  • Pagney Françoise,  Suédois José, 1999, « Connaissances et perceptions du risque cyclonique en contexte micro-insulaire (Terre-de-Haut des Saintes) ». Terres d'Amérique n° 2, Karthala/Géode-Caraïbe, Paris, p.61-79.
  • Pagney Bénito-Espinal Françoise, Vragar Yolande, 2019. « Basse-Terre et ses rivières ». Villes et rivières de France, éditions du CNRS, sous la direction de Nathalie Carcaud, Gilles Arnaud Fassetta et Caroline Evain, p. 46-53.
  • Pagney Bénito-Espinal Françoise, 2019. « De l’analyse de l’ouragan Hugo à un questionnement renouvelé sur les risques naturels majeurs en cette seconde décennie du XXIe siècle », Historiens & Géographes, dossier « Regards croisés sur les Antilles », sous la direction de J. Dumont et F. Pagney Bénito-Espinal,  n° 445, p. 91-107.
  • Pagney Bénito-Espinal Françoise et al., 2016. « Guadeloupe et Martinique, deux territoires sous fortes contraintes ». Assises Nationales des risques naturels, Marseille, du Ministère de l’Environnement, de l’énergie et de la mer, 22, 23 mars 2016. Poster du programme AGESARENAT.
  • Pagney Bénito-Espinal Françoise,  2014. « La mer Caraïbe : dynamique, enjeux passés présents et à venir ». In Miossec A., Géographie des mers et des océans. Rennes, Presses universitaires de Rennes, p. 469-491.
  • Pagney Bénito-Espinal Françoise, « Vivre avec les aléas climatiques dans les départements français d’Amérique ». Actes du 17e FIG de Saint-Dié-Des-Vosges. « Les géographes revisitent les Amériques ». 2007, 20 p.
  • Stollsteiner Philippe et Ducreux Laure, 2011. Inondations survenues le 4 janvier 2011 en Grande-Terre, Guadeloupe, caractérisations et recommandations. Rapport final. BRGM RP - 59934. 150 p.
Sitographie
  • La DGA2, Conseil Général de la Martinique, Direction Générale Adjointe chargée des services techniques et économiques, Christian de Verclos, diaporama.
  • Atlas des cyclones de Guadeloupe, par l’Amicale des ouragans.
  • Géoportail : Portail national de la connaissance du territoire mis en œuvre par l’Institut Géographique National (IGN).

 

 

Françoise PAGNEY BÉNITO-ESPINAL
Professeur de géographie, Université des Antilles/EA 929 AIHP-GEODE


 

Mise en web : Jean-Benoît Bouron

Pour citer cet article :

Françoise Pagney Bénito-Espinal, « Construire une culture du risque efficiente ? Le cas de la Guadeloupe et de la Martinique », Géoconfluences, décembre 2019.
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-thematiques/risques-et-societes/articles-scientifiques/culture-du-risque-antilles

 

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