Libéralisme et réalisme (courants géopolitiques)
En géopolitique et dans le domaine des relations internationales, le libéralisme et le réalisme sont des théories (Jeangène Vilmer, 2020, p. 3–7) opposées visant à analyser les rapports entre États, mais inspirant aussi des politiques dont le but est d’influer sur ceux-ci.
Le libéralisme apparaît après la Première Guerre mondiale, et veut éviter tout nouveau conflit en instaurant un nouvel ordre international pour préserver la paix, ce qui donne naissance à la Société des Nations en 1920, puis à l’Organisation des Nations unies en 1945. Il se fonde sur « la croyance dans le progrès, l’universalisme des droits humains et la conviction que l’interdépendance économique et la démocratisation sont pacificatrices » (ibid., p. 43). Dès ses débuts, les traités et le droit internationaux sont donc au centre des préoccupations des libéraux. Leurs analyses et prescriptions sont aussi marquées par une approche moralisatrice de la politique.
Le libéralisme considère que « [l]es acteurs fondamentaux de la politique internationale sont les individus et les groupes privés, qui en moyenne sont rationnels et n’aiment pas prendre de risques » (cit. in Jeangène Vilmer, p. 44). Le libéralisme se subdivise en plusieurs écoles : le libéralisme républicain ou démocratique (pour qui la démocratie est factrice de paix), le libéralisme commercial (pour qui le commerce est facteur de paix) ou le libéralisme institutionnel (pour qui ce sont les institutions internationales qui sont factrices de paix).
Les libéraux reconnaissent comme leurs précurseurs des partisans de la création d’un droit international, comme le juriste néerlandais Hugo Grotius ou Emmanuel Kant. Ils font de plus référence à des personnalités telles que Montesquieu et l’homme politique britannique Richard Cobden, qui ont tous deux affirmé que le libre commerce adoucissait les mœurs. Ils se réclament également de philosophes utilitaristes comme Jeremy Bentham et John Stuart Mill, pour qui il faut rechercher le plus de bien-être possible pour le plus grand nombre.
Le réalisme apparaît dans les années 1930, en réaction au libéralisme (ibid., p. 43). Ses partisans affirment fonder leurs analyses et politiques sur la réalité concrète, et non sur une vision idéologique de celle-ci. Ils considèrent que les États sont les acteurs les plus importants des relations internationales, ne recherchent que leur propre intérêt et ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Les rapports entre eux seraient toujours des rapports de force. Pour les réalistes, les États ne doivent donc pas mener une politique étrangère moralisatrice, mais au contraire d’utiliser tous les moyens – de la négociation à la force – pour atteindre leurs objectifs (ibid., p. 23–26, 37).
Une des origines du réalisme est la Realpolitik (« politique réaliste »), concept forgé au XIXe s. par le journaliste allemand August Ludwig von Rochau, selon qui la politique obéit à la loi du plus fort (ibid., p. 28–29). Depuis, le réalisme se subdivise en plusieurs écoles : le réalisme classique, apparu dès les années 1930, s’appuie sur le droit, l’histoire et la philosophie pour produire des analyses dont le caractère intuitif est assumé. Le néoréalisme ou réalisme structurel, né dans les années 1960, se fonde sur une approche plus scientifique et vise à dégager des lois. Le réalisme néoclassique, à partir des années 1990, opère un retour aux analyses du réalisme classique, tout en s’appropriant les méthodes scientifiques du néoréalisme.
Les références des réalistes sont notamment Thucydide, chez qui ils trouvent le principe du droit du plus fort défendu par les Athéniens, ainsi que le « piège de Thucydide », selon lequel l’inquiétude qu’une puissance éprouve face à la montée d’une autre peut provoquer une guerre (Golub, 2026, p. 3). De Machiavel, ils tirent la justification de l’usage de la force – qu’ils appliquent aux relations internationales – et la conviction que la politique n’est pas une affaire de morale. Enfin, Thomas Hobbes leur inspire une vision du monde marquée par l’anarchie et le conflit généralisé entre toutes les nations.
L’histoire des relations internationales est marquée par des périodes où le libéralisme semble l’emporter (les années 1990 par exemple) et d’autres de retour à une Realpolitik assumée (les années 2020), même s’il existe toujours des acteurs pour défendre l’une ou l’autre de ces idéologies. Si les États-Unis pèsent beaucoup dans ce mouvement de balancier, leur propre position n’est pas monolithique ni exemple de contradictions internes (voir aussi : néoconservatisme, immobilisateurs, primacistes et prioriseurs).
Vincent Cerutti, février 2026.
Références citées
- Golub Philip (2026), « Thucydide a bon dos », Le Monde diplomatique, janvier 2026.
- Jeangène Vilmer Jean-Baptiste (2020), Théorie des relations internationales, PUF, « Que sais-je ? » n° 4075, Paris.
Pour aller plus loin
- Thomas Hobbes (1999 [1651]), Léviathan, traduit par François Tricaud, Dalloz, Paris, p. 124 pour la « guerre de chacun contre chacun ».
- Emmanuel Kant (2002 [1795], Vers la paix perpétuelle, traduit par J. Gibelin, Vrin, Paris, où il expose sa vision du droit international
- Nicolas Machiavel (2025 [1532, posthume]), Le Prince, traduit Par Yves Lévy, Flammarion, Paris.
- Thucydide (1990 [fin du V° s. av. J.-C.]), Histoire de la guerre du Péloponnèse, traduit par Jacqueline de Romilly avec Raymond Weil et Louis Bodin, Robert Laffont, « Bouquins », Paris. Voir la justification du droit du plus fort (V, CV, 2 : p. 480) et l’explication des causes de la guerre du Péloponnèse, qui est au principe du « piège de Thucydide » (I, XXIII, 6 ; p. 184).







