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Le Brexit, et après ? La situation en mai 2020

Publié le 04/05/2020
Auteur(s) : Pascal Orcier, professeur agrégé de géographie, docteur, cartographe - Lycée Beaussier, La Seyne-sur-Mer (83)
Après trois ans et demi d'atermoiements, le Royaume-Uni a quitté l'Union européenne le 31 janvier 2020. C'est à la fois la fin du processus de Brexit en tant que tel et le début d'une nouvelle série d'inconnues et d'interrogations pour les territoires concernés. Les conséquences s'observeront à différentes échelles : européenne, étatique, infranationale.

Bibliographie | citer cet article

Le Royaume-Uni a voté majoritairement le 23 juin 2016 en faveur de sa sortie de l'Union européenne. Cela a été le point de départ d'une procédure inédite par l'activation d'une « clause de retrait » prévue dans le traité de Lisbonne (2007). Le 13 mars 2017 a officiellement commencé la procédure, et après plus d'un an de négociations, l'UE et le Royaume-Uni sont parvenus à un accord sur la sortie du Royaume-Uni qui a eu lieu le 31 janvier 2020. Le calendrier initialement prévu pour le Brexit a été modifié plusieurs fois en raison de longs mois de bataille juridique entre la Chambre des Communes et les Premiers ministres successifs, Theresa May et Boris Johnson. De nouvelles élections, convoquées en décembre 2019, ont finalement assuré une écrasante majorité à ce dernier pour mener à bien le Brexit.

brexit resultats referendum 2016

 

Le Brexit a profondément divisé la classe politique britannique, les deux principaux partis, le parti travailliste et le parti conservateur, s'étant déchirés tout au long de la procédure, non seulement entre pro- et anti-Brexit, mais aussi et surtout entre partisans d'un « hard Brexit » et d'un « soft Brexit ». Des députés ont claqué la porte de leur parti après plusieurs décennies d'engagement, préférant former un nouveau groupe au parlement. Le Brexit va laisser des traces durables au sein de la classe politique et obliger à une recomposition des forces. Les formations régionalistes ont confirmé leur poids électoral en Écosse, au Pays de Galles et en Irlande du Nord.

1. Trouver un nouveau positionnement géopolitique du Royaume-Uni en Europe après le Brexit

positionnement géopol RU

Le positionnement géopolitique du Royaume-Uni

 

La question se pose du nouveau positionnement géopolitique du Royaume-Uni en Europe et dans le monde. Une première piste envisagée serait que celui-ci rejoigne l'Espace Économique Européen (EEE), comme la Norvège et l'Islande, ce qui lui permettrait de continuer à bénéficier des avantages du marché commun (les quatre libertés de circulation : capitaux, biens, services, personnes... mais les partisans du Brexit s'élevaient précisément contre ce dernier point !), sans avoir leur mot à dire sur leur contenu. Or actuellement la condition d'accès à l'EEE est d'être membre de l'UE ou de l'Association Européenne de Libre-Échange (AELE). L’AELE avait été précisément fondée sous l’impulsion du Royaume-Uni en 1960 comme association concurrente à la CEE (Communauté Économique Européenne) née trois ans plus tôt. Le projet de l’AELE portait alors davantage sur le libre-échange que sur la mise en place d’institutions et de politiques communes, ce qui correspond à la vision britannique de la finalité de l’intégration européenne. Le Royaume-Uni avait dû quitter l’AELE en 1973 lors de son adhésion à la CEE. Revenir à l’AELE a été évoqué, mais un tel projet se heurterait vraisemblablement au véto de la Suisse, qui en est aujourd’hui le membre le plus peuplé et le plus puissant. Celle-ci est attachée à l’équilibre actuel au sein de l’association (deux États nordiques, Norvège et Islande, et deux États alpins, Suisse et Liechtenstein).

 
« Goodbye EU, hello the world »

Le slogan des Brexiters, « Goodbye EU, hello the world » (Au revoir l’UE, bonjour le monde), veut donner un horizon mondial au projet britannique. Il s’agirait de resserrer les liens avec les anciennes possessions britanniques au nom d’une histoire et d’une langue partagée. Il s’appuie sur l’idée que la croissance économique et les possibilités de nouveaux marchés pour les Britanniques sont aujourd’hui plus fortes dans le reste du monde que sur le continent européen. Le Commonwealth comporte 54 États membres (voir la carte) aux profils très disparates, dont l’Inde et ses 1,3 milliard d’habitants. Toutefois, le Commonwealth est aujourd’hui une communauté d’État aux liens très desserrés, certains ayant même des relations conflictuelles comme l’Inde et le Pakistan.


 

Certains au Royaume-Uni, à l’instar de l’ancienne première ministre Theresa May, envisagent plutôt un renforcement des liens avec le Commonwealth et en particulier avec ses grands membres que sont le Canada, l'Inde et l'Australie. (encadré 1). Or ce projet est aussi jugé passéiste par les bons connaisseurs du sujet tels Philip Murphy, directeur de l’Institut des études du Commonwealth. Par ailleurs il ne correspond pas aux priorités des pays concernés : le Canada, qui a signé un accord de libre-échange avantageux avec l'UE (le CETA), est surtout préoccupé par les mesures protectionnistes que Donald Trump lui a imposées dans plusieurs secteurs économiques ; l'Australie fait preuve de pragmatisme en ayant renforcé ses liens économiques avec les États d'Asie qui sont devenus ses principaux partenaires ; quant à l'Inde, elle souhaite avant tout un accord avec l'UE… et les Indiens ne gardent pas un bon souvenir de la période coloniale qu'ont tendance à valoriser les Britanniques les plus conservateurs. Autrement dit, il est peu probable que ces pays soient en mesure de se substituer à l'UE comme partenaires de Londres.

 

2. Les conséquences pour l’économie britannique

Les premiers effets du Brexit se sont fait sentir sur l'économie et les flux migratoires. Selon une enquête du magazine Challenges, le Brexit aurait coûté en deux ans au Royaume-Uni 52 milliards de livres (soit environ 58 milliards d'euros). La Banque d'Angleterre prévoit dans tous les cas une contraction du produit intérieur brut sur plusieurs années et une baisse de la livre sterling. Depuis 2016, le pays a connu une baisse des investissements et la relocalisation de plusieurs institutions financières ou européennes communautaires sur le continent. La croissance économique a été affectée : +1,3 % pour 2019 et 2020 contre +1,6 % initialement prévu. Les craintes de pénuries de certains produits importés après le 31 janvier 2020 ont poussé entreprises et particuliers à faire des stocks (produits alimentaires, médicaments).

Les Européens au Royaume-Uni et les Britanniques dans l’UE (2015)

Européens en Grande Bretagne et Britanniques en Europe
 

Un nouveau mot-valise a fait son apparition, le brexodus (Brexit + exodus), désignant le départ ou la fuite des travailleurs européens communautaires établis au Royaume-Uni, ou leur non-retour après un précédent contrat de travail. Alors que les partisans du Brexit développaient un discours anti-migratoire « classique », accusant les travailleurs étrangers de voler des emplois aux nationaux, certains secteurs sont confrontés à de sérieuses difficultés dans le recrutement de personnel notamment dans l’agriculture et la construction, où Polonais, Bulgares et Roumains constituaient une part importante de la main d’œuvre. Les hôpitaux également ont du mal à recruter infirmières et médecins, les universités des personnels enseignants et des étudiants... La baisse du cours de la livre a rendu le Royaume-Uni moins attractif pour l’emploi que l'Allemagne ou les Pays-Bas. Les entreprises britanniques ont été exclues des appels d'offres du programme européen de positionnement par satellite Galileo, qui sera opérationnel en 2020 et se veut concurrent du système américain GPS. La filière spatiale britannique se trouve ainsi menacée.

Le Premier ministre britannique a plusieurs fois avancé que l’économie nationale, libérée des contraintes économiques et règlementaires liées à l’appartenance à l’UE, se trouverait plus compétitive à court et moyen terme.

passeport britannique rouge foncé passeport britannique bleu navy  

Passeport britannique en 2019 et en 2020.
Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:British_biometric_passport.jpg
et https://en.wikipedia.org/wiki/British_passport

Le Brexit a aussi pour effet une augmentation des demandes de double nationalité. Près de 3 500 Français et plus de 3 000 Allemands ont demandé à obtenir la nationalité britannique pour la seule année 2017, tout comme d'autres ressortissants d'Europe du Nord. Parallèlement, près de 3 100 Britanniques ont déposé une demande de nationalité française. Au total, 17 000 Britanniques ont déposé une demande dans un autre pays européen entre juillet 2016 et juin 2017, dont plus de la moitié en Irlande. Un premier changement symbolique a eu lieu après le Brexit : les nouveaux passeports britanniques sont désormais couleur « Navy », bleu marine, en remplacement des actuels rouge foncé adoptés par les pays de l’UE.

 

3. Les inquiétudes demeurent dans les territoires britanniques hors d’Angleterre

Le Brexit a relancé les débats autour d'une possible indépendance de l’Écosse, qui souhaite demeurer au sein de l'UE en dépit d'un précédent référendum en 2014, qui avait vu le NON à l'indépendance l'emporter à 55 %. Or le Brexit a changé la donne. Les Écossais, en effet, ont majoritairement voté en juin 2016 en faveur du maintien dans l'UE (à 61 %). Le 13 mars 2017, avant même que soit engagée officiellement la procédure de Brexit, la Première ministre écossaise a annoncé la tenue d'un nouveau référendum, ce que Londres lui refuse pour l’instant. Un sondage en juillet 2019 a donné pour la première fois une majorité en faveur de l'indépendance de l'Écosse. Or il est nécessaire de préciser qu'une indépendance de l’Écosse ne signifierait pas son adhésion immédiate à l'UE. Bien qu’ayant fait partie d’un pays membre, une Écosse indépendante devrait en passer par un processus d’adhésion classique. Par ailleurs les autorités écossaises se sont préparées matériellement au Brexit en cherchant à développer des lignes maritimes vers le continent pour se prémunir d'une dépendance envers l'Angleterre et de difficultés possibles dans les ports anglais.

La situation en Écosse trouve une résonnance dans celle de l'Irlande du Nord, autre région où le vote anti-Brexit l'avait emporté. Lors de l’élection du 12 décembre 2019, pour la première fois, les Nord-Irlandais ont élu moins de députés unionistes (8 seulement) que de Républicains (59 dont 7 du Sinn Fein, branche politique de l’IRA). Faute d’entente entre les deux principaux partis, Londres avait suspendu le gouvernement régional en 2017. Cette situation a contraint la région à adopter les mêmes législations que le reste du Royaume-Uni concernant notamment la libéralisation de l’avortement et la légalisation du mariage homosexuel. Le régime douanier spécifique voulu par Boris Johnson pour l’Irlande du Nord a mécontenté les unionistes du DUP (Democratic Unionist Party), qui y voient une atteinte à l’intégrité du Royaume-Uni. Le traditionnel clivage communautaire a été compliqué par la question du Brexit. Un nouveau parti anti-Brexit (Alliance) a d’ailleurs vu le jour et est arrivé en 3e place à l’élection. L'économie locale est tributaire du libre-échange, et la perspective d'un rétablissement des contrôles à la frontière avec la République d'Irlande était mal vue en Irlande du Nord, rappelant aux habitants des deux côtés les heures sombres de la guerre civile et des années de lutte armée. Une tentative d'attentat visant la police nord-irlandaise en août 2019 a été déjouée à la frontière des deux Irlande. 30 000 personnes traversent quotidiennement la seule frontière terrestre entre le Royaume-Uni et l'UE. De nombreux Nord-Irlandais ont d'ores et déjà demandé et obtenu la nationalité irlandaise pour continuer à bénéficier du marché de l'emploi local. L'Irlande à l'économie dynamique absorbe les deux tiers des exportations de l'Irlande du Nord et accorde la nationalité à toute personne née sur son sol et en Irlande du Nord. Les accords dits du Vendredi saint de 1998 avaient ouvert la voie à la tenue d’un référendum sur une éventuelle réunification avec la République d’Irlande si l’opinion s’y montrait favorable. Or, sur le plan démographique, les catholiques (plutôt pro-réunification) sont devenus majoritaires en Irlande du Nord.

>>> Pour compléter sur le Brexit et la frontière irlandaise, lire aussi : Fabien Jeannier, « Le Brexit et la frontière irlandaise », Géoconfluences, janvier 2019.

Par ailleurs, selon une étude du think tank britannique Demos, le pays de Galles, qui a voté en faveur du Brexit, serait la nation du Royaume-Uni dont l'économie pâtirait le plus d'une sortie de l'UE : c'est en effet le pays de Galles qui réalise la plus grande partie de ses échanges économiques avec l'UE (60 %, contre 40 % pour l'ensemble du Royaume-Uni). La région était en outre bénéficiaire des fonds structurels.

Enfin, les habitants de Gibraltar, qui ont voté à 97 % en faveur du maintien dans l'UE, s'inquiètent des conséquences d'un Brexit pour leur territoire. « Territoire d'outre-mer » faisant partie du Royaume-Uni, au sud de l'Espagne, Gibraltar n'est toutefois pas soumis à l'ensemble des règles communautaires concernant le marché unique et l'union douanière. Il ne dispose pas de ressources propres et a une économie dynamique fondée sur les services, tributaire de la libre circulation des personnes et des services pour fonctionner. Ainsi, les établissements bancaires et financiers basés à Gibraltar peuvent opérer sur l’ensemble du continent. Un rétablissement des contrôles à l'unique poste frontière avec l'Espagne remettrait en cause l'activité et le fonctionnement de l'économie locale. Le rétablissement en 2013 de contrôles temporaires côté espagnol avait entraîné la formation de longues files d'attente et affecté l'économie du territoire. En même temps, les habitants (30 000) restent profondément attachés à la monarchie britannique. Ni eux ni le gouvernement britannique n'envisagent un rattachement du territoire à l'Espagne, qui l'a plusieurs fois réclamé ou envisagé.

La solution serait-elle la possibilité pour ce territoire d'entrer dans l'espace Schengen tout en restant dans le Royaume-Uni ? Son intérêt serait de conserver son attractivité économique et ses avantages fiscaux. Avec un PIB/habitant s'élevant en 2017 à 56 612 livres (63 800 euros), le territoire figure parmi les plus prospères au monde, au même niveau que la Suisse ou Hong Kong. 8 000 Espagnols franchissent quotidiennement la frontière, alors que le taux de chômage est très élevé à La Linea, côté espagnol. La Constitution de Gibraltar contient une section (47.3) conférant le droit au territoire de choisir ses propres conditions pour des questions telles que les tarifs commerciaux et les règlements. Le ministre en chef de Gibraltar est déterminé à ce que ni l'économie ni le système de protection sociale de Gibraltar ne soient pénalisés.

 

4. Les conséquences restent incertaines pour les territoires sous souveraineté britannique

Le Brexit a aussi des effets sur les territoires ultramarins britanniques (250 000 habitants). À l'exception de Gibraltar et des bases souveraines de Chypre, ils ne font pas partie de l’UE. Le gouvernement de Chypre a demandé au gouvernement britannique des garanties concernant le statut des Chypriotes résidant sur le territoire des bases militaires britanniques d’Akrotiri et Dhékélia, territoire britannique d’outre-mer européen composé de deux enclaves sur la côte sud de Chypre.

brexit et Antilles  

Les Territoires britanniques d’outre-mer avaient le statut de Pays et Territoires d'outre-mer de l’Union européenne (PTOM) et ils bénéficiaient d'avantages économiques (exemption de quotas et de taxes à l'export vers l'UE). Ainsi plus de 90 % des exportations des îles Malouines (Falkland) sont destinées à l'UE-27. Les PTOM britanniques recevaient d'importantes aides financières et techniques de l'UE et ils ont une économie fortement dépendante de l'extérieur. Cette aide est d'autant plus importante que plusieurs îles des Caraïbes sont régulièrement touchées par des cyclones dévastateurs. L’île de Montserrat, quant à elle, est partiellement ensevelie sous les cendre d’une éruption volcanique qui dure depuis 1995 et qui a détruit son chef-lieu, Plymouth. Or cette île a bénéficié de 39 millions d’euros d’aide de la part du Fonds européen de développement (FED) depuis 2000. Ces micro-territoires dépendent pour leur approvisionnement du Royaume-Uni, de territoires relevant d'États européens (Guadeloupe…) ou encore de pays tiers. Les habitants qui ont un passeport et la nationalité britanniques bénéficiaient de la libre-circulation, à laquelle ils étaient attachés. Ils n'ont en revanche pas été invités à se prononcer lors du référendum sur le Brexit et s'inquiètent de ses conséquences pour leur vie quotidienne et la santé économique des territoires (notamment le tourisme aux Antilles). Les îles Caïman et les îles Vierges britanniques avaient jusqu’à présent réussi grâce à l'entremise de la Grande-Bretagne à ne figurer que sur la « liste grise » des paradis fiscaux de l'Union européenne. Or en février 2020, les îles Caïman sont passées sur la liste noire » des juridictions non-coopératives ce qui signifie que des sanctions financières vont s’y appliquer, notamment l’arrêt des aides de l’UE et l’interdiction du transit de capitaux. Il est possible que certains territoires, par exemple les Bermudes (64 000 hab.) relancent un processus d'émancipation politique mis en sourdine depuis plusieurs décennies. Enfin, la perspective d'une fin des aides pose ouvertement aux îles Pitcairn la question d'un abandon pur et simple de l'île par ses... 50 habitants.

Dans tous les cas, les points de divergence entre les territoires ultramarins et la métropole risquent de se multiplier.

 

5. Le Brexit vu depuis l'Union européenne

Les 27 et le Royaume Uni se sont donnés jusqu’au 31 décembre 2020 pour définir un accord sur leur future relation. Boris Johnson a demandé et obtenu du parlement qu’aucun délai supplémentaire ne soit envisagé.

Les dirigeants européens ont réaffirmé leur intention de poursuivre la coopération avec le Royaume-Uni sur les questions internationales, que ce soit à l’ONU, au G8/G20 ou à l’OMC. En matière de sécurité, le cadre de l’OTAN est maintenu, notamment dans la lutte contre le terrorisme, la cybercriminalité et la diffusion de fausses informations. La question épineuse porte sur la possibilité d’un accord de libre-échange satisfaisant pour les deux parties. Le Royaume-Uni a fait savoir à plusieurs reprises qu’il ne souhaitait pas s’aligner sur les normes européennes ; or l’UE refuse d’avoir à sa porte un État qui mettrait en place un dumping social.

L'Union européenne envisagerait pour le Royaume-Uni un partenariat proche de celui de la Norvège (accès au marché unique et les quatre libertés de circulation – personnes, biens, capitaux et services, sans que Londres ait son mot à dire) ou un accord de libre-échange avancé comme celui avec le Canada (le CETA, qui supprime les droits de douane et met en place des normes communes). Or les deux options ont été rejetées par la Grande Bretagne qui souhaite un accord « sur mesure ». Une autre piste serait de ne maintenir que la liberté de circulation des biens et des capitaux, sur le modèle des îles Anglo-Normandes.

La restauration d'une frontière extérieure de l’UE sur la Manche et la Mer du Nord oblige les régions frontalières à s'organiser. Bretagne, Normandie, mais aussi Flandre sont de grandes exportatrices (notamment agricoles) vers le Royaume-Uni. Les programmes de coopération transfrontalière (Interreg) vont voir leurs budgets diminuer mais continuer pendant quelques années. Le départ des Britanniques a un effet direct sur le budget de l'UE, qui va se trouver amputé de près de 10 %, quoique ce chiffre soit délicat à calculer compte tenu du mécanisme complexe du rabais britannique. Cela signifie des coupes dans le budget de la Politique agricole commune et dans le fonds de cohésion, dont bénéficient essentiellement les États d'Europe centrale et orientale (Pologne et Hongrie en premier chef).

Du point de vue de la question migratoire, la frontière entre l’UE et le Royaume-Uni présente une singularité : la surveillance et le contrôle s’y exerce non pas à l’entrée mais à la sortie de l’UE. Les démantèlements des campements successifs établis par les migrants autour de Calais n’ont pas mis fin au problème, pas plus que les contrôles accrus des poids-lourds dans la zone du tunnel sous la Manche. 2 500 migrants qui tentaient la traversée de la Manche en bateau vers la Grande-Bretagne depuis le continent ont été secourus en 2019, soit quatre fois plus que l’année précédente. 261 traversées ou tentatives ont été recensées sur l’année, effectuées à 95 % depuis le département du Pas-de-Calais. 125 migrants illégaux interceptés par les Britanniques ont en outre été renvoyés sur le continent. La sortie du Royaume-Uni de l’UE ne remet pas en cause la gestion mise en place dans le cadre des accords de Dublin, qui prévoient que les demandes d’asile doivent être déposées dans le premier pays d’arrivée sur le sol européen. Ce dispositif limite de fait le nombre de dépôts au Royaume-Uni qui est éloigné de la frontière sud de l’UE sur laquelle s’exercent les flux les plus nombreux.

Certains en Europe, tels des membres du PPE (droite) ou du PSE (socialiste), semblent éprouver une sorte de satisfaction à voir partir des Britanniques qui ont toujours été réticents à chaque approfondissement de l’institution, et prompts à réclamer dérogations ou aménagements en leur faveur : que ce soit leur volonté délibérée de ne participer ni à la monnaie unique ni à Schengen, le souvenir du « I want my money back » de Margaret Thatcher, ayant abouti au « rabais » britannique sur le budget communautaire... Leur départ est alors vu comme une chance de relance, au moment où se met en place une nouvelle équipe dirigeante et un parlement renouvelé d’autant que le départ des Britanniques renforce le poids des grands États dans la gouvernance européenne. Au parlement, les conservateurs eurosceptiques du groupe ECR, dont le Royaume-Uni fournissait bon nombre de membres, perdent également de l’influence.. D'autres en revanche voient dans le départ d'un poids-lourd économique et démographique de l'Union un affaiblissement international durable de l'Union européenne et une perte de son pouvoir d'attraction. Sans le Royaume-Uni, l'UE perd 13 % de sa population (66 millions d'habitants), 15 % de son PIB et 5 % de sa superficie.

L'idée d'une Défense européenne commune est affaiblie en l'absence de participation de la Grande-Bretagne qui est une puissance nucléaire, et disposait du premier budget militaire des 28 (autour de 52 milliards d'euros en 2018) de 16 bases et installations outre-mer. D’un autre côté, cette idée a plus de chances de voir le jour avec le départ d’un allié indéfectible des États-Unis.

Faut-il craindre un effet domino en Europe ? Les mouvements souverainistes et europhobes ont gagné en audience dans de nombreux États. Des néologismes ont fleuri sur le modèle du Brexit ou précédemment du Grexit (mais pour désigner la sortie possible de la Grèce de la zone euro) appelant au Frexit (France), Nexit (Pays-Bas), Oexit (Autriche) ou au Swexit (Suède)... Néanmoins, ces formations n'ont pas enregistré les scores escomptés, confirmant malgré tout l'attachement des électeurs au bien-fondé du projet européen. L’interminable procédure du Brexit a sans doute aussi mis en avant la difficulté technique, mais aussi le temps, les moyens financiers et humains, l’énergie nécessaires, l’usure politique… sans que les retombées économiques à court et moyen terme (deux temporalités qui correspondent au temps du politique) ne soient pour l’heure un véritable argument. Certains partis souverainistes ont même retiré de leur programme le projet de quitter l’UE, comme le Rassemblement National (RN) en France.

Un État de l’Union européenne, l’Irlande, est plus particulièrement touché par les effets du Brexit. Le Royaume-Uni est en effet son premier partenaire économique. C'est en grande partie par les ports britanniques que transitent les marchandises en provenance et à destination de l'Irlande depuis l'Union européenne. La réintroduction de droits de douane aura un impact sur l'économie irlandaise. 350 000 Irlandais vivent au Royaume-Uni et 100 000 Britanniques en Irlande. De fait, le rétablissement de contrôles à la frontière terrestre pose problème, sur les marchandises notamment, sachant que plus de deux-cents routes la traversent et que les systèmes économiques locaux sont imbriqués. La solution d'une réunification politique de l'Irlande, projet soutenu par le Sinn Fein, tant au nord qu'au sud de la frontière, est inacceptable pour Londres, qui ne peut se résoudre à se séparer d'une partie de son territoire.

Le 31 janvier 2020 s’est donc ouverte une nouvelle période d’incertitude, tant pour le Royaume-Uni que pour l’UE à 27. Le départ du Royaume-Uni peut apparaître comme une fissure dans l’ensemble européen et un signe de sa fragilité, tout autant qu’il peut constituer une chance pour resserrer les liens entre les États du continent.

 


Pour compléter

Du même auteur

 

 

Pascal ORCIER
Agrégé et docteur en géographie, professeur au lycée Beaussier, La Seyne-sur-Mer

 

 

Mise en web : Jean-Benoît Bouron

Pour citer cet article :

Pascal Orcier, « Le Brexit, et après ? La situation en mai 2020 », Géoconfluences, mai 2020.
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/actualites/eclairage/brexit-et-apres

 

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