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La mortalité du Covid-19 en Europe et en France métropolitaine : des espaces ruraux davantage protecteurs ?

Publié le 16/06/2020
Auteur(s) : Eudes Girard, professeur agrégé de géographie en CPGE - Lycée Guez de Balzac, Angoulême
Thomas Daum, professeur agrégé de géographie - Lycée Hoche, Versailles
Une analyse rapide des cartes de la densité de population pourrait laisser penser à une corrélation entre faible densité et faible surmortalité liée à la pandémie de Covid-19. En réalité, ce lien apparent ne résiste pas à l'examen de cartes à différentes échelles. Beaucoup de facteurs interviennent (intensité des échanges, connexion aux réseaux, équipement hospitalier, structure par âge, rassemblements ponctuels) qui empêchent d'établir une causalité unique.

Bibliographie | citer cet article

La crise sans précédent que nous traversons actuellement avec la pandémie de coronavirus, comme toute épidémie mondiale, s’inscrit dans un processus spatio-temporel évolutif : la hiérarchie des territoires affectés par une forte mortalité liée au Covid-19 évolue avec le temps ; c’est ce que l’on appelle en terme médical «la cinétique de la pandémie». Si s’esquisse déjà, un peu plus de six mois après son déclenchement dans la mégapole de Wuhan, capitale de la province du Hubei au centre de la Chine, quelques tendances qu’il nous a semblé intéressant de mettre en avant, il convient de souligner que les chiffres, les faits et les idées que nous développons ici s’inscrivent dans un moment précis, celui du printemps 2020, alors que la pandémie est loin d’être finie. Son épicentre semble s'être déplacé de l'Europe (70 % des décès enregistrés le 10 avril 2020 sur 100 000 morts dans le monde, 42 % le 8 juin 2020 sur 400 000 morts ) vers le continent américain notamment les États-Unis (pays à ce stade, début juin 2020, le plus touché avec plus de 100 000 morts) et le Brésil où l'épidémie semble progresser très fortement alors qu'elle régresse clairement en Europe et que l'Afrique, pourtant considérée encore très récemment dans de nombreux manuels scolaires comme «le continent des épidémies» semble en revanche relativement épargnée à ce jour.

Ce manque de recul interroge également la question des données et des sources, c'est-à-dire finalement celle du mode de calcul des décès attribués au coronavirus. Certes, il est toujours plus prudent d’écrire en période de stabilisation des faits, ne serait-ce que pour éviter tout risque d’être démenti. Néanmoins le risque (bien minime au regard des enjeux humains) d’une analyse à chaud permet aussi de contribuer au débat parmi les géographes, car nous sommes convaincus que les questions de l’inégale diffusion et de l'inégale mortalité sur les territoires sont des questions éminemment géographiques.

Ainsi l'effet supposé protecteur des territoires ruraux, appréhendés en tant qu'espaces de faible densité (bien que le lien ne soit pas systématique) et dès lors parfois associés à l'existence de « fortes contraintes naturelles » (Depraz, 2020) qui limiteraient les flux de population et ainsi la propagation de pandémie, mérite d'être interrogé. Si les espaces ruraux en Europe et en France semblent bien avoir un effet dans la limitation de la pénétration de la pandémie (et contribuent donc à limiter l’aléa), un changement d'échelle dans l'analyse mettra en évidence qu'il conviendra de nuancer fortement ce point lorsque le virus a tout de même réussi à pénétrer dans ces territoires qui n’ont alors peut-être pas les mêmes capacités à faire face à la pandémie (ce qui pose la question de la vulnérabilité). Ainsi la ruralité fantasmée, c’est-à-dire la représentation idéalisée que l’on se fait des espaces ruraux et à laquelle l’on attribue subitement de nos jours toutes les vertus protectrices (à tel point que « partir en région » (sic) ou « se mettre au vert » deviennent des thèmes de plus en plus véhiculés par les médias) doit en réalité être sans doute présentée avec plus de nuances et de circonspection.

 

1. Contagion par le COVID-19 et densité en Europe : des liens plus complexes qu’il n’y paraît

«

« En Europe, aucun pays ne compte comme les autres.
Chez nous, on a la manière la plus détaillée »

Maggie de Bock, ministre belge de la santé, le 16 avril 2020 sur LN 24, chaîne d'info continue belge.

»

Soulignons tout d’abord que la grande hétérogénéité du décompte des décès au sein des pays européens, y compris entre des pays aussi proches que la France ou la Belgique, doit nous conduire à une certaine prudence dans l’établissement du constat. Des failles dans la comptabilité statistique du fait de la comorbidité et du refus de diagnostic post-mortem pour raison sanitaire complexifient également tout bilan chiffré. Dès lors la précision des chiffres est ici, plus qu’ailleurs, sans doute très illusoire ; c’est donc davantage en ordre de grandeur et en termes de hiérarchie qu’il convient d’établir le bilan non pas définitif mais arrêté au moment où le pic épidémique de la pandémie est clairement passé en Europe. Ainsi quatre pays (la Grande Bretagne, l’Italie, la France, l’Espagne) représentaient à eux seuls plus de 70 % des décès à la mi-mai 2020 sur le continent européen. Longtemps en tête de cette hiérarchie macabre dans la première partie de l’année 2020, l’Italie s’est vue dépassée par la Grande Bretagne tout début mai, alors que l’Allemagne, pourtant le pays non seulement le plus peuplé – 83 millions d’habitants – mais aussi l’un des plus marqués par le vieillissement démographique de l’UE, était quatre fois moins touchée par la mortalité liée au covid-19 que ces derniers.

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Document 1. Carte associant taux de décès liés au Covid-19 et densité de population 

Document à voir sur Le Monde (accessible aux non abonnés) :
https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/04/12/coronavirus-dans-l-union-europeenne-ce-que-revele-la-cartographie_6036364_3244.html

Si l’Europe s’est imposée comme un des foyers majeurs de la pandémie du coronavirus, c'est évidemment parce qu'elle est un espace au cœur des échanges de toutes sortes (15 % du commerce mondial hors commerce intra-communautaire)… y compris de virus. Cependant les pays, comme les régions, ont été plus ou moins touchés : se dessine sur une carte de la mortalité au Covid-19 au moment de son pic épidémique (Le Monde, dimanche 12-lundi 13 avril 2020) une dorsale européenne densément urbanisée et fortement touchée. De Milan, et même Bologne plus au Sud, jusqu'au centre de l'Angleterre, en passant par l'Alsace et la Moselle françaises, la Belgique (qui enregistre mi-mai 2020 avec 80 décès pour 100 000 habitants le plus fort taux de décès en proportion de sa population en Europe, même si, comme nous l’avons vu, il faut sans doute prendre cette donnée avec prudence), la mortalité au Covid-19 dépassait déjà partout, mi-avril 2020, les 25/100 000, et parfois les 75/100 000 (Lombardie et Haut-Rhin). À l'est et au nord de la dorsale européenne, l'Allemagne orientale, les pays scandinaves (à part la région de Stockholm) et tous les pays de l'ancien bloc de l'Est apparaissent, à la mi-avril 2020, avec une mortalité très faible, inférieure à 5/100 000. Si, au Royaume-Uni, l’Angleterre est nettement touchée par la pandémie, c’est beaucoup moins le cas de l’Écosse, du Pays de Galles et de l'Irlande du Nord. Ailleurs, seul le plateau central de l'Espagne polarisé par Madrid atteint, en Europe, de tels niveaux de mortalité. Si la Catalogne (Barcelone) et la région de Madrid dont les deux foyers majeurs de propagation, l’Estrémadure à la frontière portugaise ainsi que les Asturies et la Cantabrie semblent davantage préservées. À l'inverse, l’essentiel du Portugal, une moitié de la France à l'Ouest de la ligne « Le Havre-Marseille », associée classiquement à une division de la France métropolitaine opposant un Ouest plus rural et moins dense à un Est plus industrialisé et urbanisé (mais les Alpes du Sud en plus), semblent davantage épargnés.

Pour expliquer cette configuration générale, la densité de population semble logiquement déterminante vue la contagiosité particulièrement forte du Covid-19 : les espaces de la dorsale européenne affichent des densités souvent supérieures à 400 hab./km². Cependant la causalité par la densité atteint vite ses limites ; de manière très globale tout d'abord : l'Allemagne avec une densité moyenne de 232 hab.km² est bien moins touchée qu'une Espagne à densité relativement faible : 92 hab./km². À une échelle plus fine ensuite : une large part de l'Allemagne, à l'Ouest, a une mortalité relativement faible pour des densités fortes. Inversement, la Bavière, le Land qui enregistre la plus forte mortalité en Allemagne, a une densité inférieure à la moyenne nationale (184 hab./km²). Il en va de même en Espagne où toutes les régions du pourtour du Grand Madrid qui sont très touchées ont des densités faibles, de moins de 50 hab./km², mêmes si elles sont sans doute très en contact avec la ville.

La question des structures par âge au sein des populations est souvent mise en avant pour expliquer l’impact de maladie. Si très globalement le lien peut être fait en opposant une Europe vieillissante particulièrement affectée et une Afrique jeune peu touchée, le changement d’échelle et la comparaison de certains pays européens entre eux démentent pourtant ce facteur : si d’après Eurostat les plus de 65 ans sont effectivement 22,8 % de la population italienne (1er rang de l’UE), ce n'est pas beaucoup plus que l'Allemagne (21,5 %, 5e rang) pourtant singulièrement moins affectée par la pandémie comme nous l’avons déjà souligné. Cependant à une échelle encore plus fine, celle des conditions de « l’habiter » par exemple, la composition des foyers a pu aussi jouer : la cohabitation de trois générations, caractéristique du mode de vie méditerranéen davantage porté par une structure familiale plus communautaire, et également sans doute encouragée par la cherté des loyers, a pu exposer les personnes âgées à des sources multiples de contagion. À l’inverse en Allemagne, par exemple, l’habitat des personnes âgées est plus distinct des générations qui les suivent. Mais le littoral méditerranéen italien et le Mezzogiorno relativement épargnés viennent relativiser ce facteur. L'Italie présente en effet une géographie de la mortalité moins classique puisque ce n'est pas seulement ici la fracture historique Nord-Sud qui est à l’œuvre, mais aussi une logique opposant l’Adriatique à la côte ligurienne et tyrrhénienne : dans les régions le long de cette mer intérieure faisant face aux Balkans, la mortalité est moyenne (entre 10 et 25/100 000) tandis que sur la façade ouest, elle est inférieure à 5 jusqu'au nord de Rome. On observe d’emblée ici que le lien avec la densité doit être également fortement relativisé car les régions du littoral italien bordant la Méditerranée sont tout aussi peuplées que celles bordant l'Adriatique, avec une mortalité variant pourtant de 1 à 8 (mi-avril 2020). Rappelons que si l’Italie semble si durement touchée c’est qu’elle l’a été avant les autres pays européens, le coronavirus s’étant répandu dans ce pays à partir de la Lombardie. On remarquera d’ailleurs que ce ne sont plus aujourd’hui par les ports et les régions littorales que le virus transite mais bien davantage par les aéroports. L’aéroport de Milan-Malpensa, deuxième aéroport d’Italie après celui de Rome Fiumicino, est surtout devenu le hub sud-européen de FedEx et un aéroport de fret majeur… bien relié à la Chine, premier exportateur mondial. C’est aussi d’ailleurs par le fret ferroviaire que Milan est directement connecté à la Chine avec l’inauguration, le 12 février 2019, de la première liaison directe entre Chengdu et Milan, participant ainsi à la structuration des nouvelles routes de la soie. Même s’il est trop tôt, à ce stade, pour savoir si le virus a aussi pu aussi potentiellement transiter par cet axe ferroviaire.

Document 2. L’un des axes des nouvelles routes de la soie : Chengdu-Milan

Routes de la soie

Source : Business Insider Italia11/02/2019. Avec l’aimable autorisation des auteurs.

 

Vient enfin l'équipement hospitalier de chacun des pays : si l’on considère la variable des lits disponibles dans les hôpitaux, une corrélation existe bien entre qualité de l’équipement hospitalier et réduction de l’impact de la pandémie comme l’illustre le cas de l’Allemagne (8 lits/1000 hab.) à comparer au cas de la France (avec 6 lits pour 1000 habitants) ou de l’Italie ou de l’Espagne (avec chacune 3 lits pour 1 000 habitants). Cet écart se retrouve d’ailleurs en lits destinés à des soins intensifs : 34/100 000 en Allemagne, 8,5/100 0000 en Italie et 8/100 000 en France. On retrouvera d’ailleurs ce lien à l’échelle régionale au sein du territoire français. Le recul des lits d’hôpitaux en France est d’ailleurs fort ancien et remonte au début des années 1980. En 1982, on comptait encore 11 lits/1000 hab., près de deux fois plus qu’aujourd’hui. Incontestablement la France paye des décennies de restriction budgétaire au sein des hôpitaux publics au nom des politiques de réduction du tertiaire non marchand et du désengagement de l’État. Ainsi, dans un pays à forte densité, et à l'équilibre budgétaire, les structures hospitalières ont été maintenues à un haut niveau d’accueil en soins intensifs, tandis que dans un pays de densité plus de deux fois inférieure et à dette publique atteignant presque 100 % du PIB, l’accueil en soins intensifs est bien plus faible, et la mortalité bien plus forte.

Document 3. La baisse du nombre de lits d’hôpitaux pour 1 000 habitants

Baisse du nombre de lits pour 1000 habitants

Source : Covid-19 tirer les leçons en France et prévenir la crise en Afrique, 24 mars 2020.

 

2. En France une ligne « Le Havre-Marseille » apparemment reconstituée ?

À l’échelle de la France, une approche régionale permet de remettre en évidence une sorte de ligne « Le Havre-Marseille » ou plus précisément Le Havre-Valence qui opposerait effectivement les régions de l’Est très touchées par le virus (Grand-Est, Île-de-France, Hauts-de-France, Bourgogne-Franche-Comté, axe rhodanien jusqu’à l’Ardèche et la Drôme) à celles de l’Ouest et d’ailleurs du Sud-Est méditerranéen bien plus préservés. À l’échelle départementale, ces inégalités en terme de mortalité sont encore plus criantes et opposent des départements de l’Ouest où le taux de mortalité ne dépassait pas, dans certains cas, 0 pour 100 000 habitants mi-avril 2020 (Cantal, Lozère, Dordogne) et étaient compris à la mi-mai 2020 entre 1 et 20/100 000 ; à ceux de l’Est où il est presque toujours supérieur à 20/100 000 avec des taux qui dépassent les 75 pour 100 000 à Paris et dans le Val-de-Marne et atteint parfois près de 100/100 000 (Haut-Rhin) voire 120/100 000 (Territoire de Belfort). On doit ainsi souligner l’extraordinaire inégalité de la létalité liée au Covid-19 sur le territoire français métropolitain.

Les raisons de la constitution de cette nouvelle ligne le Havre-Valence, qui a structuré en partie seulement la carte de la phase 1 du déconfinement (la totalité de la région Auvergne-Rhône-Alpes basculant en zone verte) sont sans doute à rechercher dans la structuration des premiers foyers de diffusion. À cette occasion la notion de cluster, bien connue des géographes avec une acception jusqu’alors positive du terme, réapparaît aujourd’hui comme synonyme de foyer d’infection. Certes la racine du mot et ce qu’il désigne renvoient bien dans les deux cas à une même idée de mise en relation et d'échange, mais il est préférable de transmettre des savoirs et des techniques que des virus. Par-delà ce changement de registre la localisation de ce qui a été identifié comme étant les premiers clusters fin février/début mars, rapidement médiatisés, permet de comprendre la géographie du virus et sa dissymétrie Est/Ouest : l’Oise autour de Crépy-en-Valois (15 000 hab.) où d’ailleurs a été enregistré le premier mort français de l’épidémie dans la nuit du 25 au 26 février 2020 ainsi que le Val d’Oise (autour de Méry-sur-Oise), la Haute-Savoie autour de la petite station de La Balme-de-Sillingy (5 000 hab.), le Morbihan notamment autour des communes de Crac’h (3 000 hab.), Auray (13 000 hab.) ou Carnac (4 000 hab.), le Haut-Rhin avec Mulhouse (100 000 hab. et 250 000 hab. pour son aire urbaine) et la Corse autour d’Ajaccio (70 000 hab., 100 000 hab. pour son aire urbaine). Mais plus que les lieux en eux-mêmes, leur poids démographique et leur densité, ce sont leurs liens potentiels avec de multiples autres lieux proches ou plus lointains, leur capacité à générer contacts, échanges, et dissémination, qui expliquent la structuration de cette géographie de la crise. Mulhouse, carrefour non seulement autoroutier entre l’A35 et l’A36 ouvrant sur Belfort, Besançon et le seuil de Bourgogne, mais aussi et surtout aéroportuaire avec l’aéroport de Bâle-Mulhouse au trafic croissant (7 millions de passagers en 2015, 9 millions début 2020) et en lien notamment avec Londres, Barcelone, Madrid, Bruxelles, s’est ainsi imposé très tôt comme le premier foyer de propagation : dès début mars 2020 le nombre de personnes testées positives au virus avait été multiplié par huit en 48 heures dans le Haut-Rhin((Même s’il faut bien sûr relativiser ce résultat par le nombre de tests sans doute plus important dans cette partie du territoire particulièrement touchée par le virus)). Le rassemblement évangéliste de plus de 2 000 personnes, venues de toute la France et d’outre-mer, qui s’est tenu à Mulhouse du 17 au 24 février pour vivre « une semaine de carême » aurait pu jouer, comme on le sait, un rôle particulièrement déterminant dans la propagation de la pandémie sur le territoire. Les pratiques religieuses évangélistes où «quand on prie ensemble, on peut se tenir par la main», comme le souligne Nathalie Schnoebelen, chargée de communication de l'église mulhousienne ont ainsi été soulignées comme des pratiques particulièrement à risque. Une étude du CNRS consacrée à ce foyer montre cependant que « La région aurait franchi le seuil épidémique dès le 27 janvier, (…) avec une première vague jusqu’au 17 février » donc juste avant le rassemblement évangélique. Ce dernier a peut-être été un moment important de la diffusion de l’épidémie mais en faire l’épicentre dont tout serait parti est sans doute assez inexact. Quoi qu’il en soit, plus que la densité en elle-même ce sont les interactions possibles avec les autres lieux qui semblent prédominantes pour expliquer l’importance de la diffusion de la maladie ; le cas du foyer francilien au sein d’espaces urbains de forte densité et bien reliés à des territoires proches ou plus lointains encore plus denses, par le réseau ferroviaire (Crépy-en-Valois est directement relié par la ligne K du réseau de transport ferré transilien à la Gare du Nord) ou les réseaux autoroutiers, en constitue un autre exemple.

À l’inverse des foyers alsacien et francilien, les autres foyers du début de l’épidémie ne semblent pas avoir eu le même effet. Ainsi le foyer breton autour du Morbihan n’a pas durablement été suivi d’une forte propagation de la maladie au sein du Nord-Ouest du territoire. Le caractère assez rural du tissu dans lequel il s’est développé (Crac’h, Carnac), la relative limitation des flux de transport sur l’axe de la Nationale 165 qui dessert toute la Bretagne sud à cette période de l’année où la saison touristique n’a pas commencé, ont sans doute contribué à endiguer sa rapide diffusion. Il en va de même du foyer de Corse du Sud. On peut évoquer les raisons liées à l’insularité, les contraintes naturelles d’un relief montagneux vigoureux freinant les liaisons entre Ajaccio et Bastia au point d’en faire selon Corse Matin « un parcours du combattant » (11 février 2019). Il faut sans doute ajouter la précocité des mesures pour endiguer l’épidémie avec la fermeture des établissements scolaires dès le 9 mars et l’interdiction des rassemblements de plus de 50 personnes. Ces raisons ont pu très vite limiter l’ampleur de ce cluster.

Ainsi, comme dans tout processus de diffusion, c’est en termes de continuité et de discontinuité spatiale qu’il faut penser pour expliquer cette structuration géographique des effets du virus à la mi-avril 2020 lors des prémices du pic épidémique sur le territoire français. Il en va de même si l’on veut comprendre pourquoi le Cantal et la Lozère, pourtant constitués de population âgée (environ 1/3 de la population a plus de 60 ans) et donc beaucoup plus vulnérable au virus, n’ont enregistré jusqu’à la fin avril 2020 aucun décès (et n’en comptent en milieu hospitalier qu’un seul pour la Lozère et 9 pour le Cantal au 8 juin 2020) : la faible densité de ces espaces (25 hab./km² pour le Cantal, 15 hab./km² pour la Lozère, la plus faible du territoire métropolitain), les contraintes des distances (aucun réseau rapide, à l’exception de la Nationale 122 qui traverse en diagonale le département du Cantal et qui n’a pas vraiment réussi à réduire l’espace-temps entre les lieux), et donc la limitation des connexions, contribuent à établir des barrières de discontinuité et à maintenir une distanciation sociale maximale dont on connaît l’effet protecteur.

 

3. « Le bonheur est dans le pré ! » Vraiment ?

Face à un virus qui agirait comme « un Robin des Bois qui attaque les villes et épargne largement les territoires ruraux » selon Laurent Davezies (interview au Un du 13/05/2020) certains croient venu le temps d’un retour vers des espaces ruraux « protecteurs ». De fait les départements identifiés comme porteurs d’une image de ruralité ont bien connu une croissance temporaire de leur population pendant le confinement (Insee, 2020). Ce fut notamment le cas de l’Yonne, de l’Ardèche, de la Haute-Loire, du Lot, de l'Orne, du Gers : comme si le bonheur était définitivement dans le pré ! De fait la plus faible circulation du virus à l’ouest du territoire se traduit par des profils épidémiques, en terme de malades ayant nécessité une réanimation, très différents de ceux que l’on peut trouver en région parisienne ou dans le Grand Est. Le profil épidémique de la Charente – 59 hab./km², deux fois moins que la moyenne nationale – qui n’a enregistré début juin 2020 que 12 décès hospitaliers liés au coronavirus (3/100 000), apparaît particulièrement plat par rapport à celui de Paris pris ici en comparaison, à tel point que l’on ne peut pas vraiment parler « de pic épidémique » pour ces départements et qu’on peut même se demander s’ils ont vraiment connu une crise sanitaire. Cela pose d’ailleurs la question de la gestion centralisée et assez jacobine de la crise en France en comparaison à celle de l’Allemagne à partir des Länder (question qui n’est pas l’objet de cet article).

Document 4. Nombre de malades en réanimation, Paris et Charente

mortalité paris charente

Source : France Info d’après données Santé publique France

 

Quoi qu’il en soit de nombreux médias remettent ainsi en avant un supposé possible « retour en région », même si l’expression « retour en département rural », lequel est déjà entamé bien avant la crise du coronavirus (cf. Bernard Kayser 1990 ou Hélène Velasco-Graciet 2006), serait plus exacte.

Dans ce grand mouvement envisagé de redistribution de la population et des activités, rendue possible par la soudaine redécouverte du télétravail devenue un peu partout la norme de fonctionnement alors que la France n’était pas particulièrement en avance dans ce domaine, les hommes et les femmes politiques ne sont pas les derniers à faire la promotion de leurs territoires ruraux : « La ruralité porte en elle les prérequis essentiels à ce mouvement : nombreuses aménités à valoriser, contact avec la nature, faible densité, agilité et facilité à agir … » indiquait Yves Krattinger, président du conseil départemental de la Haute-Saône, dans une tribune (La Gazette des Communes, 7 mai 2020). Dans une géographie prospective rêvée, que certains acteurs économiques et politiques locaux appellent de leurs vœux, Angoulême, préfecture de la Charente, à 2 h 20 minutes de Paris et à 40 minutes de Bordeaux par la LGV depuis 2017, pourrait ainsi bénéficier d’un nouveau dynamisme socio-économique avec l’afflux de Parisiens ou de Bordelais venus se « mettre au vert » et profiter d’un immobilier beaucoup moins cher. Alors, pour fuir une épidémie et un virus en réalité beaucoup plus anxiogène – si l’on en juge par les protocoles mis en place dans les lycées à Angoulême pour accueillir une toute petite partie des élèves – que véritablement létal (dans certains départements tout au moins) : tous en Charente ?

C’est pourtant ce supposé effet protecteur systématique des espaces ruraux de faible densité qu’il convient d’interroger. De fait, département de l’Est du territoire, la Haute-Saône que nous avons évoquée plus haut, malgré une densité d’ailleurs très faible (44 hab./km²), n’a pas vraiment été épargnée par la pandémie avec un taux de mortalité de 33/100 000 (début juin 2020)…Là où le virus circule activement, les territoires plus ruraux ne semblent donc pas épargnés.

Pourtant cette division Est/Ouest doit elle aussi être relativisée. En se focalisant sur l’échelle régionale et en prenant l’exemple de la région Centre-Val-de-Loire, l’on s’aperçoit que faire des départements ruraux, y compris ceux de l’Ouest, des isolats épargnés par la pandémie ne résiste pas à l’analyse. Le cas de cette région montre en effet que les espaces ruraux de faible densité ne sont pas forcément des facteurs protecteurs mais apparaissent au contraire comme des facteurs aggravant l’impact de la mortalité si la maladie a réussi à s’y déclencher. Ainsi le plus fort taux de mortalité régionale (début juin 2020) se trouve être dans l’Indre (35/100 000) avec un département qui enregistre quasiment autant de morts en structure hospitalière que le département voisin de l’Indre-et-Loire (76 morts contre 80) alors que ce dernier est pourtant trois fois plus peuplé (217 000 habitants / 608 000 habitants). Les hospitalisations plus tardives avec un moindre recours aux urgences dans cette région rurale du Berry d’une part, et un système hospitalier constitué de petites structures sans doute moins efficientes et moins bien équipées que le CHU de Tours((Il s’agit des petits hôpitaux de Châteauroux, Buzançais, le Blanc, La Châtre, Issoudun, Valençay, Châtillon sur Indre, Levroux et du CHU Bretonneau de Tours, 11e ou 13e meilleur hôpital de France selon les classements.)), où la tradition médicale a toujours été très prégnante depuis le XIXe siècle d’autre part, contribuent à expliquer en partie cette surmortalité. Elle s’explique surtout, comme dans le Cher, par le grand nombre de décès en EPHAD (50 % des décès du coronavirus dans ces deux départements) au sein de structures où existent encore de nombreuses chambres à deux lits et où le personnel médical est amené à exercer son activité dans plusieurs établissements. Les effets de ce que l’on appelle communément la désertification médicale s’observent clairement ici, comme le reconnaît Laurent Habert, directeur de l’ARS Centre-Val de Loire dans une interview à La Nouvelle République (30 avril 2020). L'Indre et le Cher sont ainsi des départements où les statisticiens de l’INSEE enregistrent dès mi-avril 2020 un « excès modéré » de décès, amplifié par la suite pour l’Indre, cas plutôt rare dans tout l’ouest du pays, alors qu’ils sont précisément les départements de la région Centre-Val-de-Loire où la densité est la plus faible (34 hab./km² pour l’Indre, 43 hab./km² pour le Cher).

Document 5. Surmortalité liée au Covid-19 en France par département

surmortalité france départements covid19

Source : publication de Santé publique France en région Auvergne Rhône-Alpes au 16 avril 2020, carte de surmortalité par département en semaine 14 (fin mars/début avril 2020).

 

L’axe ligérien, où se concentre pourtant 40 % de la population régionale, apparaît comme moins touché et surtout plus efficace pour traiter précocement la maladie et en limiter les effets létaux avec, début juin 2020, des taux de mortalité du Loiret (14/100 000), du Loir-et-Cher (19/100 000) et de l’Indre-et-Loire (13 /100 000) bien moindres que dans l’Indre ou dans le Cher. La légère surmortalité de l’Eure-et-Loir (29 /100 000), département comme on le sait fortement polarisé vers la région parisienne (ligne Paris-Versailles-Chartres fort empruntée), la rattache déjà à une France plus affectée par la maladie. On pourrait certes objecter qu’il en est de même pour le Loiret avec de nombreuses liaisons ferroviaires entre Orléans et Paris, pourtant près de deux fois moins marqués par la mortalité liée au coronavirus que l’Eure-et-Loir. Les travaux de modernisation de la ligne depuis début janvier 2020 ont cependant peut-être limités les flux (remplacés par l’utilisation de la voiture) ? Quand on croit tenir la causalité de la circulation du coronavirus sur les territoires, elle finit toujours par nous échapper…

 

Conclusion

Faire de la forte densité de population d’un territoire le principal facteur qui expliquerait en lui-même l’ampleur de la propagation de la pandémie du coronavirus constitue donc un raccourci tentant mais en partie inexact ; d’une part parce c’est moins la densité que la maximisation de la continuité spatiale par les réseaux de transport ou les pratiques de l’Habiter qui expliquent surtout la propagation, d’autre part car certains espaces ruraux de faible densité, comme l’illustre très bien le cas de l’Indre en région Centre-Val de Loire ou de la Haute-Saône en Franche-Comté, peuvent être eux aussi des espaces de surmortalité liée au coronavirus.

Les effets très inégaux du coronavirus sur les territoires résultent de la combinaison de très nombreux facteurs : la structure des modes d’habiter, l’existence d’une continuité spatiale par des flux intenses ou non, la capacité des structures hospitalières, le mode de fonctionnement des EPHAD au sein des départements, la désertification médicale. Dégager la hiérarchie des facteurs explicatifs se révèle être une entreprise très difficile, qui exige une quantité considérable de données précises et exactes (ce qui est déjà un problème en soi) et la prise en compte de très nombreux facteurs interagissant à différents niveaux. Cette crise sanitaire relance également les débats sur l’aménagement du territoire et représente pour certains acteurs l’occasion de vanter les mérites des espaces ruraux de faible densité loin de l’agglomération parisienne ou des grandes métropoles du territoire. Cependant faire des territoires ruraux un rempart sanitaire écologique contre la propagation de la pandémie du coronavirus, relève plus d’un discours marketing savamment construit et tenu par certains acteurs de terrain (notamment les présidents des conseils généraux des départements concernés), ou d’une « marotte médiatique » récurrente, que d’une réalité géographique.

 


Références bibliographiques

Presse

 

 

Eudes GIRARD,
professeur agrégé de géographie en CPGE, Lycée Guez de Balzac, Angoulême

Thomas DAUM,
professeur 
agrégé de géographie, Lycée Hoche, Versailles

 

 

Mise en web : Jean-Benoît Bouron

Pour citer cet article :

Eudes Girard et Thomas Daum, « La mortalité du Covid-19 en Europe et en France métropolitaine : des espaces ruraux davantage protecteurs ? », Géoconfluences, juin 2020.
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/actualites/eclairage/espaces-ruraux-france-covid19

 

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