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États-Unis : une géographie électorale à bascule

Publié le 03/11/2016
Auteur(s) : Roman Vinadia, doctorant à l'Institut Français de Géopolitique, Université Paris 8,
Fulbright visiting student research à l'université du Wisconsin-Madison et à l'université d'État d'Arizona
Les élections de 2016 relèvent de plusieurs temporalités : dans le temps court, elles laissent voir la victoire imprévue d'un candidat finalement peu populaire. Dans le temps plus long, elles révèlent les mutations sociales et démographiques dans les États-clés, les "swing states", qui redessinent la géographie électorale de cette fédération d'États.
Les élections (l'élection présidentielle et l'élection générale) de 2016, gagnées par D. Trump et le Parti républicain, donnent l'occasion de mieux comprendre le fonctionnement complexe de la géographie électorale américaine.
  carte états-unis élections 2016

 

 

Carte électorale des États-Unis avant le 8 novembre. Roman Vinadia, 2016.

 

Contexte en 2016

Le 8 novembre 2016, les citoyens des États-Unis ont été appelés aux urnes pour voter pour le prochain président et pour le renouvellement d’une partie du Congrès (Sénat et Chambre des représentants), des gouverneurs et des assemblées législatives d’État lors de l’élection générale. Donald Trump a emporté la présidence avec 290 grands électeurs contre 232 pour Hillary Clinton (les résultats du Michigan ne sont pas encore finalisés). Contre toutes les attentes, Donal Trump deviendra donc le 45e président des États-Unis en janvier 2017, mais pour la deuxième fois dans l’histoire politique moderne américaine, le futur président a perdu le vote populaire. Avec quelques millions de votes restant à compter, Hillary Clinton devrait atteindre une marge de victoire sans précédent.

Après des primaires particulièrement conflictuelles tant du côté républicain que démocrate, les deux partis ont investi leurs candidats, Hillary Clinton (Parti démocrate) et Donald Trump (Parti républicain). Ces derniers se sont démarqués cependant par leur impopularité. En effet, à moins de deux semaines de l’élection, la popularité de Donald Trump ne dépassait pas les 40 %. La candidate démocrate, favorite des sondages avant la surprise du 8 novembre, ne dépassait pas 45 % d’approbation.((Source : Real Clear Politics))Ces chiffres exceptionnellement bas témoignent d’une élection ayant lieu dans un contexte particulier.

  graphique composition sénat états-unis   graphique composition chambre des représentants états-unis  
  composition sénat des états-unis 2016   graphique composition chambre des représentants Etats unis 2016  

Composition du Sénat et de la chambre des représentants avant l'élection de 2016. R. Vinadia.

À la veille de l’élection de novembre, l’équilibre des pouvoirs favorisait le Parti républicain aussi bien à l'échelle fédérale qu'à celle des États fédérés. Les élections de novembre 2016 ont confirmé cette tendance. En effet, aujourd’hui au niveau fédéré, les Républicains contrôlent 36 sièges de gouverneurs((La Caroline du Nord est encore incertaine le 21 novembre))sur 50, soit trois sièges de plus qu’avant l’élection, et possèdent le contrôle à la fois de l’exécutif et du législatif dans 25 États, contre 23 avant l’élection (Carte ci-dessus). Au niveau fédéral, 51 sénateurs sont républicains contre 46 démocrates (deux sénateurs sont indépendants Angus King du Maine et Bernie Sanders du Vermont).((l’élection sénatoriale en Louisiane n’est pas encore finalisée le 21 novembre))Toujours au niveau fédéral, comme le montre le graphique ci-dessus, la Chambre des représentants est divisée entre 239 républicains et 193 démocrates. Trois sièges sont encore indécis. On le voit, à l’issue de l’élection de 2016, le Parti républicain domine les institutions politiques. Contrairement à toute attente, le retournement prévu en faveur des démocrates et annoncé par une presse unanime n'a pas eu lieu.

1. Un système électoral complexe

1.1. L’élection présidentielle

Pourquoi Hillary Clinton, malgré sa victoire du vote populaire, n’a pas été élue présidente ? Cela relève du système électoral présidentiel indirect propre aux États-Unis.La Constitution américaine mandate l’élection du président par un vote indirect effectué par le Collège électoral. Celui-ci compte 538 grands électeurs : un pour chaque membre du Congrès (100 sénateurs et 435 représentants) et trois pour le District de Columbia (Washington D.C.). Ces grands électeurs sont répartis dans chaque État en fonction de leurs populations respectives. Ainsi la Californie, l’État le plus peuplé du pays, compte 55 grands électeurs. Le Montana et les deux Dakota, en revanche, n’en comptent que 3 chacun. Le prétendant à la présidence se doit donc d’établir une stratégie de campagne afin d’obtenir la majorité absolue de ces grands électeurs, soit 270. S’il n’existe pas de loi au niveau fédéral forçant les grands électeurs des États à suivre les résultats du vote populaire, il est coutumier pour eux de suivre le système dit winner-take-all où le candidat qui gagne le vote populaire d’un État obtient le vote de la totalité des grand électeurs. Par exemple, en 2016, en Caroline du Nord, D. Trump l'emporte avec une courte majorité des suffrages exprimés (50,5 %), mais cela suffit à lui gagner les 13 grands électeurs de cet État. Seuls le Nebraska et le Maine dérogent à cette règle du winner-take-all. Une cartographie des résultats d’élections présidentielles précédentes montre qu’une vaste majorité des États sont non-compétitifs((Généralement une élection est considérée comme « compétitive » (competitive election) quand la marge de victoire de l’élu sortant lors de l’élection précédente est de moins de 10 points.))et le résultat de l’élection est donc partiellement prévisible, en tout cas dans certains États. C’est notamment le cas de la Californie, qui a toujours voté pour le candidat démocrate à la présidence depuis 1992, ou du Texas qui vote pour le candidat républicain depuis 1980.

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Cartographie et infographie : Roman Vinadia pour Géoconfluences, octobre 2016

Traditionnellement, le candidat démocrate domine dans les États les plus peuplés et urbanisés des côtes est et ouest, dans les grandes villes américaines, où les populations issues des minorités lui donnent préférence, et dans la région des Grands Lacs, du fait de la combinaison d’une tradition syndicale alliée au Parti démocrate et d’une présence importante de minorités dans les centres urbains.

Par contraste, le Parti républicain domine largement les États du Sud et du Mid-West. Ces populations majoritairement rurales, blanches et aux tendances conservatrices (au moins sur les questions sociales) représentent la base électorale de ce parti.

La conséquence de ce phénomène de polarisation politique est la concentration des stratégies de campagne dans les swing states (les États susceptibles de basculer). Ceux-ci obtiennent la majorité de l’attention des candidats. En 2016, ces swing states sont, outre la Floride, des États du Sud-Ouest (Nevada et Colorado) de la Rust Belt des Grands Lacs (Iowa, Ohio, Pennsylvanie et Wisconsin) et de la côte atlantique (Virginie et Caroline du Nord).

La règle du winner-take-all et le fonctionnement fédéral et indirect du système électoral étasunien expliquent aussi qu'un candidat puisse être élu avec moins de voix que son adversaire, comme il semble que ce soit le cas en 2016. En effet, un candidat qui a une confortable assise dans les États qui lui sont acquis, mais qui perd de justesse dans les swing states, perd l'élection même s'il obtient, à l'échelle du pays tout entier, une majorité qui n'a pas vraiment de sens puisque l'élection se décide à l'échelle fédérée, et non fédérale.

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1.2. Le Congrès

Le Congrès américain est divisé en deux chambres, la Chambre des représentants et le Sénat. Les représentants, élus pour un mandat de deux ans, ont généralement un taux de réélection de plus de 80 %.((Source : OpenSecrets.org))Cela signifie que la majorité des sièges en jeu sont non-compétitifs. Ainsi, seuls 21 des 435 sièges en jeu sont considérés comme compétitifs.((Source : Real Clear Politics))L’une des raisons principales de ce phénomène relève de la pratique du redécoupage (redistricting) des circonscriptions électorales. Aucune loi fédérale ne régit ce processus qui a lieu tous les dix ans et est très largement laissé aux législatures d’État. Le redécoupage est donc une activité hautement partisane qui ouvre la voie à la pratique du gerrymandering. Cette pratique consiste à dessiner des circonscriptions qui sont favorables au parti qui contrôle l’État.((Il existe deux types de gerrymandering : le partisan et le racial. Cette dernière forme est interdite par décision de la Cour Suprême. La première, en revanche, est parfaitement légale et consiste à regrouper les électeurs de l’autre parti dans le moins de districts possible))Le dernier redécoupage a eu lieu en 2011, l’année suivant la vague du Tea Party qui a donné au Parti républicain une majorité écrasante au Congrès et dans les États. Leur contrôle sur le processus de redécoupage leur a permis de créer une carte électorale durablement favorable à leur parti.((Le Parti démocrate a aussi recours à cette technique dans les États dans lesquelles il contrôle le processus.))Ainsi, même avec la candidature de Trump, très controversée au sein de son parti, la majorité républicaine à la Chambre des représentants était quasiment assurée. En effet, Les démocrates n'ont obtenu que 6 sièges supplémentaires (9 gagnés et 3 perdus), laissant aux républicains une confortable majorité de 239 sièges, 3 sièges restant indécis à cette heure (le 21 novembre 2016).

  graphique prévisions élections chambre des représentants  

Prédictions des résultats de l'élection de la Chambre des représentants en octobre 2016. R. Vinadia.

Les sénateurs, quant à eux, sont élus pour un mandat de six ans. Chaque État a deux sénateurs. Le Sénat est renouvelé par tiers tous les deux ans. 45 sièges de sénateurs sont ainsi en jeu((Ce chiffre ne correspond pas à un tiers exact du nombre total de sénateurs en raison d’élections spéciales qui peuvent avoir lieu quand un sénateur est nommé à un nouveau poste, abandonne son siège pour se présenter à un nouveau poste, ou meurt.))pendant l’élection de novembre 2016. Ici, les probabilités pour les démocrates de reprendre le contrôle du Sénat étaient plus élevées que pour la Chambre. D’abord, il n’y a pas de redécoupage des circonscriptions sénatoriales puisque celles-ci correspondent aux frontières des États. Ensuite, la vaste majorité des sénateurs en réélection cette année sont républicains (24 sénateurs républicains dont 2 ne se représentent pas, contre 7 démocrates dont 3 ne se représentent pas) et ils ont été élus il y a six ans, lors de la vague du Tea Party de 2010. Cette année, la participation des électeurs républicains était supérieure à celle des démocrates et sept sénateurs républicains ont été élus dans des États gagnés par Obama en 2008 et 2012. Les démocrates n'auraient eu besoin que de quatre sièges pour reprendre la majorité du Sénat, et les pronostics annonçaient une victoire démocrate à l'élection sénatoriale. Il n'en ont obtenu qu'un sur les quatre.

  Prévision résultats élections sénat états-unis 2016    

Prédictions des résultats de l'élection du Sénat en octobre 2016. R. Vinadia.

 
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2. Continuités et particularités de cette élection

Cette élection a lieu dans un contexte politique particulièrement polarisé. En effet, moins d’un Américain sur cinq a une vision positive du Congrès((d’après un sondage Gallup)), et le taux d’approbation des candidats investis par les deux partis principaux est historiquement bas. Ce sentiment de révolte d’une partie de l’électorat s’est largement matérialisé lors des primaires. En effet, les deux grands partis ont vu des personnalités inattendues prendre le devant de la scène.

Du côté démocrate, Hillary Clinton, longtemps considérée comme la grande favorite, a néanmoins dû ajuster son programme politique afin de s’assurer le ralliement de la base progressiste démocrate motivée par Bernie Sanders.

Du côté républicain, 19 candidats sont entrés dans la course, parmi lesquels des figures importantes du parti telles que Jeb Bush (frère de George W. Bush et ancien gouverneur de Floride), l’ancien gouverneur du Texas Rick Perry, le sénateur ultraconservateur du Texas Ted Cruz, le gouverneur du Wisconsin Scott Walker ou encore le sénateur néoconservateur de Caroline du Sud Lindsey Graham. Alors que les commentateurs politiques donnaient tous Bush gagnant, à cause de sa renommée mais également grâce aux sommes phénoménales qu’il est parvenu à lever pour sa campagne, c’est le milliardaire Donald Trump qui l’a emporté. Violant tous les codes de campagnes politiques (peu d’organisation sur le terrain, peu de levées de fonds, équipe de campagne particulièrement réduite, etc.), Trump a su profiter de la division du vote entre tous les candidats pour émerger et l’emporter face à Ted Cruz. À travers une rhétorique anti-politiquement correcte, Trump a capitalisé sur le rejet de l’élite politique trouvant écho auprès de l’électorat républicain. Loin de l’ultra-conservatisme caractéristique des personnalités issues du mouvement du Tea Party, Trump ressemble plutôt à une figure d’extrême-droite européenne : isolationniste, anti-immigration, protectionniste et nativiste.((Le nativisme est une forme de xénophobie qui rejette l’arrivée de nouveaux migrants susceptible de diluer « l’identité originale » de la population déjà présente sur un territoire défini. Ce fut un mouvement important à la fin du XIXe siècle aux États-Unis. Les vagues d’immigrations massives de l’ère industrielle apportant une grande proportion de catholiques sur le sol américain, une partie de la population anglo-saxonne protestante forma le Know Nothing Party, nativiste et anticatholique. Le nativisme, bien que minoritaire, a persisté aux États-Unis au XXe siècle, notamment sous la forme du Ku Klux Klan.))Cette attitude cause cependant de réelles frictions au sein du parti dont il a pris le contrôle. En effet, si la majorité des figures politiques se sont ralliées à lui, bien qu’à contrecœur, d’autres n’ont pas hésité à afficher clairement leur désaccord et à soit soutenir la candidature d’Hillary Clinton, ou du candidat libertarien Gary Johnson, soit simplement ne pas voter lors de l’élection présidentielle. Si la situation est troublante dans le camp démocrate, elle est encore plus inquiétante pour le futur du Parti républicain. Il est donc important de se pencher sur les implications de ce contexte politique sur la carte électorale de 2016.

 

Carte élections américaines 2016 résultats

Les résultats électoraux de 2016 en cartes et en graphiques. Cartographie et infographie R. Vinadia pour Géoconfluences, novembre 2016

 

2.1. En 2016, Donald Trump emporte la Rust Belt 

La Rust Belt

 

La plus grande surprise de l’élection de 2016 aura certainement été le basculement de la Rust Belt dans le camp républicain. Cette région, qui inclut l’Iowa, le Wisconsin, le Michigan, l’Illinois, l’Indiana, l’Ohio et la Pennsylvanie, est une zone anciennement dynamique de l’économie américaine. Centre de l’industrie métallurgique et automobile du pays, elle a beaucoup souffert de la crise économique de 2008. Traditionnellement, elle favorise le Parti démocrate, ce qui peut s’expliquer par les forts taux de syndicalisation et par la migration de populations africaines-américaines du Sud vers le Nord dans les années 1950-1960 (particulièrement dans le Michigan et l’Ohio), cela a permis à ces deux États de rester solidement ancrés dans le camp démocrate. 

carte rust belt élection 2016

Les swing states de la Rust Belt. Cartographie R. Vinadia pour Géoconfluences, novembre 2016

Cependant, la désindustrialisation a poussé certains de ces États dans le camp républicain, comme le Wisconsin (10 grands électeurs), l’Iowa (6), l’Ohio (18) et la Pennsylvanie (20), donnant à ces quatre États le statut de swing states. Ajoutons à cela la forte présence de populations rurales blanches à tendance conservatrice qui contrebalancent fortement les tendances démocrates des centres urbains. Dans ces États, Hillary Clinton a perdu une grande partie des comtés anciennement favorables à son Parti. On notera notamment le sud-ouest du Wisconsin, une des rares régions rurales de la Rust Belt qui continuait à voter démocrate jusqu’à l’apparition de Donald Trump. De même, l’incapacité de Clinton à mobiliser la coalition d’Obama (minorités, jeunes, femmes, et personnes diplômés) est une des raisons principales de sa défaite. Seuls les jeunes diplômés semblent s’être déplacés en grand nombre, notamment dans les centres universitaires et bastions progressistes de Madison dans le Wisconsin et d’Ann Arbor dans le Michigan. Dans les autres comtés gagnés par Clinton en 2016, on note une participation bien plus faible en sa faveur dans les métropoles, essentielles aux victoires démocrates dans la région. C'est notamment le cas de Milwaukee, Detroit, Philadelphie, Cleveland, ou Cincinnati. La concentration de population africaines américains, et dans une moindre mesure, hispaniques, en fait des bastions démocrates nécessaires pour contrebalancer les comtés plus ruraux des États de la Rust Belt. Dans ces swing states, les propositions protectionnistes de Trump ont été reçues positivement par une population souffrant de la crise économique. Sa personnalité et l’incertitude quant à la réalité de son conservatisme n'ont pas suffi à rebuter les électeurs, et l’élection s'est largement jouée dans ces États. Les seuls comtés où Donald Trump a fait moins bien que Mitt Romney en 2012 sont, paradoxalement, les banlieues riches des grands centres urbains, centres d’influences des Partis républicains de ces États. Seul l'Illinois reste démocrate en 2016, et le basculement de la Pennsylvanie, du Wisconsin, et du Michigan ont été décisifs.

2.2. La mobilisation de la population hispanique n’aura pas suffi à Hillary Clinton pour maintenir son avantage dans les swing states traditionnels

Nevada et Colorado

   

Le Nevada (6 grands électeurs) peut être considéré comme un swing state depuis la fin des années 1990. Typique des États du Sud-Ouest, il était solidement ancré du côté républicain dans les années 1960-1980, notamment du fait du conservatisme de sa population majoritairement blanche et rurale. Depuis, l’arrivée de nouveaux immigrants et l’augmentation de la participation des populations hispaniques déjà présentes ou nouvellement arrivées poussent le Nevada dans le camp démocrate. Barack Obama a gagné cet État en 2008 avec une marge de 12 points et en 2012 avec une marge de plus de 6 points. Cette année, la campagne d’Hillary Clinton a été très active dans cette État pour inscrire les électeurs hispaniques sur les listes électorales. Malgré sa victoire, Hillary Clinton n’a pas réussi à maintenir la marge de victoire d’Obama en 2012. Elle emporte le Nevada avec seulement 47,9 % des voix, contre les 52,3% de son prédécesseur. La rhétorique raciste de Trump à l’encontre des Hispaniques n’a vraisemblablement pas suffi à contrer la mobilisation des électeurs ruraux blancs. De plus, selon les sondages de sortie des urnes dans cet État, Clinton n’a obtenu que 60% du vote hispanique. Même si cet avantage est conséquent, il est bien en deçà des 70% obtenus par Obama en 2012.

Le Colorado (9 grands électeurs), bastion conservateur pour des raisons similaires au Nevada, bénéficie également d’un nouveau statut compétitif pour l’élection présidentielle. La croissance démographique des grandes villes de l’État engendrée par l’arrivée de populations jeunes à haut niveau d’éducation ainsi que de minorités afro-américaines et hispaniques commence à contrebalancer la domination des populations blanches rurales de l’État. Ainsi, le Colorado a voté pour le candidat républicain lors des élections de 1996, 2000 et 2004 mais avec des marges de victoire de plus en plus faibles. Barack Obama a inversé la tendance en 2008 et 2012. Le basculement en faveur des démocrates est confirmé en 2016.

La Floride

Rendue célèbre par l’élection de 2000, lors de laquelle George W. Bush emporta le Collège électoral mais perdit le vote populaire contre Al Gore, la Floride (29 grands électeurs) est le swing state par excellence. Cet État est partagé entre des zones rurales blanches très conservatrices et des zones urbaines de plus en plus diversifiées. Malgré la grande proportion d’Hispaniques y résidant, la Floride est un État très compétitif en grande partie parce que contrairement au reste de la population latino, la majorité cubaine a de fortes attaches au Parti républicain, liées aux politiques punitives proposées par le Parti républicain vis-à-vis de Cuba que ces Cubains-Américains ont fui après la Révolution de 1959. Ce phénomène du vote cubain qui assurait une base solide pour le Parti républicain est cependant en train de s’atténuer fortement non seulement parce que les nouvelles générations de Cubains-Américains se montrent plus progressistes que leurs parents mais également parce que de nouvelles populations hispaniques (portoricaines, mexicaines, et latino-américaines) sont en train de dépasser numériquement la population cubano-américaine. Ici aussi, les déclarations de Donald Trump à l’encontre des populations hispaniques constituent l’un des plus grands obstacles à sa victoire. Clinton, donnée gagnante avec une marge de presque 4 points, a pourtant perdu la Floride en novembre 2016.

2.3. Prolongation d’une tendance dans l'Est

Depuis l’élection historique de Barack Obama en 2008, deux nouveaux venus peuvent être ajoutés à la liste des swing states : la Virginie et la Caroline du Nord. La Virginie (13 grands électeurs) a voté pour le candidat démocrate en 2008, et ce pour la première fois depuis 1964. Dans cet État traditionnellement républicain, le Parti démocrate a réussi à capitaliser sur les évolutions démographiques de l’État qui est passé d’un bastion conservateur blanc fortement religieux et représentatif des États du Sud à un État démographiquement diversifié, notamment avec l’afflux d’Hispaniques et d’une population plus jeune attirée par la diversification économique de l’État. Clinton l'a emporté sur Trump en Virginie en 2016.

La Caroline du Nord (15 grands électeurs) semble suivre la même évolution que la Virginie mais avec un temps de retard. Hormis 1976 et 2008, les électeurs de cet État ont choisi le candidat républicain de manière systématique depuis 1968. Là aussi, la transition d’une population socio-conservatrice blanche et vieillissante vers une population beaucoup plus diverse et urbaine contribue à une évolution de la tendance politique. Néanmoins, la forte mobilisation électorale de la population rurale blanche a largement contrebalancé le poids du vote des minorités et des populations diplômés des centres urbain. Ceci a permis à Donald Trump de doubler la marge de victoire de Romney en 2012 et d’emporter la Caroline du Nord.

2.4. L’extension du champ de campagne, vers un sud-ouest démocrate ?

  Carte Arizona Swinging State élection de 2016  

Malgré son manque de popularité auprès de l’électorat démocrate et la méfiance voire la colère qu’elle suscite auprès de l’électorat républicain, Hillary Clinton espérait bénéficier de l’impopularité encore plus grande de Donald Trump. La candidature de Trump, qui domine les cycles médiatiques avec des affirmations plus que controversées sur les minorités, les femmes et l’intégrité du système électoral américain, fait de cette élection un moment particulier dans l’histoire politique moderne américaine.

Clinton, qui bénéficiait d’une organisation politique et de ressources financières sans précédent face à son opposant, a cependant dû s'incliner devant le magnat de l'immobilier. Contrairement à tous les pronostics, y compris ceux publiés dans la version d'octobre 2016 du présent article, la victoire démocrate n'était pas écrite dans les 70 % de chances de l'emporter.

Néanmoins, suite aux différentes sorties scandaleuses de Trump au sujet des femmes et des minorités, de nouveaux États sont devenus compétitifs, comme l’Arizona (11 grands électeurs), traditionnellement très conservateur. Dans cet État où la population hispanique présente la plus forte croissance, Hillary Clinton a réussi à réduire la marge de victoire de M. Trump. M. Romney l'avait emporté avec un avantage de 10 points sur M. Obama en 2012, Mme Clinton a réduit cette marge à seulement 4 points. À force de meetings politiques et d’activisme sur le terrain pour augmenter le taux de participation de cette population fortement abstentionniste, et aidée par les déclarations xénophobes de son adversaire, Clinton a failli placer l’État dans le rang des swing states. Une victoire démocrate dans l’Arizona, qui n’a voté pour le candidat démocrate qu’une seule fois depuis 1952, ne s'est pas matérialisée. Mais cette élection marque néanmoins un grand bouleversement de la carte électorale, moins remarqué que celui de la Pennsylvanie en raison de la défaite démocrate. On note également le score de Mme Clinton au Texas, bastion républicain par excellence. Ici aussi, la candidate a été défaite, mais pour des raisons similaires à celles de l'Arizona, elle a réussi à ramener la marge de victoire de M. Trump à seulement 9 points, loin des 16 points d'avance de M. Romney sur Barack Obama en 2012. Il restera à voir si ce bouleversement est causé par la candidature de Donald Trump ou marque plutôt une évolution plus fondamentale de la géographie politique dans le Sud-Ouest américain. 

Conclusion

Si l’élection de 2016 n’est pas « normale », ses conséquences n’en seront pas moins profondes. En effet, les divisions présentes au sein du Parti républicain ne sont pas uniquement dues à la présence de Donald Trump. Elles s’inscrivent en effet plutôt dans un débat fondamental sur la direction que le parti doit prendre face aux évolutions démographiques et sociales de l’électorat américain. De même, au sein du Parti démocrate, la victoire de Clinton lors des primaires ne signifierait pas pour autant la dissolution du conflit intra-démocrate sur les questions économiques qui a émergé avec la campagne de Bernie Sanders.

À court terme, la victoire de Donald Trump ne remet pas seulement en cause, en profondeur, la machine électorale démocrate, mais également le fonctionnement du Parti républicain. Certes conforté par la victoire, il n'en est pas moins fragilisé par sa conquête par l'outsider milliardaire et les dissensions internes qu'elle a créées, et ce d'autant plus que s'il a gagné la présidence par le nombre de grands électeurs, Trump a obtenu moins de suffrages que sa rivale. C'est aussi l'emballement médiatique, et peut-être même l'influence sur le résultat, causés par des sondages favorables aux démocrates tout au long du mois d'octobre, qu'il convient de questionner.

Cette élection aura bien sûr des conséquences importantes sur le long terme. D’une part, le président sera amené à nommer au moins un juge de la Cour suprême pour remplacer le juge conservateur Scalia. Les juges étant nommés à vie, cette nomination par Donald Trump affectera l’orientation idéologique de la Cour pour les décennies à venir. Enfin, la victoire de Trump souligne, plus qu'elle n'efface, le fait que la crise de confiance dans les institutions politiques et dans les partis américains est plus profonde que jamais.

Bibliographie

Ouvrages
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  • Green, John Clifford, Daniel J. Coffey, and David B. Cohen, eds. 2014. The State of the Parties: The Changing Role of Contemporary American Parties. Seventh edition. Lanham: Rowman & Littlefield.
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  • Richomme Olivier et Michelot Vincent (dir.) 2012, Le bilan d'Obama, Presses de Sciences po, Paris.
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  • Vergniolle de Chantal, François. 2005. Fédéralisme et antifédéralisme. Que sais-je ? n°3751, PUF, Paris.
Revues
Sites américains
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Roman Vinadia
Doctorant à l'Institut Français de Géopolitique, Université Paris 8,
Fulbright visiting student research à l'université du Wisconsin-Madison et à l'université d'État d'Arizona

conception et réalisation de la page web : Jean-Benoît Bouron

Géoconfluences le 3 novembre 2016
Dernière mise à jour le 10 novembre 2016

 

Pour citer cet article :
Vinadia Roman, « États-Unis : une géographie électorale à bascule », Géoconfluences, 3 novembre 2016.
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/actualites/eclairage/etats-unis-geo-electorale

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