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Les transitions démographiques des pays méditerranéens depuis 1950

Publié le 15/12/2020
Auteur(s) : Yoann Doignon, chercheur post-doctorant - université catholique de Louvain

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Les pays méditerranéens connaissent, ou ont connu, un processus de transition démographique. Mais au-delà du modèle général d’une baisse de la natalité et de la mortalité, l'analyse par pays laisse apparaître des situations contrastées, permettant d'élaborer une typologie. Dans certains cas on observerait même une « contre-transition démographique » avec une reprise de la natalité. Pour tous les pays toutefois, avec certes des temporalités différentes, l'horizon démographique est identique : c'est celui d'un inévitable vieillissement de la population.

Bibliographie | glossaireciter cet article

De nombreux stéréotypes persistent encore à propos de la Méditerranée, notamment l’opposition démographique entre sa rive nord et ses rives sud et est. Pourtant, la démographie méditerranéenne a beaucoup évolué depuis les années 1970 sous l’impulsion de la transition démographique, qui a touché le Maghreb et le Proche-Orient au même titre que les populations européennes.

Dans cet article, nous dressons un état des lieux des transitions démographiques en Méditerranée depuis 1950. Nous montrons à quel point les oppositions démographiques de cette aire géographique ne sont pas figées, mais sont marquées au contraire par un large processus de convergence des comportements. Nous présentons tout d’abord les évolutions des deux facteurs explicatifs de la transition démographique, à savoir les convergences vers des niveaux bas de la mortalité générale (première partie) et de la fécondité (deuxième partie). La troisième partie expose une typologie des transitions démographiques en Méditerranée.

 
Encadré 1. Les données démographiques du World Population Prospects de l’ONU

Tous les deux ans, le département des affaires économiques et sociales de l’ONU publie le World Population Prospects (https://population.un.org/wpp/), qui regroupe des statistiques démographiques pour tous les pays du monde. Toutes les données de cet article sont issues de la dernière révision (2019) de cette source de données (United Nations et al., 2019).

Le World Population Prospects se compose de deux parties : des données rétrospectives depuis 1950 qui regroupent les estimations démographiques de l’ONU, et des projections démographiques jusqu’à 2100. Les données concernent la population et les composantes de la dynamique démographique : la population totale, la structure par âge et par sexe, la fécondité, la mortalité et les migrations internationales, ainsi que tous les indicateurs dérivés (espérance de vie à un âge donné, solde naturel, solde migratoire, etc.). L’ONU fournit ces données pour les pays de plus de 90 000 habitants, et uniquement une estimation de la population totale pour les pays avec une population inférieure à ce seuil. Au niveau temporel, les données sont souvent présentées par période quinquennale, ce qui représente une valeur moyenne de l’indicateur pour la période quinquennale. Par exemple, la natalité d’un pays pour la période 2010-2015 représente la natalité moyenne pour l’ensemble de la période 2010-2015.

Contrairement à un office national de statistique, l’ONU ne collecte pas de données. Elle produit des estimations démographiques à partir des sources de données déjà existantes, comme les enquêtes (nationales ou internationales), les recensements de la population, les données des registres d’état-civil etc. Une section spécifique du World Population Prospects répertorie les sources utilisées par l’ONU pour chacun des pays (https://population.un.org/wpp/DataSources/). Dans certains pays, les sources de données de qualité sont peu nombreuses ou lacunaires, ce qui rend l’estimation démographique d’autant plus difficile. Pour ces pays, les données du World Population Prospects sont donc à interpréter avec précaution. Par ailleurs, les estimations et les projections de l’ONU ont parfois été critiquées (Courbage, 1999), mais il faut reconnaître qu’elles sont très utiles pour analyser les grandes tendances démographiques et pour des exercices de comparaisons internationales, qui sont les objectifs de cet article.


 
 
Encadré 2. Précisions sur le cadre spatial de l’article

Nous considérons comme pays méditerranéens tous les pays avec un accès direct à la mer Méditerranée, auxquels nous ajoutons le Portugal, la Serbie, la Macédoine, la Bulgarie et la Jordanie. Voir notre thèse (Doignon, 2016, p. 81–86) pour plus de précisions sur cette délimitation de la Méditerranée.

En termes de délimitations territoriales, le World Population Prospects fournit des données pour les États ou entités territoriales actuels et reconnus par l’ONU. Un travail de reconstitution des données rétrospectives a donc été effectué par l’ONU afin qu’elles correspondent aux États (ou entités territoriales) dans leurs frontières actuelles. Cela nécessite plusieurs précisions dans le cas de la Méditerranée :

  • Le Sahara occidental est considéré par l’ONU comme un territoire non autonome depuis 1963. Toutefois, les estimations de ce territoire sont effectuées à partir des sources de données marocaines, par exemple le recensement de la population.
  • Le Kosovo n’étant pas reconnu par l’ONU, ce territoire est compris dans les données de la Serbie.
  • Pour les pays de l’ex-Yougoslavie, l’ONU a reconstitué les données démographiques de la période yougoslave de chaque pays dans leurs frontières actuelles, en utilisant notamment les recensements yougoslaves qui permettaient de distinguer les différentes entités territoriales constitutives de la Yougoslavie.
  • La République turque de Chypre Nord n’est pas reconnue par l’ONU. De ce fait, les données portent sur la population de l’ensemble de l’île de Chypre, en ne faisant pas de distinction entre les deux entités politiques.
  • L’ONU considère la Palestine dans ses frontières de 1967. Appelée « State of Palestine » dans les données, la Palestine comprend donc Gaza et la Cisjordanie, incluant les populations arabes de Jérusalem Est et excluant les citoyens israéliens résidant dans les territoires palestiniens occupés. Les estimations démographiques sont effectuées, entre autres, à partir des données du Bureau central des statistiques palestinien.

Dans cet article, par commodité et pour une meilleure clarté du propos, nous utiliserons l’expression « pays » pour parler indistinctement des pays ou entités territoriales de l’ONU. Cela ne représente aucunement l’expression d’une opinion concernant le statut légal d’un pays, de ses autorités ou des délimitations de ses frontières.


 

1. La convergence de la mortalité générale

L’espérance de vie à la naissance fournit le nombre d’années que devrait vivre un individu naissant cette année et étant soumis durant sa vie aux mêmes risques de mortalité qu’à l’heure actuelle. Cet indicateur donne une vision globale des conditions sanitaires d’une population.

En 1950, les pays méditerranéens se partagent en deux groupes vis-à-vis de l’espérance de vie à la naissance (document 1). Le premier est constitué des pays de la rive nord, auquel s’ajoutent Israël et Chypre. À l’exception de l’Albanie, la Macédoine du Nord et la Bosnie-Herzégovine dont l’espérance de vie à la naissance avoisine les 55 ans, tous les autres pays de ce premier groupe ont une espérance de vie à la naissance supérieure à 59 ans. Le deuxième groupe est constitué des pays du sud et de l’est méditerranéen avec une espérance de vie à la naissance inférieure à 50 ans (document 2).

Entre 1950 et 2020, les pays du sud et de l’est méditerranéen comblent une grande partie de leur écart avec les pays de la rive nord. Leur espérance de vie à la naissance converge très rapidement vers le seuil de 70 ans et rattrape les pays de la rive nord. D’un point de vue global, il n’y a pas de grands bouleversements dans la hiérarchie des pays. Dans le détail, en revanche, on observe des mouvements singuliers où des pays du sud et de l’est méditerranéen rattrapent clairement voire dépassent certains pays du nord. Il s’agit du Liban, de la Tunisie et de la Turquie (dont l’évolution est impressionnante) qui présentent en 2015-2020 une espérance de vie à la naissance supérieure à celle de la Serbie et la Bulgarie. Le Liban est même passé devant une grande partie des pays balkaniques (Albanie, Croatie, Bosnie-Herzégovine, Monténégro, Macédoine du Nord, Serbie, Bulgarie). Toutefois, la convergence globale se ralentit peu à peu voire disparaît dans les années 1990. À quelques exceptions près, l’ensemble des courbes évoluent parallèlement à partir de la moitié des années 2000.

Document 1. Espérance de vie à la naissance des pays méditerranéens (1950-2020)
line
  false 1950 - 1955;1955 - 1960;1960 - 1965;1965 - 1970;1970 - 1975;1975 - 1980;1980 - 1985;1985 - 1990;1990 - 1995;1995 - 2000;2000 - 2005;2005 - 2010;2010 - 2015;2015 - 2020 Espérance de vie en années;Années true
  Albanie 55;59;65;66;68;70;71;72;72;73;75;76;78;78 false #EF7A18
  Algérie 43;45;47;49;51;55;62;66;68;70;72;74;76;77 false #08A8BA
  Bosnie-Herzégovine 54;58;62;65;68;70;71;72;70;74;75;76;77;77 false #008673
  Bulgarie 62;67;70;71;71;71;71;71;71;71;72;73;74;75 false #E94C27
  Croatie 61;64;66;67;69;70;71;72;73;75;75;76;77;78 false #806046
  Chypre 67;69;70;72;73;74;75;76;77;78;78;79;80;81 false #EB5F1C
  Égypte 41;46;49;52;53;57;60;64;65;68;69;70;71;72 false #D2488C
  France 67;69;71;71;72;74;75;76;77;78;80;81;82;82 false #A08F18
  Grèce 66;67;69;70;72;73;75;76;77;78;79;80;81;82 false #08746C
  Israël 69;70;71;72;73;74;75;76;77;78;80;81;82;83 false #E9DBA4
  Italie 67;68;70;71;72;74;75;76;77;79;80;82;82;83 false #EA555C
  Jordanie 47;51;55;58;62;65;67;69;70;71;72;73;74;74 false #A86E14
  Liban 60;62;64;65;67;68;68;70;71;73;76;78;79;79 false #70895B
  Libye 37;39;47;53;58;62;66;68;69;70;71;72;72;73 false #6E665C
  Malte 66;69;70;71;72;73;74;76;78;79;79;80;81;82 false #9B4616
  Monténégro 60;62;66;68;71;73;74;74;75;73;73;74;76;77 false #0B6864
  Maroc 46;47;50;52;54;56;60;63;66;68;70;73;75;76 false #BD7513
  Macédoine 55;59;62;65;67;68;69;71;72;73;74;74;75;76 false #DE2A18
  Portugal 60;62;64;66;68;70;73;74;75;76;78;79;81;82 false #E37584
  Serbie 59;62;64;67;69;70;70;71;72;72;72;73;75;76 false #3D4256
  Slovénie 66;68;69;69;70;71;71;73;74;75;77;79;80;81 false #B04E52
  Espagne 65;68;70;71;73;74;76;77;78;79;80;81;83;83 false #FFE57C
  Palestine 47;48;51;54;57;61;64;67;69;70;72;72;73;74 false #9A7757
  Syrie 48;51;53;57;61;64;67;70;71;73;74;74;70;71 false #059E7F
  Tunisie 39;41;44;48;54;59;64;67;70;72;74;75;75;76 false #775353
  Turquie 41;44;47;51;54;57;60;63;65;68;71;73;76;77 false #BAB641
  Sahara Occidental 35;37;39;41;43;48;52;56;59;61;64;66;68;70 false #EC6451

 

Cliquez sur le nom d'un pays en légende pour ne plus l'afficher sur le graphique. Source des données : World Population Prospects 2019. Auteur : Yoann Doignon, Géoconfluences (2020).

Document 2. Espérance de vie à la naissance en Méditerranée (1950-2020)

Yoann Doignon — carte espérance de vie à la naissance bassin méditerranéen

Source des données : World Population Prospects 2019. Auteur : Yoann Doignon (2020).

 

La transition de la mortalité des pays du sud et de l’est méditerranéen a été tardive mais plus rapide que celle des pays de la rive nord, entraînant un rattrapage des premiers au cours de la seconde moitié du XXe siècle. Ce passage rapide, parfois en moins de 30 ans, d’une espérance de vie à la naissance inférieure à 50 ans à une espérance de vie à la naissance de 70 ans est le résultat de profonds bouleversements dans les modèles de morbidité, de causes et de calendrier de la mortalité. Les facteurs responsables de la baisse de la mortalité sont relatifs au progrès de la médecine et des technologies, au développement socio-économique, à l’élévation du niveau d’instruction de la population, à l’amélioration de l’alimentation, etc. Lors de la baisse de la mortalité, on observe généralement deux phases (Frenk et al., 1991) : le recul de la mortalité infectieuse et parasitaire, puis le recul des maladies cardio-vasculaires. La première étape concerne avant tout les âges jeunes, quand la deuxième se rapporte plutôt aux âges adultes et avancés (Reher, 2004).

Les pays du sud et de l’est méditerranéen ont vu leur espérance de vie à la naissance augmenter très fortement entre 1950 et 2015, et converger vers les niveaux de mortalité des pays de la rive nord. Cette tendance s’explique en grande partie par le recul des maladies infectieuses. En 1950, les moyens de lutte contre la plupart de ces maladies existaient déjà, avec des technologies peu sophistiquées et peu coûteuses, limitant l’impact du niveau de richesse pour s’en doter. Cela a permis à des pays en développement d’atteindre dans les années 1970-1980 des espérances de vie à la naissance proches de celles des pays riches, sans développement économique majeur (Preston, 1975).

La convergence de l’espérance de vie à la naissance autour de la Méditerranée depuis 1950 est donc expliquée en grande partie par la baisse de la mortalité infanto-juvénile (document 3). L’augmentation de l’espérance de vie à la naissance des pays du sud et de l’est méditerranéen provient essentiellement du fait que les individus survivent de plus en plus à l’enfance et non qu’ils vivent de plus en plus vieux (document 4).

Document 3. Mortalité infanto-juvénile des pays méditerranéens (1950-2020)
line
  false 1950 - 1955;1955 - 1960;1960 - 1965;1965 - 1970;1970 - 1975;1975 - 1980;1980 - 1985;1985 - 1990;1990 - 1995;1995 - 2000;2000 - 2005;2005 - 2010;2010 - 2015;2015 - 2020 Mortalité infanto-juvénile en ‰;Années true
  Albanie 194;166;130;99;73;58;53;46;37;31;26;19;13;11 false #EF7A18
  Algérie 278;255;231;209;188;157;103;71;54;47;41;34;29;25 false #08A8BA
  Bosnie-Herzégovine 203;147;108;81;55;39;30;21;22;13;12;11;8;7 false #008673
  Bulgarie 116;78;44;36;30;26;22;18;19;19;15;12;10;7 false #E94C27
  Croatie 104;78;55;39;28;25;21;15;12;8;8;7;5;5 false #806046
  Chypre 78;61;48;38;29;23;18;14;11;9;7;5;5;4 false #EB5F1C
  Égypte 387;315;278;251;238;189;149;102;80;49;38;30;24;20 false #D2488C
  France 52;38;29;24;19;14;11;10;8;6;5;4;4;4 false #A08F18
  Grèce 58;50;44;38;28;23;16;13;9;8;5;4;4;3 false #08746C
  Israël 49;40;34;29;24;20;16;13;10;8;6;5;4;3 false #E9DBA4
  Italie 73;57;47;37;29;19;14;11;9;6;5;4;4;3 false #EA555C
  Jordanie 238;185;140;108;86;67;52;40;34;30;26;23;20;17 false #A86E14
  Liban 94;80;70;61;52;47;43;37;30;22;16;12;11;11 false #70895B
  Libye 346;316;228;164;119;86;63;50;39;31;26;21;16;13 false #6E665C
  Malte 78;45;36;30;23;17;14;11;10;8;7;6;6;6 false #9B4616
  Monténégro 133;116;80;55;37;32;29;24;20;13;13;12;5;3 false #0B6864
  Maroc 252;233;211;190;171;150;118;89;68;55;45;33;29;23 false #BD7513
  Macédoine 155;126;105;90;75;67;56;44;29;20;14;12;10;12 false #DE2A18
  Portugal 135;121;103;76;55;36;24;17;12;8;6;4;4;3 false #E37584
  Serbie 135;117;99;76;57;45;39;26;20;19;11;8;7;6 false #3D4256
  Slovénie 29;23;20;20;19;16;16;12;9;6;5;4;3;2 false #B04E52
  Espagne 82;61;48;37;26;18;13;10;8;6;5;4;3;3 false #FFE57C
  Palestine 210;193;171;143;116;93;69;51;40;33;28;25;23;20 false #9A7757
  Syrie 211;182;157;129;98;74;55;41;32;25;21;17;21;18 false #059E7F
  Tunisie 302;286;256;209;164;116;77;57;41;33;26;20;15;1 false #775353
  Turquie 292;273;243;211;183;148;118;93;73;50;34;23;17;13 false #BAB641
  Sahara Occidental 322;300;280;259;239;199;160;125;106;88;70;55;42;35 false #EC6451

 

Cliquez sur le nom d'un pays en légende pour ne plus l'afficher sur le graphique. Source des données : World Population Prospects 2019. Auteur : Yoann Doignon, Géoconfluences (2020).

Document 4. La mortalité infanto-juvénile des pays méditerranéens (1950-2020)

Yoann Doignon — carte mortalité infantile bassin méditerranéen

Source des données : World Population Prospects 2019. Auteur : Yoann Doignon (2020).

 

2. La convergence de la fécondité : un processus inabouti ?

En 1950, il existe une très grande disparité de l'Indice Synthétique de Fécondité (ISF) (document 5) : certains pays sont dans la phase terminale de la transition de la fécondité, d’autres en situation intermédiaire ou à des niveaux pré-transitionnels (entre 6 et 8 enfants par femme). Entre 1950 et 2015, les pays avec un ISF élevé voient leur fécondité converger très rapidement vers des taux plus faibles, comme une majorité des pays en développement au cours de la deuxième moitié du XXe siècle (Grinblat, 2008). Ainsi, depuis 1950, selon un calendrier différencié, les pays du monde participent à un grand mouvement de convergence de la fécondité vers des niveaux bas (Wilson, 2011). Les pays du sud et de l’est méditerranéen voient leur fécondité diminuer à partir des années 1970-1980 (document 5). Ces évolutions contredisent les chercheurs qui affirmaient que la fécondité des pays musulmans est universellement élevée, à cause notamment d’un islam immuable empêchant la transition de la fécondité. Pour autant, le processus de convergence entre les pays méditerranéens n’est pas vraiment complet. Même si les disparités se sont fortement atténuées depuis 1950, elles n’ont pas disparu pour autant. De nombreux pays de la rive nord ont une fécondité inférieure à 2 enfants par femme, quand celle de quelques pays des rives sud et est reste supérieure à 2,5. Les pays méditerranéens ne convergent donc pas a priori vers les mêmes niveaux de fécondité. Notons que plusieurs pays des rives sud et est (Tunisie, Turquie, Libye, Liban) présentent un niveau de fécondité entre 2 et 2,5 enfants par femme, voire inférieur à 2 (Chypre) (document 6).

Document 5. L'Indice Synthétique de Fécondité (ISF) des pays méditerranéens (1950-2020)
line
  false 1950 - 1955;1955 - 1960;1960 - 1965;1965 - 1970;1970 - 1975;1975 - 1980;1980 - 1985;1985 - 1990;1990 - 1995;1995 - 2000;2000 - 2005;2005 - 2010;2010 - 2015;2015 - 2020 Nombre moyen d'enfants par femme;Années true
  Albanie 6.23;6.55;6.23;5.26;4.60;3.90;3.41;3.15;2.79;2.38;1.95;1.64;1.71;1.62 false #EF7A18
  Algérie 7.28;7.38;7.65;7.65;7.57;7.18;6.32;5.30;4.12;2.88;2.38;2.72;2.96;3.05 false #08A8BA
  Bosnie-Herzégovine 4.82;3.97;3.68;3.14;2.73;2.27;2.02;1.86;1.70;1.68;1.32;1.31;1.31;1.27 false #008673
  Bulgarie 2.53;2.30;2.22;2.13;2.16;2.19;2.01;1.95;1.55;1.20;1.25;1.52;1.52;1.56 false #E94C27
  Croatie 2.73;2.38;2.22;2.00;1.98;1.90;1.87;1.72;1.52;1.62;1.41;1.52;1.49;1.45 false #806046
  Chypre 3.70;3.50;3.44;2.80;2.49;2.29;2.45;2.43;2.33;1.89;1.59;1.48;1.38;1.34 false #EB5F1C
  Égypte 6.75;6.75;6.65;6.45;6.00;5.70;5.49;5.00;4.15;3.60;3.15;3.02;3.45;3.33 false #D2488C
  France 2.76;2.70;2.85;2.65;2.31;1.86;1.86;1.80;1.71;1.76;1.88;1.98;1.98;1.85 false #A08F18
  Grèce 2.48;2.42;2.29;2.55;2.53;2.42;2.06;1.53;1.38;1.31;1.29;1.42;1.34;1.30 false #08746C
  Israël 4.28;3.89;3.85;3.78;3.81;3.47;3.13;3.07;2.93;2.93;2.91;2.93;3.04;3.04 false #E9DBA4
  Italie 2.36;2.29;2.50;2.50;2.32;1.89;1.52;1.35;1.27;1.22;1.31;1.44;1.42;1.33 false #EA555C
  Jordanie 7.38;7.38;8.00;8.00;7.79;7.38;7.05;6.02;5.06;4.30;4.00;3.80;3.40;2.77 false #A86E14
  Liban 5.74;5.72;5.69;5.23;4.67;4.23;3.75;3.50;3.20;2.65;2.20;1.90;2.08;2.09 false #70895B
  Libye 7.14;7.20;7.30;7.99;8.10;7.67;6.68;5.71;4.22;3.20;2.64;2.50;2.45;2.25 false #6E665C
  Malte 4.14;3.80;3.15;2.12;2.01;2.12;1.97;2.03;2.01;1.85;1.47;1.39;1.40;1.45 false #9B4616
  Monténégro 4.35;3.80;3.42;2.89;2.62;2.31;2.21;2.11;2.04;1.91;1.85;1.82;1.71;1.75 false #0B6864
  Maroc 6.61;6.90;7.10;6.85;6.40;5.90;5.40;4.43;3.70;2.96;2.67;2.53;2.60;2.42 false #BD7513
  Macédoine 5.06;4.14;3.65;3.44;2.86;2.54;2.45;2.27;2.12;1.83;1.64;1.46;1.50;1.50 false #DE2A18
  Portugal 3.10;3.12;3.19;3.12;2.83;2.55;2.01;1.62;1.48;1.46;1.45;1.37;1.28;1.29 false #E37584
  Serbie 3.22;2.57;2.51;2.43;2.36;2.37;2.32;2.23;1.96;1.83;1.71;1.58;1.46;1.46 false #3D4256
  Slovénie 2.68;2.38;2.34;2.26;2.20;2.16;1.93;1.65;1.33;1.25;1.21;1.44;1.58;1.60 false #B04E52
  Espagne 2.53;2.70;2.81;2.84;2.85;2.55;1.88;1.46;1.28;1.19;1.28;1.45;1.33;1.33 false #FFE57C
  Palestine 7.38;7.38;8.00;8.00;7.69;7.50;7.05;6.76;6.60;5.81;5.02;4.60;4.25;3.67 false #9A7757
  Syrie 7.23;7.38;7.54;7.56;7.54;7.32;6.77;5.87;4.80;4.30;3.90;3.70;3.10;2.84 false #059E7F
  Tunisie 6.65;6.85;6.99;6.92;6.38;5.65;4.82;4.00;2.98;2.34;2.04;2.02;2.25;2.20 false #775353
  Turquie 6.69;6.50;6.20;5.80;5.39;4.69;4.11;3.39;2.90;2.65;2.37;2.20;2.12;2.08 false #BAB641
  Sahara Occidental 6.34;6.42;6.53;6.60;6.57;6.23;5.33;4.60;4.00;3.40;2.85;2.55;2.60;2.41 false #EC6451

 

Cliquez sur le nom d'un pays en légende pour ne plus l'afficher sur le graphique. Source des données : World Population Prospects 2019. Auteur : Yoann Doignon, Géoconfluences (2020).

 
Document 6. La fécondité des pays méditerranéens (1950-2015)

Yoann Doignon — carte indice fécondité bassin méditerranéen

Source des données : World Population Prospects 2019. Auteur : Yoann Doignon (2020).

 
 
Encadré 3. Le modèle théorique de la transition démographique

Pour éviter toute connotation péjorative, nous appelons respectivement « régime pré-transitionnel » et « régime post-transitionnel » les régimes démographiques en vigueur avant et après la transition démographique. Cette transition est formalisée par un modèle descriptif à quatre étapes (document 7).

La première étape est le régime pré-transitionnel, c’est-à-dire un pseudo-équilibre démographique sur le long terme, résultant d’une forte natalité (mesurée par le Taux Brut de Natalité, TBN, calculé en divisant le nombre de naissances d’une année par la population moyenne lors de cette même année) et d’une forte mortalité (mesurée par le Taux Brut de Mortalité, TBM, calculé en divisant le nombre de décès d’une année par la population moyenne lors de cette même année).

La deuxième étape est une convergence de la mortalité vers des taux bas. Elle est initiée quand une baisse de la mortalité s’amorce. Toutefois, la natalité reste forte. Dans ce cas précis, le taux d’accroissement naturel (TAN) augmente.

La troisième étape est une convergence de la natalité vers des taux bas. Elle débute quand la natalité commence à diminuer. À partir de ce moment, le taux d’accroissement naturel diminue.

Ces deux dernières étapes constituent une période de déséquilibre démographique engendrée par une diminution de la mortalité et de la fécondité.

La dernière étape est le régime démographique post-transitionnel, caractérisé par une faible natalité et une faible mortalité. Ce régime est régulé principalement par la natalité, mais n’exclut pas des régulations par la mortalité. La natalité et la mortalité post-transitionnelle peuvent se stabiliser à un niveau différent.

Par des caractéristiques propres à chaque transition, ce modèle descriptif permet de décrire des formes différentes de transitions démographiques. Nous pouvons observer des variations de la durée de la transition en fonction du décalage entre les deux baisses et de leur vitesse ; des phasages originaux comme une natalité qui diminuerait avant la mortalité ; ou encore différents types de dynamiques du régime post-transitionnel, à savoir l’excédent (régime a dans le document 7), le déficit (régime b) et l’équilibre du taux d’accroissement naturel (régime c). Comme il s’agit d’un modèle, toutes les populations n’ont pas forcément la même transition démographique, mais elles observent toutes une convergence de leur mortalité et de leur fécondité vers des niveaux plus faibles que ceux du régime pré-transitionnel.

Document 7. Modèle descriptif de la transition démographique

Yoann Doignon — schéma Graphique transition démographique modèle phases

Auteur : Yoann Doignon (2020)


 

3. La diversité des transitions démographiques en Méditerranée

Dans cette partie, nous abordons les transitions démographiques autour de la Méditerranée, en étudiant les indicateurs de natalité (TBN) et de mortalité (TBM), qui permettent d’apprécier la fréquence d’un évènement (naissance et décès) dans une population. Un TBN élevé signifie que l’évènement « naissance » est fréquent dans la population. La transition démographique est une diminution de la fréquence des naissances et des décès, c’est-à-dire un changement de régime démographique de la population considérée dans son ensemble (encadré 3). Ce changement de régime démographique est expliqué par les convergences de la fécondité et de la mortalité, étudiées dans les parties précédentes.

Nous ne mènerons pas d’analyse pour chaque pays méditerranéen car l’exercice serait trop fastidieux et plusieurs pays possèdent des tendances démographiques similaires. Nous préférons plutôt faire un exercice de synthèse en identifiant les différents types de transitions démographiques entre 1950 et 2020. À partir des données du World Population Prospects 2019 de l’ONU, nous construisons une typologie en fonction de quatre critères :

  • L’état de l’avancement de la transition démographique en 1950, c’est-à-dire si la transition a commencé, si elle en est à l’étape 1, l’étape 2, ou si elle est terminée (pseudo-équilibre de la mortalité et de la fécondité) (document 7).
  • L’état de l’avancement de la transition démographique en 2015-2020
  • Le type de régime post-transitionnel quand la transition est terminée : un TAN (Taux d’Accroissement Naturel) nul, un TAN positif, ou un TAN négatif.
  • Les niveaux des TBM (Taux Brut de Mortalité), TBN (Taux Brut de Natalité) et TAN (Taux d’Accroissement Naturel).

En associant ces trois critères, nous obtenons 10 types de transitions démographiques que nous regroupons en 6 grands types généraux.

Document 8. Typologie des transitions démographiques en Méditerranée

Yoann Doignon — carte typologie des transitions démographiques bassin méditerranéen

Auteur : Yoann Doignon (2020).

 

3.1. Transition démographique « modèle » avec un régime post-transitionnel de faible croissance

Ce groupe de transitions démographiques est conforme au modèle théorique : le processus aboutit à un pseudo-équilibre bas de la mortalité et de la natalité, et une croissance naturelle positive mais faible. Les transitions correspondant à ce cas de figure sont déjà dans la deuxième étape de la transition démographique en 1950. Pour rappel, la deuxième étape de la transition démographique est déclenchée par la diminution du taux brut de natalité (document 7). Nous distinguons trois types de transition démographique en fonction de l’avancement dans la deuxième phase en 1950, et de la date d’atteinte du pseudo-équilibre. Tout d’abord, une transition ancienne dont l’étape tend à se terminer en 1950 et un pseudo-équilibre atteint à partir des années 1970 (Espagne, France) (type 1); ensuite une transition au milieu de l’étape 2 en 1950, et un pseudo-équilibre atteint dans les années 1990 (Chypre, Monténégro) (type 2) ; et une transition rapide au tout début de l’étape 2 en 1950 et avec un pseudo-équilibre atteint au milieu des années 2000 (Macédoine du Nord, Albanie) (type 3).

Type​ 1 : Transition ancienne avec pseudo-équilibre dans les années 1970 (Espagne, France)

Ce type se caractérise par une transition démographique quasiment terminée en 1950 : la mortalité est équilibrée, tout comme la natalité, et le TAN est déjà aux environs de 10 ‰. Les transitions sont clairement à la fin de la deuxième étape du processus. Un pseudo-équilibre bas est observable depuis le milieu des années 1970 pour la France et depuis 1990-1995 pour l’Espagne (document 9).

Document 9. La transition démographique en Espagne et en France (1950-2020)

Yoann Doignon — Graphique transition démographique France Espagne

Source des données : World Population Prospects 2019. Auteur : Yoann Doignon (2020).

 

Type 2 : Transition avec pseudo-équilibre à la fin des années 1990 (Chypre, Monténégro)

En 1950, ce type de transition est au milieu de l’étape 2, avec un TBN encore un peu élevé (≈ 30 ‰) et une mortalité équilibrée autour de 10 ‰ (document 10). Le TAN devient quasi-stable et faible à partir de la fin des années 1990 : le processus se termine plus tard que le type précédent.

Document 10. La transition démographique à Chypre et au Monténégro (1950-2020)

Yoann Doignon — Graphique transition démographique Chypre Monténégro

Source des données : World Population Prospects 2019. Auteur : Yoann Doignon (2020).

 

Type 3 : Transition rapi​de avec pseudo-équilibre tardif (Macédoine du Nord, Albanie)

En 1950, ce type de transition se situe à la fin de l’étape 1 (Albanie) ou au début de l’étape 2 (Macédoine du Nord) (document 11). Il s’agit d’une transition démographique conforme au modèle théorique, mais très rapide. La baisse de la mortalité atteint un équilibre à la fin des années 1970. La natalité converge rapidement vers des taux très faibles (≈10 ‰ en 2015-2020). Le pseudo-équilibre de ces pays est atteint tardivement, au milieu des années 2000.

Document 11. La transition démographique en Macédoine du Nord et en Albanie (1950-2020)

Yoann Doignon — Graphique transition démographique Macédoine Albanie

Source des données : World Population Prospects 2019. Auteur : Yoann Doignon (2020).

 

3.2. Transition démographique terminée avec régime post-transitionnel de déclin

Ce groupe de transitions se distingue du précédent par un régime démographique post-transitionnel de faible déclin, c’est-à-dire avec un solde naturel négatif (nombre de décès qui dépasse celui des naissances). Nous différencions deux types : les transitions à la fin de l’étape 2 en 1950 avec un pseudo-équilibre dans les années 1980-1990 (Italie, Portugal, Grèce, Slovénie, Croatie, Bulgarie) (type 4), et les transitions au milieu de l’étape 2 en 1950 et un pseudo-équilibre dans les années 2000 (Serbie, Bosnie-Herzégovine, Malte) (type 5). Il est intéressant de noter la dimension géographique de ces types de transitions puisqu’ils concernent uniquement des pays balkaniques ou d’Europe du Sud (documents 12 et 13).

Type 4 : Transition avec pseudo-équilibre dans les années 1980-1990 (Italie, Portugal, Grèce, Slovénie, Croatie, Bulgarie)

En 1950, la transition démographique de ce type en est à la fin de l’étape 2 : la mortalité est stabilisée au niveau de 10 ‰, et la fécondité aux alentours de 20 ‰ (document 12). Au cours de la période 1950-2020, le TBN diminue progressivement pour rejoindre le TBM dans les années 1990 (années 1980 pour l’Italie et la Bulgarie), entraînant un TAN quasi-nul. Par la suite, le TBM dépasse le TBN, et le TAN devient négatif. Le régime démographique en 2020 de ces pays correspond finalement au « régime contemporain » d’Adolphe Landry (1934) ou à l’« incipient decline » de Frank Notestein (1945), c’est-à-dire des régimes se caractérisant par un solde naturel négatif (régime b du document 7).

Document 12. La transition démographique en Italie, Portugal, Grèce, Slovénie, Croatie, et Bulgarie (1950-2020)

Yoann Doignon — Graphique transition démographique italie portugal

Yoann Doignon — Graphique transition démographique grèce slovénie

Yoann Doignon — Graphique transition démographique croatie bulgarie

Source des données : World Population Prospects 2019. Auteur : Yoann Doignon (2020).

 

Type 5 : Transition avec pseudo-équilibre dans les années 2000 (Serbie, Bosnie-Herzégovine, Malte)

Ces transitions démographiques se situent au milieu de l’étape 2 en 1950, avec un TBN encore un peu élevé (28-38 ‰). L’inversion du TBM et du TBN et leur pseudo-équilibre s’observent dans les années 2000 (document 13).

Document 13. La transition démographique de la Serbie, Malte et Bosnie-Herzégovine (1950-2020)

Yoann Doignon — Graphique transition démographique malte bosnieYoann Doignon — Graphique transition démographique serbie

Source des données : World Population Prospects 2019. Auteur : Yoann Doignon (2020).

 

3.3. Transition démographique terminée avec un régime post-transitionnel de forte croissance démographique (type 6 : Israël)

Israël constitue un type spécifique de transition démographique. En 1950, ce pays est tout à la fin de l’étape 2 du processus (document 14). La transition se termine avec un pseudo-équilibre au début des années 1960. Toutefois, la natalité s’équilibre à un seuil supérieur à 20 ‰ depuis maintenant 30 ans, quand la mortalité oscille autour de 6 ‰ tout au long de la période. Le régime démographique post-transitionnel se caractériste donc par un TAN élevé (15-20 ‰). Cette natalité élevée est souvent expliquée par les implications du conflit israélo-palestinien sur les régimes démographiques de ces deux entités territoriales. En effet, la préoccupation d’être majoritaire d’un point de vue numérique a entraîné une « guerre des berceaux » chez les deux populations. Youssef Courbage (2008) qualifie de « fécondité de combat » la fécondité très élevée (plus de 7 enfants par femme dans les années 2000) des Juifs ultraorthodoxes et des milieux nationalistes religieux. Les Palestiniens ont également mené un « natalisme militant » (plus de 8 enfants par femme au milieu des années 1980), et Yasser Arafat aurait préconisé à chaque famille d’avoir 12 enfants, 2 pour le couple et 10 pour la cause (Courbage, 2006).

Document 14. La transition démographique en Israël (1950-2020)

Yoann Doignon — Graphique transition démographique israel

Source des données : World Population Prospects 2019. Auteur : Yoann Doignon (2020).

 

3.4. Transition démographique récente et rapide

Ce groupe réunit des transitions démographiques qui s’amorcent tardivement, mais beaucoup plus rapides que les transitions européennes. Toutefois, à la fin du processus, la natalité paraît être plus élevée, tendant vers un régime démographique post-transitionnel différent de ceux des pays de la rive nord. Ce dernier ne semble pas se caractériser par une croissance quasi nulle ou très faible, mais par une croissance démographique plus soutenue. Parmi ce groupe de transitions, nous distinguons les processus transitionnels en finalisation (Liban, Turquie) (type 7) et les transitions ayant atteint un pseudo-équilibre de la mortalité et de la fécondité (Libye, Maroc, Tunisie) (type 8).

Type 7 : ​Transition en fin de processus (Liban, Turquie)

En 1950, la transition démographique des pays de ce type est au début de l’étape 2 (document 15). Les TBM et TBN sont toujours élevés, sauf pour la mortalité du Liban. Ces deux indicateurs convergent rapidement vers des niveaux bas. Le TBN n’a pas véritablement atteint d’équilibre durable. La transition démographique est donc en passe de se terminer. Le TAN avoisine les 10 ‰, et il n’est pas impossible qu’il se stabilise à un niveau un peu plus élevé que les régimes démographiques des pays de la rive nord.

Document 15. La transition démographique au Liban et en Turquie (1950-2020)

Yoann Doignon — Graphique transition démographique liban turquie

Source des données : World Population Prospects 2019. Auteur : Yoann Doignon (2020).

 

Type 8 : Transition terminée ? (Libye, Maroc, Tunisie)

Ces transitions démographiques sont relativement tardives. En 1950, le processus est au milieu de l’étape 1 (document 16). La Libye est singulière puisqu’il s’agit du seul pays méditerranéen où l’on peut quasiment observer le déroulement de toute la transition démographique sur la période 1950-2015. La baisse de la natalité commence plus tard : 1960-1965 pour le Maroc ; 1965-1970 pour la Tunisie ; 1970-1975 pour la Libye. La baisse du TBN est très rapide, mais cet indicateur semble se stabiliser à des niveaux plus élevés (≈ 20 ‰) que les taux des pays de la rive nord. Un pseudo-équilibre de la mortalité et de la natalité peut être observé à partir de 1995-2000 pour la Libye et la Tunisie, 2000-2005 pour le Maroc. Les niveaux équilibrés atteints par le TBM et le TBN engendrent un TAN assez élevé (entre 10 et 20 ‰). En considérant le processus de transition terminé, le régime démographique post-transitionnel est clairement différent de celui des transitions de la rive nord : au lieu d’approcher une croissance quasi nulle ou faible, la croissance naturelle est plus soutenue. On observe même une légère remontée de la natalité au Maroc et surtout en Tunisie après 2000, dont les causes n’ont pas encore été clairement établies. Notons que parmi les pays méditerranéens, ce type de transition ne se retrouve qu’en Afrique du Nord.

Document 16. La transition démographique en Libye, au Maroc et en Tunisie (1950-2020)

Yoann Doignon — Graphique transition démographique libye maroc

Yoann Doignon — Graphique transition démographique tunisie

Source des données : World Population Prospects 2019. Auteur : Yoann Doignon (2020).

 

3.5. Des contre-transitions démographiques ? (Type 9 : Égypte, Algérie)

Ce type de transition démographique constitue un cas exceptionnel qui, comme le précédent, se retrouve uniquement en Afrique du Nord. Comme les pays du type 8, il s’agit d’une transition tardive puisqu’en 1950, la transition en est au début de l’étape 2 (Algérie) ou au milieu de l’étape 1 (Égypte) (cf. Figure 13). Les transitions démographiques de l’Égypte et de l’Algérie présentent des singularités différentes.

L’Égypte est considérée comme une « exception démographique » (Ambrosetti, 2011). Le processus est plutôt lent et hésitant dans le sens où la baisse de la natalité est saccadée. Elle est interrompue entre 1970 et 1985, où le TBN a même augmenté, puis diminue à nouveau à la fin des années 1980. À partir de 1995-2000, le TBN se stabilise à un taux élevé (≈ 25 ‰) avant de subir une nouvelle augmentation à partir de 2010-2015. À la même période, le TBM se maintient à un taux bas. Entre 1995 et 2010, un pseudo-équilibre est atteint pour la mortalité et la natalité. S’agit-il d’une pause dans le mouvement de baisse de la natalité ? Ou d’un équilibre post-transitionnel avec une croissance naturelle plus soutenue que les autres groupes ?

L’Algérie présente une baisse de la natalité moins hésitante et plus rapide. Le TBN commence à chuter fortement dans les années 1970. Aucun équilibre n’est observable pour la natalité, contrairement à la mortalité. Le TBN atteint le seuil de 20 ‰ en 2000-2005. Il augmente depuis jusqu’à 25 ‰ en 2015-2020.

Document 17. La transition démographique en Égypte et en Algérie (1950-2020)

Yoann Doignon — Graphique transition démographique egypte algerie

Source des données : World Population Prospects 2019. Auteur : Yoann Doignon (2020).

 

Ces augmentations significatives de la natalité viennent questionner le processus de transition démographique. S’agit-il de tendances erratiques, c’est-à-dire une hausse passagère avant une baisse future, comme cela a été le cas pour l’Égypte dans les années 1970 ? Ou s’agit-il plutôt d’une véritable augmentation, où la natalité post-transitionnelle serait en train de se stabiliser à un seuil plus élevé ? Comme cette hausse de la natalité remet en cause un éventuel équilibre du TBN, il est difficile de se prononcer sur le statut des transitions démographiques de ces deux pays.

Par ailleurs, cette hausse de la natalité ne s’explique pas uniquement par une plus grande proportion de femmes en âge de procréer (effet de structure), mais bien à une augmentation de la fécondité. Pour Youssef Courbage (2015, 2015) cette dernière constitue une « contre-transition ». De nombreuses remontées récentes de la fécondité ont été observées dans certains pays d’Europe où le niveau de la fécondité était descendu très bas. Néanmoins, il est atypique qu’une fécondité supérieure à 2 enfants par femme remonte significativement. De ce point de vue, l’Algérie et l’Égypte ne constituent pas les seuls cas dans le monde. N’oublions pas l’épisode du baby-boom en Europe par exemple. En France, l’ISF remonte de 1,85 (1941) à 3,03 (1947), pour retomber en 1976 à 1,82. Pourtant, à l’époque, le baby-boom n’est pas perçu comme une « contre-transition » parce qu’il permettait de calmer les peurs concernant la dénatalité de la population, et parce qu’il semblait constituer un retour à la normale après une période exceptionnelle. Pour l’Égypte, il est difficile de conclure sur la signification de la hausse de la fécondité, puisqu’elle est très récente et n’a concerné qu’une période assez courte avant de diminuer à nouveau. Dans le cas de l’Algérie, la tendance dure depuis plus longtemps. Cette augmentation de la fécondité est-elle comparable au baby-boom européen, dans un contexte post-décennie noire ((La décennie noire désigne la période de la guerre civile algérienne (1991-2002).)) ? Pourrait-il s’agir d’un effet lié aux données ? Ces dernières auraient-elles sous-estimé la fécondité jusqu’au début des années 2000 du fait d’une mauvaise qualité d’enregistrement ? L’augmentation actuelle serait alors une conséquence d’une amélioration de l’enregistrement de l’état civil. Zahia Ouadah-Bedidi et al. (2012) pensent qu’une diminution de l’âge au mariage serait en partie responsable de la hausse de la fécondité, mais suggère également que les couples pourraient s’orienter vers un modèle à trois enfants et non pas à deux enfants comme au Maroc ou en Tunisie. On pourrait également imaginer que la fécondité algérienne ait atteint un minimum en 2000-2005. La remontée constituerait alors un ajustement vers le niveau post-transitionnel, de la même façon qu’en Europe de l’Est où certains pays voient actuellement leur fécondité augmenter.

3.6. Transition récente et en cours, baisse plus lente de la natalité (type 10 : Jordanie, Palestine, Syrie)

Ces transitions démographiques sont tardives et se retrouvent uniquement au Proche-Orient (cf. Figure 14). En 1950, la natalité est élevée (≈ 50 ‰) et la baisse est moins rapide que les autres transitions tardives. En effet, le TBN est encore fort en 2015-2020 (≈ 25-30 ‰), produisant un TAN d’autant plus élevé (entre 20 et 30 ‰) que le TBM est très bas (4-5 ‰). Seule la mortalité atteint un équilibre dans les années 1990. La transition démographique est donc en cours, car la natalité continue toujours à diminuer. La transition démographique de la Palestine est perturbée par la situation politique et présente une natalité toujours élevée (même si elle est en baisse depuis le début des années 1990) malgré une très bonne éducation des femmes. La Syrie est le pays de ce groupe dont la transition démographique est la plus avancée : TAN < 20 ‰, TBN ≈ 25 ‰ ((Étant donné la situation politique en Syrie, les données de l’ONU sont à prendre avec précaution. Toutefois, avant la guerre en 2011, la Syrie était parmi ces trois pays celui dont la transition démographique était la plus avancée.)).

Document 18. La transition démographique en Jordanie, en Palestine et en Syrie (1950-2020)

Yoann Doignon — Graphique transition démographique jordanie palestine

Yoann Doignon — Graphique transition démographique syrie

Source des données : World Population Prospects 2019. Auteur : Yoann Doignon (2020).

 

Conclusion

Cette typologie des transitions démographiques en Méditerranée met en évidence deux caractéristiques essentielles. La première est une convergence générale de la natalité et de la mortalité vers des taux bas. Tous les pays méditerranéens sont engagés dans le processus transitionnel. Toutefois, et il s’agit de la deuxième caractéristique révélée par la typologie, cette convergence généralisée de la mortalité/natalité vers des taux bas masque une grande diversité. Le processus ne se déroule pas de la même façon dans tous les pays : il n’existe pas un modèle unique de transition démographique en Méditerranée, mais bien plusieurs modèles. Finalement, peu de pays présentent une transition « modèle » avec une croissance quasi nulle. La diversité des processus depuis 1950 est frappante, que ce soit dans leur forme, leur rythme, leur calendrier ou du régime post-transitionnel.

Les transitions des pays de la rive nord sont celles qui correspondent le mieux au modèle explicatif tel qu’il est imaginé par ses fondateurs. En effet, ces transitions sont différentes en termes de calendrier et de rythme, mais leur mortalité et leur natalité se stabilisent toutes à des niveaux qui occasionnent une croissance naturelle faible, qu’elle soit positive ou négative.

Les pays du sud et de l’est méditerranéen, quant à eux, ont tendance à présenter un TAN plus élevé, dû à une natalité plus forte et une mortalité plus faible. C’est en partie dû à une structure par âge plus jeune. Avec le vieillissement de la population à venir, la mortalité risque d’augmenter, et structurellement la natalité et le TAN de diminuer. Il est également possible que des pays du sud et de l’est méditerranéen atteignent des régimes démographiques post-transitionnels sensiblement différents de ceux des pays de la rive nord, avec notamment une croissance naturelle plus forte et une population en augmentation (sans tenir compte des migrations). Plusieurs pays du sud et de l’est méditerranéen comme la Libye, le Maroc, la Tunisie, ou Israël ont un pseudo-équilibre de la mortalité et de la natalité, mais à des niveaux engendrant une croissance naturelle plutôt soutenue. D’autres pays du sud et de l’est méditerranéen (Liban, Turquie) n’ont pas de pseudo-équilibre à l’heure actuelle, mais si les tendances se prolongent, le TAN se stabilisera certainement à un niveau proche (mais légèrement supérieur) des pays de la rive nord. Certains pays du sud et de l’est méditerranéen semblent même constituer des « contre-transitions », comme l’Égypte ou l’Algérie, avec une augmentation récente et parfois prolongée de la natalité.

Par ailleurs, les types de transition démographique de notre typologie présentent une certaine structure spatiale (document 8). Le régime post-transitionnel de déclin démographique se retrouve essentiellement dans les Balkans ou en Europe du Sud ; le régime post-transitionnel à forte croissance ou les reprises de la natalité sont exclusivement concentrés en Afrique du Nord.

 
Encadré 4. Transition démographique et vieillissement de la population

Le vieillissement démographique est un processus qui découle mécaniquement de la transition démographique, c’est-à-dire de la convergence de la mortalité et de la natalité vers des taux faibles. Quand la baisse de la mortalité concerne les âges jeunes, elle provoque un rajeunissement de la population car de plus en plus d’enfants survivent. Ce n’est que lorsqu’elle se concentre dans les âges avancés que la baisse de mortalité entraîne un vieillissement de la population, que l’on appelle vieillissement démographique par le haut de la pyramide des âges, c’est-à-dire une augmentation des personnes âgées par l’augmentation de l’espérance de vie aux âges avancés. La baisse de la natalité, quant à elle, engendre une diminution du nombre d’enfants dans une population et par là une augmentation de la proportion de personnes âgées, que l’on appelle le vieillissement démographique par le bas de la pyramide des âges.

Nous proposons dans notre thèse (Doignon, 2016, p. 67–74) une explication plus détaillée de la relation mécanique entre la transition démographique et le vieillissement de la population.

Le vieillissement démographique a longtemps été occulté par les préoccupations internationales sur la croissance démographique. Le vieillissement démographique du monde apparaît comme une « révélation à la fin du XXe siècle » (Loriaux, 2002, p. 547), alors même que l’expression est inventée par Alfred Sauvy en 1928. Il faut attendre la 2e assemblée mondiale de l’ONU en 2002 consacrée au vieillissement démographique pour que la communauté internationale soit alertée sur l’ampleur du défi que constitue ce phénomène et sur ses nombreuses conséquences possibles (United Nations, 2002). En effet, le vieillissement démographique est sans précédent, dans la mesure où les sociétés humaines n’ont jamais connu un phénomène équivalent ; universel car il touche (ou touchera) toutes les populations du monde ; durable puisqu’il continuera au XXIe siècle ; irréversible et de grande portée.

D’un point de vue économique, le vieillissement de la population modifie les équilibres générationnels, notamment la proportion des actifs et des personnes âgées. Cette situation remet en question les solidarités publiques intergénérationnelles, notamment les systèmes de retraites par répartition. La situation est encore plus difficile dans les pays où il n’existe pas de système de retraite (ou que la couverture n’est pas universelle) et dans ceux où le montant des retraites est très faible. Elle pose aussi la question du financement des systèmes de santé.

De plus, la question de la dépendance se pose avec beaucoup plus d’acuité dans une population vieillie. Certaines personnes âgées n’ont plus les capacités de se prendre en charge seules, que ce soit financièrement ou physiquement. Dans ce contexte, les solidarités intergénérationnelles (publiques ou privées) deviennent centrales. Or les réseaux familiaux deviennent de plus en plus petits avec la baisse de la fécondité, réduisant de facto le nombre d’aidants potentiels d’une personne âgée. Nous assistons à l’émergence d’une « génération pivot », c’est-à-dire des personnes (souvent des femmes) devant prendre en charge à la fois un ou plusieurs parent(s) âgé(s) en plus de leur(s) enfant(s). Bien évidemment, la situation est plus difficile dans les pays où l’État-providence est absent ou pas très étendu. Les solidarités familiales sont souvent mobilisées, plus ou moins selon les États, pour prendre en charge la vieillesse. Cependant, les chercheurs s’interrogent sur une éventuelle dégradation des solidarités familiales, à la fois dans les pays développés et les pays du Sud, ce qui complique d’autant plus la gestion sociale de la vieillesse et de la dépendance.


 

Bibliographie


Glossaire

Cet article contextualise les entrées de glossaire suivantes : Espérance de vie à la naissance | Indice Synthétique de Fécondité (ISF) | Transition démographique | Vieillissement.

 

 

 

Yoann DOIGNON
Chercheur post-doctorant, Centre de recherche en démographie, université catholique de Louvain.

 

 

Mise en web : Jean-Benoît Bouron

Pour citer cet article :

Yoann Doignon, « Les transitions démographiques des pays méditerranéens depuis 1950 », Géoconfluences, décembre 2020.
URL : https://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-regionaux/la-mediterranee-une-geographie-paradoxale/articles-scientifiques/transitions-demographiques

 

Pour citer cet article :  

Yoann Doignon, « Les transitions démographiques des pays méditerranéens depuis 1950 », Géoconfluences, décembre 2020.
https://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-regionaux/la-mediterranee-une-geographie-paradoxale/articles-scientifiques/transitions-demographiques