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Notion à la une : genre

Publié le 16/01/2015
Auteur(s) : Marianne Blidon, maître de conférences, IDUP-Université Paris 1-Panthéon-Sorbonne
L’introduction à l’école d’un enseignement sur l’égalité entre les femmes et les hommes ne devait a priori pas déchaîner les passions. Et pourtant le sujet a investi le champ politique et débordé sur l'espace public. Parmi les arguments mis en avant pour vilipender cette proposition : la peur de l’inversion des rôles, celle de l’indétermination ou de l’indifférenciation entre les garçons et les filles, celle de la conversion homosexuelle… Cela méritait un arrêt sur la notion de genre.

Les mots du genre ou pourquoi « la théorie du genre » n’existe pas

Dans le volume VII de L’Encyclopédie, paru en 1757, le terme genre s’applique à une « collection d’objets réunis sous un point de vue qui leur est commun et propre » et renvoie à une opération de classement sur la base de critères conventionnels ; ainsi en est-il du genre grammatical ou littéraire. En sciences sociales, le genre désigne la construction sociale de la différence des sexes et les rapports sociaux qui en découlent. Ce concept rappelle que les différences entre les attributs du féminin et du masculin ne sont pas fondées en nature, mais sont historiquement construites et socialement reproduites, par la socialisation et l’éducation différenciées des individus, selon le principe « on ne naît pas femme, mais on le devient » (de Beauvoir, 1949) [1]. Le genre ne se réduit donc pas à la variable sexe – c’est-à-dire à une catégorie descriptive qui distingue les hommes et les femmes en fonction de leur sexe biologique - mais désigne la manière dont les humains tendent à diviser et à catégoriser la réalité qu’ils perçoivent dans un système binaire, hiérarchisé et inégalitaire. Il ne s’agit pas de nier la matérialité du corps et les différences qui en découlent mais de montrer que celui-ci n’existe pas dans un état de nature qui pourrait être saisi en dehors de ses significations sociales. Le renversement opéré consiste à ne pas prendre la différence des sexes comme explication fondée en nature (par la biologie ou la psychologie) mais comme dimension à expliquer. C’est pourquoi la sociologue Isabelle Clair utilise la métaphore « des lunettes » pour définir le genre : « lunettes » qui permettent de voir autrement l’ordre du monde et de questionner nos catégories de pensée comme la notion de travail en sociologie ou celle de territoire en géographie [2].

Si le terme de genre a été repris de l’anglais, pour autant les études sur le genre ne sont pas une importation anglo-saxonne. En effet, de nombreux travaux [3] ont été menés en France, depuis les années 1970, en sciences sociales, sous les terminologies de « rapports sociaux de sexe », de « classe de sexe », de « valence différentielle des sexes » [4] ou de « domination masculine ». L’appropriation de ce terme ne s’est d’ailleurs pas faite sans heurts puisqu’il a été à la fois rejeté par la Commission générale de terminologie en 2005 et critiqué par des chercheuses féministes matérialistes pour sa portée jugée insuffisamment critique et politique.

Le genre ne se réduit donc pas à l’étude des femmes. Le genre n’est pas une variable. Le genre n’intéresse pas que les femmes comme le montre le développement des travaux sur les masculinités. Et, contrairement à la rhétorique imposée par le Conseil pontifical pour la famille en la personne de Mgr Tony Anatrella, le genre n’est pas non plus « une théorie » puisqu’il est à la fois un concept, une manière de lire les rapports sociaux et un champ d’études pluridisciplinaires dont la vitalité se mesure à la richesse des publications, des revues scientifiques, des colloques internationaux mais aussi des débats et des controverses qui le traversent. Loin d’être des constructions de l’esprit déconnectées de l’expérience et de la réalité sociale, les études de genre se fondent sur une assise empirique et théorique scientifiquement validée. Le genre, c’est aussi une catégorie utile d’analyse géographique pour paraphraser l’historienne Joan Scott (1988).

Le genre, une catégorie utile d’analyse géographique

L’espace est une entrée heuristique pour lire les rapports sociaux de sexe. Si les lieux sexuellement ségrégés (couvents, fraternités, loges, casernes…) sont rares en Occident, l’arrangement des sexes y prend des formes plus subtiles de co-présences qui sont « un type de relation sociale bien particulière, entre ségrégation et indifférenciation, où les femmes et les hommes sont ensemble et séparés […] Et tout cela au nom de la délicatesse, de la civilisation, du respect dû aux femmes ou du besoin “naturel” des hommes de se retrouver entre eux » (Goffman, 2002, 36). L’usage des lieux au quotidien permet d’illustrer cette répartition sexuée : parvis et cours d’écoles, espaces professionnels (casernes de pompiers, crèches…), lieux dédiés aux pratiques sportives (studio de danse, club de foot, salle de boxe…), ou lieux de sociabilité (salons de thé, pubs…).

L'usage sexué des espaces de sociabilité : le pub

Terrasse d’un pub (Manchester, 30 août 2009 à 12h31) : 80 hommes et 4 femmes.

Mais l’espace participe aussi de la construction des identités et des rôles sexués. Ainsi, la différenciation des toilettes publiques par sexe repose sur un argument biologique doublé d’un impératif de pudeur et d’intimité. De même, Marylène Lieber montre que « les “risques évidents” que courent les femmes lorsqu’elles se déplacent dans l’espace public ne sont pas la conséquence de leur appartenance sexuée, mais participent de la production de cette appartenance » (Lieber, 2008, 16).

Le rôle de l’espace pour produire de la différence sexuée : les toilettes publiques

Pissotières publiques mobiles dans Paris.

Le genre interroge donc les mécanismes hégémoniques d’objectivation catégorielle, obligeant à repenser les évidences et à dévoiler des structures invisibles. En cela c’est un principe d’intelligibilité du monde social.


Notes

[1] « On ne naît pas femme : on le devient. Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine (…) Si, bien avant la puberté, et parfois même dès sa toute petite enfance, elle nous apparaît déjà comme sexuellement spécifiée, ce n'est pas que de mystérieux instincts immédiatement la vouent à la passivité, à la coquetterie, à la maternité : c'est que l'intervention d'autrui dans la vie de l'enfant est presque originelle et que dès ses premières années sa vocation lui est impérieusement insufflée » (de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, 1949, p. 285).

[2] Ainsi, la notion de travail a longtemps été confondue avec le travail salarié, excluant par là même le travail domestique réalisé par les femmes à l’intérieur de la sphère privée ainsi que le travail non comptabilisé mais pourtant bien réalisé par les conjointes des agriculteurs, des artisans ou des commerçants ; autant de tâches qui ont une valeur marchande si elles sont déléguées à des employés (assistante maternelle, femme de ménage, traiteur, ouvrier agricole…). Ce qui fait dire à Danièle Kergoat, « il devient alors collectivement “évident” qu’une énorme masse de travail est effectuée gratuitement par les femmes, que ce travail est invisible, qu’il est réalisé non pas pour soi mais pour d’autres et toujours au nom de la nature, de l’amour ou du devoir maternel » (« Division sexuelle du travail et rapports sociaux de sexe », in Hirata H. et ali, Dictionnaire critique du féminisme, Paris, PUF, 2000, p. 37).
En géographie, Claire Hancock qualifie de « discipline masculiniste », la géographie centrée sur le territoire, rappelant que la « construction du sujet rationnel des Lumières a pris un visage particulier en géographie, qui s’est donnée pour tâche la description exhaustive du monde, d’une façon qui l’a rendue complice de l’européocentrisme et du colonialisme : la géographie, science de la conquête et de l’appropriation de l’espace, était marquée dans sa conception même par un biais sexué » (« L'idéologie du territoire en géographie : incursions féminines dans une discipline masculiniste », in Le genre des territoires, Bard C. (dir.), Angers, PUA, 2004, p. 168).

[3] Voir notamment Jacqueline Coutras, Les peurs urbaines et l'autre sexe, Paris, L'Harmattan, 2003 ; Françoise Héritier, Masculin, Féminin. La pensée de la différence, Paris, O. Jacob, 1996 ; Pierre Bourdieu, La Domination masculine, Paris, Le Seuil, 1998 ; Danièle Kergoat, Se battre, disent-elles..., Paris, La Dispute, 2012 et Christine Delphy, L'ennemi principal (Tome 1): économie politique du patriarcat, Syllepse, 1998.

[4] Françoise Héritier constate que « l’observation ethnologique nous montre que le positif est toujours du côté du masculin, et le négatif du côté du féminin. Cela ne dépend pas de la catégorie elle-même : les mêmes qualités ne sont pas valorisées de la même manière sous toutes les latitudes. Non, cela dépend de son affectation au sexe masculin ou au sexe féminin. (…) Par exemple, chez nous, en Occident, “actif” (…) est valorisé, et donc associé au masculin, alors que “passif”, moins apprécié, est associé au féminin. En Inde, c’est le contraire : la passivité est le signe de la sérénité (…). La passivité ici est masculine et elle est valorisée, l’activité – vue comme toujours un peu désordonnée – est féminine et elle est dévalorisée » (Françoise Héritier et ali., La Plus Belle Histoire des femmes, Paris, Le Seuil, 2011, p. 27).

 

Pour compléter :
  • Francine Barthe, Claire Hancock, « Le genre, constructions spatiales et culturelles », Géographie et Cultures, n°54, 2005.
  • Marianne Blidon, « Genre », Hypergéo, 2011.
  • Béatrice Collignon, Jean-François Staszak (dir.), Espaces domestiques, construire, habiter, représenter, Paris, Bréal, 2004.
  • Marylène Lieber, Genre, violences et espaces publics. La vulnérabilité des femmes en question, Paris, Les presses de SciencesPo, 2008.
  • Joan Wallace Scott, « Genre : une catégorie utile d’analyse historique », Les cahiers du GRIF, n°37-38, 1988, pp. 125-153.
Et en ligne :

 Marianne BLIDON,
maître de conférences,
IDUP-Université Paris 1-Panthéon-Sorbonne

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