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Le cinéma, vecteur de patrimonialisation du bassin minier du Nord et du Pas-de-Calais

Publié le 19/03/2020
Auteur(s) : Nicolas Marichez, professeur d’histoire-géographie au lycée et professeur de géographie en CPGE - lycée Anatole France de Lillers et lycée Faidherbe de Lille
Deux films, "Germinal" de Claude Berri en 1993 et "Bienvenue chez les Ch'tis" de Dany Boon en 2008, ont jeté un coup de projecteur médiatique sur des espaces de friche industrielle et résidentielle. Dans les deux cas, les films ont impulsé une dynamique de patrimonialisation et de reconversion fonctionnelle dans laquelle le tourisme n'a joué finalement qu'un rôle temporaire ou secondaire. Mais si l'héritage de Germinal est unanimement revendiqué par les acteurs de la patrimonialisation de la fosse d'Arenberg, la réhabilitation de la Cité des Électriciens à Bruay-la-Buissière s'est plutôt faite en opposition au film de Dany Boon.

Bibliographie | citer cet article

 « Les bulldozers arrivaient mais c’était sans compter les mineurs. Puis est arrivé le hasard de Germinal en 1993 qui a permis de préserver le site. Un des premiers arrêtés de classement [au patrimoine de l’UNESCO] s’est d’ailleurs fait pendant le tournage » (Le Monde, 25 septembre 2015).

Dans le discours qu’il prononce pour l’inauguration du pôle d’excellence en image et médias numériques Arenberg Creative Mine en 2015, Alain Bocquet, président de la communauté d’agglomération de la Porte du Hainaut, insiste sur le rôle clé du cinéma dans la patrimonialisation et la renaissance de la friche minière de Wallers-Arenberg. Le film de Claude Berri (1993) comme, quinze ans plus tard, celui de Dany Boon Bienvenue chez les Ch’tis (2008), a eu de profonds effets sur quelques territoires de l’ancienne région Nord-Pas-de-Calais et notamment sur deux friches érigées depuis au rang de grands sites de la mémoire minière. La magie du cinéma semble ainsi capable de ranimer durablement des espaces dépréciés. Dans le monde du cinéma, la marginalité d’un espace, loin de le condamner à rester dans le hors-champ, peut être, aux yeux du cinéaste, une ressource. La fascination des artistes pour les friches en particulier n’est pas nouvelle. On peut rappeler le rôle des époux Becher et de leurs photographies dans la prise de conscience de la valeur esthétique et patrimoniale d’édifices industriels menacés de disparition dans la Ruhr des années 1960-1970 ; l’art a depuis sauvé bien des friches qui ont pu être requalifiées et reconverties.

 
Encadré 1. Visages, Villages : une démarche de patrimonialisation
Document 1. La métamorphose des marges ouvrières
patrimoine minier patrimoine minier

Sources : JR ClichésLa Voix du Nord, 2019, et France 3 Région, 2017

Dans l’un de ses derniers films, Visages, villages (2016), Agnès Varda sillonne une France des marges en quête, pour reprendre ses mots, « des images que je ne verrai plus et des mondes qu’on ne verra plus ». Ce périple, mené aux côtés de l’artiste-photographe JR, la mène sur d’anciens sites miniers, et notamment à Bruay-la-Buissière, à la rencontre de Janine Carpentier, présentée comme la dernière survivante d’une cité minière qu’elle refuse d’abandonner (le coron de la rue Desseiligny, à l’ouest de la Cité des Électriciens). La démarche entreprise par le binôme d’artistes n’est pas sans lien avec le processus de patrimonialisation : elle vise à mettre en lumière des espaces devenus invisibles, à en révéler la valeur, à les immortaliser par la photographie et la vidéo pour en conserver une mémoire avant une disparition qui paraît inéluctable. L’échange avec les habitants, le temps passé sur le site, l’artialisation à l’œuvre à travers le travail de Varda comme de JR, invitent à porter un regard nouveau sur ces espaces oubliés. Les visages apposés sur la brique des corons rappellent le caractère habité des lieux, la mémoire minière qui risque de s’effacer avec la disparition du bâti. À bien des égards, le film interroge aussi le caractère sélectif et inégalement efficace de la patrimonialisation des espaces.

Document 3. La destruction de corons dans la rue Desseiligny

patrimoine minier

patrimoine minier

Clichés Nicolas Marichez, septembre 2019.

Si la maison de Janine devenue œuvre d’art attira vite les curieux, la propulsant au rang de « star » locale, le regard nouveau n’empêcha pas, toutefois, la destruction : en avril 2019, cette maison comme les voisines furent détruites, dégageant un vaste terrain disponible entre les rues Desseilligny et d’Alger (document 3, à gauche). Les travaux en cours redessinent les contours du quartier (document 3, à droite) : disparition de la rangée de corons qui bordait la rue Desseiligny, création d’une voie de bus à haut niveau de service, tracé d’une nouvelle rue, en attendant l’aménagement de nouveaux logements.

>>> Voir aussi ce reportage de France 3 sur Youtube.


 

Le cinéma éprouve une forme de fascination pour les « marges » et il en consomme abondamment. Or, leur mise à l’écran a des effets potentiellement spectaculaires, le cinéma pouvant faire de « non-lieux » supposés (une gare, un parking) des lieux cinégéniques, en révéler, à la faveur d’un « enchantement des lieux » (Morice, 2017), la valeur patrimoniale.

Les friches minières, surreprésentées dans le bassin minier((Dans les années 1980, le Nord-Pas-de-Calais concentre 50 % des friches répertoriées sur le territoire français. Entre 1991 et 1999, 4 022 hectares de friches auraient été requalifiées dont 82 % de friches minières. Source : CETE Nord-Picardie, juin 2013)), sont les manifestations physiques de la marginalisation de cet ancien pôle économique et migratoire. Les communes auxquelles elles ont souvent été cédées ont d’abord été tentées par la table rase ou par une reconversion en rupture totale avec le passé minier (piste de ski sur le terril de Loisinord à Noeux-les-Mines). Ces traces du passé, perçues comme des verrues défigurant le paysage, ont ensuite fait l’objet de stratégies de requalification dans lesquelles le cinéma a joué un rôle. Le but de cet article est de se demander dans quelle mesure le cinéma, en dépit des clichés qu’il peut véhiculer sur le Nord de la France, participe à la démarginalisation et à la patrimonialisation de ses friches minières.

 

1. Le rôle du cinéma dans la patrimonialisation

 
Encadré 2. Le Nord de la France, terre de cinéma
Document 3. Carte des lieux de tournage de films et de séries dans le Nord et le Pas-de-Calais depuis 1945

carte des sites de tournage dans le nord et le pas de calais (région haut de france)

Le Nord de la France est loin d’être une terra incognita pour les cinéastes. Ses espaces sont, de longue date, des lieux de tournage et ses paysages ont souvent été mis en lumière par le septième art (300 tournages ont été recensés dans la région depuis 1945). La carte révèle toutefois une intégration inégale des territoires dans la géographie des tournages dont les pôles sont souvent, paradoxalement, des marges socio-économiques. Ainsi, Roubaix s’impose nettement comme terre de prédilection des cinéastes (Arnaud Desplechin, de Rois et Reine en 2004 à Roubaix, une lumière en 2019), preuve s’il en est de la cinégénie possible de la marge. Si la domination de la métropole lilloise est moins étonnante, on note qu’elle est concurrencée par Dunkerque, dont le poids se renforce sensiblement ces dernières décennies – effet d’une stratégie d’attractivité des tournages dans la cité de Jean Bart (et de Christopher Nolan…). De même, la surreprésentation de Wallers est due à l’inauguration, en 2015, d’un pôle de cinéma sur l’ancienne friche minière métamorphosée par le film Germinal. Une étude à l’échelle intra-communale permettrait d’aller plus loin encore dans l’identification des espaces privilégiés par les cinéastes, qui sont loin d’être nécessairement des centres ; ainsi, les tournages répertoriés dans le Lensois consistent, bien souvent, à y filmer les terrils proches, bien plus que le centre-ville ; de même que les caméras explorent souvent les quartiers les plus pauvres de Roubaix. Quant à la ville de Bruay-la-Buissière, elle concentre les tournages dans d’anciennes cités minières qui, jusqu’à récemment, étaient clairement vécues comme des marges du territoire.

Les tournages s’accélèrent dans les années 1990-2000, sous l’effet d’une politique volontariste menée conjointement par les acteurs nationaux cherchant à les rapatrier (CNC) et par la Région et son outil clé qu’est Pictanovo (anciennement CRRAV, Centre régional de ressources audiovisuelles), organisme qui pilote le développement de la filière image dans le Nord-Pas-de-Calais hier et à l’échelle des Hauts-de-France aujourd’hui.


 

Le bassin minier est une terre de tournages (document 3) et, à quinze ans d’intervalle, deux friches accueillent le tournage de films qui furent des succès retentissants à l’échelle régionale comme nationale et qui contribuèrent au changement de regard porté sur les lieux.

Document 4. Les espaces de la patrimonialisation du bassin minier
patrimonialisation du bassin minier du nord  

1.1. Le tournage : coup de projecteur sur la friche

La fosse d’Arenberg (Wallers) accueille en 1992 les équipes du film Germinal de Claude Berri. Le site a indiscutablement été « ranimé » par le tournage et, quand celui-ci s’achève, la menace de la destruction est éloignée et la patrimonialisation est en marche. Pour la première fois dans la région, le cinéma s’impose comme un moteur de démarginalisation, inspirateur d’un projet urbain original intégrant le patrimoine.

La fosse se situe dans la commune de Wallers à l’est du bassin minier, en banlieue de Valenciennes. Le terrain appartenait à la famille d’Arenberg qui permit à la Compagnie des mines d’Anzin d’y créer une fosse exploitée dès 1903. La compagnie finance la construction de logements et d’équipements (la nouvelle église Sainte-Barbe) et la fosse devient vite un pôle économique et migratoire, nourrissant la formation d’un second noyau urbain en périphérie de Wallers habité par quelque 2 000 mineurs dans les années 1960. L’arrêt de l’exploitation du charbon signe l’abandon du site en mars 1989. Les puits sont remblayés presque immédiatement ; la friche est promise à la destruction et, lorsque Claude Berri la visite en 1991, les bulldozers sont prêts à entrer en action malgré la mobilisation d’acteurs locaux (municipalité, anciens mineurs) qui s’efforcent de sauver ce qu’ils perçoivent comme un patrimoine.

À une époque où on tourne encore souvent, pour des raisons de coût, dans les pays d'Europe de l'Est, Berri entend coller à la démarche entreprise un siècle plus tôt par Zola et impose de tourner dans le bassin minier, entre Douai et Valenciennes, près de la frontière belge. À bien des égards, le tournage est un événement, suivi par les médias locaux et nationaux : il s’agit alors du film le plus cher de l’histoire du cinéma français (plus de 160 millions de francs), mobilisant des milliers de figurants dont 800 mineurs qui semblent jouer une dernière fois le rôle de leur vie, et rassemblant de nombreuses stars (Gérard Depardieu, Miou-Miou, Renaud) dans une fresque de trois heures qui a durablement marqué les esprits.

Les semaines qui précédent le tournage sont rythmées par les visites du cinéaste qui vient sillonner le territoire et tisser des liens avec lui, l’habiter en quelque sorte ; elles permettent de repérer, de s’imprégner de « l’âme des lieux », de s’assurer que la magie pourra opérer. Lorsque les caméras de FR3 le filment pour le journal télévisé du 18 janvier 1992 (INA), Berri en est à sa sixième visite du site. Il y mesure l’écart entre le territoire réel et celui qu’il souhaite filmer.

Document 5. Du territoire réel à l’espace de fiction

zola croquis préparatoire Germinal

Pour écrire Germinal, Zola fit l’expérience de la marge spatiale (la galerie) et sociale, dont il tira « Mes notes sur Anzin ». Observant d’abord la surface, le relief des terrils, les formes et les couleurs des paysages miniers, il explore ensuite les profondeurs des galeries, dressant finalement une cartographie d’ensemble (exposée dans le petit musée d’Arenberg) à laquelle Berri s’efforce d’être fidèle. Source : BnF, Ms., NAF 10308, f°109 (copie exposée à Arenberg).

 

La presse suit la mise en décor des lieux qui ranime la friche abandonnée deux ans plus tôt. La fosse d’Arenberg apparaît pourtant peu à l’écran : fondée au tout début du XXe siècle, modernisée au fil des décennies, elle n’existait pas à l’époque de Zola. Si elle accueille les équipes techniques et sert de cadre à quelques scènes (révolte des mineurs en grève), la plupart sont tournées ailleurs. Le haut-lieu de l’intrigue, la mine du Voreux, est créée de toutes pièces dans la commune de Paillencourt, au sud-ouest de Valenciennes, au milieu d’un champ de betteraves, sur les bords de la Sensée. 

 
Encadré 3. Un décor pour Germinal (1993).
Document 6. La transformation de la friche minière en décor

décor Germinal

La transformation de la fosse en décor et en « Q.G. » du tournage est photographiée et mise en récit par B. Barbier qui en tire un livre-souvenir, Germinal Blues, publié en 1993. Par une forme de mise en abîme, le photographe intègre le tournage dans le processus de patrimonialisation de la friche alors à l’œuvre. Clichés : Barbier B., Germinal Blues, Paris, Hoëbeke, 1993.

Document 7. Le décor artificiel du site du tournage de Germinal

décor Germinal

Sources : Photographie anonyme

La population de Paillencourt vit sortir de terre, en quelque dix mois, cet imposant ensemble spectaculaire, d’un autre âge, éphémère, sans doute inspiré d’une gravure d’époque trouvée au musée voisin de Lewarde, centre de ressources cher à l’équipe de Berri (Gural-Migdal, 2017). Le chevalement en bois, moins haut que les imposants spécimens métalliques surplombant la fosse d’Arenberg, est conforme aux usages de 1885, de même que la roue à molette qui permet de descendre les mineurs au fond de la mine. C’est essentiellement dans l’obscurité – Berri ne tournant que par temps gris – que ce décor prend vie, à la lumière des flammes rendant le site identifiable de loin. En avril 1993, quand le tournage s’achève, une partie des habitants se mobilise pour éviter la destruction de ce décor extraordinaire ; cette démarche était aussi, peut-être, une tentative désespérée de se raccrocher à un symbole de l’activité minière disparue. Seuls quelques wagonnets du film furent finalement récupérés et intégrés dans le mobilier urbain de la commune ; fleuris, ils jalonnent les rues du village et du canal ; certains ponctuent la balade « Germinal » inaugurée par les collectivités locales autour du Bassin rond.

Si Le Voreux est la scène principale en surface, l’intrigue se joue aussi sous le sol, au fond de la mine. Pour cela, une gigantesque galerie est créée et déployée dans une usine sidérurgique de Trith Saint-Léger ; à nouveau, le tournage offre une nouvelle vie inespérée à un ancien site industriel. Au total, le film intègre et met en réseau un ensemble de friches industrielles et minières ranimées par la magie du cinéma, expérience éphémère pour certaines, premiers pas vers une reconversion durable pour d’autres.

Document 8. Les sites du tournage de Germinal

Les lieux de tournage de Germinal


 

Quinze ans plus tard, le cinéma participe à la requalification d’une autre friche minière. La cité des Électriciens est au cœur de Bruay-la-Buissière, dans la partie occidentale du bassin minier. 20 millions de spectateurs la découvrent en 2008 grâce à Bienvenue chez les Ch’tis de Dany Boon((90 % des habitants du Nord-Pas-de-Calais ont vu le film à sa sortie d’après un sondage TNS Sofres de décembre 2009.)). S’y joue l’une des scènes les plus mémorables du film ; elle y est dépeinte comme une cité fantôme en marge de Bergues ; rien ne suggère une quelconque valeur patrimoniale de cet espace en ruines dont les habitants jouent les « marginaux », fantômes de la mine, rustres, vociférant et chassant le chat, qui provoquent l’effroi de Madame Abrams.

Document 9. L’étrange géographie de Bergues et du Nord dans Bienvenue chez les ch’tis
les lieux de tournage de bienvenue chez les ch'tis à Bergues  
Document 10. La diffusion d’une identité « ch’ti » fabriquée par le film

 

diffusion d'une identité chti

(Ci-contre) L’office de tourisme vend ce type de cartes postales qui assument totalement une identité fictive.

(Ci-dessous) Dans la foulée du film, le jeu vidéo pour PC Bienvenue chez les Ch’tis, propose aux joueurs une tournée dans une Bergues fantaisiste dont les hauts lieux sont le beffroi, la Poste, la friterie Momo ; l’Hôtel de ville est effacé tandis qu’un vaste parc urbain est imaginé au cœur de cette ville apparemment « durable », conçue pour le vélo plus que pour la voiture, qui dispose de son stade (aux couleurs du RC Lens) et semble tout proche de la « cité minière ».

diffusion d'une identité chti diffusion d'une identité chti

Cette marge « fictive » est mise en scène au sein d’une marge urbaine réelle : la Cité des Électriciens, au nord-est du centre de Bruay-la Buissière (encadré 4).

Construite par la Compagnie des mines de Bruay à partir de 1856, la cité est la plus ancienne du bassin minier. Son nom vient de celui des rues qui la quadrillent, dédiées à des scientifiques qui ont marqué l’histoire de l’électricité (Ampère, Franklin, Marconi...). Elle forme un ensemble homogène de corons aux constructions de briques et de tuiles, aux allures de « ville dans la ville » pour les familles des mineurs. L’extraction du charbon s’arrête ici en 1979. La vie se retire peu à peu des lieux, le bâti se dégrade. Comme ailleurs, la tentation de la table rase était grande. L’architecte Philippe Prost se souvient : « L’état était désastreux ; plus personne n’y vivait ; ça avait été muré ; ça avait été utilisé pour le tournage de Bienvenue chez les Ch’tis, ce qui a donné une petite heure de gloire à un moment donné à la cité » (Hatem, 2017). Le film précède un processus de patrimonialisation du site, protégé au titre des monuments historiques en 2009, puis intégré au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2012 comme « paysage culturel évolutif vivant ». La même année, la consultation en vue d’une réhabilitation du site est remportée par l’Atelier d’architecture Philippe Prost. Comme à Arenberg, le cinéma a joué un rôle dans la démarginalisation de la friche et dans la construction du projet urbain. Pourtant, si Claude Berri est perçu comme un « sauveur » du site et un « père » du projet à Arenberg, le rôle de Dany Boon dans le cas de la Cité des Électriciens est loin de faire consensus.

 
Encadré 4. Bruay-la-Buissière, une shrinking city ?

Bruay-la-Buissière est une ville moyenne qui, à bien des égards, apparaît comme une shrinking city durablement marquée par la fermeture des mines et la désindustrialisation depuis les années 1970. La déprise démographique (32 341 habitants en 1968 contre 22 119 en 2015 – Insee, 2019) y est l’expression de difficultés socio-économiques tenaces : le chômage frôle les 16 % de la population active en 2015. Le déclin économique s’est manifesté, dans le paysage, par une multiplication de friches industrielles et minières, et par une dégradation d’image. Le centre-ville porte toujours les stigmates de la crise tandis que la vaste zone commerciale du Parc de la Porte-Nord s’impose depuis les années 1990 comme le nouvel espace central.


 

1.2. Du changement de regard à la patrimonialisation

Les deux films ont été pensés par les autorités régionales comme des vecteurs possibles de changement d’image et de démarginalisation du territoire. Si la subvention accordée par la Région à Bienvenue chez les Ch’tis (600 000 euros) fit polémique, il en fut déjà de même quinze ans plus tôt, quand le conseil régional accorda 1,5 million d’euros à Claude Berri pour Germinal, film qui, pour certains, risquait de ramener la région à une image sinistrée dont elle peinait à s’extraire. La nature des exigences de la Région définies en contrepartie en dit beaucoup sur la manière dont on entendait exploiter les retombées du film tout en en limitant l’impact potentiellement négatif ; le cinéaste s’engageait à reverser une partie des recettes à la région, à réaliser un court-métrage valorisant les atouts et la modernité du Valenciennois, à recruter sur place les « gueules noires ».

Le cinéma, dans le Nord et le Pas-de-Calais, a accompagné, au moins dans les années 1990, le changement de regard porté sur les friches minières et les démarches menées par les acteurs qui se battaient pour la reconnaissance de leur valeur patrimoniale. À une époque où la culture a souvent inspiré la reconversion de sites industriels dévastés, les tournages purent participer à la reconversion de ce qui était encore perçu comme un « sous-patrimoine ».

Le cas de Germinal est significatif. Le film s’inscrit dans un contexte de crise économique, sociale, identitaire qui frappe le bassin minier. Si ce basculement brutal conduit à accepter avec fatalité l’effacement des traces du monde d’hier, il incite aussi à la mobilisation de quelques acteurs locaux, dont d’anciens mineurs, qui aspirent à défendre une mémoire du passé minier et des territoires dans lesquels elle se grave. Ce camp des acteurs du patrimoine est rejoint, de manière fortuite, par Claude Berri dont le projet s’inscrit bien dans une logique mémorielle. Instruit par les témoignages, les observations de terrain, le travail de documentation, marqué par la valeur esthétique que l’œuvre de Zola attribua aux paysages miniers, sensible à la douleur exprimée par les derniers héritiers de Lantier et Maheu, Berri porte sur ces terres minières dévastées qu’il veut faire renaître par la magie du cinéma un regard propice à leur patrimonialisation. Quand il pose le pied à Arenberg pour la première fois, le site est une vaste friche, un « non territoire » racheté aux Houillères par la commune de Wallers pour un franc symbolique ; celle-ci s’emploie à lui trouver une nouvelle fonction, s’inspirant des expérimentations menées en Grande-Bretagne ou dans la Ruhr en termes de valorisation du patrimoine industriel. Dès 1989, année de la fermeture, le maire, Claude Larcanché, entreprit une longue lutte pour la préservation du carreau de la fosse. Plusieurs pistes sont explorées pour tenter de requalifier le site. Comme souvent, c'est le tourisme qui est favorisé avec l’inauguration, en 1990, du train touristique du Hainaut, en activité jusqu’en 1994.

Document 10. L’éléphant de la mémoire

éléphant de la mémoire

Dans sa quête d’outils susceptibles de redonner vie au site, le maire de Wallers acquiert « l’éléphant de la mémoire » commandé par le conseil général du Nord dans le cadre du bicentenaire de la Révolution ; l’édifice, déplacé d’une ville à l’autre, accueillait dans son « ventre » une salle de projection proposant des films à destination des groupes scolaires. Les architectes (Agence Huet, Patrice Neirinck) s’étaient inspirés de l’Éléphant de la Bastille érigé sous Napoléon et rendu célèbre par le refuge qu’il offre à Gavroche dans l’œuvre de Victor Hugo. Le pachyderme est installé sur le site d’Arenberg en 1997, comme si l’œuvre symbolisant la mémoire pouvait, par sa seule présence, aider à révéler ou réveiller la valeur patrimoniale du lieu. Cliché : Nicolas Marichez, juin 2019.

 

C’est aussi l’époque où l’association de la Chaîne des Terrils entre en scène, luttant pour la protection et la valorisation des paysages miniers. Ce combat encore déséquilibré pour la patrimonialisation prend un nouveau tour avec le tournage du film.

Document 11. Changement de regard sur le terril

Les terrils, accumulations de matériaux stériles (grés, schistes) remontés de la mine et stockés à proximité des fosses à partir des années 1850, sont localement perçus comme les montagnes du Nord, sculptées par les sociétés humaines. La localisation du terril dépend de la surface disponible et de la nature du sol qui doit pouvoir supporter une charge lourde. Plus de 300 terrils ont été édifiés pendant la phase d’exploitation du charbon, environ 200 sont toujours présents d’est en ouest, aux formes variables (coniques, plats). Ils constituent un patrimoine reconnu par l’UNESCO que le vidéo mapping contribue à valoriser. Il s’agit d’une technique et d’un art consistant à projeter des images de grande taille sur un support non conçu à cet effet. Cette technique s’impose dès la fin des années 2000 comme outil possible de valorisation du patrimoine. Elle est volontiers mobilisée dans le bassin minier (à la Cité des Électriciens par exemple) où elle participe au changement de regard porté localement sur les anciens espaces de la mine. Dans le cadre du projet « Racines », l’artiste Clément Lessafre part à la rencontre d’habitants du bassin minier, recueille des témoignages et filme des visages qu’il projette sur les terrils locaux. Les projections se sont multipliées au sein du bassin minier, par exemple ici sur le terril n° 3 de Bruay-la-Buissière à l’été 2019.

Source : Instagram de Clément Lessafre, 2019, https://www.instagram.com/projetracines/, avec l'aimable autorisation de l'artiste.

Le tournage est souvent présenté comme le moment du sauvetage in extremis du territoire. Cette histoire est encore racontée par les guides qui dépeignent Berri comme un héros local. En ce sens, du point de vue des anciens mineurs, le réalisateur, après un accueil méfiant, devint un rempart inespéré face aux projets de tabula rasa que l’on redoutait. Avec Berri le site devient le quartier général du tournage médiatisé, bénéficiant d’une visibilité exceptionnelle pendant des mois, sans aucune mesure avec les moyens dont disposaient auparavant les acteurs locaux.

Lorsque le tournage s’achève en mars 1993, le spectre de la destruction s’est éloigné grâce aux efforts conjugués des acteurs mentionnés. Le président de la République François Mitterrand assiste à l’avant-première à Lille. Le soutien unanime apporté au film à différentes échelles a accéléré le classement du site minier au titre des monuments historiques en 1992. Germinal fut une caisse de résonance pour les militants locaux de la patrimonialisation ; l’association des anciens mineurs, opportunément rebaptisée « Association des amis de Germinal » rassemble les « gueules noires » qui ont été figurants et entendent partager souvenirs et projets. Anciens acteurs économiques de la mine, acteurs de cinéma le temps d’un tournage, les mineurs deviennent acteurs de la patrimonialisation, aux côtés des élus locaux.

Le film a également suggéré à ce patrimoine révélé une nouvelle fonction, dans le secteur de l’image, lui garantissant un futur et une nouvelle manière de l’habiter. La patrimonialisation se confirme, en 1994, par sa reconnaissance comme « grand site de mémoire » dans le Contrat de Plan État-Région. Favorisée par la Mission Bassin Minier, elle culmine lors de l’inscription de cet espace sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO en juin 2012, Arenberg figurant parmi les cinq grands sites de mémoire qui doivent abriter des pôles économiques et culturels régionaux sur différentes thématiques.

À la fin des années 2000, les médias ont souvent répété un même storytelling à propos de la Cité des Électriciens, autre friche dévastée supposément ramenée dans la lumière par le cinéma. Le film aurait impulsé une dynamique de patrimonialisation couronnée par l’inauguration en grande pompe de la nouvelle Cité en mai 2019. Le rôle du film dans ce projet urbain ambitieux sera débattu plus loin.

 

2. Des effets spatiaux concrets mais contrastés

Les projets qui visent à la reconversion des sites de tournage ne font pas nécessairement le pari du tourisme. D’ailleurs, si l’image de Germinal reste valorisée, l’utilisation de la notoriété du film de Dany Boon est plus discrète voire occultée.

2.1. L’absence d’un ciné-tourisme

À Arenberg, la patrimonialisation s’accompagne, comme souvent, d’une tentation de la mise en tourisme. Dès les années 1990, l’Association de Germinal et des anciens mineurs fait de la lampisterie un petit musée dédié à l’histoire de la fosse et réservant une place de choix au souvenir du film. Le long des murs de la grande salle défilent les unes de journaux et d’anciens articles de presse jaunis par le temps évoquant le tournage. Au rez-de-chaussée du bâtiment, le décor de la galerie de mine, installé dans l’usine de Trith-Saint-Léger lors du tournage, est présenté aux visiteurs. L’entrée de la galerie est indiquée par une grande affiche du film et le guide annonce clairement aux groupes qu’ils s’apprêtent à entrer dans un décor de cinéma « en toc ». Plus que de ciné-tourisme, il s’agit de faire découvrir le quotidien du mineur. S’il arrive aux guides de raconter quelques anecdotes du tournage, l’objet de la visite, en longeant les bowettes (galeries principales) et les murs de taille, est pédagogique, dans l’esprit d’un centre d’interprétation. Ce décor de cinéma, greffé sur un bâtiment érigé lors de la modernisation des années 1950, se prolonge par des lieux « authentiques », notamment la « salle des pendus ». Arenberg est ainsi un cas rare d’imbrication d’un patrimoine minier classé par l’UNESCO et de décors de cinéma avec lesquels il forme un tout (ces derniers étant à la fois vecteurs et objets de la patrimonialisation). L’effet touristique de Germinal sur le territoire fut toutefois relatif. En dépit des espoirs de certains anciens mineurs, il n’était pas question pour les élus d’en faire un site touristique, un lieu de mémoire muséifié, un second Lewarde – centre historique minier accueillant 150 000 visiteurs par an – centré sur la vie des « gueules noires ». Sa reconversion s’est faite par les industries créatives, autour des thèmes du cinéma et de l’image, thématiques qui justifient d’autant plus la présence de la galerie-décor sur le site.

Document 12. Les traces du film Germinal sur le site d’Arenberg
musée aremberg maquette

musée aremberg extérieur

Des circuits sont régulièrement proposés pour découvrir le site et, notamment, la galerie minière reconstituée ou le musée abritant d’innombrables reliques du film (la maquette du Voreux par exemple). Jusqu’à 2018, les guides étaient des membres de l’association « les Amis de Germinal », désormais dissoute. L’Office du tourisme en a désormais la charge. 

Clichés Nicolas Marichez, juin 2019.

musée aremberg salle

Dans le cas de Bienvenue chez les Ch’tis, on sait combien la ville de Bergues a su exploiter ce coup de projecteur pour mettre en valeur son patrimoine et le protéger, notamment en mobilisant les médias pour restaurer son beffroi. Bergues et, près de dix ans plus tard, Dunkerque, sont les deux seuls territoires de la région à avoir suscité des flux significatifs de cinétouristes((Une enquête diffusée par le CNC en 2018 montrait que 32 % des touristes ayant visité la cité de Jean Bart à l’été 2017 avaient vu le film Dunkerque de Christopher Nolan et 28 % affirmaient que l’œuvre avait même motivé leur visite ; ce chiffre atteint 58 % pour les touristes étrangers (belges exclus). Dans l’Aisne, le film Rien à déclarer (Dany Boon, 2010) a quant à lui inspiré la naissance d’un musée devenu le cœur d’un territoire transfrontalier nommé Courquain, à cheval entre la commune Hirson (Thiérache française) et Macquenoise, section de la commune belge de Momignies.)). À Bruay-la-Buissière par contre, rien n’a été fait pour nourrir le ciné-tourisme spontané qu’inspira la Cité des Électriciens en 2008 ; Isabelle Mauchin, directrice du projet, confie ainsi que, s’il lui arrive de croiser un visiteur à la recherche des lieux du film de Dany Boon ou de se faire prendre en photo devant le « décor », cela devient de plus en plus rare. Si la friche se veut touristique, c’est en coupant tout lien avec un film qui en renvoie une image apparemment problématique.

2.2. Le tournage, potentiel accélérateur de projet urbain

Les deux friches ont été intégrées dans le tournage de deux films qui ont eu des effets contrastés sur les projets urbains menés ensuite.

Germinal est unanimement cité comme l’événement qui marqua le début du pôle d’Arenberg Creative Mine. Non seulement il accélère le processus de patrimonialisation mais il assure dans le même temps la (re)construction d’un territoire (Di Méo, 2007) à partir de celle-ci.

Arenberg Creative Mine, dont la première phase est engagée en 2014, est un pôle d’excellence dédié à l’image et aux médias numériques, pensé comme un cluster s’inspirant des logiques de concentration (de main d’œuvre, de ressources, d’équipements) et d’agglomération sur un même lieu censées favoriser les synergies. La reconversion du site permet, pour reprendre l’intitulé d’un circuit proposé aux visiteurs, de passer « du pic au pixel ».

Le projet est d’abord porté par les élus de la communauté d’agglomération qui récupère le site à partir de 2001. En 2002, elle lance un concours d’idées qui fait émerger plusieurs pistes en lien avec le cinéma. Le projet se précise lors du rapprochement avec l’Université de Valenciennes et du Hainaut-Cambrésis dès 2006, qui vise à faire d’Arenberg une interface entre milieux scientifiques (développer la recherche et la culture scientifiques grâce au laboratoire de recherche audiovisuelle De Visu), économiques (permettre de réaliser sur place l’intégralité d’un film) et culturels (mise en valeur du patrimoine). La structure intercommunale est accompagnée, pour assurer la reconversion, de la Mission Bassin Minier, avec laquelle un contrat de partenariat est signé en novembre 2013. Des acteurs économiques publics (Caisse des dépôts) et privés (Bouygues) sont présents dès le début du projet. Le département, la région, le FEDER soutiennent financièrement la reconversion (20,5 millions d’euros) qui s’inscrit dans une stratégie d’innovation pensée à l’échelle régionale. Les travaux impliquent d’abord une phase de restauration des bâtiments les plus anciens. Le bâtiment des compresseurs est réhabilité pour y implanter notamment les bureaux d’accueil du laboratoire De Visu. Un nouveau bâtiment, le LEAUD, inauguré fin 2015, assure de multiples usages (projections, réceptions) ; les architectes des Bâtiments de France veillent à ce que les aménagements soient « réversibles », d’où sa construction en forme de « boîte dans la boîte » garantissant le respect de l’identité des lieux.

Bien des marqueurs y rappellent toujours le film de Claude Berri, et d’abord la galerie de mine. Des expositions et des évènements raniment ponctuellement le souvenir du long-métrage ; les 25 ans du film donnèrent lieu à une célébration en présence d’élus et des proches du réalisateur (mort en 2009), marquée par la projection du film – restauré en 4K (ultra-haute définition), signe de son statut patrimonial – et par l’exposition « l’envers du décor ».

Document 13. Les traces du tournage sur le site d’Arenberg Creative Mine

espace berri

espace berri

Le « père fondateur » donne son nom à un espace entier (l’espace Berri, salle événementielle) ; la plaque déposée près des anciennes écuries entretient le souvenir du tournage. Clichés : Nicolas Marichez, juin 2019.

espace berri

Le film constitue le ciment qui met en cohérence les différentes vies du site, son passé minier (évoqué dans Germinal), le patrimoine hérité (qui se mêle aux décors), la nature du pôle actuel (dédié au cinéma).

Document 14. L’intégration du patrimoine minier dans le projet urbain
flyer arenberg

batiment du leaud

(À gauche) brochure promotionnelle pour Arenberg Creative Mine, 2019. Arenberg Creative Mine intègre le patrimoine minier classé dans un projet urbain fondé sur la thématique de l’image.

(Ci-dessus) le bâtiment du LEAUD. La conception de cette salle inaugurée en 2015 permet de préserver le bâtiment classé que la structure recouvre. Équipement clé du site, il peut être adapté à de multiples usages (projection 4K, plénière, réceptions etc.) et est configurable en studio de tournage. Cliché Bouygues Bâtiment Nord-Est.

Le projet suscita, à ses débuts, des réserves, en particulier au sein de l’Association des Amis de Germinal qui craignait qu’une telle reconversion trahisse la mémoire, la valeur patrimoniale du site. Bénédicte Lefebvre explique : « la reconversion actuelle des fosses, qui tourne le dos à la mine, n’a pas de sens pour les anciens mineurs. De plus, ils se demandent ce que ces choix de développement axés sur "les trucs culturels" vont apporter à leurs enfants en terme d’emploi » (Rautenberg, 2011), pointant le risque de spatial mismatch induit par le projet impulsé.

Pourtant, le premier bilan de l’implantation de ce pôle d’activités créatives, premier acte de la fondation d’un « Hollywood des Mines », est encourageant. Le site s’est imposé comme un lieu de tournages majeur (plus d’une cinquantaine), aidant la région à apparaître comme une « terre de cinéma ». Le film a impulsé un processus de transformation d’une marge en centre créatif, culturel, économique, mais aussi politique (siège de la communauté d’agglomération).

Arenberg est désormais engagé dans une seconde phase de travaux avec la construction d’une pépinière d’entreprises au nord du site. En lien avec l’office de tourisme, dont une antenne est implantée à l’entrée du site, Arenberg doit aussi s’affirmer comme un pôle touristique en mettant mieux en valeur son patrimoine grâce à de nouveaux équipements (un ascenseur panoramique sur le chevalement principal pour proposer des vues exceptionnelles), mais aussi en réfléchissant à une offre touristique innovante en lien avec l’image et les expériences numériques. Le site, ouvert au public, grouillant chaque jour de travailleurs et de visiteurs, proposant de multiples usages, offre un bel exemple de patrimoine minier habité.

Document 15. Arenberg : comment le cinéma permet de ramener de la centralité au sein de la marge et d’habiter le patrimoine

plan Aremberg creative mine

plan Aremberg creative mine légende

 

Quand quelques scènes de Bienvenue chez les Ch’tis y sont tournées en 2007, la cité minière de Bruay est à l’abandon, perçue comme une marge évitée que le bailleur social Maisons et Cités ouvre volontiers à l’équipe de Dany Boon. Le tournage ouvre une longue phase d’« urbanisme transitoire » avec la bienveillance des acteurs politiques locaux. Dans un premier temps, la sortie du film nourrit une forme de ciné-tourisme sauvage aux allures d’urbex((Un exemple de film réalisé au moment de Bienvenue chez les Ch’tis : https://www.youtube.com/watch?v=X6fQSZOAUfY.)) ; comme souvent, les défricheurs aventuriers sont suivis par des artistes intrigués par le site. Dans l’attente d’une requalification, entre 2009 et 2012, la municipalité et la communauté Artois Com (devenue depuis Communauté d’agglomération de Béthune-Bruay, Artois-Lys Romane) offrent à la friche d’autres formes de pratiques artistiques ; ces dernières sont pensées comme un moyen d’assurer une réappropriation de la cité, les artistes accueillis s’engageant à co-construire leurs projets avec les habitants et à changer ainsi le regard porté sur les lieux.

Document 16. L’art comme moyen d’habiter la Cité des Électriciens : la Promenade du jardin des souhaits bricolés (2011)

À l’été 2011, un collectif marseillais astucieusement nommé « Les Pas perdus » propose, en transformant les habitants en artistes occasionnels, de réanimer les lieux en y créant une œuvre monumentale, une Promenade du jardin des souhaits bricolés.

Dans le cadre de « Béthune capitale régionale de la culture » en 2011, la friche attire 50 000 visites, preuve de la curiosité qu’elle suscite, tant en raison du tournage que des projets artistiques menés ; cette fréquentation confirme un potentiel que des acteurs locaux entendent valoriser. Le projet de régénération s’est inscrit dans un temps long. En 2009, l’ancienne cité minière est classée au titre des monuments historiques mais reste une marge mal famée que le film n’a pas suffi à désenclaver. Les projets se heurtent aussi aux contraintes du site exigeant un chantier complexe et coûteux ; la cité se trouve sur une carrière de marne constituant un « gruyère » instable ; les logements y sont par ailleurs très dégradés. Il faudra du temps et des moyens pour ramener la friche à la vie. Dix ans plus tard, en mai 2019, est inaugurée la Cité des Électriciens, nouveau quartier « durable » au cœur de la ville, doté d’un équipement culturel et touristique original et d’un patrimoine classé à l’UNESCO.

 
Encadré 5. Réhabiliter le bâti minier et assurer sa reconversion
Document 17. La grande halle de la Cité des Électriciens

grande halle rouge

Cliché : Nicolas Marichez, septembre 2019.

La grande halle contemporaine (document 17), de couleur rouge, qui a été conçue ex-nihilo par l’architecte Philippe Prost pour accueillir un centre d’interprétation, symbolise la notion de patrimoine « évolutif » associée au lieu. Le bâtiment est scindé sur sa longueur par des failles qui marquent les dimensions des logements dans les barres voisines. Son existence même rappelle qu’il n’est pas question de ici de muséifier la Cité qui doit bien (re)devenir un lieu de vie. 

La manière dont les barreaux (barres de logements aux murs rouges) ont été réhabilités est significative (document 18). Le nombre de cheminées rappelle le nombre de logements que comportait chaque barre. Jusque récemment, ce côté du barreau ne comportait pas de fenêtres ; celles-ci donnaient uniquement sur la rue, de l’autre côté, permettant de valoriser aux yeux des passants l’action de la Compagnie minière (qui payait un impôt sur les portes et les fenêtres). Les quelques fenêtres visibles sont donc plus récentes. L’architecte des bâtiments de France a validé la proposition de l’architecte Philippe Prost de faire pénétrer la lumière dans les bâtiments en dessinant quelques ouvertures volontairement étranges et contemporaines suggérant clairement que façades étaient initialement aveugles.

Document 18. La réhabilitation des barreaux
barreau réhabilité

barreau réhabilité

Clichés Nicolas Marichez, septembre 2019.


 

Le quartier est pensé comme un pôle connecté aux autres « sites de mémoire du bassin minier » (Wallers-Arenberg, Lewarde, Oignies, etc.) avec lesquels il doit être complémentaire et non concurrent – d’où un « partage » des thématiques, Lewarde explorant les profondeurs de la mine quand la Cité des Électriciens éclaire la surface, le bâti minier. La Cité des Électriciens est aussi un nouveau « centre » à l’échelle de Bruay-la-Buissière ; le Nouveau Projet de Ville la présente comme une « porte d’entrée », une vitrine qui doit annoncer un avenir meilleur pour une ville toujours sinistrée. C’est un espace ouvert à tous, que chacun doit pouvoir s’approprier et habiter.

Si le cinéma a participé aux prémices de la régénération, la question du rôle exact du film de Dany Boon dans la requalification de la friche n’est pas simple. Les allusions au film ont assuré une visibilité exceptionnelle au projet urbain qui capte sans mal l’attention des médias. Pourtant son évocation par les acteurs locaux s’est faite de plus en plus discrète jusqu’à devenir inexistante lors de l’inauguration de la Cité. Tout se passe comme si ses responsables avaient mesuré l’effet potentiellement contre-productif du film et qu’ils avaient cherché à exploiter la notoriété qu’il pouvait apporter au projet, tout en veillant à éviter les pièges dans lesquels il pouvait l’enfermer. 

Document 19. Deux mises en scènes du patrimoine bâti (la rue Marconi, Cité des Électriciens)

Les scènes du film (ci-dessus) ne montrent qu’une infime partie de l’ancienne cité minière, quasiment réduite à la rue Marconi ; celle-ci constitue l’une des entrées dans le site depuis le centre de Bruay (ci-dessous). Clichés Nicolas Marichez.

cité des électriciens cité des électriciens
cité des électriciens

L’image renvoyée par Dany Boon, celle d’un sinistre théâtre de la marginalité, était problématique. Dès lors que le projet visait aussi à agir en faveur d’un centre-ville devenu répulsif, en s’appuyant sur l’image « haut de gamme » estampillée UNESCO, la mémoire du film risquait d’enfermer le quartier dans un passé sordide (et inauthentique).

Lors de l’inauguration, le 17 mai 2019, Dany Boon est absent. C’est le dénouement d’un débat local initié en décembre 2018, relayé par La Voix du Nord: « Dany Boon sera-t-il invité à l’inauguration de la Cité des Électriciens ? » (La Voix du Nord, 27 décembre 2018). Les élus sont partagés sur la question :

«

« Certains pensent que le côté très populaire de Dany Boon peut être un moyen d’attirer l’attention sur la Cité des Électriciens. D’autres estiment que le projet en lui-même est tout autre et vaut plus qu’une scène dans un film… La plus sordide ! Mais au moins ce serait l’occasion de lui montrer que ça a bien changé ! […] Il ne faut pas assimiler la Cité et Dany Boon. Ce n’est ni grâce à lui, ni à cause de lui qu’elle a été rénovée. Et ce n’est pas non plus Dany Boon qui a fait de cette cité minière la plus ancienne au nord de Paris, classée à l’UNESCO. Ne confondons pas tout ».

Alain Wacheux, président de la communauté d’agglomération de Béthune Bruay Artois Lys Romane, 2018.

»

À la faveur d’un sondage opportunément réalisé par La Voix du Nord auprès de ses lecteurs, 54 % d’entre eux se prononcent contre l’invitation de Dany Boon. Aucune référence au film n’est faite sur les lieux ; aucune signalétique ne permet d’identifier la rue qui accueillit le tournage, preuve que l’on n’entend pas entretenir un ciné-tourisme fondé sur ce souvenir. La frise chronologique qui, dans le centre d’interprétation, rappelle les moments forts du site, oublie le film.

Écarté du processus de patrimonialisation, le souvenir du film de Dany Boon sera sans doute, un jour ou l’autre, réinvesti sur les lieux, soulignant par la même occasion l’ampleur de la métamorphose et la réussite – à confirmer – du projet urbain mené. Pour l’instant, plus que « l’acte 1 » de la régénération du quartier, il semble pensé comme le dernier acte de la marginalisation d’hier, l’ultime farce carnavalesque inspirée de la marginalité des lieux avant sa disparition.

Document 20. La requalification de la Cité des Électriciens
cité des électriciens plan  

Conclusion

En influençant le regard que les habitants et les visiteurs portent sur le lieu, en lui attribuant une nouvelle valeur (esthétique, affective, patrimoniale), le film invite à explorer la marge, à la (re)découvrir, à (re)tisser du lien avec elle, à territorialiser le site déclassé, à Arenberg comme à Bruay. Dans les deux cas, le tournage participe à un processus de réappropriation d’espaces en marge, plus ou moins effectif en fonction de l’investissement des acteurs locaux, des moyens et stratégies mis en œuvre. Le territoire d’Arenberg Creative Mine, édifié sur les ruines de l’ancienne friche minière sous l’effet de la « magie du cinéma » convoquée ici par Berri, cherchant à concilier patrimoine, croissance économique, innovation, intégration des anciens mineurs, des quartiers de corons aujourd’hui, est aussi devenu un symbole de la manière d’habiter durablement le patrimoine et de faire vivre un paysage « évolutif ». Le film a ici débouché sur l’aménagement d’un territoire de l’innovation, mis en réseau, au sein de Pictanovo, avec deux autres pôles, la Serre Numérique (Valenciennes) et la Plaine Images (Tourcoing-Roubaix).

 
Encadré 6. La Plaine Images, une autre friche métamorphosée par l’image

La Plaine Images, à la limite de Roubaix et de Tourcoing, où est installé le siège de Pictanovo, est un vaste campus dédié aux industries créatives ; c’est bien sur une marge au sein de villes elles-mêmes en difficulté, dans l’ancien îlot de l’usine Vanoutryve née en 1873 et définitivement fermée en 2004, que fut fondé ce cluster dédié à l’image (jeu vidéo, audiovisuel, réalité virtuelle, communication). C’est depuis ce site que le président de la République Emmanuel Macron prononce, le 14 novembre 2017, son discours sur sa conception de la politique de la ville et la manière dont elle doit permettre d’aider les marges à relever le défi de la métropolisation.


 

À l’échelle mondiale, bien des espaces ont été métamorphosés par un tournage ou par l’apparition dans un film : des États (la Nouvelle-Zélande suite à la saga du Seigneur des anneaux), des régions (l’Écosse suite à Braveheart), des villes (Salzbourg et la Mélodie du bonheur), des quartiers (les immeubles d’Abraxas, à Noisy-le-Grand, qui accueillirent le tournage de Hunger Games), des villages (Matmata pour Star Wars). La meilleure connaissance de l’impact socio-économique et spatial d’une apparition à l’écran incite les élus à attirer les tournages, notamment de séries télévisées qui semblent capables d’enclencher de nouvelles dynamiques de développement sur un temps potentiellement long((Voir « villes et séries, scènes de ménage », demainlaville.com, 24 mai 2016.)).

 


Bibliographie

Références citées
Ressources complémentaires

 

 

Nicolas MARICHEZ
Professeur d’histoire-géographie au lycée Anatole France de Lillers et de géographie en CPGE au lycée Faidherbe de Lille.

 

 

Mise en web : Jean-Benoît Bouron

Pour citer cet article :

Nicolas Marichez, « Le cinéma, vecteur de patrimonialisation du bassin minier du Nord et du Pas-de-Calais », Géoconfluences, mars 2020.
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/articles/cinema-patrimoine-minier-hauts-de-france

 

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