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États-Unis : espaces de la puissance, espaces en crises

Du manteau d’Arlequin au Rubik’s cube : analyser les multiples dimensions de trente années d’évolutions socio-économiques des quartiers en Californie du Sud

Publié le 15/01/2016
Auteur(s) : Renaud Le Goix, Professeur de géographie, Université Paris-Diderot (Paris 7), UMR Géographie-cités 8504 CNRS, Univ. Paris 1, Univ. Paris-Diderot

Comment raconter les mutations socio-économiques et la pluralité des processus et des dynamiques à l’œuvre dans une région métropolitaine comme celle de Californie du Sud (Los Angeles, Santa Barbara, San Diego) ? Au jeu du avant-après, la rapidité des mutations dans les métropoles américaines est souvent spectaculaire, du déclin de Detroit ou Gary aux transformations des paysages liées à l’étalement urbain, aux modifications des réseaux de transports (autoroutes, métro) ou aux dynamiques socio-économiques internes, telle la gentrification.

Les transformations des espaces urbains entre 1990 et 2015 : l’exemple de North Hollywood avant et après l'ouverture de la ligne de métro



Sources : Google Earth 2015 (ci-dessus) et Joseph Lemon, "12 local communities before and after transit", TheSource, 2015 (ci-contre).

L'arrivée de la ligne de métro à North Hollywood (NoHo) en 2000 a permis le développement de nouveaux complexes immobiliers (transit oriented developments) en jaune sur l'image satellite ci-dessus et sur les photos ci-contre .



Les mutations post-industrielles de la métropole de Californie du Sud, alimentées par l’étalement urbain, et la révolution introduite par l'ouverture de lignes de métro à partir de 1990 ont nourri les discours sur les mutations sociales des quartiers.

Un article du New York Times narre ainsi la (re-)découverte de Los Angeles par la creative class new-yorkaise [1]. Il vient rompre avec deux décennies de mépris convenu, pour y substituer une grille de lecture du changement social qui a longtemps été celle des banlieues matures de New York. Silver Lake, Venice Beach ou Highland Park seraient ainsi devenus les équivalents ensoleillés et avec piscine de Williamsburg. Compton est même promu au rang de « nouveau Brooklyn » - les rappeurs Ice Cube, Dr Dre et Eazy-E ont d’ailleurs largement contribué à cette perception du changement dans la capitale du gangsta rap [2] -, jusque dans les pages du magazine Vogue ou du quotidien The Guardian [3]. Les exemples de cette nouvelle attractivité renvoient à des logiques puissantes de gentrification, de rénovation des logements, de promotion des transports publics et de transformations socio-économiques produites par la mobilité résidentielle : Brooklyn, le blizzard en moins, l’océan Pacifique en plus....

Aussi caricaturales qu’elles puissent être [4], ces quelques évocations par la presse disent, avec les termes des faiseurs de tendances, la perception des mutations de la métropole du Sud californien et la mise en récit d’une transformation de quartiers qui ne se limitent plus au downtown rénové ou à Hollywood. Elles disent toutefois peu du changement qui affecte le reste de la région urbaine, et des dynamiques d’ensemble de la métropolisation.

Cette contribution vise à présenter les éléments d’une typologie des dynamiques socio-économiques des quartiers dans les régions métropolitaines de Californie du Sud (Santa Barbara - San Diego - Los Angeles) en utilisant les données du recensement harmonisées sur trois décennies (1980-2010). Les dynamiques métropolitaines ont été bien souvent saisies - pour cette région comme dans la plupart des villes globales - dans le cadre d’une approche plutôt centrée sur des objets spécifiques ou des types de lieux. Ainsi, l’École de Los Angeles s’est particulièrement attachée à analyser les lieux transformés par l’efficacité métropolitaine et les investissements privés (Soja, 1989) : districts industriels et technopoles (Scott et Soja, 1996 ; Scott, 1988), edge-cities (Garreau, 1991), boomburbs (Lang et Lefurgy, 2007), gated communities et espaces sécurisés des élites (Davis, 1990), parcs à thèmes (Sorkin, 1992), etc. Cette contribution tente un exercice plus transversal d’analyse, dans l’espace et dans le temps, et cherche à saisir les transformations, les gradients et les dynamiques qui jouent, rejouent dans l’ensemble de la métropole, y compris dans les espaces intermédiaires. Elle vise donc à éclairer ce dossier d’un regard sur les tensions intra-urbaines qui traversent cette société, afin de saisir les enjeux socio-économiques des régimes de croissance et d’étalement métropolitain, tout en ajustant le questionnement sur les mutations fines des figures socio-spatiales de la division sociale de l’espace.

La région métropolitaine de Los Angeles

Présenter une typologie est toujours un exercice complexe qui exige quelques préliminaires méthodologiques car la manière dont elle est construite compte. Analyser les changements socio-économiques des quartiers dans le temps revient à combiner au moins trois dimensions analytiques. D’une part, les variables évoluent globalement, en volume et en relatif, et traduisent les dynamiques globales de la région urbaine. D’autre part, la distribution spatiale des caractéristiques socio-économiques des ménages et des populations change. Par ailleurs, les cycles d’urbanisation combinent des dynamiques de l'espace bâti (suburbanisation, retour au centre...) et des cycles économiques (innovation, déclin,  crise) : la ville s’étale, se modifie, se reconstruit sur elle-même, selon des rythmes variables entre le centre et les périphéries.
Dans ce projet, il s'agit d'abord de cadrer les grandes lignes des dynamiques métropolitaines à l'échelle locale des quartiers, tant du point de vue des choix théoriques et méthodologiques que des principaux modèles d’analyse de la structure socio-spatiale (stratification et assimilation). Cela permet de contextualiser les résultats de la typologie et fournit une grille de lecture du changement social dans la région métropolitaine. Les différents types de quartiers sont soumis à des évolutions internes puissantes, sous l’influence notamment du vieillissement, et des nouveaux équilibres entre les groupes et les communautés (hispaniques et asiatiques notamment). Sur la base de ces catégories, croisées avec des photographies, sera proposée une méthode exploratoire d’analyse du changement des quartiers qui s’appuie sur les séquences successives suivies par ceux-ci, à la manière dont on caractérise des mutations génétiques.

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1. Comment analyser le changement socio-spatial de la région métropolitaine à l'échelle des quartiers ?

La grande région métropolitaine de Californie du Sud, composée de sept comtés (Los Angeles, Orange, Riverside, Ventura, San Bernardino, ainsi que San Diego et Santa Barbara sur les marges) compte 22 millions d’habitants et connaît une augmentation globale de sa population de 12 % entre 2000 et 2010, portée en particulier par la croissance des périphéries de l’est (Riverside - San Bernardino - Ontario). Cette croissance démographique de la métropole constitue la trame du changement social interne des quartiers.

1.1. Des dynamiques complexes, alimentées par l’immigration et le vieillissement de la population

La variable démographique qui a le plus changé, c'est le doublement de la part des Hispaniques et Latinos dans la population de la région métropolitaine qui est passée de 21 à 43 % entre 1980 et 2010. Dans la même période, le pourcentage de Blancs non-hispaniques a sensiblement reculé, de 64,8 à 36,7 %. La part des Noirs et Afro-Américains dans la population angelenos est également en repli, de 7 à 6,2 %. Les grandes lignes des recompositions socio-spatiales tiennent essentiellement aux effets de la diffusion spatiale des populations hispaniques et latinos dans l’ensemble de l’aire métropolitaine, en particulier dans les zones suburbaines, sans qu'il y ait pour autant départ de ces populations des zones centrales.
Le vieillissement de la population contribue également fortement aux reconfigurations en cours : la part des 18 à 29 ans a fortement diminué en 30 ans (de 22,6 à 17,3 %), avec une oscillation des 30-44 ans, qui représentaient 20 % en 1980, 25 % en 1990 et à nouveau 20,8 % de la population en 2010. De plus, la distribution spatiale de ces adultes tend à se resserrer, au détriment des zones les plus périphériques où ils sont relativement moins présents. C’est en effet la proportion des plus de 45 ans qui, mécaniquement dans une période de fléchissement du solde migratoire de la Californie, augmente de manière très sensible : les 45-64 ans représentent 19,4 % de la population en 1980, et 25 % en 2010  ; les plus de 65 ans passent quant à eux de 10,5 à 11,6 %. C’est donc un changement de structure spatiale d’ampleur qui semble s’opérer, où plusieurs composantes agissent conjointement : un vieillissement global de la population, ainsi qu’une dispersion spatiale accrue des personnes de plus de 45 ans, qui contribue à une plus grande homogénéité entre les unités spatiales.

Deux grandes variables des dynamiques démographiques entre 1980 et 2010
La part des populations hispaniques et latinos

Pour voir les 4 cartes en mosaïque (nouvel onglet), cliquer ici.

Les populations hispaniques et latinos s'accroissent et s'étalent.

La part des populations entre 45 et 64 ans

Pour voir les 4 cartes en mosaïque (nouvel onglet), cliquer ici.

La population de la métropole vieillit.

Sources : US Bureau of Census, 1980, 1990, 2000, 2010. American Community Survey (5 years estimate 2008-2012, median year 2010). Données harmonisées Geolytics Normalized Data 1980, 1990, 2000 in 2010 Boundaries.

D’autres variables sont couplées à ces grandes dynamiques, mais de manière moins spectaculaire. La densité moyenne augmente de 3 000 à 3 900 hab/km² entre 1980 et 2010, et les espaces de fortes densités s'accroissent d'environ 30 %. Dans cette dynamique de densification, le vieillissement du parc de logements est un élément de maturation important. En effet, un quart du parc de logements avait moins de 10 ans en 1980, alors que se terminaient les phases de plus forte croissance de la région urbaine, et seulement 7,4 % en 2010  ; et en 2010, le parc de logements de plus de 40 ans représente 70 % du stock.
La structure des navettes domicile-travail évolue également, au fil des restructurations fonctionnelles de l’agglomération et du desserrement des emplois, non seulement dans les pôles secondaires (edge-cities), mais aussi plus globalement dans l’ensemble des espaces de l’étalement urbain, sous la forme de petites zones commerciales et d’activités structurées en partie par l’économie résidentielle (edgeless city). On observe ainsi une augmentation importante des navettes vers les villes-centres des MSA (Metropolitan Statistical Area), c'est-à-dire les pôles principaux et secondaires [5] qui constituent l’ensemble de la région urbaine. Cette évolution de la structure des navettes domicile-travail et de l’emploi est couplée à une diminution légère des navettes vers les autres lieux d’emploi de l’aire métropolitaine, ainsi que des navettes à grande portée.

1.2. Les modèles théoriques de l’analyse du changement socio-spatial des métropoles américaines

Les éléments précédents permettent de mettre en discussion deux modèles théoriques de l’analyse des dynamiques socio-spatiales et raciales, qui jouent conjointement, et qui ont été fréquemment discutés dans la sociologie urbaine états-unienne.

Le modèle de la stratification territoriale (Place stratification) ou modèle de stratification par le lieu de résidence formule l’hypothèse selon laquelle les formes durables de ségrégation ethnique et raciale dans les métropoles traduisent et renforcent la stratification sociale des divers groupes sociaux, comme Massey et Denton l'ont développé dans American Apartheid (1993). À partir des années 1970, les inégalités se renforcent à travers la configuration socio-spatiale et institutionnelle de l'hyperghetto : la concentration spatiale de la pauvreté et le développement d’une classe très désavantagée ou underclass (Wilson, 1987) résultent des mutations structurelles de l’économie et de l’exode de la classe moyenne noire qui a quitté les ghettos centraux. Le modèle de stratification postule que les groupes à statut socio-économique plus élevé (aux États-Unis, les Blancs non-hispaniques, ou Anglos) résistent aux tentatives d’installation et d’assimilation dans leur quartier de minorités, y compris si celles-ci appartiennent aux mêmes catégories socio-économiques : « Les Blancs ont recours à la ségrégation pour maintenir une distance sociale. De nos jours, la ségrégation résidentielle (et plus particulièrement la ségrégation entre Noirs et Blancs) se conçoit donc comme la manifestation de fondamentaux à base de discrimination et de préjugés raciaux, qui préservent le statut des Blancs et les avantages relatifs dont ils bénéficient. [6] » (Charles, 2003, p. 182).
Ces travaux ont remis en discussion la manière dont les discriminations raciales demeurent un facteur puissant d’inégalités socio-spatiales, dans une Amérique pourtant officiellement déségrégée. Ce modèle a été appliqué à la distinction entre ville centre et suburbs. D’après Alba et Logan (1991, p. 432), il s’inscrit dans les logiques de segmentation des marchés immobiliers selon différents processus : la sélection des produits immobiliers suburbains par les prix, la régulation par les contrats de copropriété discriminatoires jusqu’en 1968 (Gotham, 2000), le rôle des agents immobiliers dans l’orientation des acquéreurs, le système bancaire et l’inégal accès au crédit (redlining), et les politiques publiques locales de zonage, notamment. Cette inégalité socio-spatiale qui dérive de la segmentation du marché immobilier est bien connue pour la ségrégation Noirs-Blancs (Massey et Denton, 1993), mais elle est aussi confirmée empiriquement pour les Hispaniques (Mexicains et Porto-Ricains) et les Asiatiques (les Chinois notamment) : l’accès aux suburbs pour ces populations est plus difficile que pour d’autres, et nécessite des revenus plus élevés ou un niveau d’éducation plus élevé que les Blancs non-hispaniques (Alba et al., 2000).

Le modèle d'assimilation spatiale associe plusieurs dimensions : la mobilité résidentielle du centre vers les suburbs, la mobilité sociale et d'autres dimensions comme l’anglophonie ou les mariages mixtes  (« La suburbanisation est une donnée importante qui permet d'évaluer dans quelle mesure les minorités s'intègrent dans la société [7] », Alba et Logan, 1991, p. 432). Ce processus est analysé comme le résultat de parcours et de décisions individuelles et non comme un modèle agrégé reposant sur un comportement de groupe : l’accumulation de capital culturel, social, spatial et économique par les membres des communautés minoritaires accroît leurs chances d’assimilation et d’acculturation à un modèle social normé par la majorité (Alba et Logan, 1991, p. 433), le modèle anglo. Plutôt que de s’appuyer sur des mesures agrégées d’indices de ségrégation dont les biais sont connus, Alba et Logan, proposent de partir des processus de tri qui affectent les ménages entre les quartiers, et permettent l’accès spécifique à certaines localisations suburbaines, survalorisées (l’auteur utilise le terme de "locational attainment" que l’on peut comprendre comme une stratégie de localisation réussie).
Ce modèle explicatif, plutôt tourné vers les évolutions contemporaines de la suburbanisation, part du constat que d’autres minorités que les Noirs, notamment les Hispaniques et Asiatiques, ont eu accès plus facilement à la propriété suburbaine de classe moyenne depuis les années 1960-70. Massey et Denton (1988b) ont avancé l'idée que la suburbanisation de ces populations correspondait à un surclassement (market upgrading) des conditions de logement et d’accès aux aménités, dans des quartiers à majorité blanche non-hispanique. Ce mouvement se cale sur le déclin des proportions de Blancs dans les suburbs, dans des métropoles comme Los Angeles, Miami ou San Francisco (Alba et al., 1999). Ce processus n’est toutefois pas uniforme : la suburbanisation des Hispaniques et des Asiatiques est fortement associée au niveau de revenu de ces groupes, et l’accès à une résidence suburbaine se traduit par des niveaux plus faibles de ségrégation et des opportunités plus fortes de proximité spatiale ou d’interaction avec les populations blanches (Massey et Denton, 1988b, 1988a). En revanche, toutes les ethnoburbs ne se valent pas, et le processus de suburbanisation pour les Afro-Américains se rattache plus clairement à une réinterprétation d’un ghetto périphérique, dans des localités subissant de nombreux désavantages cumulés (délinquance élevée, forte fiscalité locale, sous-financement des services sociaux locaux). Des travaux récents insistent sur le caractère composite et imbriqué des situations, des contextes et des dynamiques qui permettent de saisir les logiques sociales en périphérie. L’installation des Asiatiques et des Latinos étant d’emblée, pour les migrants les plus récents, en partie suburbaine, les stratégies des Blancs s’ajustent : les choix résidentiels de ceux-ci dépendent en partie des caractéristiques des Hispaniques et Latinos qui arrivent dans un quartier, et le processus d’assimilation est plus probable pour les membres des minorités de statut socio-économique élevé (Alba et al., 1999).
Ces travaux interrogent indirectement le rôle de l’immigration récente dans la reconfiguration socio-spatiale des métropoles américaines telles que Los Angeles  : les processus qui sous-tendent les localisations résidentielles sont très différents de ceux qui ont dans l’histoire discriminé les Noirs des Blancs. La force des réseaux migratoires tend à renforcer dans un premier temps les regroupements communautaires (Allen et Turner, 2002) ; mais la réussite sociale d’immigrants peut les inciter à choisir ensuite d’autres quartiers, selon des processus d’assimilation spatiale ou d’hétérolocalisme - la communauté, structurée en réseau se maintient malgré la forte dispersion spatiale du groupe - (Zelinsky et Lee, 1998 ; Wright et Ellis, 2000). Cette structuration réticulaire d’une communauté à la fois dispersée mais disposant également de quartiers et de lieux de références, de pratiques collectives occasionnelles, de lieux de mémoire, a été développée par Mekdjian (2009) dans le cas des Arméniens à Los Angeles. Quant aux ménages mixtes, ils  préfèrent les quartiers à la composition variée (Holloway et al., 2005, p. 321). Ces processus favorisent les situations d’entre-deux, de non-exclusivité ethnique des quartiers.

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2. Les quartiers de la région métropolitaine : typologie et évolution de 1980 à 2010

Les méthodes de classification employées ici sont à la fois robustes, simples et aisées à interpréter et à communiquer ; elles permettent de définir des zones homogènes, en croisant des critères dont les seuils et interactions ne sont pas connus a priori (typologies). Il est plus inhabituel en revanche de les utiliser pour décrire des trajectoires spatio-temporelles : si les critères d’agrégation fonctionnent dans l’espace, ils fonctionnent également dans le temps - une fois que l’on s’est assuré de la cohérence dans le temps et dans l'espace des indicateurs et des mailles spatiales de l’analyse [8].

Complément 1 : Méthodologies  : analyser des données harmonisées dans le temps et dans l’espace
Complément 2 : Les facteurs de la division sociale de l’espace
Typologie des profils socio-économiques des block groups 1980-2010

Cartographie des types de profils socio-économiques dans la région métropolitaine de Los Angeles

Pour voir les cartes une à une (nouvel onglet) : 1980 / 1990 / 2000 / 2010

Zoom sur le comté de Los Angeles - Types de profils socio-économiques des block groups 1980-2010

Les cartes ci-dessus rendent compte directement de la typologie des profils socio-économiques, avec une carte pour chaque année de recensement.

La construction de la typologie : des profils de quartiers qui évoluent, divergent ou convergent, entre 1980 et 2010

Sources : US Bureau of Census, 1980, 1990, 2000, 2010. American Community Survey (5 years estimate 2008-2012, median year 2010). Données harmonisées Geolytics Normalized Data 1980, 1990, 2000 in 2010 Boundaries.

Cette figure traduit très directement les choix méthodologiques : une analyse en composante principale (ACP) est d'abord réalisée sur les 36 variables (voir le tableau dans le complément 1) décrivant les 12 500 block groups de la région métropolitaine pour chaque année (soit au total 50 174 observations). Cette méthode projette les variables et les individus sur des axes en fonction des corrélations entre variables sur des axes ou facteurs. L'interprétation de ces résultats repose sur la construction de profils, représentés par des flèches indiquant le déplacement du point moyen du profil entre 1980 et 2010.
Les choix méthodologiques opérés conduisent à traiter conjointement deux dimensions du changement  : comment évoluent les types de quartiers les uns par rapport aux autres, et comment se distribuent les principales dimensions globales des mutations métropolitaines (structure socio-économique, cycle de vie, cycles d’urbanisation, ségrégation). Ainsi, pour chaque type de quartier qui a été déterminé par l’analyse multivariée, on décompose la position relative de celui-ci, pour chaque recensement, par rapport à la position de variables. La représentation des profils par des flèches, sont l'expression du changement moyen qui affecte, toutes choses égales par ailleurs, des types de quartiers (pour en savoir plus sur la méthodologie, voir le complément 1).

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2.1.  Les profils contrastés dans les zones centrales et pôles secondaires (4 types)

Les quartiers centraux hispaniques et latinos [barrios] [9] sont particulièrement bien définis par l’analyse. Comptant 78 % de la population d’origine hispanique en 2010, ces quartiers cumulent les désavantages. Anciens quartiers centraux des Afro-Américains, ils ne comptent plus que 12 % de population noire en 2010, après en avoir regroupé 30 % en 1980. Le contexte socio-économique associe forte pauvreté, faible accès à l’enseignement supérieur, familles mono-parentales, dans une structure du logement plutôt ancienne (40 ans et plus), parfois individuelle (maisons jumelles) et souvent collective (petites structures de 2 à 4 logements), majoritairement en location. Dans ce contexte, les loyers absorbent plus de 35 % des ressources pour une part importante des ménages. La trajectoire est très marquée par la rénovation des logements, la densification liée à l'augmentation des logements collectifs, associée à une léger vieillissement de la population qui se traduit par la croissance de la classe des 30-44 ans. La structure spatiale de ces quartiers est plutôt stable, avec une localisation au centre et dans les pôles secondaires de la région (Santa Ana, Anaheim, San Bernardino, Oxnard, Indio).

Une seconde catégorie des quartiers centraux, est caractérisée d’abord par la densité et l’ancienneté du bâti (collectif, 5 unités et plus) et le cumul des désavantages [CenPoorN]. Dépendante des emplois du centre, elle cumule des situations de pauvreté, des jeunes actifs (18-29 ans), des individus isolés, et d’importantes charges locatives sur les revenus. La composition ethno-raciale est proche du profil moyen (40 % d’Hispaniques, 20 % d’Asiatiques et 8 % d’Afro-Américains en 2010). La part des Hispaniques et des Noirs y est stable, mais la part des populations asiatiques a fortement augmenté (elles ne représentaient que 5 % en 1980). Les trajectoires indiquent une rénovation du bâti et un léger décentrement des navettes domicile-travail.

À proximité des ces zones centrales défavorisées, deux catégories de quartiers montrent la diversité des profils intermédiaires et des mutations en cours. En premier lieu, les quartiers aisés de la classe moyenne-supérieure blanche [WealthWhiMidCl] sont caractérisés par une surreprésentation des Blancs, par une majorité de locataires et par des revenus médians relativement élevés. Leur structure est marquée par le niveau d’instruction (très forte surreprésentation des personnes ayant eu accès à l’enseignement supérieur), par l’ancienneté du bâti, par la part des petits immeubles collectifs (l’habitat individuel n’y représente que 50 %), par les lieux d’activités (surtout le centre de la MSA) et par l’absence d’enfants dans des ménages par ailleurs plutôt avancés dans le cycle de vie (plus de 45 ans). Entre 1980 et 2010, la structure socio-économique et ethno-raciale tend à se consolider. On y observe une proportion de logements récents un peu plus importante dans les dernières années. Quand elles sont proches du centre, il s’agit de zones où les évolutions des revenus et des catégories par âge correspondent aux stades avancés de la gentrification : Echo Park, Silver Lake, Culver City, West Compton appartiennent à ce profil en fin de période, après avoir fait partie des deux catégories précédentes dans les années 1980.
Ces quartiers gentrifiés au sens restreint du terme se distinguent d’autres quartiers centraux ou proches du centre, plutôt blancs, relativement denses, avec une surreprésentation des logements collectifs (5 unités et plus) et des locataires (60 %) [YnWhiRent]. La structure par âge est particulière, plutôt jeune (18-44 ans), les enfants et familles avec enfants y sont nettement sous-représentés, alors que les diplômés de l’enseignement supérieur et les actifs travaillant dans le centre sont surreprésentés. Les revenus restent moyens, et les loyers pèsent lourdement sur les ménages. L’évolution de ce profil est surtout notable sur le quatrième axe de l’analyse, avec un renforcement de la structure par âge (30-44 ans), et une augmentation sensible de la population asiatique (de 5 % en 1980 à 15 % en 2010). Décrivant particulièrement le corridor de Wilshire et Santa Monica Boulevard de Loz Feliz au West Side de Los Angeles, cette catégorie se retrouve également dans les zones denses en périphérie proche, par exemple dans la vallée (Van Nuys, Sherman Oaks, Burbank), ou plus loin dans l’edge-city d’Irvine.

2.2.  La diversité des trajectoires des espaces suburbains (6 types)

La typologie fait ressortir de nombreuses classes qui fournissent une vision très nuancée des dynamiques qui affectent les espaces périphériques et les différents stades de suburbanisation.
Le profil qui correspond aux suburbs matures riches [RichMatSub] structure fortement la typologie, tant il s’écarte du profil moyen sur le premier axe (structure socio-économique). Dans un contexte de revenus médians élevés, il correspond à l’archétype des espaces suburbains blancs aisés  : une surreprésentation des maisons individuelles détachées, plutôt anciennes (au moins 3 à 4 décennies), en propriété. Les catégories de population blanche et de plus de 45 ans y sont fortement surreprésentées, et l’emploi structuré par des navettes centre-périphérie vers les pôles des aires métropolitaines. Ce profil, enfin est très stable et conserve sa forte homogénéité interne  : il s’agit du profil où l’augmentation des revenus des ménages a été la plus forte sur la période, et il contribue à ce titre au creusement des inégalités. C’est dans cette catégorie - assez vaste, du fait notamment de l’éventail important des hauts revenus - que l’on pourra trouver les ghettos dorés, mais aussi les différentes variantes des beaux quartiers. Leur extension spatiale périphérique est considérable, mais elle est visuellement biaisée par la taille des unités spatiales, car ces quartiers sont souvent à proximité d’aménités naturelles (forêts, parcs, espaces de collines), qui mettent fortement en oeuvre les logiques de rente de site dans la distinction socio-spatiale. Cette catégorie intègre bien entendu les beaux quartiers traditionnels (Malibu, Rolling Hills, Beverly Hills, Newport Beach, le nord de San Diego et la Jolla, et une grande partie de Santa Barbara...). En 2010, cette catégorie, sous la poussée de l’accumulation différentielle (des revenus, de la richesse), s’est considérablement renforcée dans les espaces suburbains, à l’ouest (comté de Ventura) et au sud dans le comté d’Orange. Parmi les quartiers qui ont pris ce tournant, certains lotissements de Camarillo et Thousand Oaks (Ventura), de Westlake Village, Agoura Hills et Calabasas (ouest du comté de L.A.), l’ensemble des lotissements planifiés sur les marges internes de l’agglomération de L.A. sur les Malibu Mountains (à proximité de Beverly Hills et du corridor de l’autoroute 101), sur le piémont nord (de Granada Hills jusqu’au nord de Altadena, Glendale et Pasadena), et une partie du sud du comté d’Orange (Laguna Hills, Laguna Niguel).
Ce profil est complété par une variante, les suburbs récentes à majorité blanches [RecWhiSub]. S’il ressemble beaucoup à la classe [RichMatSub] sur les plans des composantes socio-économiques de la ségrégation, il s’en distingue fortement en termes de cycle d’urbanisation et de composition ethno-raciale : la composante de population asiatique notamment y est en forte augmentation (5 % en 1980, 12 % en 2010). Avec une surreprésentation des situations d’endettement important (plus de 35 % des revenus), ces quartiers sont caractérisés par le caractère récent du bâti (moins de 10 ans), sous forme de maisons individuelles détachées plutôt que de maisons jumelées. Avec des revenus médians  importants et des taux élevés d’accès à l’enseignement supérieur, les couples avec enfants et les 30-44 ans y sont surreprésentés. Les navettes domicile-travail à très grande distance qui y sont observées, correspondent plutôt à des formes d’étalement généralisé de l’habitat et de l’emploi  : les actifs travaillent pour partie dans une autre MSA que celle de résidence (soit voisine, soit lointaine dans beaucoup de cas, comme à Riverside ou San Bernardino), et la portée de ces navettes contribue à fortement individualiser ces quartiers de grande périphérie dont la fragmentation spatiale s’articule sur une structure spatiale dispersée de l’emploi. De nombreux lotissements appartiennent à cette catégorie  : l’ensemble de la zone frontalière entre Ventura et Los Angeles counties (Oak Park, Santa Rosa, Bell Canyon), ou bien encore à San Clemente, Laguna Niguel, Ladera Ranch, Coto-de-Caza (grande gated community) ; les vastes marges sud de Riverside (Menifee, Temecula, French Valley), et leurs pendants au nord de San Diego (notamment les aires non incorporées du nord du comté) ; Clarmont, le nord de Rancho Cucamonga et Fontana entre les comtés de San Bernardino et de L.A.
Dans cette dynamique récente et fragmentaire, un second profil correspond à des suburbs récentes, mais avec une forte composante multiculturelle [RecMixSub]. Dans un ensemble où les Blancs restent légèrement surreprésentés mais en forte décroissance (75 % en 1980, 27 % en 2010), les autres catégories (hispaniques surtout, asiatiques dans une moindre mesure) représentent la part majoritaire en 2010, et se rapprochent du profil moyen de la région urbaine. Il s’agit d’un bâti plutôt récent (moins de 20 ans), en maisons individuelles détachées ou jumelles, ces dernières étant légèrement surreprésentées (10 % des logements). Correspondant donc au mouvement le plus récent de suburbanisation, avec des déplacements de grande portée, les navettes domicile-travail s’y effectuent plutôt avec d’autres lieux suburbains (selon l’hypothèse de l’edgeless city). De nombreuses zones de lotissements appartiennent à cette catégorie, notamment dans le comté de Riverside (Moreno Valley, Lakeview, Hemet), dans la zone de Palm Springs et Indio Hills ; à Iwindale ou Ontario, plus proches des zones centrales, ainsi qu’une partie de Santa Clarita et du nord de Palmdale.
Mais cette diversification ethno-raciale de la suburb n’est pas limitée aux zones les plus récentes. Une catégorie de suburbs matures multiethniques [MultiMatSub] se distingue, dans un bâti plutôt ancien (plus de 40 ans), avec un profil ethno-racial mixte, proche du profil moyen, et une part croissante d'Hispaniques (autour de 40 % en 2010) et d’Asiatiques (15 %). Il s’agit de quartiers résidentiels de maisons individuelles, en propriété. Alors qu’il ne s’agit pas d’un contexte cumulant les désavantages (revenus comme accès à l’enseignement supérieur sont dans la moyenne), le profil associe des situations de fort endettement (supérieur à 35 %) et une sous-représentation des ménages en situation de pauvreté  : il s’agit donc, à tous points de vue, de positions médianes, qui n’excluent pas une certaine fragilité propre aux classes moyennes accédant à la propriété. Les quartiers de Diamond Bar, La Miranda, Los Alamitos, Garden Grove, sont caractéristiques de ces positions.
Les suburbs hispaniques [HispSub] correspondent à un profil qui se distingue nettement, et se rapporte à la catégorie de l’ethnoburb. On y observe une surreprésentation des Hispaniques et Latinos, secondairement des Afro-Américains dans des contextes relativement homogènes. Dans un bâti plutôt ancien (30 ans et plus), constitué essentiellement de maisons individuelles, se regroupent des populations aux revenus médians très modestes, dans une dynamique d’accès à la propriété (55 % de propriétaires occupants, une proportion stable sur la période), mais avec un endettement qui augmente (plus de 35 % des revenus). Le contexte associe également des familles monoparentales et des couples avec enfants. Les Afro-Américains représentaient 17 % de la pop en 1980, en forte diminution depuis (8 % en 2010), alors que les Hispaniques et Latinos, qui représentaient 40 % de la pop. en 1980, atteignent 70 % en 2010).
Se distinguent enfin des quartiers jeunes mixtes, plutôt de locataires [YgMixRntNeigh]. La distribution des profils ethno-raciaux y est très proche du profil moyen de la région urbaine. La proportion d’Hispaniques et Latinos, ainsi que d’Asiatiques y a doublé entre 1980 et 2010. À ces populations où les profils d’étudiants ou de jeunes actifs (18-29 ans, sans enfants et ménages isolés) sont surreprésentés, les revenus sont faibles, mais les situations de pauvreté peu courantes. Le bâti, collectif, y est plutôt récent (moins de 20 ans). Ces quartiers sont caractéristiques des périphéries métropolitaines, et correspondent à des pôles d’emplois périphériques.

2.3.  Grandes périphéries et marginalité (2 types)

Les quartiers suburbains de retraités [RetSub] sont situés en très grande périphérie. Ils sont caractérisés par une surreprésentation exceptionnelle des plus de 65 ans, et des Blancs. Malgré une plus grand proportion de propriétaires, le contexte est précaire : beaucoup de mobil-homes, et des maisons individuelles jumelées (lotissements de retraites), associées à un taux de vacance important. D’abord caractérisés par l’âge des résidents, ces quartiers sont de plus en plus identifiés par le type d’habitat. Le nombre de quartiers associés à cette classe tend à augmenter fortement. Installés dans l’oasis de Palm Springs et des municipalités voisines à partir des années 1930, sous l’impulsion d’Howard Hughes, ces quartiers ont été construits dans des espaces suburbains au cours des années 1960 et 70, comme par exemple Laguna Woods et Leisure World à Seal Beach, et plus récemment dans les années 1990 et 2000 sur le front de suburbanisation comme à Beaumont à proximité de Banning ou à Menifee.
Enfin les grands espaces des déserts et des mobil-homes [DesertMH] constituent une catégorie très stable dans sa composition interne. Elle est caractérisée par une position particulière dans les cycles d’urbanisation et les types de peuplement associés, cumulant de très faibles densités, avec une surreprésentation des mobil-homes (plutôt récents) et des personnes âgées, et dans une moindre mesure des Native Americans. Ces espaces correspondent de plus à certains marqueurs de déprise et de crise, associant mobil-homes et important taux de vacance des logements. On remarque, en 2010, une forte déprise des zones préalablement résidentielles, en périphérie nord de Los Angeles, ainsi que dans les collines qui dominent Pacific Palisade et Malibu (Malibu Mountains). Si l’associer par causalité à la crise des subprimes serait fragile du point de vue de la démonstration, il est plus établi que les vagues d’incendies dans la région ont contribué à détruire nombre de lotissements sur les marges de l’aire urbaine. En effet, les politiques de zonage restrictif menées par le comté visent à éviter l’urbanisation des zones soumises aux risques d’incendie [10].

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3. Analyser les trajectoires des quartiers : du manteau d'Arlequin au « Rubik’s cube »

Raconter les dynamiques du changement à l’œuvre ne s’arrête pas à la typologie des évolutions internes des types de quartiers. Attraper à un niveau fin les dynamiques socio-économiques de quartiers suppose en effet de mesurer le changement de ces quartiers les uns par rapport aux autres et de l’articuler sur les dynamiques démographiques et sociales qui jouent à l'échelle de la métropole. Il ne s’agit donc plus d’observer la juxtaposition de types de quartiers, mais de saisir ensemble plusieurs dimensions du changement social et des permutations qui s’opèrent entre types de quartiers. En effet, les catégories issues de la typologie précédente évoluent, signe de la recomposition sociale au sein des quartiers (et notamment de la classe moyenne). Et les quartiers subissent aussi des processus de déclassement ou de surclassement, qui les font passer d’une catégorie à une autre, une ou plusieurs fois : il faut saisir des trajectoires, analogues aux mutations de l’ADN métropolitain.

3.1. Les mutations de l’ADN métropolitain

Pour analyser les processus de surclassement ou de déclassement des quartiers, il faut travailler avec des séquences temporelles d’information, dans lesquelles un état donné peut être stable ou connaître au contraire de sauts de catégorie : les ghettos sont-ils des systèmes stables ? sur les fronts de suburbanisation où les mutations sont rapides, peut-on repérer des successions d’états (ou de catégories) socio-économiques des systèmes spatiaux ? Ce travail incorpore une proposition méthodologique récente, issue notamment d’une analogie avec les travaux de génétique observant les séquences d’ADN et leurs mutations. Fréquemment utilisées en sciences sociales pour analyser les données organisées en séquences temporelles, ces méthodes ont trouvé des applications en géographie urbaine, par exemple pour l’analyse des séquences de mobilité (Commenges, 2014) ou pour l’analyse des formes urbaines (Delmelle, 2015) [11].

3.2. Stabilité, déclassement, surclassement des contextes locaux  : des séquences

En partant de la typologie des contextes locaux, la démarche consiste à observer - à la manière des permutations en trois dimensions d’un "Rubik’s cube" - les séquences temporelles successives qui affectent un quartier (block group) durant trois décennies. Au risque de la répétition, on gardera en arrière-plan de l’analyse que les catégories qui se succèdent, en séquences, sont affectées par des évolutions internes vues précédemment  (vieillissement, augmentation de la proportion d’Hispaniques, etc.)  : capturer les mutations métropolitaines à l'échelle du quartier est une démarche nécessairement multi-dimensionnelle.
Des 12 734 séquences suivies à l'échelle des block groups, on retient en première analyse l’intensité des évolutions de l’aire métropolitaine, et la divergence des trajectoires. Au demeurant, cette multiplicité de trajectoires possibles est sous-tendue par l'évolution de la fréquence des types de quartiers  : le nombre de suburbs matures et riches augmente fortement, indicateur de l’importance des lieux de l’accumulation de la richesse dans les dynamiques métropolitaines, alors que le nombre de suburbs récentes tend structurellement à diminuer car le rythme d’étalement de l’aire métropolitaine s’est tassé sur les deux dernières décennies, conduisant ces quartiers à suivre des trajectoires de maturation. Le nombre de quartiers centraux évolue peu.

Afin de mettre en récit et en images les principaux rythmes d’évolution de la région métropolitaine, il est plus aisé, pour suivre les trajectoires possibles, de s’appuyer sur une ultime classification exploratoire, afin de révéler les séquences les plus significatives. Une série de photographies commentées vient appuyer cette description [12].

Neuf profils types de séquences de types de quartiers, entre 1980 et 2010

Sources  : US Bureau of Census, 1980, 1990, 2000, 2010. American Community Survey (5 years estimate 2008-2012, median year 2010). Données harmonisées Geolytics Normalized Data 1980, 1990, 2000 in 2010 Boundaries. 
Pour voir la figure dans une meilleure résolution, cliquer ici.

Un premier constat traduit la puissance de la structure centrale et péricentrale, dans les contextes les plus défavorisés des barrios [Le renforcement des barrios] (photo 1), mais aussi dans les quartiers souvent nettement plus aisés des jeunes locataires blancs [Stabilité des quartiers centraux de jeunes et de locataires] (photo 2).

1. Quartier central d'Imperial Courts cumulant les désavantages

Imperial Courts, ce complexe de logement social situé au sud de Watts, à proximité de Compton, a été réhabilité par la Housing Authority City of Los Angeles, au début des années 2000.  Les clôtures ont été dotées de dispositifs anti-franchissements, tournés vers l’intérieur du quartier, destinés à faciliter les actions de police contre les gangs.

2. Complexes résidentiels ou condominiums le long de Wilshire Bd

Au centre, le long de l'axe qui relie Santa Monica au downtown en passant par West Hollywood, non loin du campus de UCLA (hors champ, sur la gauche de l’image), une série de complexes résidentiels ou condominums, participe des quartiers centraux stables, aux densités élevées, habités par des jeunes et des locataires.

Le devenir des catégories périphériques en revanche traduit des dynamiques plurielles et divergentes. En position intermédiaire entre les centres et les grandes périphéries, les suburbs hispaniques sont en majorité très stables, mais le profil met en évidence de nombreuses séquences [Croissance des suburbs hispaniques] (photo 3). On observe ainsi des profils relevant des barrios se transformer progressivement en des quartiers au profil plus suburbain : le vieillissement des populations hispaniques, l’accès à la classe moyenne, l’accès à la propriété, la transformation des modalités d’accès à l’emploi (navettes domicile-travail) déterminent en partie ces trajectoires locales. Certaines suburbs récentes mixtes divergent également vers des profils de suburbs hispaniques.
3. Suburbs hispaniques en croissance dans la plaine d'Oxnard

Au nord de LA, dans la plaine littorale d'Oxnard (comté de Ventura), se développent des suburbs hispaniques, à proximité de bases militaires, et d'activités logistiques et industrielles.

Par ailleurs, également dans les zones proches des centres et des pôles secondaires, on note le caractère pivot de quartiers transitionnels aux profils instables sur une période de 30 ans [Mutations dans les quartiers centraux jeunes]. Il s’agit de quartiers dont les profils internes étaient hétérogènes, classés en 1980 soit comme des quartiers de locataires (blancs ou mixtes), soit comme des quartiers populaires centraux, soit éventuellement comme suburbs récentes mixtes. Ces quartiers convergent vers deux grands types de profils  : soit vers des contextes de barrios, soit vers des profils où les logiques de gentrification ont permis la montée en puissance de catégories aisées de propriétaires. Ces lieux sont très fortement affectés par les différentes reconfigurations des centralités à Los Angeles, à la fois le renforcement du CBD depuis les années 1990, et le rôle croissant des pôles secondaires à l'exemple de certains quartiers ayant fait l’objet d’investissements massifs, notamment à l’occasion de l’ouverture de nouvelles lignes de métro (Transit Oriented Developments).

Dans les périphéries suburbaines se dégagent deux grandes dynamiques. On observe d’une part des trajectoires de stabilisation et de renforcement, liées à l'exclusivisme de périphéries à majorité blanches. C’est le cas des beaux quartiers (suburbs matures riches), particulièrement stables ; certaines suburbs blanches récentes convergent vers des profils voisins, plus riches, plutôt âgés, à majorité blanche, dans un tissu résidentiel mature et qui évolue peu [Renforcement de l’exclusivité des beaux quartiers]. Les piémonts, certains quartiers de l’ouest de Los Angeles (Malibu, toute la zone qui borde Sunset Boulevard et Mulholland Drive, la péninsule de Palos Verdes), les très beaux quartiers de Santa Barbara (Montecito) appartiennent à cette catégorie où se cumulent les privilèges et se renforcent les positions sociales et économiques (photo 2).

Les profils des suburbs blanches récentes ont également tendance à se stabiliser et se renforcer, soit en poursuivant les phases de développement et d’arrivée de nouvelles populations aisées, avec une évolution marginale vers des profils ethno-raciaux plus mixtes (suburbs matures mixtes) ; soit en basculant dans la catégorie des suburbs matures blanches, par un effet de surclassement lié à l’âge, aux revenus, aux positions sociales qui se renforcent [Maturation / diversification des suburbs blanches]. Ces profils se situent sur les marges les plus récentes colonisées depuis une quarantaine d’années par les grands développements suburbains, par exemple à Thousand Oaks, ou Simi Valley, une grande partie de la zone de Santa Clarita, le sud non littoral du comté d’Orange (avec les grands lotissements et gated communities de Rancho Santa Margarita par exemple), et l’est du comté de San Diego (photo 4).
4. Suburbs à majorité blanche le long de l’autoroute 101

Entre Thousand Oaks et Camarillo (comté de Ventura), un exemple de ces suburbs matures à majorité blanche, en phase de diversification.

La stabilisation des profils ne signifie pas pour autant une homogénéité des variables ethno-raciales. Ainsi, on observe des trajectoires de stabilisation après les années 1990 dans les quartiers multi-ethniques des suburbs matures, situés en général dans les périphéries proches des centres, et dans les quartiers de la classe moyenne supérieure blanche gentrifiés [Stabilisation progressive dans les suburbs matures], alors que les profils initiaux en 1980 couvraient un large spectre socio-économique. On observe ainsi une tendance à la convergence, dans des zones anciennement bâties et donc matures, de profils associant progressivement une certaine valorisation de l’environnement urbain et suburbain, et des niveaux plus élevés de mixité ethno-raciale qui ne s’observaient pas nécessairement avant les années 1990 avec autant d’ampleur. Ces quartiers concernent des zones denses, peu éloignées des zones centrales, autour d’Anaheim dans le comté d’Orange, dans l’ouest de Los Angeles comme zone de transition entre quartiers plus aisés et quartiers plus populaires, et plus ponctuellement dans la zone suburbaine entre les comtés de Los Angeles et San Bernardino.
Tendance à la convergence des profils dans les suburbs matures

Les tons vert foncé et parme qui succèdent progressivement, à partir des années 1990, à un patchwork de couleurs confirment l’hypothèse que le déploiement suburbain, sur le temps long, contribue aussi à des processus d’intégration socio-spatiale.

Il faut aller sur les marges les plus éloignées pour trouver les évolutions les plus prononcées et les plus rapides. Les quartiers développés sur des espaces de faibles densités du front d’urbanisation (déserts, mobil-homes...) deviennent soit des quartiers de retraités, soit des suburbs mixtes récentes [Suburbs récentes et retraités aux marges du désert] (photo 5). D’autre part les suburbs mixtes récentes évoluent dans deux sens : la stabilité dans le profil, au fil des lotissements neufs ou bien, en l’absence d’évolution du bâti, le rapprochement progressif des espaces plus matures de suburbs multiethniques ou de suburbs hispaniques [Suburbs récentes, évoluant vers des profils matures, mixtes, hispaniques] (photo 6). Ces derniers types sont particulièrement repérables dans les alentours de Riverside, Lake Elsinore / Canyon Lake, dans le comté de Ventura au nord de Simi Valley, et dans les quartiers nord-ouest du comté de Los Angeles (autour de Santa Clarita).

5. Lotissement neuf aux marges du désert à Cherry Valley

Aux marges du désert, dans le comté de Riverside, à l'est de la région urbaine, un lotissement planifié en construction, dont le contexte socio-économique évolue vers des profils blancs, âgés et plutôt riches.

7. Suburb récente vers Palmdale et Lancaster

Sur les marges nord de la région urbaine (comté de Los Angeles)., suburb récente, évoluant vers un profil mature, mixte, hispanique.

Au total, il ressort dans les quartiers centraux une tendance vers des quartiers plus divers, plus aisés, plus denses (en lien avec la gentrification), mais aussi un maintien sinon une aggravation du cumul des désavantages dans les quartiers pauvres notamment hispaniques. Dans les suburbs, c’est un paysage très contrasté qui apparaît, avec certes la stabilité des quartiers riches, blancs ; mais aussi des évolutions très structurantes vers des suburbs plus hétérogènes, mixtes, tant du point de vue des communautés et origines que des positions sociales.
 

Conclusion

La typologie développée montre la maturation de la carte de la division sociale de l’espace et de la ségrégation qui rappelle le manteau d’Arlequin : pour chaque décennie du recensement, certains quartiers évoluent sous la forme de réarrangements permanents, au gré des mouvements internes (maturation des quartiers, requalification urbaine, déclin, gentrification), ce qui permet d’analyser l’évolution des tissus urbains et de leurs composantes socio-économiques. Au-delà, on peut probablement s’appuyer sur une autre métaphore - multi-dimensionnelle - du changement, celle du "Rubik’s Cube" : ces réarrangements mettent en évidence des logiques de proximité, de construction progressive d’ensembles cohérents, que ce soit au centre avec l’induration des barrios ou en périphérie avec les différentes phases de maturation de la suburbia, et sa diversification rapide. Les dynamiques métropolitaines passent par la croissance de la métropole, plutôt vers ses marges et ses périphéries, mais aussi par des  processus de densification et de ré-urbanisation interne, portés par des logiques de requalification urbaine, et la mise en place d’infrastructures de transport en commun sur lesquelles s’articulent des développements résidentiels plus denses, ainsi que par les déplacements de bassins d’emploi vers les périphéries (Billard, 2009 ; Ghorra-Gobin, 2015).
Dans l’analyse de dynamiques métropolitaines, il faut insister sur le biais d’analyse qu'engendre, si l’on n’y prend garde, un regard tourné vers des types de lieux spécifiques (le downtown rénové, les quartiers gentrifiés, les gated communities, les edge-cities, les boomburbs, les technopôles et les airport-cities...)  : Los Angeles en a son lot. Une lecture critique de la métropolisation doit pouvoir se décaler de ces espaces réceptacles de l’investissement et bénéficiaires des effets de rente, pour analyser l’ensemble des processus, et mieux saisir les gradients et les dynamiques fines qui se jouent dans les espaces plus ordinaires. Saisir le changement social dans les espaces métropolitains signifie qu’il faut envisager plusieurs dimensions du changement, conjointement. S'attacher à la région urbaine de Los Angeles, c'est mesurer l’ampleur des mutations d’une métropole qui ne saurait être réduite à son modèle, à son mythe. La suburbia n’est pas morte, elle bouge encore, malgré la profondeur des remises en cause  : crises immobilières, insoutenabilité de l’étalement, coûts d’urbanisation, et nouveaux modèles d’urbanisme plus denses et plus durables. À mille lieues des poncifs sur le white flight ou le lotissement à l’américaine, au-delà des constats bien réels de l’induration de la relégation des populations qui cumulent les désavantages (la figure des barrios), et au-delà aussi du constat de l’entre-soi des plus riches, cet article contribue à aller voir ce qui se produit dans les catégories intermédiaires. À ce titre, les transformations de la métropole et ses recompositions sociales sont importantes, à l’image de l’essor des populations hispaniques dans les espaces suburbains et exurbains aux facettes socio-économiques diverses, aux trajectoires divergentes et aux profils de plus en plus nombreux et variés. La suburbia est certes fragmentée, mais aussi de plus en plus mixte, tant d’un point de vue socio-économique que dans ses groupes et appartenances communautaires.

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Notes

[1] Williams A. (2015), "Los Angeles and Its Booming Creative Class Lures New Yorkers", New York Times, 1er mai 2015.

[2] Écouter l’album Straight out Compton, 1998, N.W.A. (Niggers with an attitude), 1988, Ruthless Records.

[3] Ephron, A. (2013), "You Can Call Her Mayor Brown : How Aja Brown Is Transforming the City of Compton", Vogue, 9 septembre 2013 ; Carroll R. (2013), "Aja Brown, Compton’s new mayor : ’I see it as a new Brooklyn’", The Guardian, 15 octobre 2013.

[4] Les réactions n’ont pas manqué : Friedersdorg, C. (2015), "Which New Yorkers Should Move to L.A.?", The Atlantic, Los Angeles, 5 mai 2015.

[5] Dans leur définitions de 2013, les villes centrales étaient, par exemple, pour la MSA de Los Angeles-Long Beach-Anaheim, les municipalités de Los Angeles, Long Beach, Anaheim, Santa Ana, Irvine, Glendale, Torrance, Pasadena, Orange, Costa Mesa, Burbank, Carson, Santa Monica, Newport Beach, Tustin, Monterey Park, Gardena, Arcadia, Fountain Valley, et pour l’aire métropolitaine de Riverside-San Bernardino-Ontario  : Riverside, San Bernardino, Ontario, Corona, Victorville, Temecula, Chino, Redlands. Source : OMB Bulletin n° 13-01, février 2013, présentant les limites des Metropolitan et Micropolitan Statistical Areas en février 2013, sur la base de l'application des standards OMB (Office of Management and Budget) des données du Census 2010 et de l'American Community Survey en .pdf.

[6] "Whites use segregation to maintain social distance, and therefore, present-day residential segregation – particularly Blacks’ segregation from Whites – is best understood as emanating from structural forces tied to racial prejudice and discrimination that preserve the relative status advantages of Whites" .

[7] "suburbanization is an important indicator to the extent to which minorities are becoming integrated more fully into society.”

[8] Voir le tableau des variables dans le complément 1. On utilise des données harmonisées issues des recensements 1980 à 2010, ainsi que des données complémentaires de l’American Community Survey. Ces points sont particulièrement développés dans Le Goix et Vesselinov (2015) et le volume d’habilitation à diriger les recherches en cours de publication (Le Goix, 2016).

[9] Cette codification de la typologie est utilisée dans les différentes figures qui suivent.

[10] Entretien County of Los Angeles  : M. Glaser, AICP, supervising Regional Planner, County-wide studies et Mrs. M. Natolli, AICP, supervising Regional Planner, juillet 2010.

[11] L’ensemble de ces travaux utilisent les modules TraMineR du logiciel statistique R qui permet de mettre en oeuvre des procédures d’exploration, de tri, et de classification des séquences temporelles, permettant d’en déduire les principales structures (Gabadinho et al., 2011).

[12] Les mentions entre crochets correspondent aux désignations de ces quartiers dans l’ensemble des légendes des cartes et des graphiques documentant ces résultats.

Ces travaux ont bénéficié du programme Investissements d’Avenir de l’Agence Nationale de la Recherche, dans le cadre du Laboratoire d’Excellence DynamiTe (ANR-11-LABX-0046), groupe de travail 2.4 Produire la ville ordinaire.

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Pour compléter

Ressources bibliographiques :
Ressources webographiques :


En complément, dans ce dossier de Géoconflluences, voir l'article de :
Cynthia Ghorra-Gobin, « Le triomphe de la ville ou de la métropole ? Mise en perspective de deux débats dans le champ des études urbaines aux États-Unis », Géoconfluences, 2015.

 

Renaud LE GOIX,
Professeur de géographie, Université Paris-Diderot (Paris 7),
UMR Géographie-cités 8504 CNRS, Univ. Paris 1, Univ. Paris-Diderot,


conception et réalisation de la page web : Marie-Christine Doceul,

pour Géoconfluences, le 15  janvier 2016

Pour citer cet article :
Renaud Le Goix, « Du manteau d’Arlequin au Rubik’s cube : analyser les multiples dimensions de trente années d’évolutions socio-économiques des quartiers en Californie du Sud », Géoconfluences, 2016, mis en ligne le 15 janvier 2016
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-regionaux/etats-unis-espaces-de-la-puissance-espaces-en-crises/articles-scientifiques/du-manteau-d-arlequin-au-rubik-s-cube

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