Vous êtes ici : Accueil / Articles scientifiques / Dossiers régionaux / États-Unis : espaces de la puissance, espaces en crises / Articles scientifiques / Les territoires ultramarins des États-Unis au cœur de la première ZEE mondiale

Les territoires ultramarins des États-Unis au cœur de la première ZEE mondiale

Publié le 26/04/2021
Auteur(s) : Hervé Théry, directeur de recherche émérite au CNRS-Creda - professeur à l'Université de São Paulo (PPGH-USP)

Mode zen PDF

Si les États-Unis disposent de la première ZEE mondiale, c'est notamment grâce à une quinzaine de « territoires » situés dans le Pacifique et les Caraïbes. Sans être formellement des colonies, ils sont sous leur contrôle total, et leur fonction a évolué depuis leur acquisition. Ils ont encore, la plupart, un intérêt stratégique et géopolitique : ce pavage territorial hérité donne surtout aux États-Unis un levier majeur de projection de puissance et constitue une prise de gage sur le futur dans un monde de plus en plus maritimisé.

Bibliographie | mots-clés | citer cet article

Les États-Unis sont nés en se libérant, au XVIIIe siècle, du joug colonial de la Grande-Bretagne, et ils ont ensuite toujours appuyé les luttes d’autres colonies, jusqu’à la vague d’indépendances des années 1960. Et même au-delà puisque, selon eux, les habitants des « confettis d’Empire » que les pays européens avaient gardé ici et là devraient pouvoir être libérés, eux aussi, de cette tutelle héritée d’un passé honteux.

Cette position de donneur de leçons est toutefois affaiblie par le fait que les États-Unis eux mêmes possèdent encore une quinzaine de territoires d’outre-mer, situés dans les Antilles et l'océan Pacifique, qui bien qu’ils ne soient pas formellement des colonies n’en sont pas moins sous leur contrôle total, et qu’ils ne semblent pas vouloir les « libérer » de sitôt, notamment parce que c’est en partie à ces territoires qu’ils doivent d’avoir la plus grande zone économique exclusive (ZEE) mondiale.

Si certains sont connus, comme Porto Rico, ou l’ont été lors d’épisodes historiques comme de grandes batailles de la Seconde Guerre mondiale (Midway, Guam, Saipan) d’autres le sont beaucoup moins, comme les îles Howland et Baker, l’atoll de Palmyre ou le récif Kingman. Alors que les mers et les océans sont au cœur de la mondialisation et un levier majeur des dynamiques et des rivalités de puissances, les US Territories demeurent un atout capital de la puissance étatsunienne, de la transformation du Pacifique en « lac américain ». Il nous a donc paru intéressant de les présenter.

Après un rapide cadrage cartographique et statistique, on commencera par repérer les traits communs qu’ils ont hérité de quelques épisodes clés et s’interroger sur leur avenir, à la fois sur leur – peu probable – future décolonisation et sur l’importance géopolitique de ces îles dans un monde de plus en plus maritimisé, comme l’illustrent, par exemple, les tensions actuelles en mer de Chine. On pourra ensuite parcourir une par une ces possessions ultramarines des États-Unis, en indiquer les caractéristiques principales et montrer comment elles sont entrées dans leur patrimoine, dans une perspective géopolitique.

Sans prétention ni à l’exhaustivité ni à l’originalité, ce texte vise donc seulement à mettre en lumière ces lieux dont on parle peu, en mettant en forme et à la disposition des lecteurs des informations tirées de sources publiques et des images extraites d’OpenStreetMap, de Google Earth ou fournies par le CNES dans le cadre du partenariat entre Géoconfluences et GéoImages.

>>> Cet article fait l'objet d'une copublication dans le cadre d'un partenariat avec le site Géoimage. Retrouvez en bibliographie les ressources correspondantes dans Géoimage.

 

1. Un état des lieux

Cette partie vise à comprendre ce qui différencie légalement un territoire des États-Unis des cinquante États fédérés, ainsi qu’à identifier les grands points communs de ces territoires dans leurs trajectoires.

1.1. Plusieurs statuts juridiques

Juridiquement, « aux États-Unis, un territoire est toute étendue de région sous la juridiction souveraine du gouvernement fédéral des États-Unis » (Hurd, 1968, p. 438-439). Dans ces espaces, « les États-Unis revendiquent des droits souverains pour explorer, exploiter, conserver et gérer leur territoire » (Smith, 1986, p. 467).

Ces « territoires » des États-Unis ne sont jamais qualifiés de « colonies » et de fait ne l’ont juridiquement jamais été. À l’origine le terme désignait des espaces contigus à l’Union mais dont la population n’était pas encore suffisante pour se doter d’institutions lui permettant de devenir un État. Ils diffèrent des États américains et des nations amérindiennes en ce qu'ils ne sont pas des entités souveraines (officiellement, pour ces dernières).

Les territoires actuels sont donc des entités géographiques et politiques qui ne dépendent d'aucun des cinquante États et peuvent avoir l'un, l'autre ou une combinaison de trois statuts :

  • « Incorporés », placés sous la souveraineté américaine de façon inamovible et où s’applique l’ensemble des dispositions de la Constitution des États-Unis
  • « Organisés », pour lesquels le Congrès des États-Unis a passé une « loi organique » (Organic Act) pour déterminer de manière formelle son système de gouvernement.
  • Les autres sont qualifiées d’« îles mineures éloignées » (United States Minor Outlying Islands), une qualification à usage purement statistique

Ces territoires peuvent donc être répartis en trois catégories :

  • Les territoires non incorporés et organisés : Porto Rico, les îles Vierges des États-Unis, Guam et les îles Mariannes du Nord, dits aussi Commonwealth, associés aux États-Unis ;
  • Les territoires incorporés et non organisés ; il n'en existe qu'un seul : l'atoll Palmyra.
  • Les territoires non incorporés et non organisés : les Samoa américaines ainsi que huit des neuf îles mineures éloignées des États-Unis.

De nombreux territoires ont existé avant eux, de 1789 à 1959, créés pour administrer les terres nouvellement acquises. Trente et un de ces territoires (ou parties de territoires) ont finalement atteint le statut d'État, les derniers étant les territoires l'Alaska et Hawaï. D'autres, comme les Philippines, la Micronésie, les îles Marshall et Les Palaos, acquis après la guerre hispano-américaine de 1898 ou les deux Guerres mondiales, sont devenus indépendants.

Ceux qui restent sont donc sous la souveraineté des États-Unis mais n’en font partie qu’à certains égards, et pas à d'autres. Ils ont certes les mêmes symboles que le reste du pays (drapeau, hymne, devise), le même président et la même monnaie, mais même les territoires « non incorporés et organisés » ne sont pas considérés comme faisant partie intégrante des États-Unis. La Constitution ne s’y applique que partiellement, les infrastructures y sont généralement inférieures à celles des États-Unis continentaux et d'Hawaï et les taux de pauvreté plus élevés. Chaque territoire est autonome avec un gouverneur élu localement et une législature territoriale, il élit un membre « sans droit de vote » à la Chambre des représentants des États-Unis, qui possède en principe les mêmes pouvoirs que les autres membres de la Chambre, mais ne peut pas voter en session plénière.

1.2. Un archipel américain

Les « territoires des États-Unis » (« U.S. territories ») sont tous situés outre-mer depuis que les derniers de ceux qui avaient été créés sur leur territoire continental lors de sa conquête progressive sont devenus des États, y compris l’Alaska, achetée à ses premiers colonisateurs russes, et même Hawaï, royaume jusque-là indépendant, annexé en 1898. Ils sont pour la plupart situés dans le Pacifique, sauf trois d’entre eux qui sont dans les Caraïbes.

Document 1. Localisation des Territoires des États-Unis

carte territoires ultramarins des états-unis planisphère monde

Voir la carte ci-dessus en haute définition.

Document 2. Les Territoires des États-Unis dans les Caraïbes

carte territoires ultramarins des états-unis caraïbesz

Document 3. Les Territoires des États-Unis dans le Pacifique

carte territoires ultramarins des états-unis pacifique

Ces territoires ont au total une superficie de 10 456 km2, plus que celle des derniers territoires d’outre-mer des plus anciens empires coloniaux, le Portugal, avec Madère (802 km2) et les Açores (2 322 km2) ou l’Espagne, avec les Canaries (7 445 km2). C’est moins que la France d’outre-mer avec 120 369km2, mais dont 87 % sont formés par la Guyane (86 504 km2) et la Nouvelle-Calédonie (18 575 km2). C’est beaucoup moins, également, que le Groenland placé sous souveraineté danoise, en cours d’autonomisation croissante et peuplé par moins de 60 000 habitants.

 
Document 4a. Superficies et dates d’acquisition des territoires
Nom du territoire Superficie (km2) Date d'acquisition
Habité
 Porto Rico 9 104 1899
Guam 543 1899
Îles Mariannes du Nord 464 1975
Îles Vierges des États-Unis 346 1917
Samoa américaines 197 1900
Inhabité (sauf bases militaires et scientifiques)
La Navasse 5 1857
Midway 6 1859
Wake 7 1898
Johnston 3 1859
Baker 2 1856
Howland 5 1858
Jarvis 5 1856
Récif Kingman 18 1860
Atoll Palmyre 12 1898
Total 10 717 1856 à 1975

 

Plusieurs de ces territoires sont inhabités, sauf par des militaires qui s’y relaient sur des bases de la marine ou de l’armée de l’air des États-Unis, mais ceux qui sont ont une population permanente rassemblent plus de 3,5 millions d’habitants (dont près de 3,2 millions à Porto Rico), plus que celle l’outre-mer français (2,8 millions d’habitants).

Document 4b. Indicateurs socio-économiques sur les territoires peuplés
Nom Capitale Population % du total PNB (millions US$) Taux de pauvreté (%)
 Porto Rico San Juan 3 193 694 89,5 104 980 43,1
Guam Hagåtña 165 718 4,6 5 920 22,9
 Îles Vierges des États-Unis Charlotte Amalie 106 977 3,0 3 850 22,4
Îles Mariannes du Nord Saipan 56 882 1,6 1 323 52,3
Samoa américaines Pago Pago 55 465 1,6 636 65
Total     100 116 709 N.C.

Source : Wikipedia, "Territories of the United States", tableaux "Overview of populated American territories" et "Statistical overview of American territories", avec références des statistiques en notes.

1.3. Un destin commun

Bien qu’ils soient très différents les uns des autres (voir la présentation détaillée dans les encadrés déroulants ci-dessous) ces territoires ont entre eux plusieurs points communs, apparus lors d’épisodes clés de leur histoire. Ils ont eu des parcours géohistoriques comparables, même si tous n’en ont pas vécu toutes les étapes, que l’on peut résumer comme suit : origines coloniales, îles à guano, implication dans la Seconde Guerre mondiale, bases militaires, et finalement réserves naturelles.

Des origines coloniales

Tous ces territoires ont des origines coloniales même s’ils ont été acquis de différentes façons :

  • Acquisition par conquête militaire lors de la guerre hispano-américaine de 1898 qui a permis aux États-Unis de s’emparer d’une partie de l’Empire colonial espagnol : Cuba, les Philippines, Porto Rico et Guam. Cuba était l’enjeu quasi unique du conflit, et l’acquisition des autres territoires, notamment les Philippines, n’était pas le but principal, mais cette guerre a sans aucun doute été un tournant pour les États-Unis. Le 2 juin 1898, le Washington Post publia un éditorial resté célèbre :
«

« Une prise de conscience nouvelle semble entrer en nous — un sentiment de force accompagné d’un nouvel appétit, le vif désir de montrer notre force […] Ambition, intérêt, soif de conquêtes territoriales, fierté, pur plaisir de se battre, quelque nom qu’on lui donne, nous sommes animés d’une sensation nouvelle. Nous voilà confrontés à une étrange destinée. Le goût de l’Empire est sur nos lèvres, semblable au goût du sang dans la jungle »

Source : Burns, Siracusa, Flanagan, 2013, p. 107.

»

Si une partie de ces conquêtes est ensuite devenue indépendante (les Philippines en 1946 et Cuba en 1902 mais avec une très forte influence étatsunienne jusqu’en 1959), d’autres territoires sont toujours possession des États-Unis, dans le cas de Guam et de Porto Rico.

  • Annexation après une dispute avec une autre puissance coloniale et parfois des allers-retours entre la souveraineté de l’une et de l’autre : Îles Baker, Howland, et Jarvis.
  • Rachat à une autre puissance coloniale : îles Vierges des États-Unis ((Les îles Vierges sont divisées entre Îles vierges britanniques, territoire d’outre-mer du Royaume-Uni, îles Vierges des États-Unis, et les anciennes îles Vierges espagnoles rattachées à Porto Rico.)) au Danemark, Porto Rico ayant été formellement acheté à l'Espagne après la guerre hispano-américaine.
  • Traité de partage avec une autre puissance coloniale : Îles Samoa américaines et Mariannes. On peut y ajouter les traités qui ont partagé les ex-colonies allemandes après la première Guerre mondiale, par lesquels le Japon obtint les îles Mariannes, que les États-Unis récupèrent plus tard, après la Seconde Guerre mondiale
  • Annexion à l’occasion d’une entrée d’un territoire dans l’Union, dans le cas de Palmyra, détachée d’Hawaï.
La manie du guano

Dans les années 1840, le guano (dépôts accumulés d’excréments et de cadavres d’oiseaux marins) était très recherché comme source de salpêtre pour la production de la poudre à canon et comme engrais agricole. Il était récolté sur diverses îles du Pacifique, comme les îles Chincha, au Pérou. Ces îles ayant été habitées par les oiseaux marins pendant des siècles, le guano s'y était accumulé, parfois sur plusieurs mètres d’épaisseur.

Les États-Unis ont commencé à en importer en 1843, et la « guano mania » des années 1850 a causé une hausse des prix sur un marché oligopolistique, des tentatives – frustrées – de contrôle des prix et finalement la promulgation du Guano Islands Act du 18 août 1856, qui a encouragé les entrepreneurs américains à rechercher et à exploiter de nouveaux gisements sur les îles et récifs des Caraïbes et du Pacifique.

Il autorisait tout citoyen américain à prendre possession d'une île contenant des gisements de guano, n'importe où sur la planète, pourvu qu'elle soit inoccupée ou qu'elle ne soit pas soumise à la juridiction d'un autre gouvernement. Elle autorisait le président des États-Unis à recourir à la force militaire pour la protéger et établissait que les lois fédérales américaines y auraient cours.

En vertu de cette loi, les États-Unis ont pris le contrôle de 94 îles jusqu’en 1903, dont 66 furent ensuite reconnues comme territoires des États-Unis. C’est ainsi qu’ont été acquises les îles Baker et Howland, l’atoll Johnston, Jarvis, Kingman Reef, Midway, Navassa, et l’atoll Palmyra.

Si l’on ne peut juridiquement qualifier de coloniale cette prise de possession, on peut la trouver pour le moins unilatérale. On pourrait en outre la qualifier de peu respectueuse de l’environnement, car l’exploitation du guano laissait en général les îles en piteux état une fois les gisements épuisés, mais ce serait un anachronisme tant le respect de l’environnement était une notion presque inconnue à la fin du XIXe siècle.

L’épisode décisif de la Seconde Guerre mondiale et la militarisation

Plusieurs de ces territoires ont été soit conquis, soit reconquis après une invasion japonaise lors de la Seconde Guerre mondiale : Guam, Mariannes du Nord, îles Baker et Howland, Jarvis, Midway, Wake et Guam. Les Mariannes du Nord et Midway ont été le théâtre de trois des plus grandes batailles de la guerre dans le Pacifique, qui ont cassé la progression fulgurante de la conquête japonaise et marqué des étapes décisives de la reconquête américaine, d’île en île (tactique des sauts de puce), jusqu’à ce que les bombardiers transportant les bombes atomiques destinées à Hiroshima et Nagasaki décollent de Tinian, dans les Mariannes du Nord.

Les leçons apprises lors de ce conflit expliquent que quelques-unes des îles soient devenues des bases miliaires pour l’U.S. Navy et l’U.S. Air Force. Celles de Baker, Johnston et Palmyra ont été abandonnées mais celles de Guam, Midway et Wake sont encore actives et jouent un rôle essentiel dans la stratégie planétaire des États-Unis.

Document 5. Superficie des bases militaires à Hawaï, dans les territoires étatsuniens et quelques États
horizontalBar
Superficie des bases militaires dans des territoires étatsunien et quelques États   Hawaï (143);Japon (120);Guam (32);Corée du Sud (80);Guantanamo-Cuba (1);Porto Rico (34);Mariannes (5);Wake (1);Marshall (11);Johnston (1);Samoa am. (1);Bahamas (6);Îles vierges (6) Espace (nombre de bases);Superficie des bases (hectares) true
  Superficie des bases (ha) 92527;46531;15347;12542;11662;9126;6260;1052;551;277;219;45;32   #EE7168

Source : département de la Défense des États-Unis, 2018.

 

Le rôle intégrateur des transports aériens et des câbles transocéaniques

Les distances sont telles dans le Pacifique que les transports aériens – bien plus rapides que la navigation – ont joué un important rôle intégrateur entre les territoires, dès que les avions ont eu assez d’autonomie pour aller d’une île à l’autre. De ce point de vue un épisode décisif a été les lignes d’hydravions de la Pan American Airways, pour laquelle plusieurs des territoires ont joué un rôle de relais pour la traversée des États-Unis vers l’Asie : ce fut le cas pour Guam, Midway, Wake et – brièvement – pour les Samoa américaines et Kingman Reef.

Le service Pacific Clipper a commencé en novembre 1935, avec un premier vol de San Francisco à Manille. Cette première route aérienne du Pacifique a été baptisée FAM14 (Foreign Air Mail route 14), ce vol de 60 heures durait six jours avec quatre escales de nuit, le long vol vers Hawaï étant le seul fait de nuit. De 1935 à 1939, FAM14 a été le seul lien aérien transpacifique entre les États-Unis et l'Asie

Avec le début de la Seconde Guerre mondiale, le volume de courrier transporté par le service Pacific Clipper a commencé à augmenter, ainsi que le nombre de pays qui ont utilisé le service. En juillet 1940, Pan Am a ouvert une « route du sud » de San Francisco à Auckland, en Nouvelle-Zélande, baptisée FAM19. Au cours de la Seconde Guerre mondiale et à mesure que de nouveaux pays étaient entraînés dans le conflit, les routes postales existantes étaient continuellement ajustées et de nouvelles routes étaient développées pour créer des zones de vol sûres pour les avions commerciaux.

Document 6. Les lignes de la Pan American Airways dans les années 1930-1940

Lignes aériennes transpacifiques de la pan americain airways

Document 7. Les hydravions du Pacific Clipper de la Pan American Airways en 1935

hydravions pacific clipper

Le Pan American Clipper survole le pont inachevé du Golden Gate et passe Diamond Head à son arrivée à Hawaï en 1935 (source)

Ces lignes ont disparu mais pas le rôle de relais des aéroports. Ils fournissent des points d'atterrissage en cas d’urgence lors de la traversée de l’Océan Pacifique, même s’ils ne disposent que de services commerciaux réguliers limités. Celui de l’atoll Johnston, construit pendant la Seconde Guerre mondiale, a encore connu un trafic commercial important au cours de la seconde moitié du XXe siècle. Il a été abandonné en 2003. Ceux qui demeurent actifs, notamment comme base de bombardiers, B52 naguère, bombardiers furtifs aujourd’hui, permettent surtout une présence militaire dans des zones stratégiques clés. Les principaux sont Henderson Field (Naval Air Facility), sur Sand Island (Midway), Wake et Palmyra.

À ces axes immatériels (supportant des flux matériels) s’ajoutent des infrastructures fixes, les câbles de transmission de données (donc des axes matériels supportant des flux immatériels), pour lesquels ces îles ont un précieux rôle de relais, depuis les premiers câbles télégraphiques transocéaniques, jusqu’aux faisceaux de fibres optiques aujourd’hui. Ils jouent un rôle essentiel dans la transmission des données puisque c’est par les câbles que transitent 95 % des flux d’informations sur Internet. La traversée du Pacifique est essentielle pour relier entre elles les deux principales puissances du Web, les États-Unis et la Chine. Dans les faisceaux du sud du Pacifique les Mariannes du Nord et Hawaï ont un rôle fondamental de transmission et redistribution des flux.

Dans son livre Mémoires vives, Edward Snowden, le lanceur d’alerte qui a travaillé des années pour la CIA (Central Intelligence Agency) puis la NSA (National Security Agency), révèle qu’il a travaillé à Hawaï pour le compte de la NSA dans un ancien établissement militaire souterrain. Il y espionnait les informations qui passaient par les câbles transocéaniques qui y sont relayés : le passage par l’archipel permet donc à la NSA de s’y brancher tranquillement sans entraves ni contrôles.

Document 8. Les câbles de transmission de données, Mariannes et Hawaï en relais

cables sous-marins

Un intérêt géopolitique actuel

Dans le domaine militaire la localisation de ces atolls jalonnant l’immensité de l’Océan leur donne un évident intérêt stratégique, elle en fait des sortes de porte-avions qui ont l’avantage d’une présence continue, contrairement à ceux de la 3rd Fleet et de la 7th Fleet. Cet intérêt s’est accru depuis qu’un des soucis majeurs des États-Unis est la confrontation avec la Chine, qui développe sa marine et crée des bases navales ex-nihilo en aménageant des îlots dans l’archipel des Spratleys, une initiative que le Pentagone a vivement critiquée. Ces territoires des États-Unis sont certes loin de la mer de Chine mais leur position dans toute la largeur de l’océan Pacifique a largement contribué à en faire un « lac américain » ou les États-Unis sont encore très largement dominants.

La ZEE au cœur d’un intérêt géoéconomique

Malgré leur taille limitée, ces îles ont, outre leur intérêt stratégique, celui de donner aux États-Unis le contrôle de vastes zones économiques exclusives (ZEE), qui peuvent receler des richesses à prospecter, ressources halieutiques, hydrocarbures, nodules polymétalliques ou autres ressources encore inconnues : leur ZEE est la première au monde en surface, devant celle de la France (document 9).

horizontalBar
États classés par superficie de la ZEE décroissante   États-Unis;
France;
Australie;
Russie;
Nouvelle-Zélande;
Royaume-Uni;
Indonésie;
Canada;
Japon;
Brésil
État;superficie true
  Superficie de la ZEE (km²) 12168352;
10070754;
9025053;
7734475;
6712847;
6621856;
6025110;
5793222;
4317017;
3677581
  #47B9B5
  Superficie terrestre (km²) 9629091;
671308;
7692060;
17125191;
270479;
242900;
1910931;
9984670;
377930;
8515767
  #EE7168

Le tableau ci-dessous reprend les données du graphique.

 
Pays Superficie de la ZEE Superficie terrestre
  Rang Superficie (km²) Rang Superficie (km²)
États-Unis 1 12 168 352 3 9 629 091
France 2 10 070 754 41 671 308
Australie 3 9 025 053 6 7 692 060
Russie 4 7 734 475 1 17 125 191
Nouvelle-Zélande 5 6 712 847 75 270 479
Royaume-Uni 6 6 621 856 80 242 900
Indonésie 7 6 025 110 15 1 910 931
Canada 8 5 793 222 2 9 984 670
Japon 9 4 317 017 62 377 930
Brésil 10 3 677 581 5 8 515 767

Sources : Bouron 2017/ VLIZ maritime boundaries geodatabase, 2016 et Division statistique des Nations Unies, Demographic Yearbook, 2008 (pdf)

 

Document 10. Les six principales ZEE mondiales

ZEE carte monde planisphère zones économiques exclusives

Les zones économiques exclusives des États-Unis dans les Caraïbes sont limitées, dans un espace étroit et partagé entre de nombreuses souverainetés. Leur localisation n’en est pas moins stratégique, les mettant au contact d’un très grand nombre d’îles indépendantes ou appartenant à d’autres ex-puissances coloniales. C’est dans le Pacifique Nord que les États-Unis se sont taillé les plus vastes zones économiques exclusives, dont la plupart ne rencontrent pas de concurrence en raison de l’isolement des îles (il en va différemment dans le Sud, où elles sont enserrées par celles d’autres pays). Leur forme est caractéristique du cercle dessiné par la règle des 200 milles marins autour d’un territoire exigu. Ajoutées à celles que leur donne la façade pacifique de leur territoire continental et de l’Alaska, c’est ici que se trouvent les principales étendues qui en font la plus vaste ZEE au monde.

Document 11. Les ZEE dans les Caraïbes

ZEE carte zones économiques exclusives antilles bassin caraïbe amérique centrale

Document 12. Les ZEE dans le Pacifique

ZEE carte zones économiques exclusives pacifique

Un intérêt écologique récent

Quand les territoires n’ont plus d’intérêt économique ou stratégique immédiat, la tendance actuelle semble d’être d’en faire des réserves naturelles, notamment ornithologiques, comme aux îles Baker et Howland, Jarvis, Midway, Wake et Palmyra. Elles peuvent être directement gérées par l'United States Fish and Wildlife Service ou sous-traitées a des organisations comme The Nature Conservancy, à Palmyra mais dans tous les cas il est interdit d’y aborder, officiellement pour ne pas déranger les animaux qui y vivent. Mais sans doute est-ce aussi une manière habile – et la moins coûteuse – d’être à la fois écologiquement correct et de les garder sous la souveraineté nationale, au cas où… Après avoir été des mines de guano, ces îles redeviennent des habitats pour les oiseaux.

 

2. Tour d’horizon des Territoires

Passons en revue ces territoires, d’abord les plus peuplés, des Caraïbes et du Pacifique, puis les îles inhabitées. On y ajoutera des archipels qui sont formellement indépendants depuis les années 1990 car leurs situations sont semblables à celles des actuelles possessions des États-Unis.

2.1. Les territoires non incorporés et organisés

Porto Rico, le 51e État ?

Porto Rico ((En espagnol et en anglais, l’île s’appelle Puerto Rico. La graphie « Porto Rico », héritée de celle anciennement employée chez les anglophones, reste celle recommandée en français même si elle est désuète ailleurs dans le monde. Voir notre guide de la graphie des toponymes.) est le plus vaste et le plus peuplé des territoires, avec un peu plus de 9 100 km2 et un peu moins de 3,2 millions d’habitants il représente à lui seul 85% de leur superficie et 90 % de leur population.

L’île a été envahie par les États-Unis le 25 juillet 1898, lors de la guerre hispano-américaine. Ils en ont acquis la possession le 10 décembre 1898, par le traité de Paris signé avec l'Espagne, celle-ci leur cédant, pour 20 millions de dollars, ses dernières possessions coloniales d'Amérique latine – Cuba et Porto Rico – ainsi que Guam et les Philippines.

Il n’aurait pas été impensable que Porto Rico devienne ensuite un pays indépendant, avec une population et un niveau de développement largement comparable à celui de ses voisins caribéens. En 1952, le territoire avait obtenu une autonomie partielle vis-à-vis des États-Unis. En juillet 2000 et juin 2007, le Comité spécial de la décolonisation de l'ONU avait demandé aux États-Unis de permettre « d’engager un processus permettant au peuple portoricain d’exercer pleinement son droit inaliénable à l’autodétermination et à l’indépendance » ainsi que la restitution des terres occupées par les bases militaires de Vieques et de Ceiba. Et le 29 avril 2010, la Chambre des représentants des États-Unis avait permis d’engager un processus formel d'autodétermination pour l'île.

Mais cela ne semble pas être le souhait d’une bonne part de ses habitants, d’autant que c’est le territoire qui s’est le plus avancé vers une intégration complète aux États-Unis. Depuis 1917, les Portoricains ont la citoyenneté américaine ; le 6 novembre 2012, le gouverneur de Porto Rico avait organisé un référendum demandant aux Portoricains de proroger jusqu'en 2020 le statut actuel d'« État libre associé » et de choisir la forme future de l'administration de l'île au-delà de cette date. La volonté de changer de statut avant 2020 avait alors été approuvée à 53 % des suffrages et la volonté de devenir un État des États-Unis par 65 % des votes.

Document 13. Porto Rico

Puerto Rico map — carte de Porto Rico

En 2017, un référendum (non contraignant) sur le statut de Porto Rico a eu lieu alors que le territoire, lourdement endetté, subissait une politique d'austérité. Le rattachement aux États-Unis a été choisi par 97 % des votants portoricains, mais le référendum avait été largement boycotté, le taux de participation n’étant que de 22,7 %.

En mai 2020, la gouverneure Wanda Vázquez avait annoncé qu’un référendum serait organisé en novembre 2020, au moment de l’élection présidentielle, pour décider si Porto Rico devait ou non devenir un État des États-Unis, et l'accession au statut d'État a été approuvée par un peu plus de 52 % des votants, pour une participation également légèrement supérieure à 52 %.

Document 14. San Juan, capitale de Porto Rico

San Juan — image satellite CNES Géoimage

Source : Géoimage (CNES)

San Juan, sa capitale, ne compte que 350 000 habitants, mais la population de son aire métropolitaine, qui comprend neuf autres communes cumulant 941 000 habitants, représente au total 1,29 millions d’habitants, soit un tiers de la population du territoire.

Îles Vierges américaines, attrape-croisiéristes

Les Îles Vierges des États-Unis sont situées entre Porto Rico et Îles Vierges britanniques, au nord du chapelet des petites Antilles qui ont été colonisées par diverses nation européennes, Français, Anglais, Hollandais et Danois (ce qui leur donne une diversité linguistique, culturelle et architecturale qui fait les délices des passagers des croisières y faisant escale). Les États-Unis se sont joints aux colonisateurs européens en rachetant ces îles au Danemark et en gardent fermement le contrôle, alors que la plupart des colonies britanniques et néerlandaises sont devenues indépendantes.

Document 15. Îles Vierges américaines

Virgin Islands map — carte des îles vierges américaines

En 2010, selon le recensement, la population des îles Vierges américaines était de 106 405 habitants, et elle était estimée en 2018 à 107 000 habitants. Selon le même recensement – les États-Unis ayant des statistiques ethniques – 76 % sont « Noirs ou Afro-Caraïbes », 15,7 %, « Blancs » (dont 13,5 % de « Blancs non hispaniques »).

Le territoire compte trois îles principales, Saint-Thomas, Saint-John et Saint-Croix. La principale, Saint-Thomas, comptait en 2010 51 334 habitants, dont ceux de Charlotte Amalie, le chef-lieu (17 489 habitants) et Tutu (7 356). Saint-Croix en avait 50 601, dont 3 027 à Frederiksted et 2 433 à Christiansted, qui ont gardé leurs noms danois. Saint-John, dont le National Park Service gère plus de la moitié du territoire, en a seulement 4 170, dont 2 866 à Cruz Bay.

Saint-Croix, la plus grande des trois îles, se trouve au sud et a une topographie plus plane, en raison de son origine corallienne. C’est là que se situe Hovensa, l'une des plus grandes raffineries de pétrole du monde, qui était exploitée par Hess Oil Virgin Islands Corp., une division de la société américaine Hess Corporation, et Petroleos de Venezuela, SA, la société pétrolière nationale du Venezuela. Le 18 janvier 2012, la société a annoncé que la raffinerie serait définitivement fermée, ce qui a eu un effet négatif majeur sur l'économie de Saint-Croix et de l'ensemble des îles Vierges américaines, car la raffinerie avait 1 200 employés directs et 950 sous-traitants. La raffinerie a rouvert depuis lors sous un nouveau propriétaire.

Document 16. L'île de Saint-Thomas
Saint Thomas map — carte de l'ile de Saint Thomas Saint Thomas map — carte de l'ile de Saint Thomas

Le tourisme est la plus grande activité économique des îles, avec 2,5 à 3 millions de visiteurs annuels, la plupart arrivant sur des bateaux de croisière. Le secteur est responsable d'environ 60 % du PIB, le secteur manufacturier consiste principalement en distilleries de rhum.

Ces îles ne sont devenues un territoire des États-Unis qu’après avoir changé de mains plusieurs fois. Lors de son deuxième voyage d'exploration, en 1493, Christophe Colomb les avait nommées les îles « Santa Ursula y las Once Mil Vírgenes » (« Sainte Ursule et les Onze Mille Vierges », en raccourci en « Las Vírgenes ») d'après le jour de leur découverte, la Sainte Ursule, et à la légende des onze mille vierges qui lui est associée.

La Compagnie danoise des Indes occidentales et de Guinée s'était ensuite établie sur l'île inhabitée de Saint-Thomas en 1672, s'étendant jusqu'à l'île Saint-John en 1683 et rachetant l'île de Saint-Croix à la Compagnie française des Indes occidentales le 15 juin 1733. En 1754, les îles furent revendues au roi du Danemark, devenant ainsi des colonies royales danoises administrées par un gouverneur.

Comme sur les autres îles des Antilles, les Danois exploitèrent la canne à sucre et introduisirent des esclaves africains dès 1763. Le Danemark étant le premier pays à interdire la traite négrière dans ses possessions, en 1792, la production de sucre y cessa, mais l'esclavage lui-même n’y fut aboli qu'en 1848. L'économie des îles périclita alors, de nombreux colons quittèrent les îles et le royaume danois se désintéressa de ses possessions antillaises. Le 1er avril 1917, le Danemark a transféré aux États-Unis (contre 25 millions de dollars), la propriété des îles, qui avaient alors 26 000 habitants, auxquels la citoyenneté américaine fut accordée en 1927.

Document 17. Quartier colonial de Charlotte Amalie

Charlotte Amalie picture — quartier colonial Charlotte Amalie

Bank of Saint-Thomas, Charlotte Amalie, îles Vierges des États-Unis, 24 décembre 2011, domaine public (source).

Charlotte Amalie, capitale des Îles Vierges américaines, a gardé une architecture coloniale, exploitée par le tourisme d’escale, ainsi qu’un autre élément pittoresque : les îles sont la seule partie des États-Unis où l’on conduise à gauche, comme au moment du transfert, en 1917. Cependant, comme la plupart des voitures du territoire sont importées des États-Unis continentaux, les voitures du territoire ont leur volant à gauche ((Pour en savoir plus sur la conduite à gauche avec le volant à gauche, lire Matt Wade, « We Drive on the Left » (en anglais).)).

Guam, porte-avions permanent

Guam est la plus grande île (549 km2) de l'archipel des îles Mariannes, dont elle est l'île la plus méridionale (elle se situe à 217 km au sud de l’île de Saipan). Elle est territoire des États-Unis depuis 1899, à la fin de la guerre hispano-américaine. Son statut a été « organisé » par la loi organique de 1950, qui a accordé la citoyenneté américaine aux habitants et leur a donné un gouvernement local.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Guam a été attaqué par l'Empire du Japon et conquise trois jours après l'attaque de Pearl Harbor, en décembre 1941, puis reconquise par les États-Unis lors de la seconde bataille de Guam, pendant l'été 1944, juste après l'invasion de Tinian, dans le cadre de la campagne des îles Mariannes et des Palaus.

Lors du recensement de 2010, Guam comptait 159 358 habitants, dont 49 % d'« Océano-Américains », y compris 37% de Chamorros, la population indigène de l'île avant la colonisation par l'Espagne au XVIe siècle, 32,2 % d'« Asio-Américains » (d’origine philippine, coréenne ou chinoise) et 7,1 % de « Blancs américains ».

Document 18. Guam
guam map — carte de Guam

image satellite Guam Cnes

Guam, 2019, source Géoimage (CNES). Voir en haute définition. Coordonnées 13.4858, 144.8026.

L’île abrite depuis juillet 1944, une des plus importantes garnisons de tous les territoires, dont la base aérienne Andersen (Andersen Air Force Base, AFB) ainsi que la base navale Guam (Naval Base Guam, NBG), intégrées en 2009 dans la Joint Region Marianas (source), 12 000 militaires et leurs familles vivent sur l’île, dont les bases occupent environ 30 % des terres. Elle est par ailleurs très dépendante des aides sociales américaines, près de 45 000 habitants reçoivent une aide alimentaire et bénéficient du système de santé publique.

La base navale de Guam (NBG) est une base navale stratégique, en particulier après la fermeture des bases aux Philippines dans les années 1990. Elle abrite le commandement du Submarine Squadron 15, la garde côtière du secteur Guam et le Naval Special Warfare Unit One. C'est aussi le support pour une trentaine d'autres commandements qui fournissent un appui à la flotte américaine dans cette partie du monde comme le Military Sealift Command Ship Support unit Guam et le Navy Munitions Command Unit East Asia Division Guam. La base emploie environ 6 300 militaires (source). Elle est aussi le port d’attache d’une dizaine d’unités de l’United States Pacific Command, de l’United States Pacific Fleet et de la Septième flotte américaine. Cette impressionnante concentration d’unités navales justifie pleinement que les commandants militaires américains aient qualifié l'île de « porte-avions permanent ».

Document 19. La base navale de Guam en 2006

base navale de Guam

Source : US Navy, domaine public, voir en haute définition sur Wikipédia.

La base aérienne Andersen (AFB) est la plus importante à l'ouest d'Hawaï (source). Créée en 1944 sous le nom de North Field, c’est la seule base du Pacifique occidental qui peut en permanence desservir les bombardiers stratégiques lourds américains B-1B, B-2 et B-52, le Japon, la Corée du Sud et la Corée du Nord sont à portée de vol de ses avions. En raison de l'espace aérien presque illimité de Guam et de la proximité de l'île Farallon de Medinilla, un champ de bombardement naval situé à 296 km au nord, la base est un lieu d'entraînement idéal. C’est l'une des deux bases critiques de la région Asie-Pacifique, l'autre étant Diego Garcia dans l'océan Indien.

Document 20. Andersen Air Force Base et Naval Base Guam

image satellite Guam Cnes

Andersen Air Force Base (Andersen AFB). Source  Géoimage (CNES) 2019.

image satellite Guam Cnes

Naval Base Guam (NBG). Source  Géoimage (CNES) 2019.

Les Mariannes du Nord
Les Îles Samoa américaines

2.2. Les territoires non incorporés et non organisés 

Les territoires qui ne sont ni « incorporés » ni « organisés » (sauf Palmyra) sont regroupés dans la catégorie United States Minor Outlying Islands (îles mineures éloignées des États-Unis). Ces îles ne sont regroupées que par commodité statistique, elles ne sont pas administrées collectivement et elles n’ont en commun que d'être des îles inhabitées sous la souveraineté des États-Unis.

En 1936, un programme de colonisation avait commencé sur Baker, Howland et Jarvis, mais les trois îles ont été évacuées en 1942 à la suite de l’entrée des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale. En 2019, aucune n'avait de résidents permanents, leur seule population étant constituée de personnel scientifique et militaire qui y est stationné temporairement. Sur l'atoll Johnston le recensement de 2000 avait dénombré 315 personnes, et 94 personnes sur l'île de Wake. La plupart des îles sont fermées au public. L'atoll de Palmyra est ouvert, mais il n'y a pas de moyen facile d'y accéder.

Tous ces territoires se situent dans le Pacifique, avec une seule exception, Navassa Island (L'île de la Navasse en français), un atoll inhabité des Antilles.

 

Document 26. Les îles mineures du Pacifique

Les îles mineures du Pacifique

Midway
Wake
Atoll Johnston
Baker et Howland
L'île Jarvis
Le récif Kingman

2.3. L’atoll de Palmyre, territoire incorporé et non organisé

 
Encadré 1. Les anciennes possessions

D’autres archipels ont des situations – géographiques et économiques – semblables à celles des territoires des États-Unis, bien qu’ils en soient formellement indépendants depuis les années 1990 après avoir été sous leur tutelle depuis peu après la Seconde Guerre Mondiale.

Micronésie

Les États fédérés de Micronésie (Yap, Chuuk, Pohnpei et Kosrae) sont composés de 607 îles, réparties sur 2 860 km dans l’archipel des îles Carolines. Leur superficie totale est de 702 km2, leur population de 102 624 habitants, leur capitale Palikir. Leur zone économique exclusive est de 2 992 415 km2 dans la limite des 200 milles marins du fait de leur accession à la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer le 29 avril 1991

Leur histoire antérieure a été complexe. Les Britanniques ont d'abord revendiqué la possession de la Micronésie de 1784 à 1800, puis elles ont été occupées par l'Espagne et le litige l’opposant à l'Allemagne pour la souveraineté sur ces îles a été réglé en 1875 par le pape Léon XIII, qui confirma la souveraineté espagnole. Défaite lors de la guerre hispano-américaine, l'Espagne perdit ces îles, vendues à l'Allemagne en 1899 et intégrées à la Nouvelle-Guinée allemande. Occupées par le Japon à partir du 8 octobre 1914, elles sont prises en 1944 par les États-Unis, qui les administre à partir de 1947 dans le cadre du territoire sous tutelle des îles du Pacifique confié par un mandat des Nations Unies.

Leur indépendance a été proclamée en 1990 mais le Commonwealth des îles Mariannes du Nord s'en est séparé le 1er avril 1978. Les nouveaux États fédérés de Micronésie ont signé avec les États-Unis en 1982 un accord-cadre de libre-association (le Compact) qui est entré en vigueur le 3 novembre 1986. Les États fédérés de Micronésie sont l'un des pays les plus pauvres du monde, leur économie est tributaire des aides extérieures (américaines notamment), bien que celles-ci aient progressivement diminué.

Palaos

Les Palaos sont un pays d'Océanie situé en Micronésie, à l'est de Mindanao (Philippines), au nord de la Nouvelle-Guinée occidentale (Indonésie). Faisant partie de l'archipel des îles Carolines, le pays compte huit îles principales et plus de 250 petites îles situées à l'est de Mindanao, aux Philippines. Sa superficie est de 444 km², sa ZEE de 603 978 km², sa population de 21 729 habitants.

La plus grande île, Babeldaob, abrite l'aéroport international Roman-Tmetuchl et la nouvelle capitale, Melekeok. L'ancienne capitale, Koror, occupe l'île du même nom et abrite plus de la moitié de la population du pays, faisant d'elle sa plus grande ville. Les Palaos ont obtenu en 1994 leur indépendance des États-Unis, qui avaient reçu un mandat des Nations Unies. Le tourisme représente l'essentiel de l'activité économique. Pionnier en matière de sauvegarde des fonds marins, ce petit pays de Micronésie a fait de ses eaux un sanctuaire.

En 1978 et 1979, des référendums aboutissent à une évolution différente des districts du territoire sous tutelle. Quatre des six districts forment un État fédéral qui devient les États fédérés de Micronésie en 1990 tandis que les îles Marshall et les Palaos choisissent une indépendance séparée. Les Palaos signent un traité de libre-association avec les États-Unis en 1982 et se donnent une constitution, modifiée huit fois et qui est entrée en vigueur le 1er octobre 1994

Îles Marshall

Ces îles sont un État de Micronésie dont l'indépendance a été reconnue en 1990, peuplé de 70 983 habitants en 2014, contre 63 174 en 2008. Cet archipel, situé dans le Sud-Ouest de l'océan Pacifique nord, au sud et sud-sud-est de Wake et à l'est-sud-est des Mariannes du Nord, est formé d'îles volcaniques et d’atolls coralliens.

Elles portent le nom de John Marshall, un de leurs découvreurs, et font partie des quelques pays qui, comme l'Arabie saoudite, la Bolivie, la Colombie, les Îles Cook ou les Philippines portent le nom d'une personne.

L'atoll de Bikini fait partie des îles Marshall, il est particulièrement connu pour avoir été le théâtre d'essais d'armes atomiques menés par les États-Unis, à partir du 1er juillet 1946. Sa population avait été évacuée et déplacée sur l'atoll de Rongerik et 67 expériences nucléaires, dont 23 explosions de bombes A et de bombes H, ont été effectuées entre 1946 et 1958, dont celle de Castle Bravo, la plus puissante bombe H américaine (15 mégatonnes, 1 000 fois la puissance de la bombe d’Hiroshima). Trois îles ont été rayées de la carte durant ces expériences.

À la fin des années 1960 et au début des années 1970, quelques habitants originaires de l’atoll furent renvoyés s'y installer mais ils furent à nouveau évacués en raison du fort taux de radioactivité. En 1998, l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) a recommandé de ne pas repeupler les îles de l'atoll, les produits locaux et l'eau des nappes étant impropres à la consommation.

L'aide gouvernementale des États-Unis est aujourd’hui la base de l’économie insulaire. En vertu du contrat de libre association, les États-Unis fournissent approximativement 65 millions de dollars d'aide annuelle.

En 2010, l'atoll de Bikini est inscrit sur la liste du patrimoine mondial en tant que « symbole de l'entrée dans l'âge nucléaire » de l'Humanité. Il avait été découvert par l'expédition d'Otto von Kotzebue et alors baptisé « île Eschscholtz », du nom d’un médecin, botaniste et naturaliste allemand germano-balte, sujet de l'Empire russe. On peut supposer que Louis Réard n’aurait peut-être pas choisi ce premier nom, en 1946 (cinq jour après l’essai nucléaire), pour désigner « le plus petit maillot de bain du monde », alors qu’il avait retenu « bikini » parce qu’il trouvait « que ce nom correspond[ait] parfaitement car c’est un maillot qui va faire l’effet d’une "bombe" » (source).


 

Conclusion

Depuis une quarantaine d’années on a vu fleurir, principalement dans des universités des États-Unis ou de leurs émules d’autres pays, des études « post-coloniales » et « décoloniales », qui mettent l’accent sur les effets pervers de la colonisation et sa responsabilité dans la plupart des malheurs du temps. Certes, depuis la fin des vagues de décolonisation il y a soixante ans, ces études visent à « décoloniser » les esprits plutôt que les territoires, en montrant que la colonisation a encore des effets dans les sociétés et les comportements. Certes aussi ceux qui portent ce mot d’ordre, s’ils sont états-uniens, sont souvent également critiques envers l’impérialisme de leur propre pays.

Mais peut-être pourraient-ils/elles – et même devraient-ils/elles – tenter de convaincre d’abord leurs propres gouvernants de prêcher par l’exemple en débarrassant leur pays de son propre héritage « colonial », au sens large où ils l’entendent. Car pour le moment il semble très peu probable que les États-Unis libèrent ces territoires et concèdent l’indépendance à leurs habitants, pour ceux qui en ont, ou fassent des îles désertes des biens communs de l’humanité.

Ce serait tout à leur honneur, étant donné le rôle moteur joué par les États-Unis et par l’ONU (dont ils sont à l’origine), dans la décolonisation, de mettre fin à l’étrangeté qu’il y a pour eux à garder, comme les anciennes puissances coloniales, des « confettis d’empire ». Quel intérêt peuvent avoir les États-Unis à conserver ces territoires qui semblent n’être que des relais de câbles, des ZEE à peu près vides et des réserves ornithologiques ? Ou pour grossir le trait : une fois gratté tout le guano, à quoi peuvent bien servir ces cailloux ? Probablement cela a-t-il à voir avec leur rivalité avec l’autre superpuissance du XXIe siècle, la Chine (y compris l’appui militaire indirect à ses voisins, Inde comprise) et le contrôle d’un domaine maritime, en prévision d’un futur toujours plus maritimisé.

 


Bibliographie

Lire aussi, sur Géoimage

Le réseau des territoires et bases sous contrôle ou souveraineté des États-Unis outre-mer : affirmation et projection de puissance

Autre dispositif des États-Unis dans le système indo-Pacifique

 


Mots-clés

Retrouvez les mots-clés de cet article dans le glossaire : convention des Nations Unies sur le droit de la mer | halieutiques (ressources) | mille marin ou nautique | recensement des États-Uniszone économique exclusive (ZEE).

 

 

 

Hervé THÉRY
Directeur de recherche émérite au CNRS-Creda, professeur à l'Université de São Paulo (PPGH-USP).

 

 

Mise en web : Jean-Benoît Bouron

Pour citer cet article :

Hervé Théry, « Les territoires ultamarins des États-Unis au cœur de la première ZEE mondiale », Géoconfluences, avril 2021.
URL : https://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-regionaux/etats-unis-espaces-de-la-puissance-espaces-en-crises/articles-scientifiques/territoires-des-etats-unis

Pour citer cet article :  

Hervé Théry, « Les territoires ultramarins des États-Unis au cœur de la première ZEE mondiale », Géoconfluences, avril 2021.
https://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-regionaux/etats-unis-espaces-de-la-puissance-espaces-en-crises/articles-scientifiques/territoires-des-etats-unis