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(Dossier) États-Unis : espaces de la puissance, espaces en crises

La fin des ghettos noirs ? Politiques de peuplement et recompositions socio-ethniques des métropoles américaines

Publié le 07/07/2015
Auteur(s) : David Giband, professeur des Universités - Université Perpignan Via Domitia

Depuis près de deux décennies, on assiste aux États-Unis à une profonde restructuration de l’ordre métropolitain. Celle-ci procède de la mise en en œuvre de politiques urbaines de type néo-libéral visant à adapter les métropoles du pays aux conditions de la globalisation économique (Hackworth, 2007, Harvey, 2014) [1]. Elle prend la forme d’un double mouvement. D’une part, les stratégies de développement économique déployées entendent attirer capitaux étrangers, entreprises internationales et salariés les plus qualifiés (particulièrement les classes dites « créatives », Florida, 2002) dans des espaces urbains compatibles avec les critères de la compétition économique mondiale. Les centres-villes font ainsi l’objet d’aménagement donnant la part belle aux opérations privées dans le domaine de l’immobilier d‘affaires (quartiers d’affaires), résidentiel (le plus souvent à destination des classes supérieures) et du tourisme international. D’autre part, dans cette adaptation des espaces métropolitains à la compétition mondiale, il s’agit aussi de rendre conformes les espaces de la pauvreté et de la marginalité aux conditions de la globalisation (Wilson, 2007). Ce début de XXIème siècle est ainsi marqué par la mise à mal des quartiers de relégation, au premier rang desquels figurent les ghettos afro-américains. Les transformations observées prennent la forme d’une disparition annoncée des ghettos qui, face à l’adoption de critères de « bonne gouvernance urbaine » et au nom des impératifs de la rationalité budgétaire, ont été la cible principale des désinvestissements publics et privés. Instituées en une véritable politique de démantèlement des ghettos, ces pratiques conduisent à la quasi-disparition des commerces, à la fermeture en masse d’équipements et de services publics (dont les hôpitaux et les écoles), à la démolition des ensembles de logements sociaux, à la banalisation de la vacance résidentielle et in fine au dépeuplement de ces quartiers pour des paysages d’abandon et de désolation. Paraphrasant la formule du président Clinton (prononcée à l’occasion de la réforme du Welfare de 1996), nous assistons « à la fin du ghetto tel que nous le connaissons », ou en tout cas tel qu’il est communément représenté, c’est-à-dire sous l’imagerie du ghetto noir des villes centres des grandes métropoles de la Rust Belt.

Le propos de ce texte consiste d’abord à replacer la « fin des ghettos » dans la trajectoire des métropoles américaines. La mise en place, au tournant des années 1980, de politiques de développement urbain entièrement tournées vers la captation des capitaux internationaux, des grandes entreprises et des actifs les plus qualifiés induit en creux des pratiques instituées d’abandon et de désinvestissement des ghettos. Il s’agira ensuite d’identifier les mécanismes du changement pris entre pratiques de déségrégation et de « rétrécissement urbain » ; le déclin des ghettos peinant à masquer les logiques de transition socio-ethnique et de promotion immobilière. Enfin, la question de la disparition annoncée du ghetto interroge les figures socio-spatiales rémanentes et émergentes de la ségrégation dans des villes américaines ayant renoué avec la croissance.

 

1. Retour des villes, fin du ghetto ?

L’entrée dans le XXIème siècle marque aux États-Unis le retour des villes. Après des décennies de déclin résidentiel marqué par la « suburbanisation » des foyers blancs (le white flight) et la paupérisation des quartiers centraux, les dynamiques urbaines semblent s’être inversées. Non seulement les villes gagnent de nouveaux habitants, et à des rythmes supérieurs à ceux de la plupart des banlieues résidentielles, mais cette inversion se double d’un changement d’ordre racial. Le regain démographique des villes s’accompagne d’une diversification ethnique des quartiers centraux, d’un essor sans précédent de quartiers pluriethniques et d’un déclin prononcé de la ségrégation. Ce retour tient pour beaucoup à l’adoption de politiques de développement urbain fondées sur le modèle de la « neoliberal city » (Hackworth, 2007). Parmi ces changements, la quasi-disparition des ghettos afro-américains - dont beaucoup ont pris ces dernières années la forme de shrinking neighborhoods [2] - retient l’attention. Ce changement peut être symboliquement daté du 5 juillet 1998, jour où fut démoli l’un des pires ensembles de logements sociaux de Chicago (The Hole) au sein du ghetto de Bronzeville, rendant visible le démantèlement des grands ghettos noirs, certains disparaissant en totalité (Bronzeville à Chicago), d’autres en grande partie (Lower north Philadelphie, East Baltimore).

Définir le ghetto noir au XXIe siècle : ghetto, hyperghetto, glocal ghetto

Bien plus que tout autre espace urbain, le ghetto noir constitue la figure marquante de la ville américaine. Si l’usage du mot est commun, sa définition reste souvent incertaine (Wacquant, 2005 (a), 2007). Lui sont attachés nombre de représentations qui brouillent son analyse. Ce que l’on appelle communément ghetto renvoie à une appellation générique qui désigne aux États-Unis l’ensemble des quartiers pauvres peuplés majoritairement d’Afro-Américains, porteurs de stigmates, et que l’on retrouve sous des appellations diverses, scientifiques : ghettos, hyperghettos (Jargowski, 1997), administratives : deprived neighborhood (quartier déshérité), depopulated neighborhood (quartier dépeuplé) ou populaires : the Hood  [3] . On peut suivre Wacquant (2005 (b)) et Wilson (2007) qui, retraçant la généalogie du mot « ghetto » aux États-Unis, distinguent une première acception et périodicité du terme (1880-1968) où le ghetto noir se situe dans la trajectoire du ghetto juif dans les villes américaines et relève des effets de l’industrialisation (concentration des Noirs dans les quartiers industriels, Cutler et al., 1999).

À cette première période et acception du terme succèdent deux autres. L’hyperghetto (1968-1990) se caractérise par un processus de marginalisation socio-spatiale avancée, par le délitement des formes de solidarité communautaire, dans un contexte de désindustrialisation des économies urbaines, coupant ces populations d’un accès aux ressources économiques (accès aux bassins d’emploi en périphérie) et rendant obsolètes des quartiers conçus pour et par le capital industriel. Plus récemment (1990- ), les normes gestionnaires nées de la globalisation et imposées au titre des politiques urbaines (désinvestissement public dans les quartiers pauvres, réorientation massive des investissements dans les quartiers centraux) ont conduit à l’émergence d’une troisième figure du ghetto noir : le glocal ghetto (Wilson, 2007). Au nom des enjeux de la globalisation, de l’adoption de bonnes pratiques de gouvernance, s’opèrent une réorientation et un transfert massif des fonds publics destinés aux quartiers pauvres vers les programmes de revitalisation économique des centres-villes. Ainsi, des programmes sociaux et urbanistiques comme le CDBG (Community Development Block Grant) [4] autrefois destinés au développement des quartiers pauvres, sont - depuis les mandats de R. Reagan (1981-1989), G. Bush (1989-1993) puis B. Clinton (1993-2001) - dévolus aux acteurs municipaux qui peuvent les réorienter vers d’autres usages [5].  À Cleveland, le transfert des Block Grants fédéraux des quartiers pauvres d’East Cleveland (Hough, Glenville, Fairfax) a largement bénéficié aux programmes de développement économique de « renaissance » du centre-ville. Des quartiers noirs et pauvres comme Hough ont perdu plus de 40 % des subventions fédérales entre 1990 et 2000 et autant dans la décennie suivante (Wilson, 2007). Ce qui s’est traduit par la fermeture de nombreux dispensaires, la fin des programmes de construction de logements aidés pour les familles modestes et la suppression des programmes de retour à l’emploi. Le glocal ghetto, exclu de la mondialisation et de la transition postindustrielle, se caractérise par l’informalité, la marginalité avancée et se localise dans les villes de la Rust Belt. Il désigne un type d’espace déclinant (perdant habitants et emplois), marginalisé et isolé au sein des métropoles, majoritairement peuplé d’anciennes minorités (principalement noires et secondairement hispaniques), cumulant les maux sociaux et jouant le rôle d’espace répulsif et criminalisé.

Les figures-types du ghetto noir américain
Figure-type Types d’activités économiques Emplois dominants Logiques politiques Villes caractéristiques Part de la population noire (en %)
Ghetto (1880-1968) industrielles Travailleurs subalternes, emplois manufacturiers faiblement rémunérés, compensations partielles par aides sociales Welfare
(État-providence)
 

New York (Harlem)

Chicago (South Chicago)

89

78

Hyperghetto (1968-1990) postindustrielles résiduelles Emplois de services peu qualifiés, emploi marginal, chômage prédominant Workfare
(politiques de retour à l’emploi)
Philadelphie (North Philadelphia)

Baltimore (East Baltimore)

93


95

Ghetto glocal (1990-…) Économie souterraine Emplois souterrains et marginaux Glocale
(réorientation des fonds fédéraux : de l’aide aux quartiers pauvres aux programmes de renaissance des centres-villes)

Detroit (Seven Miles)

Cleveland (East Cleveland)

85

d’après : D. Wilson, 2007, modifié par D. Giband, 2015. Sources : US Census, 1960, 1990, 2000.

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2. Les mécanismes à l’œuvre : déconcentration et démantèlement du ghetto

Les causes du déclin des grands ghettos noirs sont bien documentées dans la littérature scientifique (Wacquant, 2005, Wilson, 2007). Elles résultent de trajectoires qui puisent leurs racines dans des logiques économiques, sociales, raciales et politiques et se situent à deux échelles interreliées. À l’échelle des ghettos noirs, la mise en place dès les années 1960 de politiques de déconcentration et de pratiques institutionnalisées d’abandon s’effectuent de façon synchrone au démantèlement de l’État-providence au profit de pratiques du self-help (débrouillardise), à la mise en œuvre de politiques de peuplement visant à faciliter la dispersion des minorités noires et hispaniques dans les espaces de relégation de la proche banlieue, et à la banalisation des opérations de reconquête résidentielle dans les villes centres (gentrification). À l’échelle métropolitaine, s’opèrent d’importants mouvements de populations selon des logiques centrifuges (black flight [6], ethnicisation de la suburbia) et centripètes (retour au centre des classes moyennes et supérieures blanches) au fondement d’une recomposition inédite des formes de ségrégation non sans répercussions politiques et sociales. Pour David Wilson (2012), l’histoire du déclin des ghettos recouvre deux temporalités successives.

2.1. Déconcentration, déségrégation et émancipation des Noirs

Une première période court des années 1960 aux années 1990. Elle se caractérise, au rythme des mouvements en faveur des droits civiques, des émeutes dans les ghettos et de la prise de conscience des effets de la ségrégation, par la mise en place de deux politiques successives. Suite au rapport de la commission Kerner [7], le gouvernement fédéral entend faire de la sortie des Noirs du ghetto une priorité nationale et engage une politique de déconcentration des ghettos et des quartiers majoritairement noirs. Cette politique préconise une stratégie de dispersion résidentielle et s’attache à déconcentrer les ensembles de logements sociaux situés au cœur des ghettos et à les remplacer par de petites unités de logements sociaux (scattered-site public housing). Dans les années 1970, à la déconcentration succède une politique de déségrégation raciale qui fixe des objectifs en matière d’accès au logement, à l’éducation et à l’emploi. La mobilité des Noirs des ghettos est au cœur des politiques mises en place. Ainsi dans le domaine scolaire, les pratiques du busing [8] entendent sortir les enfants noirs des écoles des ghettos et initier une mixité sociale et raciale prélude à une déségrégation plus large. Dans le domaine du logement, les programmes de mobilité sont développés (sous la forme de housing vouchers [9]) tandis que les différents niveaux de gouvernement abandonnent les programmes de construction de logements sociaux. Ces politiques émancipatrices constituent malgré tout une première vague de démantèlement des ghettos qui, à partir d’actions conjointes portant sur l’éradication des taudis et la déconcentration, participe à la déstructuration sociale et culturelle des ghettos accélérée par les effets de la désindustrialisation. 

2.2. Politique de « deprivation » et démantèlement institutionnalisé du ghetto

Le changement le plus important intervient dans les années 1970 où un long cycle de déclin économique affecte les ghettos noirs des villes du Nord-Est. La désindustrialisation de ces espaces, les désinvestissements publics et privés, la banalisation de la vacance résidentielle, la fermeture des services publics et des commerces font que les ghettos noirs perdent la majorité de leurs habitants et se transforment en vastes friches (Cutler et al., 1999) renvoyant l’image de « shrinking neighborhoods » (« quartiers qui rétrécissent » ; Fol, Cunningham, 2010). Ces quartiers rétrécissent faute d’habitants, de logements ainsi que d’investissements publics et s’enferment dans des logiques de marginalisation avancée (concentration de foyers monoparentaux, taux de sortie du lycée sans diplômes supérieurs à 50 %, concentration des actes de délinquance et de criminalité) (Wacquant, 2005 (b)) pendant que les formes de solidarité (au travers des Églises, des faith based associations et des syndicats) se délitent avec le départ des classes moyennes noires.

Si l’on reprend l’analyse proposée par D. Wilson (2007), le déclin des ghettos participe de choix politiques. Une première mise à mal institutionnelle des ghettos se met en place avec l’arrivée de R. Reagan dans les années 1980. En déclarant la guerre au Welfare (aide sociale) et en ciblant les habitants des ghettos (les welfare queens and kings  [10] , les administrations Reagan et Bush réduisent drastiquement les aides sociales à ces populations. S’amorcent dans ces quartiers des politiques publiques qui incitent les acteurs à prendre en main leur avenir au nom des pratiques du self-help (débrouillardise). Au-delà du démantèlement de l’État-providence qui pénalise les populations des ghettos, ces changements marquent le passage de politiques émancipatrices à des politiques d’attraction économique redistribuant les fonds publics vers les centres-villes (et leurs opérations urbaines de renouveau). L’adoption d’agendas municipaux en faveur de la croissance (valorisant les investissements productifs dans les quartiers d’affaires, l’immobilier résidentiel pour les classes supérieures, les équipements touristiques et commerciaux) entérine, dans les années 1990, la généralisation de ces transferts et concourt à faire accepter l’idée d’un développement urbain inégal en faveur des seuls centres-villes. De même, des politiques de « deprivation » s’instituent autour de l’abandon par les pouvoirs publics de ces quartiers. S’agrègent des pratiques d’abandon et de fermeture des services publics (postes, centres sociaux), perceptibles dans le non-entretien de ces quartiers qui accélèrent le cycle du déclin résidentiel. Certains évoquent des politiques d’institutionalized blight (insalubrité institutionnalisée) portées par les pouvoirs publics afin de les vider de leurs habitants, de faire baisser les coûts du foncier et de justifier en retour des opérations de gentrification (comme dans le South Side de Chicago ou à Harlem) ou de développement économique en lieu et place des ghettos.

Les politiques et programmes fédéraux de traitement des ghettos.
Administration au pouvoir Politique menée Programmes fédéraux votés
Administrations Reagan et Bush senior (1981-1993) Guerre contre le Welfare
  • Démantèlement de l’État-providence : réduction drastique des aides sociales aux pauvres.
  • Passage du Welfare au Workfare : remplacement des allocations sociales par des incitations au retour à l’emploi
Administration Clinton (1993-2001) Déconcentration des ghettos
  • Programme Hope VI (1992-2011) : démolition des grands ensembles de logements sociaux (155 000 logements sociaux détruits).
  • Programme Moving to opportunity (MTO, 1994-2011) : faciliter la mobilité résidentielle des habitants des ghettos
Administration G.W. Bush (2001-2009) Démantèlement des ghettos
  • Loi No Child Left Behind (2001) : facilite les fermetures des écoles en difficulté des ghettos, réduit drastiquement les aides aux écoles concentrant des élèves pauvres : stigmatisation des écoles des ghettos comme des drop out factories [11]
Administration Obama (2009-) Mixité sociale et politique de peuplement
  • Programme Choice Neighborhood : politique de diversifications sociale et raciale des ghettos.

Réalisation : D. Giband, 2015

Complément 1 : pour en savoir plus sur les politiques fédérales à l'assaut des ghettos

2.3. Le déclin du ghetto ou la part des forces centrifuges

À ces dynamiques s’ajoute le poids de migrations plus récentes opérant à deux échelles. Dans les années 1990, le retour des Noirs dans les États du Sud (la New great migration), entamé dès les années 1970, s’accélère. La désindustrialisation, les difficiles conditions de vie dans les grandes métropoles du Nord-Est et la croissance économique du New South facilitent le déplacement de dizaines de milliers de Noirs des ghettos du Nord-Est vers les métropoles du Sud (Atlanta, Houston, Dallas, Miami, Charlotte). À l’échelle métropolitaine, s’amorce, au milieu des années 2000, le black flight : le départ en nombre des Noirs des quartiers des villes centres vers les périphéries pavillonnaires de banlieue. Ce mouvement inédit reprend quelques-unes des caractéristiques du white flight des années 1970 et 1980 (recherche d’un meilleur environnement, fuite des quartiers pauvres et de la violence urbaine) et traduit une élévation du niveau de vie de certains Noirs. Ces deux mouvements migratoires ne sont pas sans conséquence sur les dynamiques sociales des ghettos. Les mobilités concernent les plus aptes, classes moyennes et populations éduquées, renforçant la concentration de la pauvreté dans les ghettos du Nord-Est. Ces derniers abritent une majorité de très pauvres socialement stigmatisés, l’urban underclass décrite par Wilson (1990) (foyers monoparentaux féminins, chômeurs de longue durée) et se caractérisent par des formes exacerbées de violence (omniprésence des gangs) et de déclin. Le district de North Philadelphia (Philadelphie), en trente ans, a ainsi perdu près de 80 % de sa population, la moitié du parc de logements est à l’abandon et le quartier cumule les stigmates (un foyer sur deux est monoparental, le quartier abrite un tiers des crimes violents de la ville) [14].

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3. Qualifier le changement : entre déségrégation et « shrinking neighborhoods »

Les résultats du recensement de 2010 ont mis en exergue l’ampleur et la nature des changements en cours dans les ghettos. Deux effets relevant de logiques différentes s’associent dans cette mise à mal des ghettos. Les premiers interviennent dans le registre foncier et immobilier et donnent à lire la réalité physique de quartiers qui rétrécissent par généralisation des terrains vagues et de la vacance résidentielle. Les seconds, d’ordre démographique et ethnique, participent de logiques plus larges tenant à la fois aux effets des politiques de déségrégation qui atténuent l’isolement des Afro-Américains dans la ville et à ceux de la diversification ethnique de ces quartiers suite à l’installation de nouveaux arrivants. 

3.1. Les effets de la déségrégation : une transition ethnique en cours ?

Les politiques et pratiques de déségrégation/déconcentration des ghettos ne sont pas sans effet sur le niveau de ségrégation à l’échelle métropolitaine ni sur la composition raciale des ghettos. Pour les 100 plus grandes métropoles du pays, le recensement de 2010 fait état d’une baisse significative de la ségrégation résidentielle pour près des trois quarts d’entre elles. Concernant les Afro-Américains, analysé sur 30 ans (1980-2010), l’indice de dissimilarité du bureau fédéral du recensement révèle une diminution sensible des formes de ségrégation. Les Afro-Américains sont moins isolés spatialement que par le passé et leur proportion s’accroit au sein des quartiers pluriethniques. Les évolutions à la baisse des indices d’isolement ethnique des Afro-Américains et la hausse des indices de voisinage avec d’autres groupes ethniques confirment ces tendances [15]. À l’évidence, quoique ce point fasse l’objet de nombreuses discussions et polémiques [16], le changement en cours résulte en partie des effets des politiques de déségrégation qui ont permis à une partie de la classe moyenne noire de quitter les quartiers noirs pour des installations dans des quartiers pluriethniques. D’un autre côté, les quartiers noirs ont vu s’installer de nouveaux arrivants, issus des minorités hispaniques et asiatiques dans un mouvement classique d’installation / succession des vagues migratoires. C’est le cas par exemple du quartier de Northern Liberties à Philadelphie. Ce ghetto afro-américain, ancien quartier industriel en crise, a connu en moins de vingt ans une transition raciale encouragée par les pouvoirs publics et abrite désormais une majorité de Portoricains et de nouveaux arrivants (Asiatiques et Blancs).
Ségrégation et déségrégation entre 1890 et 2010
Source : US Census. Réalisation : D. Giband.

L’indice de dissimilarité, défini par Duncan en 1955, compare la distribution de deux groupes à travers des unités spatiales (quartiers, unités de recensement) et mesure leur séparation spatiale de 0 à 1.  L’indice d’isolement ethnique mesure de 0 à 1 la probabilité qu’un membre d’un groupe partage la même unité spatiale avec un membre de son propre groupe. La valeur 1 signifie que le groupe est totalement isolé dans les unités spatiales de l’espace urbain.

Les effets démographiques marqués par la réduction régulière de la part des Afro-Américains, l’installation de nouveaux groupes et le redéploiement d’une partie des Noirs vers les banlieues proches témoignent des effets d’une politique de peuplement à l’échelle métropolitaine. Celle-ci se caractérise par la valorisation du potentiel foncier et immobilier des ghettos proches des espaces centraux qui sont l’objet de politiques de réinvestissement par la majorité blanche (gentrification) et par de nouvelles minorités. Dans un cas comme dans l’autre, les anciens résidents noirs, et plus seulement ceux issus des classes moyennes, quittent ces quartiers pour s’installer dans les proches banlieues, souvent d’anciens espaces d’industrialisation en déclin, où ils trouvent une offre de logements bon marché mais des conditions difficiles d’intégration (absence de réseaux de solidarité communautaire, faible tradition de fourniture de services sociaux).

3.2. Déclin du ghetto et « shrinking neighborhoods » : des liens évidents

Évolution de la population noire de certaines villes américaines (1990-2010)
 
Ville 1990-2000 2000-2010
Chicago - 20 732 - 181 453
Atlanta - 9 045 - 29 746
Cleveland 7 402 - 33 304
Philadelphie 22 613 - 1 836
Dallas 13 942 - 10 865
La Nouvelle-Orléans 18 345 - 118 536
Source : US Census, 2010
 
Le déclin démographique des ghettos noirs s’accompagne d’un rétrécissement physique dont témoignent les taux élevés de vacance résidentielle, le nombre de terrains vagues et la fermeture des derniers équipements publics conférant à ces quartiers l’image de zones à l’abandon [17] Parmi les quartiers les plus frappés par ce déclin résidentiel, figurent les ghettos noirs des villes d’ancienne industrie comme Baltimore et Philadelphie. Les ghettos des districts d’East Baltimore, de North et West Philadelphia apparaissent comme des zones sinistrées dans des villes qui abritent respectivement 35 000 et 44 000 logements abandonnés et terrains vagues. Le district de Lower North Philadelphia, un des grands ghettos noirs de Philadelphie, est passé de 200 000 habitants en 1970 à 30 000 en 2010, pendant que la part des habitants afro-américains passait de 92 % en 1990 à 58 % en 2010 (US Census, 2010). Ces habitants sont dispersés dans les quartiers péricentraux de la ville et de proche banlieue abritant d’autres minorités ethniques. Lower North Philadelphia abrite près de la moitié des logements abandonnés et des terrains vagues de la ville. Certains quartiers de ce district comme Tioga ou Nicetown, presque vidés de leur population, présentent un paysage urbain ravagé fait d’alignements de logements délabrés et à l’abandon, de terrains vagues et de nombreuses friches pour un quartier dont la population survivante (selon les mots d’une habitante) se compose de personnes marginalisées. 80 % de la population de Tioga vit sous le seuil de pauvreté, plus de 60 % des ménages sont des foyers monoparentaux, le taux de chômage dépasse les 50 %. Une récente étude des services de la ville a montré qu’en 20 ans le quartier aurait rétréci de près de 50 % de sa surface suite aux démolitions d’immeubles abandonnés [18]. Le quartier vit au rythme des fermetures des derniers équipements et services publics : en 2014, la ville a ainsi fermé les deux écoles primaires et le lycée du quartier.
La vacance résidentielle dans les ghettos de Philadelphie

 Deux exemples d'abandon résidentiel de ghettos
Le ghetto d'East Baltimore

Logements vacants et rues à l'abandon (septembre 2014)

Le ghetto de Tioga, district de North
Philadelphia

Abandon résidentiel d'une rowhouse (septembre 2014)

 

4. La mort du ghetto, la vie de la ségrégation

Pour mieux comprendre l’ampleur des changements, on peut reprendre la classification proposée par Peter Marcuse (2002)  qui, au regard des logiques à l’œuvre, propose une nouvelle taxonomie du ghetto. Selon Marcuse, le ghetto s’apparente désormais à un terme générique qui recouvre des situations différenciées. Il souligne le rôle moteur des forces du marché et des politiques publiques dans les évolutions différenciés des quartiers ghettos. En fonction du contexte local, de hauts niveaux de pauvreté et d’inégalité, interagissant avec une valeur foncière croissante d’espaces situés à proximité des quartiers centraux, participent de dynamiques économiques, sociales et politiques qui conduisent au démantèlement ou à la dilution des ghettos et à la reconstruction d’autres formes socio-spatiales de ségrégation (phénomène de dé- et re- spatialisation). 

Les figures du ghetto : entre effacement et renouvellement

Du rapport différencié de chaque ghetto aux processus de démantèlement / re-spatialisation de formes de ségrégation, Marcuse (2012) tire quatre figures-types de ghettos :

Les figures-types du ghetto américain
Types de ghetto Localisation Population Dynamiques Exemples
Ghetto dispersé, dé-spatialisé éloigné des centres-villes, en proche banlieue afro-américaine, hispanique, autres minorités stigmatisées Dégradation avancée, stagnation démographique.
Désinvestissements publics et privés
Camden (région métropolitaine de Philadelphie)
Newark (région métropolitaine de New York)
Hard ghetto / Hyperghetto Quartiers péricentraux des métropoles en crise afro-américaine Ghetto noir historique en déclin.
Cible des politiques de désinvestissement
Gary
Détroit
Flint
Ghetto faible (Weak Ghetto) / Ghetto dilué Quartiers péricentraux des métropoles globales (New York, Los Angeles) afro-américaine, blanche, nouvelles minorités (Hispaniques, Asiatiques) Gentrification en cours/ avancée
Investissements immobiliers, commerciaux
Harlem
South Los Angeles
Ghetto abandonné Quartiers péricentraux des métropoles industrielles afro-américaine Ghetto historique noir
Déclin démographique, abandon et vacance résidentielle forte
North Philadelphia
East Baltimore
East Cleveland

d’après : P. Marcuse, 2010. Réalisation : D. Giband, 2015

  • Le ghetto dispersé / dé-spatialisé se situe à distance des centres-villes, souvent au sein de proches banlieues anciennement industrialisées (comme Camden, New Jersey). Il s’agit de ghettos éloignés des inner cities, racialement moins concentrés et à la constitution plus récente, associant une minorité majoritaire (noire ou hispanique) à d’autres groupes (autres minorités par exemple), mais qui souffrent de formes aigues de discriminations sociales et économiques et ne bénéficient ni du soutien des pouvoirs publics ni des réseaux d’entraide et de solidarité communautaire.
  • Le ghetto dur (hard ghetto) est une forme ancienne et héritée du ghetto afro-américain des villes centres qui concentre des populations économiquement et socialement marginalisées (populations à très bas revenus, femmes mères célibataires, sans domicile fixe, etc.) et cumule les difficultés (niveaux élevés de logements insalubres, absence d’équipements et de services publics). Cible des politiques publiques et de traitements spécifiques, il est perçu comme un espace socialement dangereux nécessitant  un contrôle strict (ghettos de villes en crise comme Gary, Detroit, Flint).
  • Le ghetto faible / dilué par la gentrification (weak ghetto) abrite des populations racialement homogènes dans un même espace mais cette concentration est appelée à se diluer au rythme des opérations de gentrification en faveur de foyers issus des classes moyennes et moyennes supérieures. On le trouve principalement dans les villes globales (New York, Los Angeles).
  • Le ghetto abandonné correspond aux trajectoires des ghettos afro-américains centraux abandonnés par les pouvoirs publics et les investisseurs privés dans les villes d’ancienne industrialisation de la Rust belt (Philadelphie, Baltimore, Cleveland). Ancien espace d’accueil des grands ensembles de logements sociaux, il se caractérise par des niveaux élevés de vacance résidentielle, de logements insalubres et par la quasi-disparition des services publics. Il se distingue par des niveaux encore élevés de criminalité et de violence et reste la cible des attaques des discours conservateurs prônant une réponse principalement policière à leurs problèmes (North Philadelphia à Philadelphie, East Baltimore à Baltimore).
     

La double mécanique de dé-spatialisation / dilution conduit à des trajectoires différenciées dont on peut tirer quelques enseignements. Davantage que la disparition du « hard ghetto », on assiste à la banalisation du ghetto abandonné dans les villes d’ancienne industrialisation (comme Gary, Detroit, Flint) tandis que dans les métropoles les plus dynamiques, celles intégrées à la mondialisation, se développent les ghettos faibles et les ghettos dispersés. Ces derniers tendent à devenir la forme dominante de l’exclusion socio-spatiale de plus en plus fréquente dans les proches banlieues. Espaces où ce type de ghetto prospère en raison de la présence d’un racisme décentralisé qui les isole dans des enclaves ethnicisées et paupérisées et aussi parce que les groupes minorisés et exclus n’y bénéficient pas des réseaux et des  formes de solidarités communautaires anciennement établis.

 

Conclusion : contre la fin du ghetto, les résistances du ghetto 

On peut paraphraser la formule d’Oscar Wilde, « l’annonce de ma mort est sans doute prématurée » pour illustrer la complexité des changements en cours. Certes, dans cette compétition urbaine globale, les ghettos sont rudement mis à mal. Les « populations survivantes » sont stigmatisées et pénalisées par des conditions de vie difficiles, pendant que l’espace du ghetto rétrécit sous les coups de boutoir de la gentrification et de pratiques institutionnalisées d’abandon ne dissimulant plus des stratégies de réserves foncières pour d’autres usages.
Toutefois, ici et là le ghetto résiste. Dans nombre de quartiers, des habitants manifestent des formes de résistance au déclin annoncé de leur espace de vie. Ces résistances ne sont pas récentes, elles s’inscrivent dans des traditions anciennes d’urban activism et se structurent au sein d’une constellation d’organisations communautaires tantôt rebelles et vindicatives (les green guerillas de New York [19]), tantôt participant au dialogue avec les élus et le secteur privé (les sociétés de développement communautaire), tantôt aussi relevant de contestations d’habitants se mobilisant pour la défense de leur cadre de vie. C’est le cas à Harlem où, en dépit de formes avancées de gentrification et d’investissements commerciaux, subsiste l’esprit du ghetto et de la communauté noire. C’est également le cas à Philadelphie où des habitants des ghettos du Nord de la ville se sont récemment opposés à la constitution de réserves foncières dénonçant les politiques municipales d’abandon et de gentrification. Regroupés sous la bannière « reclaiming our vacant land » [20], ces habitants ont obtenu la rétrocession de réserves foncières aux organisations communautaires [21] et l’adoption d’une législation municipale préservant celles-ci de la spéculation par la création d’une land bank [22]. D’autres formes de résistances, peu visibles car non médiatisées, animent encore ces ghettos dans des métropoles de plus en plus globales où la figure et les voix du ghetto semblent relever d’un anachronisme social, spatial et culturel.
Si la crise des subprimes a marqué un temps d’arrêt dans les dynamiques de globalisation/consolidation des métropoles américaines, depuis les outils de redynamisation ont renforcé la puissance des métropoles américaines sur la scène globale et aggravé le sort des ghettos.

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Notes

[1] Voir en complément, dans ce dossier, l'article de Cynthia Ghorra-Gobin, « Le "triomphe" de la ville ou de la métropole ? Mise en perspective de deux débats dans le champ des études urbaines aux États-Unis », Géoconfluences, 2015.

[2] Littéralement : quartiers qui rétrécissent.

[3] Contraction de « Neighborhood » (quartier).

[4] Le CDBG (Community Development Block Grant) est un programme de financement du ministère fédéral du logement qui subventionne depuis 1974 des actions de développement communautaire dans les quartiers pauvres dans le cadre de l’aide au logement abordable, de la lutte contre la pauvreté ou encore du développement économique pour les plus pauvres.

[5] Au titre de la « devolution » instituée par l’administration Clinton en 1996, c’est-à-dire la dévolution en matière de gestion des enveloppes financières fédérales (subventions et programmes de type block grants de l’État fédéral vers les États fédérés et les municipalités disposant d’une grande latitude dans la répartition et l’usage de ces crédits fédéraux) (Giband, 2006).

[6] Littéralement : « fuite des Noirs » (des ghettos vers d’autres quartiers en ville et/ou en banlieue).

[7] La National Advisory Commission on Civil Disorders  (Commission consultative nationale sur les désordres civiques) a été créée en 1967 afin d’enquêter sur les émeutes raciales de 1965. Le rapport tiré de cette commission, dirigée par le gouverneur Kerner, appelle à créer de nouveaux emplois, à construire des logements neufs et à mettre un terme à la ségrégation raciale, et à lutter contre la ghettoïsation des Noirs.

[8] Le busing (ou desegregation busing) désigne, à des fins de déségrégation scolaire, l’utilisation de bus scolaires afin de scolariser des enfants des quartiers pauvres et noirs dans les établissements blancs des classes moyennes des banlieues résidentielles.

[9] Vouchers : dans le domaine du logement il s’agit d’une sorte d’allocation/bourse qui permet aux plus modestes de louer un logement auprès du secteur privé ou public en dehors du parc de logement social.

[10] Terme péjoratif désignant les « profiteurs » de l’aide sociale qualifiés de « rois et reines de l’aide sociale ».

[11] Littéralement « usines du décrochage scolaire », il s’agit de lycées caractérisés par des taux élevés de décrochage scolaire (en moyenne supérieur à 30 %).

[12] Highly distressed public housing projects, stigmatisés par leur délabrement physique et un haut niveau de violence.

[13] Source : School District of Philadelphia, 2015.

[14] Voir en complément, dans ce dossier, l'article de Florence Nussbaum, « Quartiers fantômes et propriétaires invisibles. Les propriétés abandonnées, symptômes de la crise des villes américaines», Géoconfluences, 2015.

[15] L’indice de dissimilarité, défini par Duncan en 1955, est utilisé par le gouvernement fédéral pour étudier la ségrégation spatiale des minorités. Il compare la distribution de deux groupes à travers des unités spatiales (quartiers, unités de recensement) et mesure leur séparation spatiale. L’indice d’isolement ethnique mesure la probabilité qu’un membre d’un groupe partage la même unité spatiale avec un membre de son propre groupe (Appariacio, 2000).

[16] David Wilson (2007) montre, pour les villes du Nord-Est, que le déplacement des Noirs des ghettos vers des quartiers pluriethniques ne s’est pas accompagné d’une amélioration de leurs conditions de vie.

[17] Pour Baltimore : une vidéo de 5’27 sur l’état des rowhouses,Abandoned Baltimore Brandon Nicklas, 2011.

[18] Source : Philadelphia City Planning Commission, 2013.

[19] Les green guerillas sont un groupe d’activistes qui, au sein des quartiers pauvres de New York, aide les communautés locales dans des actions de type jardins partagés. Voir leur site Green Guerillas.

[20] Voir le site de la campagne « Réclamons nos terrains vacants »

[21] Source : enquête de terrain, septembre 2014.

[22] Banque foncière.

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Pour compléter :

Ressources bibliographiques :
Ressources webographiques :

Des vidéos

 

David GIBAND,
 professeur des Universités, UPVD/UMR ART DEV 5281.

conception et réalisation de la page web : Marie-Christine Doceul,

pour Géoconfluences, le 7 juillet 2015

Pour citer cet article :
David Giband, « La fin des ghettos noirs ?  Politiques de peuplement et recompositions socio-ethniques des métropoles américaines », Géoconfluences, 2015, mis en ligne le 7 juillet 2015
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-regionaux/etats-unis-espaces-de-la-puissance-espaces-en-crises/articles-scientifiques/la-fin-des-ghettos-noirs

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