Le vin entre sociétés, marchés et territoires

Le vin, miroir de nos sociétés

Publié le 11/01/2007
Auteur(s) : Raphaël Schirmer, maître de conférences, UFR de Géographie, Université Paris 4 Sorbonne

1. Une concurrence effrénée

2. Des mutations décisives

Dans une interview donnée au New York Times [1], le célèbre critique de vin Robert Parker [2] rappelle à quel point le monde du vin a évolué ces trente dernières années. Prenant l'exemple de l'Espagne, il montre combien ce pays a résolument tourné la page des vins "insipides" qu'il produisait en masse, pour s'orienter vers des productions de qualité. Ici avec de très grands vins, comme le fameux Vega Sicilia, là en s'appuyant sur des cépages locaux encore méconnus il y a peu, comme dans la région de Bierzo [3], avec le mencía. Une telle vision des évolutions qui touchent le monde du vin, assez irréfutable au premier regard, témoigne d'une grande confiance dans la mondialisation. Optique qui ne laissera pas d'étonner de nombreux observateurs, plutôt habitués à penser ces mêmes évolutions en termes pessimistes. Car l'utilisation de copeaux de bois, la focalisation sur une poignée de cépages dits "internationaux" [4], ou encore la constitution de marques passe-partout qui évoquent davantage les boissons gazeuses que le vin, sont autant de points qui contribuent à transformer le secteur viti-vinicole. À le transformer, ni plus ni moins, en une véritable industrie agro-alimentaire.

Alors, le monde du vin serait-il plutôt frappé par une effervescence généralisée et une plus grande pluralité ? Ou bien, tout au contraire, par une puissante dynamique de banalisation du goût et d'industrialisation des techniques ?  Fort paradoxalement, il semble bien que ces deux tendances cohabitent pour l'heure à des degrés divers. Le consommateur peut tout à la fois bénéficier d'un choix de vin qui est historiquement sans précédent – tant en termes de provenances que de qualité – alors qu'en même temps, quelques marques s'imposent dans le monde. Elles vendent par millions de bouteilles des vins aux goûts simples et stéréotypés, sans vice ni vertu, fabriqués selon des techniques industrielles. Il est vrai que la planète des vins prend une allure insoupçonnée : la géographie de la qualité touche à présent tous les continents, fait novateur s'il en est, et le nombre de consommateurs ne cesse de croître dans le monde. Mais nombreux sont justement ces consommateurs récemment acquis aux vins qui privilégient des productions ludiques, consommées hors des repas, sans grammaire ni même code de bienséance. Ils rompent ainsi avec ce que fut cette boisson dans nos vieilles sociétés policées. Mieux – ou pire, c'est selon… – ils entraînent des modifications dans nos vignobles mêmes. Le miroir qu'ils nous tendent nous renvoie une image passablement archaïque, celle d'avoir raté le train de la modernité, ou d'une certaine modernité tout au moins. La crise des vins qui secoue la France ébranle nombre de certitudes.

Ainsi, alors que les viticulteurs ont patiemment élaboré un système sensé les encadrer, les protéger et les faire progresser sur la voie de la qualité, les Appellations d'origine contrôlée (AOC) paraissent aux yeux de certains comme un effroyable carcan. Quant aux opérateurs économiques, ils semblent encore plongés dans un processus artisanal – avec une myriade de petites entreprises –, alors que la mondialisation requerrait une dimension industrielle – fondée sur le dynamisme de quelques grands opérateurs. Last but not least, le marketing semblent devenir l'ultime panacée à toutes nos difficultés de vente… tant les professionnels du marketing font de gros efforts pour se vendre eux-mêmes.

Au fond, ne serait-ce pas, derrière ce nouveau modèle de consommation, derrière la puissance de la technologie dans le domaine viti-vinicole, derrière les difficultés de vente enfin, un nouveau monde du vin qui serait en passe de naître sous les effets de la mondialisation ? Un monde plus concurrentiel, qui obligerait à toujours plus de connaissances et d'innovations pour parfaire la qualité des vins. Un monde en pleine mutation, dans lequel s'opposeraient, sinon même se combattraient, plusieurs manières de boire et de penser le vin. Un monde en plein bouillonnement enfin, qui chercherait à reprendre une place de modèle pour les autres productions agricoles, ce qu'il avait sans doute perdu. Bref, un monde de plus en plus éclectique et pluriel, plus complexe aussi.

Une concurrence effrénée

C'est sans nul doute l'un des phénomènes majeurs de la mondialisation dans le domaine des vins : une kyrielle de pays propose aujourd'hui des productions de qualité. Le phénomène a d'abord marqué les consciences collectives parce qu'il émanait de pays du Nouveau monde réputés "exotiques" en la matière, voire même dénués de culture du vin. Au premier abord tout au moins. Ainsi ont pu émerger de nouveaux pays producteurs de vins de qualité en Amérique du Nord et en Amérique du Sud, avec le Chili et l'Argentine, rapidement suivis par des pays de l'Océanie, avec l'Australie et la Nouvelle-Zélande. À ce propos, qui connaissait, il y a seulement quelques années, la région de Marlborough (Nouvelle-Zélande) ? Elle est à présent considérée comme l'une des plus grandes régions viticoles au monde, tant la qualité de ses chardonnays ou de ses rieslings excelle.

Alors que l'île du Nord connaît la viticulture depuis le XIXe siècle, c'est seulement depuis le milieu des années 1970 qu'elle se développe dans l'île du Sud. Le coût de la terre alors peu élevé entraîne l'installation de colons ou les investissements de multinationales de l'agro-alimentaire (l'américain Seagram achète l'entreprise Montana, aujourd'hui tombée dans l'escarcelle de Pernod-Ricard). La région se spécialise dans la production de vins blancs de grande qualité à des prix très concurrentiels.

Voir Jean-Robert Pitte, 1992, "La marche vers la qualité des vignobles du Sud de la Nouvelle-Zélande", in Des vignobles et des vins à travers le monde, p. 607-618.

Accès en mode "survol" sous condition d'une installation préalable du logiciel Google Earth. Voir en corpus documentaire.

Marlborough (Nouvelle-Zélande)

Le phénomène ne cesse de s'étendre à de nouveaux pays. Ainsi en Amérique Latine l'Uruguay affirme sa production de qualité alors même que le Mexique se lance dans la compétition et que le Brésil recrute des experts internationaux pour hisser sa production aux normes internationales. Le "flying winemaker" Michel Rolland, professionnel de Pomerol, fait partie de ces œnologues qui prodiguent ainsi leurs conseils sur tous les continents et dont le seul nom réussit à braquer les projecteurs mondiaux sur telle ou telle région. L'entreprise brésilienne Miolo vient ainsi d'avoir recours à lui pour accroître tant la qualité de ses vins que sa notoriété mondiale. En Europe même, le phénomène touche à présent toutes les régions espagnoles, italiennes, ou françaises. Les anciens vignobles de masse, respectivement dans la Mancha, les Pouilles ou le Languedoc-Roussillon, se convertissent non sans heurts à la qualité. Il en va de même dans les anciens pays de l'Est, surtout lorsqu'ils ont une grande tradition, comme dans le Tokaj hongrois. La Bulgarie et la Roumanie, à mesure que s'est approchée leur entrée dans l'Union européenne, ont modernisé leurs productions. Ce dernier pays arrache par exemple à tour de bras les cépages hybrides interdits par Bruxelles pour les remplacer par des cépages de qualité. Ce sont encore l'Inde et la Chine qui font figure de nouveaux eldorados pour la production de vins.

À l'échelle mondiale, la vigne est complètement sortie de son environnement traditionnel pour se frotter à une impressionnante pluralité de conditions – ce qui n'est pas nouveau –, mais toujours en produisant des vins de qualité. Là réside la nouveauté. À partir des régions méditerranéennes, elle s'attaque, ici aux hivers rigoureux du Québec – avec les spectaculaires vins de glace –, là aux saisons tropicales peu différenciées de l'atoll de Rangiroa (archipel des Tuamotu), plus loin en gravissant les pentes des Andes pour grimper jusqu'à plus de 2 500 mètres en Argentine. La vigne est bel et bien une plante que le génie humain parvient à contraindre pour la faire croître dans des milieux "impossibles" [5]. Cette multiplication du nombre de pays producteurs de bons vins induit bien sûr une forte pression sur les marchés internationaux, puisque la consommation mondiale ne progresse que bien peu. Elle suscite des difficultés dans de nombreux pays, à commencer par la France [Arnould-Liégeois, article du 30 septembre 2004, en nouvelle fenêtre].

La mondialisation du secteur viti-vinicole entraîne dès lors une conséquence majeure : elle met en concurrence directe les différents territoires du vin. En Angleterre, marché considéré comme le plus dynamique, le consommateur d'un bar à vin de Covent Garden (Londres) peut choisir pour un même cabernet sauvignon, aussi bien un vin de Bordeaux, qu'un vin de la vallée de la Napa (Californie), du Stellenbosch (Afrique du Sud) ou de la Coonawarra (Australie), sinon même du Languedoc-Roussillon. Certes, ce phénomène de concurrence spatiale existe déjà depuis longtemps [6], mais il prend désormais une ampleur inégalée : d'abord par le nombre de pays qui participent au processus, ensuite et surtout par l'étendue des domaines qui sont concernés. Car, au-delà des seuls coûts de fabrication qui donnent l'aval aux pays du Nouveau monde [7], bien d'autres points entrent désormais en concurrence frontale : les conditions macro-économiques, les moyens de transport, la législation du travail, le prix du foncier, les normes environnementales, etc. La liste est loin d'être exhaustive.

Prenons, par exemple, les conditions de transport. Elles ont justement favorisé la mondialisation du secteur viti-vinicole [8]. L'utilisation de conteneurs et la forte réduction des coûts du fret par bateau a permis un véritable désenclavement du Chili viti-vinicole (photo ci-contre) ou de l'Australie. La suppression des barrières douanières et la dérégulation du marché du vin favorisent le dynamisme des vignobles les plus éloignés. Alors que seulement 18% des vins passent une frontière en 1990, ce sont désormais 30% des productions qui le font. Ceci est largement dû au Nouveau monde , qui réalise près du quart de ces échanges internationaux, même si l'Europe domine encore (voir cartes infra). Bénéficier d'une solide logistique en la matière confère un avantage sans précédent. Les vignobles proches des grandes métropoles ou de leurs ports – Adelaide (Australie), Valparaiso (Chili) ou Le Cap (Afrique du Sud) – sont bien sûr nettement avantagés. La densité des routes qui irriguent les vignobles, la technicité des plates-formes portuaires, ou encore l'ingénierie de transport, permettent une réduction des distances-temps ; elle a grandement bénéficié au monde des vins.

Vallée de Colchagua (Chili)

L'utilisation de conteneurs transportés par camion puis par bateau permet le désenclavement de cette région aux potentialités viticoles aujourd'hui mondialement reconnues. Les Andes, situées à l'arrière-plan, sont à l'origine de brises thermiques nocturnes, couplées à celles de l'océan Pacifique, qui rafraîchissent les fortes températures journalières, permettant une grande richesse aromatique des vins.

Cliché : R. Schirmer, 2004

Les flux du marché viticole mondial

Flux émis depuis l'Europe

Flux émis depuis le reste du monde

La lourde hypothèque de l'élévation du prix du pétrole et des transports plane cependant sur l'horizon des pays les plus éloignés des grands marchés de consommation et elle risque de mettre fin à cette contraction de la géographie de la vigne. Ceci inquiète la lointaine Australie qui consacre beaucoup d'efforts pour s'imposer sur les marchés asiatiques beaucoup plus proches, en particulier grâce à ses immigrants issus de ces régions. Elle envisage de privilégier des flux de vin en vrac, moins coûteux à transporter, pour favoriser la mise en bouteille dans les pays consommateurs. Rongée par une grave crise de surproduction, elle est bien consciente qu'il en va de la rentabilité même de ses vignobles dans les années à venir. Autant de paramètres qui font la compétitivité d'un pays ou d'une région et qui rendent la concurrence plus âpre.

Cette concurrence se porte de ce fait même sur les qualités respectives des "agro-terroirs" pour reprendre le mot de Jean-Claude Hinnewinkel [9]. Or, les potentialités environnementales sont loin de donner l'aval aux régions européennes. Le vignoble de Colchagua au Chili ne nécessite par exemple que bien peu de traitements phyto-sanitaires, au contraire de régions atlantiques européennes, particulièrement attaquées par les pourritures, les champignons ou les insectes nuisibles. La Loire, Bordeaux, ou Cognac sont des vignobles chroniquement frappés par ces maux. Ce sont autant d'intrants qu'il faut utiliser et qui alourdissent le prix de revient des vins (photo ci-dessous).

Vignoble d'Irrouléguy (sud-ouest de la France)

L'utilisation du soufre sur les vignes permet de lutter contre l'oïdium. Les vignes viennent d'être traitées en septembre 2006 pendant une période de passage répété de précipitations favorables au développement des maladies cryptogamiques.

Cliché : R. Schirmer, 2006

On se rappellera la polémique qui éclata dans le Languedoc lorsque des viticulteurs purent trouver des traitements phytosanitaires moins chers en Espagne puisque non soumis à une éco-taxe [10]. Ajoutons à cela un foncier très abordable et une main d'œuvre bien formée aux salaires peu élevés (le salaire de base est cinq fois moins élevé en Afrique du Sud), et l'on comprendra aisément pourquoi le Sud-Ouest de la France est de plus en plus concurrencé avec ses propres cépages, cabernet, merlot ou malbec [11]. Il est donc absolument nécessaire de continuellement accroître la qualité des vins. Cela commence dans les vignes mêmes, où les professionnels s'efforcent de mieux comprendre leurs milieux, tant pour suivre avec attention le cycle biologique de la vigne que pour circonscrire plus finement les espaces. Et donc pour créer des "territoires" et des "terroirs" du vin plus précis. [Chaouch] De nombreux vignobles entament ainsi des processus de hiérarchisation de leur offre ; elle commence par une reconnaissance précise de leurs milieux et de leurs potentialités. Le géographe Eric Rouvellac a participé à l'une des ces études dans la région de Bergerac [Rouvellac].

Produire de bons vins nécessite dans un second temps l'emploi de techniques et de technologies savantes. Elles proviennent d'avancées scientifiques dans le domaine de la chimie du vin  – l'œnologie –, comme dans celui des méthodes de conservation [12]. Les vignobles font partie des secteurs de l'agro-alimentaire qui ont le plus évolué ces dernières années, sans doute parce qu'ils avaient accumulé un grave retard, préjudiciable à la qualité. Ce n'est que dans les années 1990 que le vignoble nantais s'équipe majoritairement de matériels permettant un contrôle du froid, alors que la technique est utilisée aux États-Unis depuis les années 1960. Car justement, les vignobles du Nouveau monde ont directement misé sur l'emploi de technologies de pointe pour parfaire la qualité de leurs vins [13] grâce à de lourds investissements. Investissements dont les capitaux sont fréquemment issus de l'Ancien Monde : les Bordelais, les Champenois ou les Catalans ont développés leur présence dans de très nombreux pays. Ainsi au Chili [Vélasco, article à venir] ils ont apporté leur savoir-faire comme leur conception du vin. Des dérives ont pu apparaître, la technique permettant de sombrer dans la production de "blockbusters", manipulés à grands coups de chimie, d'extraction des arômes, ou d'aromatisation. Mais tous les vignobles n'ont pas sombré dans la facilité, loin s'en faut.

En fait, il semble bien que deux marchés du vin parallèles soient en train de se mettre en place, qui dépassent la trop simple dichotomie Ancien vs. Nouveau monde . Le premier est fondé sur des vins de haute qualité, le second sur des vins banals mais bien faits. Comme dans le domaine du textile où se côtoient la haute couture et le prêt-à-porter. Toute la question est de savoir si une même définition peut toujours recouvrir à elle seule des produits allant du plus grand luxe (la bouteille de champagne à 1 000 euros réservée à quelques rares privilégiés) aux vins de soif à un euro la bouteille. Une seconde question découle de celle-ci : les technologies industrielles utilisées pour produire ces derniers vins peuvent-elles être utilisées librement sans remettre en cause la définition même du vin ?

Des mutations décisives

La crise que traverse l'Europe ouvre une brèche sans précédent : la volonté, aussi décriée que réclamée, de modifier la nature même du vin. Et partant, de bouleverser l'architecture savamment construite des vignobles.

La définition qui prévaut jusqu'à présent, prônée par l'Organisation internationale de la vigne et du vin (OIV) depuis 1924 [14], considère en effet le vin comme un "produit obtenu exclusivement par la fermentation alcoolique, totale ou partielle, de raisins frais, foulés ou non, ou de moûts de raisins". Une telle définition freine le processus d'industrialisation du secteur viti-vinicole. Elle proscrit tout d'abord strictement toute aromatisation du vin [15], comme le serait l'emploi de copeaux de bois. Elle oblige ensuite à ce que soit conservée une forte proximité géographique entre les lieux de production des baies et d'élaboration du vin [16]. Elle met ainsi davantage l'accent sur la viti-culture que sur la vini-culture. Les décrets d'AOC sont d'ailleurs bien plus stricts sur la première que sur la seconde, souvent du fait de leur ancienneté. De ce fait, la valeur ajoutée est quasiment maintenue dans les vignobles : les deux tiers sont captés par la production, alors que les entreprises de l'aval ne se partagent qu'un tiers de cette valeur, tout autant que les canaux de distribution [17]. Ceci explique largement le caractère émietté des entreprises du négoce, privées de moyens de capitalisation suffisants. Or, l'utilisation de techniques modernes de vinification, d'échelle industrielle, permettrait de faire glisser le pilotage des vignobles en direction des entreprises situées à l'aval [dessin de Samson ci-contre].

Sur un site de la Confédération paysanne :  http://contrelesnaufrageursduvin.org/bonus.htm

Le modèle se rapprocherait alors de celui des entreprises anglo-saxonnes (la winery californienne) ou hispaniques (la bodega catalane ou argentine) pour lesquelles l'accent est mis sur les processus de vinification. Le winemaker est l'homme clé de la production d'un vin dont les raisins sont achetés à de nombreux producteurs de raisins. Un modèle très proche de ce qui existe en Champagne ou à Cognac, où les processus de vinification – champagnisation ou distillation – et de stockage des vins ou des alcools, requièrent des capitaux importants. Mais ils permettent du fait de volumes importants la mise en place de marques aux goûts constants d'une année sur l'autre. On remarquera l'importance et la puissance des maisons de négoce dans ces deux régions, contrairement aux autres vignobles français. Le rapport Berthomeau (2001) [18] proposait déjà de favoriser le pilotage des vignobles par l'aval pour permettre l'émergence de puissantes entreprises auxquelles seraient donnés les moyens technologiques de s'aligner sur la concurrence internationale. Le rapport Pomel (2006) va plus loin et milite pour l'utilisation de copeaux de bois, sans fermer la porte à d'autres pratiques œnologiques. Ce que réprouve vigoureusement le géographe Jean-Robert Pitte [Pitte]. C'est toute l'organisation des vignobles qui risquerait d'en être modifiée.

Pourquoi vouloir en arriver à de telles pratiques ? Tout simplement pour séduire de nouveaux consommateurs avec des vins aux goûts simples et à la sucrosité plus élevée. Le vigneron Hubert de Montille a pu opposer, dans une métaphore et une mimique désormais célèbres, des vins "horizontaux", qui explosent en bouche, sont flatteurs mais ne durent pas, à des vins "verticaux" (Mondovino). Leurs arômes sont plus complexes et allient une grande finesse gustative et une belle longueur en bouche. Ces vins répondent bien à l'accompagnement de mets dégustés lors d'un repas ; ils sont sans doute moins appropriés pour une dégustation ludique, moins conventionnelle, lors d'un apéritif par exemple. Car les façons de boire sont en pleine évolution. (photo ci-dessous à gauche).

Contrôle de l'arôme des vins par "toastage" des tonneaux au Chili

Fût de chêne neuf produit par une entreprise de Cognac utilisé pour des vins destinés au marché nord-américain. La tonnellerie française domine un marché aujourd'hui mondialisé. Le "toastage" des tonneaux, c'est-à-dire leur degré de "chauffe", permet de contrôler la puissance des arômes communiqués aux vins. Le consommateur se détourne aujourd'hui des vins trop boisés, avec des arômes de vanille très marqués, pour s'intéresser à des vins plus fruités.

Cliché : R. Schirmer, 2004

Vallée de la Hunter (Australie)

Le tourisme est très développé dans ce vignoble situé à proximité de Sydney. Les tour-opérateurs organisent des excursions à la journée en minibus pour une clientèle particulièrement féminine.

Cliché : R. Schirmer, 2005

L'association stricte avec les repas n'est désormais plus la seule norme [Fumey]. Les bars à vins fleurissent dans les grandes agglomérations du monde entier. Leur clientèle est souvent féminine, comme en Australie, au Japon ou aux États-Unis (photo ci-dessus à droite). Dans ce dernier pays, 53% des consommateurs sont des consommatrices. Et les États-Unis sont devenus le premier marché mondial pour les vins tranquilles (non effervescents). C'est dire si le discours sur le vin peut et doit évoluer. On est loin de l'image véhiculée par les confréries bachiques avec leur décorum pseudo médiéval, l'absence de femmes, et l'âge avancé de leurs membres. Comment une jeune femme pourrait-elle se reconnaître dans de telles institutions ? C'est pourquoi la communication de certaines régions se veut de plus en plus moderne en présentant de jeunes professionnels, hommes ou femmes. C'est sans doute par cette voie, mais pas seulement, que seront séduits de nouveaux consommateurs, en particulier les jeunes qui se détournent de plus en plus de cette boisson [Hallaire]. Les quantités consommées changent du tout au tout faisant croire, par un lourd contresens, à un désamour des vins. Il n'en est rien [Schirmer]. Cela entraîne de profondes répercussions dont on n'a sans doute pas fini de voir les retombées. L'aménagement des vignobles, encore presque inexistant, est à penser, sinon à inventer.

En effet de nouvelles dynamiques devraient être insufflées pour ne plus en rester à la seule vente de produits viticoles et pour promouvoir davantage une agriculture de service en adéquation avec l'évolution de nos sociétés. Des sociétés urbaines qui, à mesure même qu'elles exercent de fortes pressions sur le foncier viticole [Maby], s'intéressent de plus en plus à leurs patrimoines. Pour se protéger de l'urbanisation, Saint-Émilion a réussi ce tour de force d'être classé au patrimoine mondial de l'Unesco alors que le Médoc est plus représentatif des spécificités bordelaises [Réjalot]. Des sociétés urbaines qui cherchent également à comprendre ce que sont les vignobles : l'œnotourisme n'en est qu'à ses balbutiements sur notre continent. Le Nouveau monde a de nombreuses leçons à nous donner en la matière. La région de la Rioja (Espagne) cherche d'ailleurs à en faire l'un de ses principaux atouts pour se développer et accroître sa notoriété mondiale [Lignon-Darmaillac]. Remarquons à ce propos l'étonnant dynamisme de l'Espagne, tant en ce qui concerne la promotion de sa culture en général, que sa gastronomie ou ses vins. Davantage que le Nouveau monde – dont les vignobles à l'exception de celui des États-Unis sont relativement petits – elle fait aujourd'hui figure de nouveau centre d'impulsion pour le monde du vin. Premier vignoble au monde en surface (avec plus d'un million d'hectares), la possibilité d'irriguer depuis 1984 lui a permis de multiplier par quatre ses volumes produits. Mais surtout, elle parvient de plus en plus à s'imposer comme modèle dans le monde des vins, particularité longtemps réservée à la France. À preuve, elle réussit à relancer sur le marché anglais ou international ses vins mutés [19], hier en pleine déshérence, comme la manzanilla d'Andalousie. Marquée par une profonde amertume, et de ce fait même passée de mode, son retour sur le devant de la scène n'en est que plus spectaculaire.

Loin de vouloir conclure, puisse ce dossier sur la vigne et le vin apporter quelques éléments de réponse sur les mutations que connaît le secteur viti-vinicole. Il est au centre des nombreuses évolutions que rencontrent nos sociétés en matière de goût, de consommation, de patrimonialisation, de transformation des espaces à des fins touristiques. Autant d'enjeux essentiels qui relèvent de choix de société. Puissent les contributions des géographes présentées ici contribuer autant que faire se peut à éclairer les citoyens ou les futurs citoyens dans ces débats.

 

Clichés de Raphaël Schirmer

Commentaire des photographies du diaporama

1 - La vigne, témoin d'un héritage ancien. Cultura promiscua sur les pentes du Vésuve (en arrière-plan) (Italie), non loin d'Herculanum dans l'appellation Lacrima Christi. Les arbres fruitiers font office de tuteur pour la vigne (qui est une liane) installée en pergola, des légumes poussent encore en dessous. 2006
2 - Paysage viticole depuis Pouilly-sur-Loire. Les fleuves jouent jusqu'au XIXe siècle un grand rôle dans la géographie de la vigne comme axe de communication. 2006
3 - Vignoble de Jerez en Andalousie (Espagne). Un des multiples vignobles directement influencés par la demande des Anglais en bons vins et en alcools. Le port de Cadix en arrière-plan. 2000
4 - Nantes et son vignoble. Une grande partie des vignobles se trouvent à proximité d'une grande ville dont ils dépendent directement (propriété foncière, marché de consommation, conditionnement par le négoce…). Le parcellaire atteste ici d'une grande mécanisation du vignoble (pulvérisateurs, machines à vendanger). 2002
5 - L'oppidum de Sancerre et ses paysages viticoles. De nombreux villages ou petites villes servent de relais ou de centre secondaire dans la gestion des vignobles. 2006
6 - La vigne, une activité peuplante. Comme elle nécessitait une main d'œuvre abondante, la vigne a permis le support de fortes densités humaines. De tels coteaux ne peuvent être cultivés qu'avec des productions de haute qualité à forte valeur ajoutée. Vignoble alsacien. 2006
7 - Colline de l'Hermitage dans les Côtes-du-Rhône. Un haut lieu pour les vins de qualité dont l'essor est lié à l'axe qui relie la Méditerranée à l'Europe du Nord. 2006
8 - Oasis de Mendoza (Argentine). Bodega très récente développée avec des capitaux et un savoir-faire français. Le portail, réminiscence d'une lointaine influence bordelaise, marque la propriété et l'idée de clos. 2004
9 - Vallée del Elqui au Chili. Un vignoble traditionnellement producteur d'eaux-de-vie (pisco) influencé par les Anglais, qui se tourne aujourd'hui vers un tourisme national (lieu de naissance de la poétesse Gabriela Mistral). 2004
10 - Vignoble de la Barossa (Australie, Adelaide). Un vignoble "ancien" planté au XIXe siècle. La mécanisation est extrêmement poussée dans certaines vignes des grandes multinationales du vin (vignes pré-taillées ici). 2005
11 - Roumanie. Utilisation de technologies de pointe (pressoir de dernière génération, cuves en inox) pour cet investissement français. 2003
12 - Roumanie. Comme dans de nombreux pays, les populations locales sont habituées au travail de la vigne… et sont payées avec des salaires incomparables au nôtres. 2003
13 - Vignoble de Penedès (Espagne). L'équipement hors-normes de l'une des bodegas les plus puissante du pays. Au premier plan, des étudiants de l'école de sommellerie de Bordeaux reçus avec une attention de tous les instants. 2005
14 - Village de Tautavel (Languedoc-Roussillon). La coopérative vinicole au centre de la photo fait partie des coopératives qui ont réussi une brillante reconversion vers des vins de qualité. 2000
15 - Vignoble d'Irrouléguy (pays Basque). Un vignoble ancien, situé sur la route du pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle, qui effectue un effort qualitatif remarquable avec un grand souci paysager. 2006
16 - Alsace. Un vin de qualité dans un paysage de qualité. Tourisme, patrimoine, gastronomie, souci environnemental sont les éléments clés du développement de demain. 2006
17 - Les anciens entrepôts de Bercy reconvertis en espace commercial et patrimonial ("cours Saint-Émilion"). Mais la greffe d'activités liées au vin n'a pas pris. 2004
18 - Vignoble du Kayserstuhl (Allemagne). L'association avec une gastronomie de qualité est fréquente dans les vignobles. Des oies et du maïs pour faire du foie gras qu'accompagnera un vin liquoreux (vendanges tardives). 2006

Notes

[1] Asimov, Eric, "Decanting Robert Parker", The New York Times, 22 mars 2006. Sur le blog  de l'auteur : http://thepour.blogs.nytimes.com

[2] – Le critique vinicole Robert Parker a une grande influence aux États-Unis. Ses guides non-conformistes des vins ont secoué le monde feutré du vin français. Il fut accusé de toute part d'être à l'origine d'une uniformisation du goût. Robert Parker avait commencé la critique de vin en lançant la revue The Wine Advocate en 1978. Cette revue s'est vite imposée et a consacré le critique comme un spécialiste de la Bourgogne et de Bordeaux.

[3] Dans la province du León. Voir le site : www.crdobierzo.es

[4] Ce sont des cépages d'origine bordelaise (le merlot et le cabernet-sauvignon), bourguignonne (le chardonnay), rhodanienne (la syrah), ou encore rhénane (le riesling).

[5] Les Vins de l'Impossible, 1990, Alain Huetz de Lemps et Al., Glénat, 94 p.

[6] Dion, Roger, 1959, Histoire de la vigne et du vin en France des origines au XIXe  siècle, éd. de 1991, Paris, Flammarion, 768 pages.

[7] À l'exception des États-Unis dont les vins sont particulièrement chers. C'est pourquoi ce pays exporte relativement peu sa production, autour de 15% seulement.

[8] Schirmer, R., 2004, "Une nouvelle planète des vins", http://fig-st-die.education.fr/actes/actes_2004/schirmer/.../vins.pdf

[9] Hinnewinkel, Jean-Claude, 2004, Les terroirs : origines et devenirs, Féret, 228 p.

[10] Il s'agit de la Taxe Générale sur les Activités Polluantes (1999) qui porte dans le domaine agricole sur les pesticides. Les vignobles sont de gros consommateurs de ces substances chimiques.

[11] La Revue du Vin de France propos de plus en plus des dégustations qui comparent un même cépage dans différents pays.  Par exemple, une comparaison syrah du Rhône / "shiraz" d'Australie dans le numéro 507 de décembre 2006 – janvier 2007.

[12] L'oxygène est l'ennemi du vin, des gaz inertes ou des contenants en inox sont de plus en plus utilisés pour la conservation.

[13] Schirmer, R., 2006, "Les paysages des vignobles d'Australie. De l'Arcadie au Jacob's Creek", Sud-Ouest Européen, n° 21, p. 105-116.

[14] Elle est directement influencée par la conception française du vin, élaborée depuis les lois de 1905, 1919 et 1935 sur les signes de qualité.

[15] Ce qui exclut toute aromatisation des vin, et a donc obligé la Grèce, État fondateur, à obtenir une dérogation pour ses vins de Retsina.

[16] Aigrain, P., Codron, J.-M., Thoyer, S., 2000, "Questions de normes agro-alimentaires dans le contexte de globalisation", Cahiers d'Économie et Sociologies Rurales, n° 55-56, p. 111-138.

[17] Couderc, J.-P., 2005, "Poids économique de la filière viti-vinicole française et création de valeur", Bacchus 2005, p. 191-207, p. 205.

[18] Berthomeau, J., 2001, Comment mieux positionner les vins français sur le marché de l'exportation ?, Ministère de l'Agriculture et de la Pêche. Disponible sur :www.ladocumentationfrancaise.fr/rapports-publics/014000635/index.shtml.

[19] Un vin muté est un vin dans lequel on ajoute de l'alcool pour en stopper la fermentation.

 

Raphaël Schirmer, maître de conférences, UFR de Géographie, Université Paris 4 Sorbonne

pour Géoconfluences le 11 janvier 2007

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Mise à jour :   11-01-2007

 

 


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