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Notion à la une : représentation

Publié le 15/01/2016
Auteur(s) : Yves-François Le Lay, maître de conférences en Géographie, ENS de Lyon, Université de Lyon, UMR 5600 EVS
Toute représentation remplace quelque chose d’autre pour quelqu’un : la carte, l'image mentale, le député et la performance artistique peuvent tous constituer, à leur manière, une représentation d'un espace, d'un objet, d'une population ou d'une idée. Procédant des relations que les humains entretiennent avec le monde environnant, une représentation désigne une entité formelle – toujours spatiale et temporelle, matérielle et mentale, individuelle et collective – qui évoque une autre entité (appelée le référent) et favorise ainsi la cognition et l’action des individus.

L’intérêt des géographes français pour les représentations s’est affirmé à partir des années 1970 (par exemple Frémont, 1976). J.-P. Guérin en formula une définition fulgurante : « créations sociales ou individuelles de schémas pertinents du réel » (in André et al., 1989, p. 4). Le caractère créatif rappelle ce que le processus et le produit de la représentation doivent à l’humain, notamment à ses représentations déjà conçues, à ses projets et à ses émotions. Mais, à défaut d’accéder à la chose en soi, les humains restent tributaires du réel perçu, de ses apparences. La représentation est ainsi le fruit de l’incessante navette entre l’activité cognitive et les sollicitations environnementales. La pertinence évoque le processus de sélection d’information effectué dans la perspective d’une action (Guérin et Gumuchian, 1985). Ainsi la relation au réel s’affirme-t-elle : la représentation se conçoit et se définit au regard de la perception et de l’action. D’une part, alors que la perception est réalisée au contact d’un objet dans le monde concret, la représentation s’affranchit de la nécessité de cette (co)présence. D’autre part, l’action sur le réel est tributaire des représentations mémorisées, remémorées ou élaborées. La représentation désigne, enfin, tout à la fois le processus de production que son résultat.

Cette définition générale ne doit pas occulter la diversité des représentations (Debarbieux, 1998).

La diversité des représentations
 
  Représentation mentale
(Vorstellung)
Représentation matérielle
(Darstellung/Abbildung)
Représentation politique
(Vertretung)
Représentation action
(Aufführung)
Exemples Le risque
L’attachement aux lieux

La peinture
La statuaire
La cartographie

Des personnes élues ou nommées
 
Le spectacle théâtral
L’art environnemental
Formalisation "informante" "conformante" "proformante" "reformante"
 

Quatre types de représentations peuvent être dégagés :
   - la représentation mentale désigne un ensemble structuré, fonctionnel et évolutif d’idées, de croyances, d’opinions à l’égard d’un objet ou d’une situation ;
   - la représentation matérielle stabilise des idées dans le monde concret des objets ;
  - la représentation politique délègue à une entité humaine la capacité de représentation d’un collectif d’humains au sein d’une organisation sociale ;
   - la représent-action reproduit un modèle, à la manière du spectacle théâtral qui actualise une pièce sur une scène et pour un public.
La formalisation des représentations varie d’un type à l’autre :
   - la représentation mentale est « informante » dans la mesure où elle forme consciemment des cognitions, des affects et des motivations à agir ;
   - la représentation matérielle est « conformante » car elle enrichit le monde concret des objets d’un signifiant dont le couple avec un signifié fait sens ;
   - la représentation politique est « proformante » en ce sens qu’elle délègue un projet de société à son représentant qui endosse la charge de le mettre en œuvre ;
   - la représent-action est « reformante » lorsqu’elle actualise par l’action un modèle de référence.
Bien que formels, ces quatre types de représentations restent « déformants » et « performants ». Incapable de reproduire parfaitement son référent, toute représentation le simplifie, le modélise et s'efforce de le rendre efficace. Une telle déformation conforte son potentiel créatif, même si le décalage par rapport au référent pose parfois des questions de représentativité et de vérité. La représentation est également performante en ceci qu’elle alimente les pratiques dont elle procède. Dire, c’est aussi faire ! Il est des représentations verbales qui agissent tout en étant formulées, comme les paroles d’une promesse ; l’acte est produit en disant. D’autres induisent des actions par la parole, comme les lois qui orientent les pratiques d’une société.

Ces différents types de représentations partagent d’autres points communs. Même si la distinction entre les représentations individuelles et sociales est commode, toute représentation est individuelle et sociale ; elle est engagée dans un contexte de production. La représentation dite individuelle est tributaire des interactions sociales et la représentation sociale s’incarne dans les individus. Tout aussi fréquemment, la représentation est dite idéelle ou matérielle. Mais là encore, la représentation idéelle conserve une composante matérielle dans la mesure où elle découle de l’activité cérébrale, dont les dimensions physico-chimique et biologique ne sauraient être négligées. La représentation matérielle a une composante idéelle : elle stabilise des représentations idéelles dans le monde concret des objets. Enfin, concernant la temporalité et la spatialité des représentations, il n’est pas inutile de rappeler que, dans une perspective kantienne, le temps (la forme du sens interne) et l’espace (la forme du sens externe) sont constitutifs de notre sensibilité ; ils précèdent et conditionnent les représentations. Toute représentation est donc temporelle et spatiale.

La fontaine Bartholdi, sur la place des Terreaux, à Lyon

  Dite aussi Char de la Liberté, cette impressionnante fontaine en plomb repoussé et martelé du sculpteur alsacien Auguste Bartholdi occupe la place des Terreaux, à Lyon, où elle a été inaugurée le 22 septembre 1892, pour le Centenaire de la République. Accompagnée par deux enfants (l’un d’eux seulement est visible sur la photographie) portant chacun une urne, une femme conduit un quadrige : quatre chevaux marins aux sabots griffus et palmés tirent le char sur un ensemble de rochers d’où l’eau se déverse dans les deux parties semi-circulaires d’un bassin.
Quel est le référent ? Le fleuve qui mène ses quatre principaux affluents à l’océan, n'est pas le Rhône mais la Garonne ! Initialement, la commande émanait, en effet, du Conseil municipal de Bordeaux, en 1857, pour la place des Quinconces. Le maire de Lyon s’en porta acquéreur en 1890.
Quelles en sont les significations ? La statuaire fluviale mise souvent sur la maîtrise des eaux, symbolisée ici par l’urne (ailleurs par la rame), invitant la technique à dompter la nature dans un effort prométhéen.
 

Le géographe interroge préférentiellement le rapport de la représentation à l’espace (André, 1998). Qu’est-ce qu’une représentation spatiale ? L’expression recouvre trois modalités de relation à l’espace qui peuvent se superposer : il s’agit des représentations d’un espace, des représentations par l’espace et des représentations dans l’espace. Premièrement, une représentation spatiale peut représenter un espace, réel ou imaginaire, au moyen d’une carte, d’une peinture de paysage, d’une photographie, d’un discours descriptif ou encore d’une représentation sociale. Deuxièmement, la représentation par l’espace recourt à l’environnement pour y projeter les représentations d’acteurs aussi divers que les artistes de l’art environnemental (land art), les architectes, les urbanistes, les aménageurs et les paysagistes. Troisièmement, toute représentation peut être inscrite dans l’espace : le géographe peut la localiser, voire l’orienter, suivre sa trajectoire et évaluer ses relations de distance avec d’autres représentations.
Que requiert une représentation ? L’espace et le temps, mais aussi un acteur qui donne du sens à sa relation à lui-même et au monde. Or, l’espace, le temps, l’acteur et le sens sont tous soumis à la scalarité, si bien que le contenu d’une représentation varie selon les échelles d’espace (grande ou petite), de temps (court ou long), d’acteur (individuel ou collectif) et de sens (élémentaire ou combiné). Les représentations sont aussi sujettes à la mise en abîme des représentations de représentations. Ainsi, toute représentation étant produite dans un contexte social, spatial et historique, elle se joue des autres représentations ; les représentations se reproduisent, s’interpellent et se répondent. Lorsqu’elles marquent leurs différences, elles peuvent susciter du débat public, des tensions, voire des conflits. Les toponymes eux-mêmes révèlent la diversité des points de vue. Le nom en dit autant sur la chose que sur celui qui l’emploie. Par exemple, la si controversée mer de Chine méridionale est appelée « mer du Sud » par la Chine, « mer Orientale » par le Vietnam et « mer des Philippines occidentales » par les Philippines. Bien que plus neutre, l’appellation de « mer d’Asie du Sud-Est » n’a pas été retenue.

WALLONWALL

Source : http://www.wallonwall.org/

  Des représentations consolident les sociétés en rapprochant des individus qui s’entendent autour d’un consensus fédérateur. Mais d’autres cristallisent les différences et servent à justifier des frontières. En 2013, une exposition de photographies, portant sur les murs qui séparent les sociétés humaines, a eu lieu sur une portion du mur de Berlin. Une telle manifestation procède d’une mise en abîme des murs et des représentations de murs, en réunissant des murs sur un mur, des représentations de représentations, des représentations matérielles de représentations idéelles de représentations matérielles…  

Au total, individuelle et sociale, idéelle et matérielle, spatiale et temporelle, la représentation s’avère formelle. Mais comment travailler sur ce qui n’a pas encore été formalisé dans une représentation ? La nouvelle géographie culturelle britannique développe des théories dites non-représentationnelles (Anderson et Harrison, 2010). Les travaux qui s'en inspirent s'attachent désormais à l’activité préconsciente des humains, à leur corps et aux pratiques routinières de la vie quotidienne (comme marcher, écouter de la musique ou danser). Ouverts au banal comme à l’inattendu, ils témoignent des affects qui émergent de leurs expériences de l’espace : il s’agit alors de présenter plutôt que de représenter.


Pour compléter :
  • André Y., 1998, Enseigner les représentations spatiales, Paris, Economica, 254 p.
  • André Y., Bailly A., Ferras R., Guérin J.-P. et Gumuchian H., 1989, Représenter l’espace. L’imaginaire spatial à l’école, Paris, Economica, 227 p.
  • Anderson B. et Harrison P. (dir.), 2010, Taking-place: Non-representational theories and Geography, London, Ashgate, 392 p.
  • Debarbieux B., 1998, « Les problématiques de l’image et de la représentation en géographie », in Bailly A. (coord.), Les concepts de la géographie humaine, Paris, Armand Colin, p. 199-211.
  • Frémont A., 1976, La région, espace vécu, Paris, PUF, 223 p.
  • Guérin J.-P. et Gumuchian H. (dir.), 1985, Les représentations en actes, Grenoble, Institut de Géographie Alpine, 352 p.
Et en ligne :
  • La Bibliothèque nationale de France a organisé plusieurs expositions qui recourent abondamment aux représentations :

Trésors photographiques de la Société de géographie
Histoire de la cartographie
L’âge d’or des cartes marines
La mer : terreur et fascination
La presse à la une
Utopie, la quête de la société idéale en Occident 


Yves-François Le LAY,
maître de conférences, ENS de Lyon, Université de Lyon,
UMR 5600 Environnement, Ville, Société (EVS)

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