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La Promenade de Sea Point et de Mouille Point (Le Cap, Afrique du Sud), un espace public post-apartheid ?

Publié le 17/01/2023
Auteur(s) : Jean-François Perrat, agrégé de géographie, doctorant en géographie, professeur d'histoire-géographie - ENS de Lyon, académie de Lyon
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La promenade littorale qui longe le front de mer sur la façade atlantique du Cap est un espace public théoriquement accessible à tous. Elle procède de la tendance de toutes les métropoles du monde à transformer leurs fronts d'eau en espaces de loisirs et en vitrine urbaine. Toutefois, le contexte captonien n'est pas exempt de particularités, dont la principale est d'avoir connu une ségrégation raciale complète et brutale. Celle-ci s'observe encore dans les pratiques et les usages de la Promenade.

Bibliographie | mots-clés | citer cet article

La Promenade de Sea Point et de Mouille Point est l’un des grands espaces publics du Cap. Longue de près de quatre kilomètres, elle s’étend le long de l’Atlantic Seabord, sur les territoires des faubourgs de Sea Point, Three Anchor Bay et Mouille Point. Si elle peut paraître banale à l’habitué des grandes villes littorales à l’européenne, elle n’en présente pas moins un caractère original dans ce contexte urbain particulier. L’organisation spatiale de la ville, en effet, a été durablement marquée par l’application de la politique draconienne de ségrégation racialo-spatiale, l’apartheid (« développement séparé », en afrikaans), qui a prévalu dans le pays de 1948 à 1991. Pensée à toutes les échelles, ses implications étaient multiples. Elle prévoyait, d’une part, une ségrégation résidentielle préludant à une scission du pays sur des critères raciaux ; on parle de « grand apartheid ». D’autre part, les pratiques spatiales quotidiennes des non-Blancs étaient rigoureusement encadrées par les règles du petty apartheid, ou apartheid mesquin : espaces séparés dans les services publics, restriction des déplacements sans motif professionnel, voire interdiction d’accès à la plupart des espaces publics centraux… au nombre desquels comptaient la Promenade du Cap.

À ce titre, les espaces publics sud-africains contemporains sont de puissants révélateurs du point auquel l’Afrique du Sud est toujours tributaire de l’héritage spatial de l’apartheid, et du point auquel elle s’en est détachée.

Document 1. Carte générale de la Promenade de Sea Point et de Mouille Point et panorama photographique vu de Signal Hill de la Promenade, de Sea Point (à gauche, au sud) jusqu'à Mouille Point (à droite, au nord)

Promenade Le Cap centre CBD Bowl carte

Panorama Le Cap depuis Table Mountain

Cliché : Jean-François Perrat, 2013.

 
 
Encadré 1. Recensements en Afrique du Sud et notion de « race »

Le terme de race, incontournable dans le vocabulaire sud-africain est repris ici sans souscrire aux thèses racialistes, et encore moins racistes. La race est d’abord et avant tout une construction sociale, une identité comparable à celle du genre. C’était également une catégorie légale coercitive sous l’apartheid, et cela reste aujourd’hui une catégorie statistique parfaitement acceptée (quoiqu’elle n’ait plus qu’une valeur indicative et soit librement déclarée par les personnes recensées). Dans la mesure où le terme est opérant voire revendiqué pour et par les personnes rencontrées lors de ce terrain de recherche, il est néanmoins impossible de l’ignorer, puisqu’il est un des fondamentaux de leurs grilles de lecture et de leurs identités. Le lecteur est donc prié de garder à l’esprit ces réserves quand le terme race sera employé dans ce texte.

À propos des recensements en tant que tels, il est à noter que les recensements généraux sont décennaux en Afrique du Sud, et que le texte suivant contient donc des données parfois anciennes. Les données intermédiaires détaillées du recensement partiel de 2016 n’étaient elles-mêmes pas publiques lors de la rédaction de cet article.

JFP


 

1. La « Mother city » sud-africaine

Le Cap a une place particulière dans l’histoire de l'Afrique du Sud, puisqu'elle en est la première ville coloniale, et fut longtemps le principal pôle urbain du pays. C’est à ce titre qu’elle est surnommée, aujourd’hui encore, « the Mother city ».

1.1. Le Cap, centre de gravité urbain de l’ouest du pays

L’agglomération du Cap compte 4 millions d’habitants (Community Survey, 2016), en deuxième position à l’échelle nationale, après Johannesbourg. Située à l'extrême sud-ouest du pays, elle en est la capitale législative, Pretoria étant la capitale exécutive et Bloemfontein la capitale judiciaire. Le Cap est également la capitale de la province du Cap Occidental. Il s'agit de l'une des huit metropolitan municipalities du pays. Très autonomes, ces entités administratives se singularisent des autres collectivités locales par le fait qu’elles ne sont pas subdivisées en local municipalities et en district municipalities. Cette concentration des compétences et des élus en une instance unique de gouvernement municipal renforce nettement le pouvoir de ces métropoles. Le dispositif législatif qui les encadre avec souplesse doit leur permettre un développement intégré efficace. Elles sont censées être les locomotives du développement national.

Cela se vérifie bien pour le Cap, qui contribue au PIB national à près de 10 % (2015) alors que sa population ne compte que pour 7,2 % de la population sud-africaine (2016). La croissance moyenne annuelle du PIB y a été de 3,2 % entre 2005 et 2015. Elle est le deuxième pôle économique du pays après Johannesburg. Y prédominent notamment les fonctions métropolitaines supérieures (cadres supérieurs de la finance en particulier, mais aussi du commerce et de la fonction publique), et plus généralement le secteur des services. La sphère productive matérielle n’est pas négligeable (15 % environ du PIB métropolitain en 2015) : si le secteur manufacturier semble en relative stagnation aujourd’hui, la construction est plus performante avec une croissance annuelle moyenne de 5 %. De manière générale, l’économie du Cap est donc peu intensive en main-d’œuvre relativement au contexte national, mais concentre une part non négligeable d’emplois à forte valeur ajoutée.

Après avoir été largement concurrencé et finalement supplanté par Johannesbourg et sa puissante industrie minière dans les dernières décennies du XIXe siècle, le Cap ne s’en est pas moins maintenu à une solide position de deuxième métropole sud-africaine jusqu’à nos jours. Si le pays est le plus petit des BRICS, sa capitale législative n’en est pas moins l’un des principaux centres urbains du continent. Dans le classement du groupe de recherche britannique Globalization and World Cities, qui évalue l’insertion et l’importance économique des villes dans la mondialisation, le Cap est en 2020 dans la catégorie « Beta », aux côtés de Kiev, Athènes ou Seattle, et devant la catégorie incluant Lyon ou Wuhan. Une politique de rayonnement impulsée tant à l’échelle métropolitaine que nationale vise à renforcer la visibilité internationale de la ville. Ainsi, la coupe du monde de football 2010 s’est tenue en Afrique du Sud, et un nouveau stade de 64 100 places (réduit ensuite à 55 000 places) a été bâti dans le quartier de Green Point (document 1) pour accueillir des matchs majeurs, notamment de demi-finale. La ville a été capitale mondiale du design en 2014, et son industrie cinématographique est en plein essor, qu’il s’agisse de tourner des films dans ses studios (Blood Diamond en 2006, le dernier Tomb Raider en 2017) ou de mettre clairement la ville en scène (Invictus en 2009, Searching for Sugar Man en 2012). Elle dispose d’aménités touristiques de classe mondiale, comme les parcs naturels de la montagne de la Table (document 1) ou du cap de Bonne Espérance, et abrite un lieu de mémoire de premier plan avec l’île de Robben Island où Nelson Mandela purgea sa peine de prison sous l’apartheid. Malgré tout, le développement du tourisme est encore limité, l’aéroport n’ayant, par exemple, reçu « que » 2,3 millions de passagers internationaux sur 10,7 millions de passagers au total en 2019. À titre de comparaison, l’aéroport de Lyon-Saint-Exupéry voyait passer 11,7 millions de passagers en tout cette même année, dont 7,9 millions de passagers internationaux. Pour autant, il apparaît clairement que les élites captoniennes ont pour leur ville une ambition continentale, voire mondiale. Gibb décrivait déjà Cape Town en 2007 comme une « ville mondiale secondaire », et David A. McDonald parlait quant à lui en 2008 d’un « world city syndrome » à propos du Cap dans son ouvrage éponyme. Il s’agissait alors moins pour ce dernier de pointer les réussites de ce modèle que ses nombreuses zones d’ombre en matière d’augmentation des inégalités et de réactivation d’une logique de ségrégation sociospatiale (cette fois par le marché, et non plus sous l’impulsion de l’État d’apartheid).

1.2. Un développement urbain marqué par la ségrégation spatiale

Fondée en 1652 par un fonctionnaire de la Compagnie des Indes orientales (VOC), Jan van Riebeeck, le Cap est alors une petite colonie faisant office d’étape sur la route maritime des Indes (document 2). Elle se développe d’abord dans le City Bowl, la cuvette enserrée par Signal Hill, Table Mountain et l'océan Atlantique. Sa vocation initiale est agricole : il s’agit notamment de ravitailler les navires de passages. Le principe de ségrégation raciale de l’espace est déjà à l’œuvre à cette époque : van Riebeeck fait planter une haie d’amandes amères tout autour de sa colonie dans la visée explicite et assumée de séparer les lieux de résidences des Blancs de ceux des Noirs travaillant pour eux.

Document 2. Du comptoir néerlandais à la métropole d’apartheid

comptoir à la métropole

 

Le Cap passe rapidement du statut de simple comptoir à celui de petite ville néerlandaise au plan en damier à la pointe de l’Afrique. À la fin du XVIIIe siècle, elle compte plusieurs milliers d’habitants. Mais c’est au début du XIXe siècle, lorsque la ville passe sous domination britannique, que débute l’essor urbain du Cap. La ville est progressivement dotée d’infrastructures modernes, d’abord un système d’adduction d’eau, puis un réseau ferré à partir des années 1870. Les premiers faubourgs peuplés essentiellement de non-Blancs émergent également, comme le quartier malay (minorité issue de la descendance des esclaves importés d’Indonésie et de Malaisie notamment) de Bo-Kaap dans les années 1830 ou le quartier coloured de District Six dans les années 1860. L’ensemble de la ville compte 67 000 habitants en 1891.

La division raciale de l’espace urbain s’accentue encore au XXe siècle avec le développement des Cape Flats, à l'est et au sud-est du City Bowl, par-delà Table Mountain. Il s’agit d’une vaste plaine sableuse, anciennement marécageuse, et sur laquelle s'est faite l'extension urbaine des quartiers non-blancs. Ndabeni, premier township noir d’Afrique du Sud, est ainsi fondé en 1901 suite à un épisode de peste dont l’origine fut imputée aux populations bantoues de la ville. Cette fonction spatiale des Flats se renforce notoirement avec l’Urban Areas Act de 1923, puis à nouveau sous l'apartheid. Encore aujourd’hui, les Cape Flats concentrent la plus grande partie de l’accroissement démographique des Captoniens coloureds et noirs. On y retrouve de vastes townships, des bidonvilles et des campements de squatters. Mitchell's Plain, Gugulethu ou encore Khayelitsha comptent parmi les plus connus ; ce dernier, avec son million d’habitants estimé, est même l'un des townships les plus peuplés d'Afrique du Sud. Les Cape Flats sont très excentrés, et la chaîne de montagnes qui les sépare de la partie plus littorale du Cap est une barrière tant physique que mentale.

Enfin, la partie nord du City Bowl, ou Foreshore (littéralement, « l’au-delà de la côte »), a été gagnée sur la mer dans les années 1930-1940, repoussant le littoral de quelques centaines de mètres, ce qui a permis le développement d'un central business district, aujourd’hui hérissé de nombreux gratte-ciel. Cette partie littorale concentre les aménités, et son image est celle qui vient à l'esprit quand on évoque (positivement) le Cap : un paysage urbain idyllique entre la montagne, les plages (voir Frogneux, 2010) et la mer.

Document 3. La ville du Cap depuis Table Mountain

Le Cap depuis Table Mountain

Au premier plan, The Bowl ; au centre, on distingue les jardins de la VOC, le CBD et le port. À l’arrière-plan, Table Bay et Robben Island. Cliché : Jean-François Perrat, février 2013.

 

Dans la plaine au nord-nord-est de la ville, en remontant le littoral, on retrouve les Northern Suburbs (à droite sur la photo), essentiellement résidentiels, discontinus, dont le paysage le plus commun est celui de la gated community, à savoir des lotissements pavillonnaires ceints de murs et à l'accès réglementé. On y retrouve une plus forte part de Blancs et de Coloureds.

On le comprend, la ségrégation spatiale, et notamment résidentielle, continue d’être une réalité au Cap aujourd’hui. La situation s’est améliorée depuis la fin de l’apartheid, particulièrement en ce qui concerne les mobilités quotidiennes. Mais si la loi n’impose plus d’élire domicile dans tel ou tel quartier selon sa race, la logique économique continue de réserver de facto certains quartiers à telle ou telle frange de la population du fait de la concentration des richesses dans la population sud-africaine blanche. La barrière n’est plus légale, mais financière. Malgré la ségrégation résidentielle encore à l’œuvre, la spécificité de l’agglomération en termes démographiques est de concentrer davantage de Blancs et de Coloureds que le reste du pays.

 

2. La Promenade, un espace public emblématique du Cap

Si l’urbanisation de la plaine littorale a commencé au XIXe siècle, le trait de côte lui-même n’a pas été aménagé avant le début du XXe siècle. Les maisons, basses, étaient construites en retrait, probablement pour se prémunir des plus hautes marées et des fameuses tempêtes du Cap. Seul le phare de Green Point était établi à proximité du large estran rocheux, la côte étant notoirement dangereuse pour la navigation. D’après les photographies conservées aux archives provinciales du Cap Occidental, la Promenade à hauteur de Sea Point et de Mouille Point, a, vers les années 1900, une physionomie assez comparable à ce que l’on peut observer aujourd’hui, avec un front bâti en retrait d’un espace laissé libre le long du rivage.

Document 4. La Promenade à la hauteur du phare de Sea Point vers 1900

Sea Point en 1900

Source : archives provinciales du Cap Occidental.

 

Plus au sud, la première construction directement en bord de mer de ce qui est aujourd’hui le Sea Point Pavilion commence en 1913. D’après des plans d’architecte également conservés aux archives provinciales, le lieu était initialement baptisé Grand Promenade. Sa construction marque les débuts de la vocation récréationnelle de ce qui deviendra la Promenade. La construction des terre-pleins sur le platier, qui ont donné au paysage de l'Atlantic Seaboard sa physionomie actuelle, date de 1926. L'idée était de mettre en valeur la côte rocheuse, inhospitalière en l'état, tout en utilisant utilement les divers déchets et gravats produits par la ville. La Promenade nouvellement aménagée semble être très rapidement devenue un espace public couru des Captoniens, mais aussi un espace réservé à l’agrément d’abord des non-Noirs, puis des seuls Blancs. Il faudra attendre 1986 et la fin du petty apartheid pour que le lieu redevienne public de jure, c’est-à-dire un espace ouvert à tous sans restriction. Il est aujourd’hui catégorisé comme public open space dans le land use du Cap, l’équivalent d’un plan local d’urbanisme. Ce statut implique que les usages qui sont faits de cet espace sont à la fois diversifiés et normés.

La fonction première de la Promenade est d’abord récréative, et c’est ainsi qu’elle est conçue tant par les usagers que par les pouvoirs publics. La première activité sur la Promenade est la déambulation et, plus largement les mobilités dites douces : course à pied, vélo... La configuration des lieux en longueur et la zone pavée qui suggère le chemin des usagers concourent à cet état de fait. La Promenade n’a pas à proprement parler de rôle de desserte pour les résidents. Elle n’est pas seulement un linéaire, elle a une certaine profondeur et sa partie gazonnée fixe un nombre non négligeable d’usagers pour des activités similaires à celles d’un parc urbain classique : jeux de ballon, pique-nique, bronzage, faire courir le chien, lire un livre ou simplement s’allonger dans l’herbe.

Document 5. La Promenade dans sa largeur, du front bâti à la plage

Promenade vue dans la largeur

On observe la configuration typique de la Promenade avec de gauche à droite un front bâti, un boulevard routier, une bande gazonnée, un cheminement piétonnier pavé, et une plage sableuse ou un platier rocheux. Cliché : Jean-François Perrat, 2013.

 

Les activités familiales prévalent plutôt le week-end. L’utilisation de la voiture comme un salon/garde-manger est très fréquente. Elle est le fait de familles qui viennent sur la Promenade pour quelques heures au moins, amènent du matériel de camping (parasols, pliants, etc.) et s’installent dans l’herbe à proximité de leur voiture, garée le long de Beach Road. La voiture reste généralement ouverte côté trottoir, avec une ou plusieurs personnes à l’intérieur, tandis que le reste de la famille se disperse dans la partie gazonnée (document 6).

Document 6. La voiture comme point de fixation familial au bord de la partie gazonnée de la Promenade

La voiture comme un salon de jardin

Cliché : Jean-François Perrat, 2013.

 

À ces usages quotidiens, qui brassent déjà une population variée, il faut ajouter un certain nombre d’événements de plus ou moins grande ampleur qui contribuent au rayonnement métropolitain, voire national, de la Promenade. Elle est par exemple le lieu d’arrivée privilégié de courses sportives, à pied ou à vélo. La course cycliste du Cape Town Cycle Tour, qui fait un circuit de plus de 110 kilomètres autour de la péninsule du Cap, s'achève au pied du stade de la ville, à Green Point.  Moins prestigieuses, mais beaucoup plus courues par les locaux, la Lighthouse Night Run et le Gun Run sont deux courses à pied de 10 km dont le parcours est tout ou partie situé sur la Promenade, et qui impliquent chacune quelques milliers de coureurs. La Promenade est aussi un haut-lieu pour les musulmans du Cap. Ils s’y retrouvent chaque année par milliers afin de fêter la rupture du ramadan à la tombée du jour. La Lune y est en effet bien visible, et le lieu est propice aux grands regroupements. Un dernier exemple, plus modeste mais récurrent, est que bon nombre d’écoles, notamment dans les townships, organisent une sortie annuelle pour les enfants sur la Promenade. Il s’agit de quitter le cadre quotidien des Cape Flats, de voir la mer et de profiter des aires de jeux, le tout dans un cadre sûr et sans autre budget que celui du déplacement en bus. Ainsi, la Promenade est l’un des premiers points de repère hors de leur quartier de beaucoup d’enfants au faible capital mobilitaire.

Ces quelques exemples permettent d’illustrer l’attractivité de la Promenade à l’échelle de la métropole, et expliquent qu’elle soit qualifiée comme l’un des meilleurs exemples de « lieux faciles d'accès faisant figure de destination à l'échelle de la ville » (« accessible, citywide destination places ») dans le Spatial Development Framework mis en place par la municipalité (l’équivalent d’un plan local d’urbanisme). En première approche, il semble donc qu’elle joue à plein son rôle d’espace public comme lieu de convergence de toutes les franges de la société captonienne. Dans un contexte d’inertie spatiale de la ségrégation résidentielle, et compte tenu du fait que la Promenade a longtemps été réservée aux Blancs, cet état de fait est à saluer. Le constat fait par le réalisateur François Verster en ouverture de son documentaire, Sea Point Days (2008), semble donc parfaitement valable :

«

« Sea Point est un quartier périphérique du Cap qui était réservé aux Blancs sous l’Apartheid. Sa Promenade et sa piscine municipale sont aujourd’hui parmi les rares espaces publics fréquentés par tous les habitants de la ville.

[Sea Point is a Cape Town suburb which under Apartheid was reserved for white people only. Today, one the few public spaces used by all the city’s people is the area’s Promenade and Municipal Pools.] »

François Verster

»

3. Les espaces publics comme révélateurs du post-apartheid

Les marqueurs de la ségrégation raciale propre à l’apartheid, devenue une ségrégation sociale, ne sont pas complètement effacés, comme le révèle l’étude d’espaces publics comme ceux qui constituent la Promenade.

3.1. Une démographie toujours ségrégée

 
Encadré 2. Méthode de comptage des usagers de la Promenade

Le temps de terrain s’est étendu de février à mai 2013. Cinq périodes de comptage ont été effectuées, dont trois dimanches complets de 8h45 à 18h45. Chaque période consistait à effectuer comptage durant quinze minutes, et à répéter l’opération toutes les deux heures.

La majorité des comptages ont eu lieu en face des Winchester Mansions, en un point central de la Promenade par lequel les usagers étaient le plus susceptibles de passer, entre le Pavilion et une grande aire de jeu pour enfants jouxtée de sanitaires (afficher dans OpenStreetMap). Il présente en outre l'avantage d'être relativement peu biaisé : tout un chacun est susceptible d'y passer pour quelque activité que ce soit sur la Promenade, et il n'est pas situé près d'un point d'intérêt notable tel que le centre aquatique du Sea Point Pavilion, un complexe de loisirs avec piscines qui génère ses propres flux de passants.

Près de vingt critères permettent de caractériser chaque personne selon son identité apparente ou ses activités. L'âge d'une personne n'est pas toujours facile à évaluer, surtout quand elle porte une casquette et des lunettes de soleil, par exemple. Une catégorisation large (enfant, jeune, adulte, senior) n'est pas elle-même exempte d'erreurs.  De même, les différences dites raciales entre les individus ne vont pas sans poser problème. Même en admettant d'utiliser les catégories raciales sud-africaines, d’un usage beaucoup plus banal qu’en France, leur manipulation reste fort malaisée. Au bout du compte, le pari a été fait que les inévitables erreurs ponctuelles seraient noyées dans la masse ou se compenseraient les unes les autres aux limites des catégories. En outre, dans la logique de compréhension des rapports sociaux dans un espace public, la donnée importante n'était pas tant le véritable état civil ou l’identité revendiquée par la personne comptée que l'image renvoyée aux autres usagers. Aussi les éventuelles « erreurs » de catégorisation sont-elles finalement des plus instructives.


 

Plusieurs critères permettent de caractériser le public de la Promenade. Au cours de mes comptages, je me suis focalisé notamment sur les catégories raciales au sens sud-africain, le genre et l’âge apparents (encadré 2).

Pour les femmes en général, la fréquentation des espaces publics est moins anodine que pour les hommes, du fait de leur plus haut degré de crainte pour leur sécurité, et parce que leur espace de référence (imposé) est davantage celui de la sphère domestique. Partant de ce constat, Guy di Méo va jusqu’à parler de « murs invisibles », qu’elles s’imposent davantage que les hommes, pour assurer leur sécurité en évitant certains lieux, ou encore en sortant à certaines heures plutôt qu’à d’autres (Di Méo, 2011). La question de la sécurité est encore plus prégnante en Afrique du Sud, où la criminalité et les violences faites aux personnes sont très élevées, tout particulièrement envers les femmes. Une femme sud-africaine sur trois est ainsi violée au cours de sa vie, ce qui fait du pays l’un des plus touchés au monde. La conscience du danger pousse les Sud-Africains et les Sud-Africaines à mettre en œuvre des stratégies d’évitement parfois très fortes. Une manière simple de voir si la Promenade est un lieu évité par les femmes est d’en mesurer le sex ratio. Sur trois journées de comptage, j’ai dénombré en tout 998 femmes pour 1 019 hommes, soit un sex ratio de 1,02. Ce résultat est très élevé par rapport au contexte local (Sea Point, Three Anchor Bay, Mouille Point), où le sex ratio était de 0,87 dans le recensement de 2011 : la sous-représentation féminine est donc de 15 %. Même à l’échelle métropolitaine, le sex ratio n’était alors que de 0,92, soit une sous-représentation des femmes de 10 %. Il est difficile de dire quelle est la part des locaux sur la Promenade, et donc à quel point la sous-représentation des femmes est forte, mais elle oscille donc entre 10 et 15 %. De multiples nuances doivent être apportées : les personnes comptées sont essentiellement des personnes mobiles, alors que bien des femmes restent dans la proximité immédiate des jeux d’enfants ou de la voiture ; la plus grande proportion de personnes âgées sur l’Atlantic Seaboard implique une moindre mobilité de ses résidents, qui sont majoritairement des femmes… Néanmoins, on peut faire l’hypothèse que la violence de la société sud-africaine n’incite pas les femmes à sortir dans l’espace public, d’autant que les violences contre les femmes sont massives dans le pays (Houssay-Holzschuch, 2007). Il est d’ailleurs symptomatique que bien des personnes questionnées sur la Promenade, et notamment des femmes, ait répondu spontanément « safe » (en sécurité) à la question « How do you feel when you come here ? » (comment vous sentez-vous quand vous venez ici ?). C'est donc que la question de la sécurité est primordiale dans les choix mobilitaires, et que la situation est sans doute pire dans bien d'autres espaces publics de la ville.

Pour la « race » et l’âge, il est plus difficile de tirer des conclusions : du fait de la ségrégation forte dans la ville sur la base de ces critères, l’effet du contexte démographique local joue à plein. Les personnes âgées et les « Blancs » devraient être sur-représentés sur la Promenade par rapport à la population métropolitaine. 271 personnes ont été comptées à la fois comme âgées (soit une soixantaine d’années et plus en apparence) et blanches sur les 2 033 individus comptés, soit 13,3 %. 135 étaient des femmes, 136 étaient des hommes. On retrouve donc la sur-représentation masculine, puisque le sex ratio de la population comptée est de 1,0 alors que les femmes sont plus nombreuses dans la population générale. On découvre aussi une sur-représentation des personnes âgées sur la Promenade par rapport à la population générale du Cap : les hommes seniors et « blancs » y sont plus de trois fois plus représentés que les hommes senior de toute « race » du Cap, et les femmes senior et « blanches » plus de deux fois. Ils ne sont cependant pas représentés à la hauteur de leur nombre parmi les résidents des alentours de la Promenade, ce qui n’est pas surprenant : les personnes très âgées sont moins enclines aux longues marches sur la Promenade. Il est normal que les moins de 65 ans des environs de la Promenade soient donc, eux, sur-représentés.

Si l’on ne retient que la « race », les « Blancs » sont toujours surreprésentés. Même en ne retenant que les dimanche, qui sont les jours de plus grande diversité sociale et raciale sur la Promenade, les « Blancs » sont 74,9 % des passants comptés, alors qu’ils ne représentaient que 15,7 % de la population du Cap en 2011. Cela explique la réponse d’un vieil homme “coloured” à la question « Does this place represent Cape Town according to you ? — I am sorry to say that… This place is full of White people. We, the Coloureds and the Blacks, are nine in ten in this city. Do you think we are nine in ten here ? ». (« Cet endroit représente-t-il Le Cap pour vous ? — Je suis désolé de dire ça… Cette place est pleine de personnes blanches. Nous, les coloured et les noirs, sommes neuf sur dix dans cette ville. Pensez-vous que nous soyons neuf sur dix ici ? »)

Si ces disparités de représentation selon le genre, l’âge ou la race peuvent paraître fortes, rappelons que nous sommes ici au Cap, dans une ville extrêmement ségrégée où de très nombreux quartiers sont encore aujourd’hui mono-raciaux. Et la méthode de comptage introduit un biais en recensant les passants exclusivement, alors que beaucoup de familles « coloured » ou « noires » venues à la journée auront tendance à rester près de leur lieu de pique-nique ou de leur voiture. Le point important à signaler est que toutes les strates de la société captonienne sont significativement représentées au quotidien, voire très présentes en certaines occasions (comme lors de la rupture du jeûne du ramadan pour les Captoniens musulmans). Cela, sans contradiction avec le fait que l’identité « blanche » de l’Atlantic Seaboard demeure forte.

3.2. Une accessibilité inégale

La dualité entre les résidents locaux de l'Atlantic Seaboard (plutôt « blancs »), et les visiteurs extérieurs sur la Promenade (plus « noirs » et « coloureds ») pourrait être considérée comme anecdotique, voire anachronique avec la fin de l’apartheid. Sous l’apartheid, seule la présence de visiteurs blancs venus d’autres quartiers de la ville était parfaitement légale. Les visiteurs non-blancs devaient avoir une bonne raison, généralement professionnelle, à leur présence sur la Promenade, comme partout ailleurs dans la ville blanche. Ce contrôle se faisait au moyen du passeport intérieur, ou « pass ». Depuis 1986, la circulation des personnes dans la ville n’est plus régulée selon des critères raciaux. N’importe qui peut se rendre sur la Promenade. Pourquoi alors distinguer les résidents des visiteurs ?

Une première réponse passe par l’accessibilité de la Promenade à l’échelle métropolitaine. Si tous les Captoniens peuvent légitimement accéder à la Promenade, leur présence effective y est conditionnée par la possibilité qu'ils ont ou non de s'y rendre. Les résidents connaissent le plus haut degré d'accessibilité : leur temps de trajet est minime, et la variété des moyens de transport à leur disposition est forte. Ils ont en effet plus de voitures individuelles, et sont suffisamment proches de la Promenade pour s'y rendre aisément à pied en quelques minutes. En 2001 à Sea Point et Three Anchor Bay, le taux de motorisation dépassait 50 %, et même 65 % à Mouille Point. En comparaison, il était inférieur à 15 % pour une bonne partie des Cape Flats au sud-est du district métropolitain du Cap.

Document 7. Part des navetteurs conduisant leur propre véhicule dans le district métropolitain du Cap

Part des navetteurs conduisant leur véhicule - voiture ou moto

 

Pour les visiteurs, la donne est tout autre, et la question de la motorisation devient prégnante : les distances imposent le recours à un véhicule pour la plupart des habitants des Cape Flats, qu’il s’agisse d’un minibus-taxi ou d’un véhicule personnel. Le centre-ville est quant à lui desservi par la ligne 104 des bus publics MyCiti, que peu d’enquêtés rapportent utiliser, là encore au profit des véhicules individuels et des minibus-taxis.

Une distinction s'opère donc entre les visiteurs selon :

  • Leur éloignement à la Promenade. À moyen de transport équivalent, l'effort à consentir pour se rendre sur la Promenade croît avec la distance, modulo la qualité et l'encombrement du réseau routier (aux heures de pointe, mieux vaut venir du quartier suburbain de Bakoven que du quartier central d'Observatory).
  • Leurs moyens. Les plus pauvres ne peuvent se permettre de payer même le prix de la course d'un ou plusieurs taxis collectifs. Et même la possession d'une voiture laisse entière la question du prix du carburant.

Ainsi, venir sur la Promenade ne constitue pas une difficulté majeure pour un habitant d'un suburb cossu, même éloigné. Mais faut-il aller jusqu'à dire qu'il est, pour les habitants des townships « géographiquement impossible de se rendre sur la côte » (« geographically impossible to go the ocean »), selon les mots de Ferdinand Van Tura ((Artiste et activiste du township de Bonteheuwel, rencontré à l'occasion d'un séminaire hors-les-murs de l’université de Cape Town (UCT) le 28 février 2013.)) ? Sans doute pas impossible, mais l’éloignement à la Promenade et le coût des transports motorisés conduit à une certaine exclusion des habitants des townships. Le taux de motorisation y est notoirement plus faible, la distance à la Promenade est grande, et la probabilité de rencontrer un habitant pauvre d'un township éloigné venu sur la Promenade pour le seul plaisir est donc plus que réduite.

Conclusion

En somme, bien que les grands espaces publics captoniens comme la Promenade contrecarrent en leur sein les puissants mécanismes de ségrégation résidentielle à l’échelle de l’aire urbaine du Cap, il faut tempérer l’importance politique supposée des espaces publics comme autant de nouveaux forums abolissant les frontières entre individus dans un esprit de vivre-ensemble.

Ils n’en ont pas moins une importance capitale en cela qu’ils donnent à voir à leurs usagers un aperçu du reste d’une société qu’ils ne fréquentent pas ou beaucoup moins dans leurs quartiers respectifs de résidence, et sur un pied d’égalité qui n’est pas la règle dans les rapports professionnels. Ces lieux de co-présence sont également l’incarnation spatiale du « droit à la ville » dont toute une frange de la population était privée il y a à peine plus d’une génération.

 


Bibliographie

Références citées
Pour aller plus loin
  • Le site personnel d’Adrian Frith permet d’accéder de manière intuitive et spatialisées aux données du dernier recensement sud-africain en date disponible (2011) 
  • Baffi Solène et Vivet Jeanne, « L’Afrique australe : un ensemble composite, inégalement intégré à la mondialisation », Géoconfluences, janvier 2017.
  • Buire C., À travers pratiques citadines et tactiques citoyennes, la production du droit à la ville du Cap (Afrique du Sud), thèse de doctorat, Nanterre (France), université Paris-Nanterre, 2011
  • Gervais-Lambony, Philippe. L'Afrique du Sud et les États voisins. Armand Colin, 2013.
  • Houssay-Holzschuch Myriam, Le Cap, ville sud-africaine: ville blanche, vies noires, L’Harmattan, 1999. 

 Mots-clés

Retrouvez les mots-clés de cet article dans le glossaire : apartheid | BRICS | capitale | CBD | Compagnie des Indes orientales (VOC) | espace public | métropole | race et assignation raciale | ségrégation sociospatiale | township.

 

 

Jean-François PERRAT
Agrégé de géographie, doctorant, ENS de Lyon, UMR 5600 Environnement Ville Société, professeur d'histoire-géographie, académie de Lyon.

 

 

Édition et mise en web : Jean-Benoît Bouron

Pour citer cet article :  

Jean-François Perrat, « La Promenade de Sea Point et de Mouille Point (Le Cap, Afrique du Sud), un espace public post-apartheid ? », Géoconfluences, janvier 2023.
http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-regionaux/afrique-dynamiques-regionales/articles-scientifiques/promenade-le-cap