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La France : des territoires en mutation

Marseille-Provence 2013, analyse multiscalaire d’une capitale européenne de la culture.

Publié le 04/11/2013
Auteur(s) : Boris Grésillon, professeur de géographie à l’Université Aix-Marseille, Laboratoire Telemme

« Longtemps, Marseille s’est couché de bonne heure », pourrait-on dire en paraphrasant la première phrase de Marcel Proust dans Du côté de chez Swann. En effet, contrairement à sa réputation de ville festive, la cité phocéenne n’a pas développé de vie nocturne. Hormis le week-end, les Marseillais se couchent tôt. A l’image du métro qui, jusqu’en avril 2013, s’arrêtait à 22 h 30 en semaine, les rues et places de la deuxième ville de France sont désertes après cette heure. Du moins jusqu’à l’inauguration de Marseille-Provence 2013, capitale européenne de la culture.

Cette vaste opération culturelle, économique et urbaine est en train de changer le rapport de la ville et de ses habitants au temps et à l’espace. Depuis l’inauguration de la capitale culturelle, le 12 janvier 2013, Marseille découvre les charmes de la fête et de la vie nocturne, notamment à l’occasion des grandes manifestations d’art de rue dans l’espace public et en soirée, depuis la nuit festive de l’inauguration jusqu’au spectacle « Entre flammes et flots » par la compagnie Carabosse en mai dernier. De même, le rapport au temps change. Au temps condensé, tendu, contraint de la longue période des préparatifs (2008-2012, et surtout 2011-fin 2012) a succédé la sensation du « ici et maintenant » de l’année capitale. Viendra enfin le temps dilué de l’après-2013 et le temps comptable des bilans.

Par la grâce d’un événement concernant toute une aire métropolitaine – le périmètre de Marseille-Provence 2013 couvre 85 % du département des Bouches-du-Rhône –, le rapport de la ville-centre à son propre espace et à l’espace environnant se transforme également. Alors que Marseille faisait figure de ville centrée sur elle-même, incapable d’organiser son hinterland et en proie aux incessantes rivalités voire aux remontrances de ses concurrentes (Aix-en-Provence, Arles, Aubagne, etc.), la cité phocéenne s’est non seulement dotée de nouveaux espaces, mais aussi et surtout elle redéfinit actuellement, non sans douleur, son rapport à son aire métropolitaine, aux villes voisines et, à une échelle supérieure, ses relations avec Paris et avec l’Europe. C’est comme si l’événement « capitale européenne de la culture » entraînait une nouvelle urbanité et un nouveau questionnement sur la construction d’une métropole. C’est cet emboitement des échelles d’action provoqué par « MP 2013 » que nous souhaitons mettre ici en lumière. Néanmoins, pour la clarté de l’exposé, nous serons amené à distinguer l’échelle locale, l’échelle de l’aire métropolitaine, enfin l’échelle nationale et européenne. Il faudra simplement garder à l’esprit que ces quatre échelles ne cessent d’interférer entre elles. De même, nous distinguerons la situation avant 2013, et la situation actuelle, afin de démontrer tout ce que MP 2013 véhicule comme changements.

Pour un géographe spécialiste des questions urbaines et culturelles, Marseille-Provence 2013 constitue un observatoire passionnant des transformations territoriales à l’œuvre. Enfin, dans une perspective didactique, cet article veut également montrer quel usage concret on peut faire de la géographie de la culture, de la cartographie des lieux artistiques et des questionnements propres à la géographie culturelle et à l’action publique. Cet angle d’attaque permet de révéler les enjeux urbanistiques, architecturaux, politiques et métropolitains au grand jour.


1. L’état des lieux culturels avant 2013

Pour bien comprendre à quel point l’événement MP 2013 a changé la donne urbaine et culturelle des territoires impliqués dans cette opération, précisons d’abord quelle était la carte culturelle avant 2013. L’offre culturelle était à la fois disparate, diverse et parfois redondante entre les différentes villes de l’aire métropolitaine marseillaise.

L'aire urbaine de Marseille

L'AMM – aire métropolitaine marseillaise – telle que définie par le zonage en aires urbaines de l'INSEE en 2010 comprend 73 communes.
Source : Observatoire des Territoires


1.1. A l’échelle de Marseille, une concentration dans l’hypercentre

Marseille étant une commune très étendue, deux fois et demi plus grande que la commune de Paris, il ne nous est pas possible de cartographier l’ensemble des lieux culturels présents sur le territoire communal, d’autant plus qu’il existe à Marseille une myriade d’associations socio-culturelles ou artistiques disposant d’un petit local. Celles-ci ne sont pas prises en compte dans la carte de synthèse ci-dessous. Pour cela, il aurait fallu descendre à l’échelle du quartier, voire de l’îlot. La carte ici proposée rassemble les principaux équipements culturels, ceux qui comptent à l’échelle de la ville mais aussi à l’échelle métropolitaine : l’opéra, les principaux théâtres, les musées, les grandes salles de concert, les cinémas multiplexes et les principales « friches culturelles ». Ce n’est donc pas une carte exhaustive. Néanmoins, en accordant autant d’importance au secteur « off » qu’au secteur « in », elle donne une bonne indication de la géographie culturelle marseillaise. Quels sont les principaux enseignements à en tirer ?

Principaux éléments culturels à Marseille

A cette échelle, on voit clairement apparaître la division centre / périphérie propre à l’organisation géographique du secteur culturel. La culture, plus que tout autre secteur d’activité, se nourrit de centralité, et il n’est donc pas étonnant de retrouver les principaux équipements culturels à l’intérieur de l’hypercentre : l’opéra municipal, le théâtre national de la Criée, le théâtre du Gymnase, les Bernardines, le musée Cantini. Toutefois, de manière plus inattendue, on voit que d’autres arrondissements situés au nord de l’hypercentre, notamment le 3e, très populaire, disposent aussi de nombreux équipements : théâtres Gyptis, Toursky, friche Belle de Mai, et un peu plus au nord, le Merlan (scène nationale) et la Station Alexandre. Les quartiers Sud, bourgeois et résidentiels, restent bien lotis : musée d’art contemporain (MAC), musée Borély, musée de la Faïence (Campagne Pastré), cirque NoNo, théâtre du Centaure. A l’inverse, les arrondissements périphériques des 10e, 11e 12e, 13e et 14e sont très mal équipés. Ce sont les arrondissements des classes moyennes et populaires, comprenant tout l’est de Marseille, c’est-à-dire environ 300 000 habitants, dont on ne parle jamais. Enfin, les fameux quartiers nord (14e, 15e, 16e arrondissements), dont on parle beaucoup et souvent en mal, s’en tirent mieux que prévu. Avec le Merlan et la Cité nationale des arts de la rue, ils disposent de deux équipements de rayonnement régional voire national. D’autres établissements de moindre importance mais parfaitement identifiés dans le territoire, comme le cinéma Alhambra et la Gare Franche, complètent une offre culturelle qui demeure quand même faible pour un espace densément peuplé (250 000 habitants environ). En outre, ce que la carte ne montre pas, c’est la quasi-absence des équipements de proximité dans les quartiers nord, comme les bibliothèques, médiathèques, petits théâtres ou écoles de musique.
 

1.2. A l’échelle de l’aire métropolitaine : polycentralité ou concurrence ?

Le poids naturel de la ville-centre, Marseille, est largement contrebalancé et concurrencé par l’importance d’Aix-en-Provence (140 000 habitants dans le pôle urbain), capitale culturelle historique de la Provence, avec son festival d’art lyrique mondialement réputé, son Grand Théâtre de Provence (magnifique écrin à l’italienne de 1 400 places), son centre chorégraphique national (Pavillon noir), son conservatoire de musique, son musée Granet, ses festivals Images de ville et Seconde nature. Arles, que nous n’avons pas pu faire figurer sur la carte, jouit comme Aix d’une offre culturelle surdimensionnée par rapport à sa démographie (50 000 habitants), avec ses Rencontres internationales de la photographie, son Ecole nationale de photographie, son musée de l’Arles antique, le musée Arlaten, ses anciennes friches ferroviaires accueillant aujourd’hui un grand complexe dédié à la photographie et aux arts visuels, sans compter les maisons d’édition Actes Sud et Harmonia Mundi qui ont élu domicile à Arles ou à proximité. Enfin, il ne faut pas oublier les villes moyennes d’environ 40 000 habitants comme Martigues, Aubagne ou Salon-de-Provence, qui mènent une politique culturelle très active et qui sont parfois dotées de très beaux équipements, à l’image du théâtre des Salins, scène nationale de Martigues.

Le théâtre des Salins, scène nationale de Martigues

Le théâtre des Salins est une belle et grande salle de théâtre construite sur le port de Martigues, qui accueille du théâtre, du cirque, de la danse et des concerts, pour un public varié, venant non seulement de Martigues mais aussi des environs.
Source : www.theatre-des-salins.fr avec l'aimable autorisation du théâtre des Salins.

Principaux éléments culturels dans l'aire métropolitaine marseillaise

L'offre culturelle de l’AMM est exceptionnelle. Le problème, c’est son éclatement géographique, sa dispersion, ainsi que la concurrence que se livrent parfois les équipements entre eux. Il existe aussi des redondances qui peuvent paraître étonnantes. Par exemple, fait unique en France, il y a deux centres chorégraphiques nationaux distants de seulement 30 km (à Aix, la compagnie Preljocaj et à Marseille, le ballet national de Marseille dirigé par Frédéric Flamand). De plus, il faut mentionner le ballet européen de Jean-Charles Gil et la nouvelle Maison pour la danse inaugurée récemment à Marseille (le Klap, dirigé par le chorégraphe Michel Kelemenis). A l’inverse, dans d’autres secteurs, on constate un manque cruel d’équipements. C’est le cas de la musique classique, l’AMM ne disposant ni d’orchestre symphonique ni d’auditorium. Ou encore dans une moindre mesure les musées : aucun musée national n’étant à signaler jusqu’à l’inauguration récente du musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée.
Autre problème, chaque commune veut posséder aujourd’hui son propre musée ou sa salle de spectacles, à l’image d’Ensuès-la-Redonne, petite commune de la Côte Bleue de 5 300 habitants appartenant à la communauté urbaine de Marseille, qui se dote d’une grande « salle des festivités et de la culture » de 400 places, à la fois disproportionnée par sa taille, et sans égard à ce qui existe déjà dans des communes voisines. De son côté, Aix envisage de se doter d’une nouvelle Maison des musiques actuelles, sans aucune concertation avec les acteurs marseillais, qui disposent pourtant d’un réel savoir-faire dans ce domaine.

Au total, force est de constater qu’il n’existe aucun aménagement culturel concerté du territoire, ce qui signifie en clair beaucoup de doublons et d’argent public inutilement dépensé. Sur le plan géographique, à l’hyperconcentration de l’offre culturelle dans le centre de Marseille, la périphérie étant délaissée, répondent, à l’échelle régionale, la dispersion de l’offre et la concurrence. Force centripète à l’échelle de la ville contre force centrifuge à l’échelle de l’aire métropolitaine : tel est le paradoxe de l’organisation culturelle dans la région marseillaise. L’année 2013 change la donne.

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2. En 2013, nouvelle donne urbaine et culturelle                    

Le 12 janvier 2013, après cinq ans de préparatifs fiévreux – Marseille-Provence a été désigné par le Conseil européen en septembre 2008 –, la capitale européenne de la culture est enfin lancée. Durant ces cinq années, il y eut tellement de rebondissements divers que nombreux sont ceux qui pensent que Marseille, comme à son habitude, ne sera jamais prête à temps. En effet, l’union sacrée des communes partenaires a vite fait long feu. Toulon et sa communauté urbaine se sont retirées très tôt du projet, d’où un manque à gagner de 7,5 millions d’euros. Aix-en-Provence a plusieurs fois menacé de quitter l’association Marseille-Provence 2013. La ville de Marseille, quant à elle, a tenté de récupérer l’événement à son profit en créant un « guichet unique » rassemblant toutes les propositions artistiques, ce qui constitue très exactement le travail principal de l’association mandatée par la Commission européenne. Certes, cette tentative de récupération échoua, mais de guerre lasse, Bernard Latarjet, le premier directeur de l’association et père fondateur de la candidature, finit par démissionner en mars 2011. Il fut remplacé par son ancien adjoint lorsqu’il présidait le Parc de la Villette, Jean-François Chougnet, qui s’efforça d’assurer la continuité et la bonne marche du projet. Cependant, toutes ces querelles intestines, y compris au sein de l’équipe de MP 2013, laissèrent des traces : il y eut un retard dans tous les chantiers, si bien que le jour de l’inauguration, presqu’aucun des nouveaux équipements phares de la capitale culturelle n’était livré : ni le fameux Mucem, inauguré en juin 2013, ni la Villa Méditerranée, ni le bâtiment du Fonds régional d’art contemporain (FRAC), ni le musée des Beaux-arts, ni le musée d’histoire de Marseille, ni le musée Borély, ni le musée Regards de Provence. De nouveau, Marseille semblait fidèle à sa réputation de ville incapable de respecter ses engagements. Cela dit, à Aix-en-Provence non plus, le nouveau conservatoire de musique n’était pas prêt à temps, pas plus que le musée Vasarely ou la gare routière entièrement rénovée. Et pourtant, quelques mois après l’ouverture de la saison 2013, tous les observateurs s’accordent à dire que MP 2013 a bel et bien changé la donne.

Complément 1 : Marseille Provence 2013 - les principaux lieux culturels

2.1. A l’échelle de Marseille, un paysage culturel transformé

Même les plus sceptiques durent se rendre à l’évidence : la veille du lancement de MP 2013, le vieux port remodelé et semi-piétonnisé, avec ses quais élargis et son nouveau pavement, était bien livré à la population. C’était la preuve que MP 2013 constitue un formidable coup d’accélérateur pour nombre de projets envisagés mais jamais entrepris faute de moyens ou de volonté politique. L’autre exemple symptomatique de cet évident effet de levier est bien sûr le Mucem. Prévu depuis le tournant des années 1990 et 2000, ce musée national, fruit de la délocalisation du musée des Arts et traditions populaires ainsi que d’une partie des collections du musée de l’Homme, faillit ne jamais voir le jour. Si Marseille, ville candidate à l’organisation de la Coupe de l’America en 2007, avait été désignée, le môle du J4, sur lequel est bâti le Mucem, aurait été transformé pour accueillir les yachts de luxe. Mais à partir du moment où, en 2008, Marseille fut choisie pour organiser la capitale européenne de la culture en 2013, le projet du Mucem fut relancé. A partir de là, la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur, dont le président Michel Vauzelle venait d’être réélu, décida à son tour de créer un nouvel équipement phare à proximité du Mucem. Symboliquement, la Région ne comptait pas laisser l’Etat affirmer seul son pouvoir dans la capitale régionale, à travers le Mucem et le FRAC rénové. La Villa Méditerranée, rebaptisée « Villa Vauzellia » du nom de son bienfaiteur, fut donc ouverte au public juste avant le Mucem… Enfin, la ville de Marseille, ne souhaitant pas être en reste, se lança dans une politique intense de réhabilitation de ses musées, avec la restauration du musée des Beaux-Arts du Palais Longchamp, du château Borély, du musée Cantini, du musée d’Histoire ainsi que des archives municipales.

C’est ainsi que tout d’un coup, la cité phocéenne, au paysage muséal indigent jusqu’en 2012, s’est retrouvé avec un patrimoine muséal digne d’une capitale en 2013. Dans une ville qui ne connaît pas la mesure, on est passé du manque au trop-plein. En effet, alors qu’aujourd’hui tous les musées ont été ouverts, on peut se demander quelle sera la capacité d’« absorption » d’une population peu habituée à fréquenter les institutions culturelles. Si le Mucem ne désemplit pas, apportant chaque jour la preuve de son utilité, l’avenir des autres musées marseillais est incertain. Trouveront-ils leur public ? Sauront-ils se maintenir financièrement à flot avec des budgets de fonctionnement revus à la baisse ? Une fois l’année culturelle terminée, les lendemains de fête risquent d’être difficiles.

En attendant, sur le plan géographique qui nous intéresse, « l’effet 2013 », comme on évoque « l’effet Guggenheim » à propos de Bilbao, est évident. En quelques mois, par la grâce de la livraison de cinq nouveaux musées sur le périmètre du port de la Joliette, un nouveau « waterfront culturel » a vu le jour, et au-delà, un nouveau quartier.

Dans ce quartier, la transformation du paysage urbain est radicale. Le môle portuaire du J4 a été dégagé, ce qui a permis d’accueillir les deux nouveaux équipements culturels phares de l’année 2013 (le Mucem, de l’architecte Rudy Ricciotti, et la Villa Méditerranée, de l’architecte Stefano Boeri). De nouveaux espaces publics sont proposés aux habitants et aux visiteurs, générant de nouveaux flux de circulations et de nouvelles déambulations. Le boulevard du Littoral, aux façades lépreuses, retrouve sa superbe une fois les immeubles haussmanniens réhabilités. L’architecture haussmannienne, oubliée pendant des décennies, est révélée, comme sur la rue de la République, axe majeur reliant le vieux port au port industriel de la Joliette. A proximité du waterfront culturel entre le J1 au nord et le J4 au sud, le quartier Euroméditerranée étend son emprise, avec ses bureaux et ses immeubles de standing. L’opération d’intérêt national Euroméditerranée, lancée en 1995, change ainsi de nature. Projet essentiellement économique à l’origine qui consistait à doter Marseille d’un nouveau quartier d’affaires, Euroméditerranée, devenue une opération associant bureaux et logements dans les années 2000, intègre désormais un volet culturel avec tous les équipements cités. Enfin, avec Euroméditerranée 2, le projet va non seulement se déployer vers le nord (quartiers du Canet, des Crottes, d’Arenc, des Aygalades) mais aussi développer un important volet écologique et développement durable, avec la création d’une éco-cité autour du futur parc des Aygalades (architecte : François Leclercq).
 Nouveau waterfront culturel et quartier Euroméditerranée

Les mutations du port et de la ville entre 1960 et 2010

Lancée par l’Etat en 1995 pour doter la ville d’un vaste quartier d’affaires, l’opération d’intérêt national Euroméditerranée a modifié la ville. La reconversion du quartier portuaire en waterfront culturel a été accélérée très récemment par l'événement MP 2013.
Pour télécharger les images une à une, Marseille en 1960, en 1984, en 2010 (taille : > 2.2 Mo)
Source : © ® IGN Photothèque et BD orthophoto 2010

Dans ce quartier, la transformation du paysage urbain est radicale. Le môle portuaire du J4 a été dégagé, ce qui a permis d’accueillir les deux nouveaux équipements culturels phares de l’année 2013 (le Mucem, de l’architecte Rudy Ricciotti, et la Villa Méditerranée, de l’architecte Stefano Boeri). De nouveaux espaces publics sont proposés aux habitants et aux visiteurs, générant de nouveaux flux de circulations et de nouvelles déambulations. Le boulevard du Littoral, aux façades lépreuses, retrouve sa superbe une fois les immeubles haussmanniens réhabilités. L’architecture haussmannienne, oubliée pendant des décennies, est révélée, comme sur la rue de la République, axe majeur reliant le vieux port au port industriel de la Joliette. A proximité du waterfront culturel entre le J1 et le J4, le quartier Euroméditerranée étend son emprise, avec ses bureaux et ses immeubles de standing. L’opération d’intérêt national Euroméditerranée, lancée en 1995, change ainsi de nature. Projet essentiellement économique à l’origine qui consistait à doter Marseille d’un nouveau quartier d’affaires, Euroméditerranée, devenue une opération associant bureaux et logements dans les années 2000, intègre désormais un volet culturel avec tous les équipements cités. Enfin, avec Euroméditerranée 2, le projet va non seulement se déployer vers le nord (quartiers du Canet, des Crottes, d’Arenc, des Aygalades) mais aussi développer un important volet écologique et développement durable, avec la création d’une éco-cité autour du futur parc des Aygalades (architecte : François Leclercq).

Quel bilan géographique peut-on tirer de toutes ces transformations ?

Hormis la Cité nationale des arts de la rue installée dans le quartier des Aygalades et inaugurée fin 2011, l’opération MP 2013 ne va pas rééquilibrer le centre de gravité de la culture marseillaise vers les quartiers nord. Il est plus juste de constater que la plupart des grands équipements culturels créés à l’occasion de l’année culturelle le sont le long d’une bande de 2,5 km de long, courant du J4 jusqu’au Silo dans le quartier de la Joliette. Sur ce petit périmètre, face à la mer, ce ne sont pas moins de 7 équipements culturels nouveaux qui sortent de terre en 2013, pour l’essentiel des musées. Dans les quartiers est pourtant culturellement délaissés, rien n’a été prévu. Quant à la friche de la Belle-de-Mai, elle bénéficie d’un lifting complet, avec installation à son sommet du Panorama, espace dédié à l’art contemporain, ainsi que la création de deux nouveaux théâtres. La volonté paraît claire d’en faire LE lieu des expérimentations alternatives et des cultures urbaines. Reste à trouver les moyens de faire fonctionner au quotidien cette gigantesque « art factory » de 45 000 m²

Le nouveau Marseille : Mucem, Villa Méditerranée et tour CMA-CGM

Le Mucem, la Villa Méditerranée et la tour CMA-CGM en arrière-plan.

La Villa Méditerranée, architecte : Stefano Boeri, 2013.

Le Mucem, architecte : Rudy Ricciotti. Vue du toit-terrasse, 2013.

Le toit du MUCEM et la tour CMA-CGM, architecte : Zaha Hadid, 2011

2.2. A l’échelle de l’aire urbaine : vers la métropole ?

C’est LA question qui se pose aujourd’hui. Les transformations spectaculaires du quartier de la Joliette à Marseille, jointe à la rénovation du Vieux-Port, ont tendance à faire oublier l’autre enjeu de l’opération MP 2013, un enjeu métropolitain cette fois-ci : dans quelle mesure un grand événement culturel tel que l’organisation d’une capitale européenne de la culture peut-il servir de levier pour créer une véritable métropole aixo-marseillaise que d’aucuns, notamment dans les milieux économiques, appellent de leurs vœux ? La carte ci-après permet de comprendre le nœud du problème.

Le projet métropolitain Aix-Marseille-Provence

Les six EPCI (établissements publics de coopération intercommunale) qui composent la future métropole Aix-Marseille-Provence.
Source : Mouvement métropole

Sans même prendre en considération la communauté du pays d’Arles à l’extrême Ouest, l’aire métropolitaine marseillaise s’étend grosso modo sur les deux-tiers du département des Bouches du Rhône et déborde même sur le Nord du Vaucluse avec Pertuis et sur l’Ouest du Var avec St-Zacharie. Les communes et intercommunalités qui la composent sont rivales et jalouses de leurs pouvoirs (surtout fiscaux). Cela explique en partie les doublons et les équipements culturels redondants que nous avions relevés précédemment. Alors que le processus de métropolisation est bien entamé dans une aire urbaine riche de presque 2 millions d’habitants, ce territoire n’est uni sur aucun plan : ni sur le plan institutionnel, ni sur le plan politique (les rivalités entre maires sont ancestrales), ni sur le plan administratif (il n’existe aucune gestion commune des EPCI et peu de collaborations entre fonctionnaires des intercommunalités), ni sur le plan des transports (il y a 9 régies de transport différents ; les transports en commun sont gratuits à Aubagne, chers à Marseille, modérés à Aix), ni sur le plan culturel (chaque intercommunalité veut son équipement phare quitte à faire la même chose que sa voisine et à s’endetter).

Pour pallier cet émiettement des forces, l’Etat français s’est emparé du dossier et tente aujourd’hui d’imposer aux acteurs locaux sa vision de l’aménagement du territoire, à travers la création d’une grande métropole regroupant les pouvoirs de 92 communes regroupées en six intercommunalités. A peine évoqué, avant même qu’une mission de préfiguration soit créée et confiée à l’urbaniste Laurent Théry, la fronde des maires concernés par cette possible fusion s’organisait, en prenant des contours radicaux : refus en bloc de la métropole, boycott des tentatives de dialogue du préfet L. Théry, refus de la médiation proposée par la ministre de l’aménagement du territoire Marylise Lebranchu. A l’heure où nous écrivons ces lignes, le débat sur la métropole a progressé au Parlement, mais sur le terrain, l’opposition des maires et des présidents d’agglomération reste frontale (à l’exception notable du maire de Marseille, Jean-Claude Gaudin et du président de la communauté urbaine de Marseille, Eugène Caselli). Nul ne sait si la métropole verra le jour et surtout dans quelle condition elle sera mise en place.

Complément 2 : Où en est la métropole Aix-Marseille-Provence (AMP) ?

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3. Marseille-Provence 2013 ou la recomposition des échelles

Une des conséquences géographiques les plus frappantes de l’opération Marseille-Provence réside dans la reconfiguration des échelles géographiques. Echelles locale, régionale, nationale et européenne se recomposent au gré de projets de plus ou moins grande amplitude. Comme on vient de le voir, la question de la métropole est reposée avec une force insoupçonnée, obligeant la centaine de communes concernées à s’imaginer un destin commun.
 

3.1. L’échelle géographique du projet déplace les lignes politiques

De fait, le périmètre de MP 2013 est heureux : il correspond à celui du large bassin de vie des habitants de l’aire métropolitaine aixo-marseillaise s'étendant jusqu'à Arles. Or, depuis 5 ans et l’annonce du choix de Marseille-Provence par la Commission européenne pour organiser la capitale européenne de la culture en 2013, il a bien fallu se parler. Les maires des 97 communes partenaires du projet, les présidents des huit intercommunalités, les représentants du département, de la Région, de l’Etat et de l’Europe ont dû s’asseoir autour d’une table et ont bien dû essayer de travailler ensemble. Ce fut très difficile mais ils y sont parvenus. La preuve : la capitale est bien là et avec elle, quantité d’équipements et d’événements. Les financements sont au rendez-vous, avec un budget de 91 millions d’euros, qui plus est dans une période de crise. Au sein du conseil d’administration de MP 2013, où toutes les communes partenaires sont représentées, ce n’est pas l’union sacrée, mais la réussite de l’opération apporte bien la preuve qu’avec un peu de volonté politique, les élus de la région peuvent faire taire momentanément leurs divergences et se fédérer autour d’un projet commun.

Le périmètre de l’opération Marseille-Provence 2013

Or, ce projet est hautement métropolitain. Il a une forte valeur ajoutée métropolitaine. Donc la question est de savoir si MP 2013 va pouvoir servir de levier à la grande métropole aixo-marseillaise que beaucoup appellent de leurs vœux. Ou si ce sera un coup pour rien, et qu’avec les élections municipales de mars 2014, chacun va revenir à ses petites habitudes et à ses grands égoïsmes.


3.2. Du local à l’Europe, les échelles d’action recomposées

MP 2013 a accouché d’un certain nombre d’équipements et d’événements qui, d’emblée, rayonnent à l’échelle supra-régionale. Ainsi, le Mucem, musée national, a une vocation euro-méditerranéenne. Il attire non seulement des Marseillais, mais aussi des Provençaux, des Parisiens et des touristes étrangers. Musée national implanté en province, le Mucem agit sur toutes les échelles en même temps et oblige les tutelles, à l’instar du Centre Pompidou-Metz ou du Louvre-Lens, à repenser l’action artistique en fonction d’échelles mouvantes. Certaines expositions du Mucem, de fait, s’adresseront davantage aux Marseillais tandis que d’autres viseront un public international. De même, l’exposition phare de MP 2013 « Le grand atelier du Midi », sur les impressionnistes, est intéressante à plus d’un titre. Organisée pour la première fois au musée Granet d’Aix et au palais Longchamp à Marseille, elle incite ces deux villes, traditionnellement rivales, à collaborer, d’autant plus que l’enjeu, en termes de fréquentation touristique et de retombées économiques, est grand. Mais au-delà de l’impact régional, c’est bien l’échelle internationale qui est visée avec cette rétrospective. En clair, il s’agit d’attirer un maximum de touristes à Marseille et à Aix, en espérant, comme à Lille en 2004, qu’une partie de ces touristes reviennent dans la région après 2013.

Enfin, il existe aussi des projets artistiques qui entrelacent l’échelon du territoire, celui de la région et l’échelle nationale. Le GR 2013, chemin de grande randonnée qui dessine une boucle de 350 km à travers le périmètre de MP 2013, est l’un des rares projets réellement métropolitains, au sens où il associe, de manière pérenne, les différentes communes partenaires.

Comme la carte le montre, le tracé du GR 2013 dessine une sorte de grand huit autour du l’étang de Berre à l’Ouest et de la chaîne de l’Etoile à l’Est, les deux boucles se croisant symboliquement au niveau de la gare TGV d’Aix, ce qui permet au GR 2013 d’être directement accessible depuis Paris en 2h45. De fait, affilié à la Fédération nationale des chemins de grande randonnée, le GR 2013, qui joue un rôle pionnier de « désenclaveur de petits territoires », s’inscrit aussi dans une logique nationale, voire européenne.

Le GR 2013

Source : http://www.mp2013.fr/gr2013/


Conclusion

Par la grâce de sa nomination au titre de capitale européenne de la culture 2013, Marseille tente de refaire son retard culturel. Profitant de l’événement, la ville a entrepris un véritable programme de rénovation de ses musées, en a créé de nouveaux, a reconquis sa façade littorale au niveau du quartier de la Joliette, a rénové son Vieux-Port, réorganisé les circulations autour de ce carrefour, elle a aussi changé d’image. Sa grande rivale, Aix-en-Provence, n’est pas en reste, avec l’édification d’un véritable « forum culturel » qui court de la bibliothèque de la Méjanes jusqu’au Grand Théâtre de Provence en passant par le Pavillon noir et le conservatoire de musique. Enfin, Arles dispose aussi de sérieux atouts. Alors que l’année 2013 n’est pas encore finie, on peut déjà dire que, sur le plan de la création de lieux culturels, des événements artistiques et des transformations urbaines et architecturales induites, elle est un succès. Marseille s’est lancé « à la recherche du temps perdu », pour continuer à filer la métaphore proustienne.

L'installation « Champ harmonique » de Pierre Sauvageot, avril 2013


Mais la question qui demeure ouverte est celle de la métropole. MP 2013, en ayant incité les acteurs politiques à collaborer au sein d’un véritable projet métropolitain, saura-t-il capitaliser sur l’événement et amorcer une coopération métropolitaine durable ? Au vu de la levée de boucliers des maires de l’AMM contre le projet métropolitain que cherche à imposer l’Etat, rien n’est moins sûr. L’édifice de MP 2013 est non seulement éphémère mais il est fragile. Il risque d’être balayé par les enjeux localistes des élections municipales de mars 2014. D’une certaine manière, 2014 pourrait être, hélas, le fossoyeur de 2013. Que n’écoute-t-on davantage les artistes, qui, comme Pierre Sauvageot, concepteur de l’installation « Champ harmonique » présentée dans le quartier des Goudes, affirmait ceci : « Ce serait bien, pourtant, si cet événement jouait un peu les poissons pilotes d’une future métropolisation, en maillant mieux les systèmes de transports en commun, en facilitant les échanges et la constitution de réseaux… Sans un regroupement des collectivités, tout cet archipel de petits territoires risque de se paupériser. (…) il est plus que temps de réfléchir à une « gouvernance métropolitaine » un peu cohérente » (Télérama, 25-31 mai 2013).

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Pour compléter :
 
Ressources bibliographiques :
  • Chouraqui E., Langevin Ph. (2000), Aire métropolitaine marseillaise, encore un effort !, La Tour d’Aigues, L’Aube.
  • Donzel A. (1998), Marseille, l’expérience de la cité, Paris, Anthropos, 1998.
  • Grésillon B. (2011), Un enjeu « capitale » : Marseille-Provence 2013, La Tour d’Aigues, L’Aube.
  • Grésillon B. (2013), « Marseille-Provence 2013, avant, pendant et après ? », Urbanisme, n° 389, p. 26-31.
  • Langevin Ph., Juan J.-C. (2007), Marseille, une métropole entre Europe et Méditerranée, Paris, La Documentation française.
  • Marseille-Provence 2013, programmation officielle, Marseille, 2013.
  • Morel B. (1999), Marseille, naissance d’une métropole, Paris, L’Harmattan.
  • Roncayolo M. (1990), L'imaginaire de Marseille: port, ville, pôle, Marseille : Chambre de commerce et d'industrie de Marseille.
  • Viard J. (1995), Marseille, une ville impossible, Paris, Payot-Rivages.
     
Ressources en ligne :
Les sites culturels de MP13

Voir ci-dessus, le complément : Marseille Provence 2013 - les principaux lieux culturels

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Sur les capitales européennes de la culture


Sur Marseille

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- des cartes et images
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Sur les acteurs institutionnels

Sur la métropolisation

 

Boris GRÉSILLON,
professeur de géographie à l’Université Aix-Marseille, Laboratoire Telemme,

conception et réalisation de la page web : Marie-Christine Doceul,

participation à la réalisation cartographique : Hervé Parmentier

pour Géoconfluences, le 21 octobre  2013

Pour citer cet article :
Boris Grésillon, « Marseille-Provence 2013, analyse multiscalaire d’une capitale européenne de la culture », Géoconfluences, 2013, mis en ligne le  4 novembre 2013 
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-regionaux/la-france-des-territoires-en-mutation/articles-scientifiques/marseille-provence-2013-analyse-multiscalaire-d2019une-capitale-europeenne-de-la-culture

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