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Dossier : Mobilités, flux et transports

Comment cartographier les circulations migratoires ? Quelques pistes de réflexions à partir du cas des exilés syriens

Publié le 16/11/2020
Auteur(s) : David Lagarde, docteur en géographie, chercheur contractuel et chercheur associé - CNRS, LISST, Institut français du Proche-Orient (Amman)
La guerre déclenchée en mars 2011 en Syrie a donné lieu à d’importants flux migratoires dirigés principalement vers les pays voisins. L’Union européenne en a accueilli une petite part, mais la cartographie associée à ce qu’on a appelé improprement la « crise des migrants » a largement contribué à exagérer fortement ces flux. Cet article propose des pistes pour sortir de l’impasse cartographique, à partir d’une représentation fine de trajectoires individuelles de personnes exilées.

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En mars 2011, après plus de quarante ans de règne sans partage sur la Syrie, le clan al-Assad fait face à un mouvement insurrectionnel qui s’étend rapidement à des pans entiers du territoire syrien. Dès les premières manifestations, les forces du régime tentent de mater le soulèvement par la violence. À partir du mois d’avril, quelques milliers de personnes fuyant la répression commencent à traverser les frontières pour trouver refuge dans les pays limitrophes. Au cours des années suivantes, à mesure que le conflit s’enlise et gagne en intensité, les départs augmentent de manière exponentielle et l’exil s’inscrit dans la durée. En juin 2014, l’ampleur de l’exode est telle que plus de 3 millions de Syriennes et de Syriens sont enregistrés auprès du Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations-Unis (HCR) dans les principaux espaces d’accueil du Moyen-Orient (document 1).

Document 1. En 2014, les pays du Moyen-Orient face à une augmentation importante du nombre de réfugiés

David Lagarde — Nombre de réfugiés syriens au Moyen-Orient, carte

 

Face à la précarité et aux incertitudes qui pèsent à l’époque sur une majorité d’exilés installés dans la région (Jaber, 2016 ; Boissière et Tabet, 2018), un nombre croissant de réfugiés prennent la décision de reconstruire leur vie en Europe. Pour la plupart, la Suède et l’Allemagne font figure de destinations privilégiées. Néanmoins, la fermeture des frontières de l’Union européenne (UE) force une écrasante majorité de candidats à l’exil à emprunter des itinéraires clandestins, qui leur permettent de rallier (difficilement) l’Ouest du continent en venant se greffer aux filières irrégulières préexistantes à la crise syrienne. À l’été 2015, l’ouverture temporaires des frontières de l’UE engendre une soudaine augmentation des flux vers le territoire de l’espace Schengen (Dujmovic et Sintès, 2017) ; une situation que les observateurs européens s’empressent de qualifier à tort de « crise migratoire », de « crise des migrants », ou encore de « crise des réfugiés ».

Comme nous le verrons dans la première partie de cet article, la cartographie a joué un rôle important dans le traitement de cet épisode migratoire, en venant renforcer un argumentaire politique et médiatique propice à alimenter les angoisses d’invasion au sein de l’opinion publique européenne. Au regard de ce constat, cette contribution entend proposer une cartographie « alternative » de cette prétendue crise des réfugiés. Je propose pour cela de centrer mon propos sur le cas spécifique de l’exode syrien – qui a largement contribué à alimenter les flux vers l’Europe – et de déplacer la focale sur le Moyen-Orient, véritable épicentre de ce déplacement de population. La seconde partie permettra de mettre en exergue les conséquences de la fermeture des frontières sur les dimensions spatiales, sociales et temporelles des itinéraires empruntés par les exilés  en provenance de Syrie  et désireux de trouver refuge à l’étranger. Je mobiliserai pour cela le matériau narratif collecté entre 2013 et 2016 auprès de réfugiés installés en Jordanie et en Allemagne. Ces lignes s’inscrivent en ce sens dans le prolongement de travaux récents, proposant une lecture cartographique plus humaine, mais surtout plus conforme aux réalités politiques, économiques, sociales et spatiales qui sous-tendent les phénomènes migratoires contemporains (Mekdjian et al., 2014 ; Bacon, 2016 ; Bacon et al., 2016 ; Collectif Migreurop, 2017 ; Casas-Cortes et Cobarrubias, 2018, Dujmovic, 2019).

Photographies 1 et 2. Amman et Zaatari en Jordanie

Amman Jordanie photographie David Lagarde

Amman, capitale de la Jordanie, est le principal espace d'installation de réfugiés syriens dans le pays.

camp de Zaatari Jordanie photographie David Lagarde

Le camp de Zaatari est le lieu de vie de 80 000 réfugiés syriens en Jordanie.
Clichés : David Lagarde.

 

1. Des cartes anxiogènes pour illustrer l’ampleur de la crise

En dépit des nombreuses cartes véhiculant l’idée d’un afflux massif de réfugiés vers l’Europe, seule une minorité d’exilés syriens ont trouvé refuge dans l’un des 28 pays de l’UE durant la crise de 2015-2016.

1.1. Une nécessaire mise en perspective de la « crise des réfugiés »

Selon Eurostat, l’agence de statistiques de la Commission européenne, environ 1,2 million de demandes d’asile ont été enregistrées durant toute l’année 2015 en Europe ; un chiffre deux fois plus élevé qu’au cours de l’année précédente. Parmi ces requérants, les  ressortissants syriens constituaient de loin la nationalité la plus représentée, avec 360 000 dossiers déposés. Cette augmentation soudaine des flux vers l’Europe a fait suite à la décision du gouvernement allemand de suspendre temporairement le règlement de Dublin ((En vertu du règlement de Dublin, l’État responsable de l’examen des demandes d’asile est le premier pays de l’Union européenne par lequel est entré le requérant. Cette directive donne lieu chaque année à de nombreux renvois vers les États situés aux frontières de l’espace Schengen, en particulier l’Italie et la Grèce.)), qui prévoit le renvoi des demandeurs d’asile vers leur pays d’entrée dans l’UE. Par la suite, si le nombre de demandes déposées est resté relativement stable en 2016, la signature du « Pacte migratoire UE-Turquie » a eu un effet direct sur le nombre de nouvelles entrées. Pour l’ensemble de l’année 2017, le nombre total de requérants est retombé à environ 700 000 personnes, pour retrouver peu ou prou son niveau d’avant 2015.

Si ces statistiques témoignent d’une augmentation des flux soudaine et soutenue au cours de la période 2015-2016, cette hausse est néanmoins restée assez brève dans le temps et relativement limitée en nombre d'individus concernés. En effet, en comparaison des tendances observées à l’Est de la Méditerranée, qualifier cet évènement de crise migratoire semble largement excessif. Le document 2 propose une esquisse de l’exil syrien à l’échelle mondiale. Comme le montre ce planisphère, le poids de l’accueil de cette population repose très largement sur les pays limitrophes de la Syrie (Lagarde, 2019b). En effet, alors que les ressortissants syriens constituaient 0,13 % de la population des 28 pays de l’UE en 2016, ce rapport s’élevait à plus de 16 % au Liban – un chiffre qui ne prend même pas en compte les individus non-enregistrés auprès du HCR dans ce pays (Kabanji & Drapeau, 2017). Ainsi, s’il existe une crise migratoire en Europe, celle-ci adopte surtout les traits d’une crise de l’accueil de demandeurs d’asile.

Document 2. L’accueil des exilés syriens : principalement dans le voisinage proche

David Lagarde — Nombre d'exilés syriens par pays

 

1.2. Des limites de l’esthétique

Comme on l’observe souvent en situation de crise, le support cartographique a largement été mobilisé par les agences d’expertises, les partis politiques et les médias européens, afin de témoigner du volume des flux en direction de l’Europe. Notons ici que les cartes et les graphiques qui ont envahi l’espace médiatique durant la « crise des réfugiés » ont été élaborés à partir de données au caractère souvent hasardeux, tant il s’avère périlleux de réussir à comptabiliser avec précision des effectifs d’individus en mouvement (Bakewell, 1999 ; Crisp, 1999). Néanmoins, en s’appuyant sur une supposée factualité statistique et l’hypothétique neutralité de la discipline cartographique, ces images bénéficient d’une terrible efficacité émotionnelle et dramatisante au sein de la société civile. Afin d’expliciter cette position, je m’appuierai sur l’exemple de cartes produites dans le contexte de la prétendue crise migratoire de 2015-2016, en portant toujours une attention particulière au cas des réfugiés syriens. Ces illustrations permettront de mettre en lumière quelques-unes des limites inhérentes à la plupart des productions cartographiques proposées   pour représenter des mouvements migratoires.

Arrêtons-nous d’abord sur la carte intitulée The Tide of Refugees (document 3). Produite par Alberto Lucas López, cette très esthétique représentation de l’exode syrien a été récompensée par plusieurs prix de data-journalism. À la lecture des quelques lignes qui accompagnent cette carte, l'altruisme et l'humanité de son auteur ne font aucun doute. En plus d’évoquer les drames humains provoqués par un tel déplacement de population, celles-ci soulignent explicitement que seuls 10 % des réfugiés ont poursuivi leur route jusqu’en Europe. Mais paradoxalement, en privilégiant l’aspect esthétique au détriment du respect des règles de sémiologie cartographique (Bahoken et al., 2020), le message délivré au lecteur va à l’encontre de cette réalité.

Document 3. Le message biaisé d’une « marée » de réfugiés
David Lagarde — carte marée de réfugiés

 

David Lagarde — carte marée de réfugiés

Source : Alberto Lucas Lopez, “The tide of refugees from Syria, and where they're heading to in Europe”, South China Morning Post, 3 octobre 2015. Carte entière à gauche, détail à droite.

Contrairement à l’écrasante majorité des cartes publiées durant la « crise des réfugiés », celle-ci a le mérite de représenter les déplacements massifs vers les pays limitrophes de la Syrie. Néanmoins, l’auteur indique que « pour des raisons de lisibilité » (sic), l’échelle des flux vers l’Europe « a été multipliée par 24 » en comparaison de ceux vers le Moyen-Orient. Cette indication à beau apparaître en toutes lettres, la taille de la police utilisée est telle que cette information demeure quasiment illisible. Sur le plan cognitif, l’attention est de toute façon d’abord captée par l’épaisseur des traits symbolisant les déplacements vers l’Europe. Ainsi, à la lecture de cette carte, la France – qui d’après les données utilisées aurait accueilli 30 000 réfugiés syriens sur son sol en 2015, soit 0,045 % de sa population totale ((Notons ici que ce chiffre va à l’encontre de ceux délivrés par le HCR. En effet, dans son rapport annuel, l’organisme onusien estimait que 10 000 réfugiés syriens avaient obtenu le statut de réfugiés en France à l’été 2016. Aujourd’hui encore, il reste difficile d’obtenir le chiffre exact de la présence syrienne sur le sol français.))semble faire preuve de plus de générosité que la Jordanie, un pays où résident pourtant plus de 630 000 exilés en provenance de Syrie – soit 6,33 % des habitants du royaume…

Le graphique qui accompagne cette carte renforce cette ambiguïté, puisqu’il ne fait apparaître que les chiffres des demandes d’asile déposées par des ressortissants syriens au sein de l’UE. Enfin, la prédominance de la couleur bleue, associée au titre de la carte faisant référence à une marée (tide) de réfugiés (of refugees) véhicule implicitement l’idée qu’un tsunami en provenance de Syrie s’apprêterait à submerger l’ensemble du continent européen.

1.3. Une cartographie euro-centrée et anxiogène

La seconde carte (document 4) a été publiée par Frontex, l’agence de surveillance des frontières extérieures de l’UE. Ce document prétend faire état de l’origine des personnes entrées de manière irrégulière en Europe, entre juillet et septembre 2015 ; soit au tout début de la « crise migratoire ». Cette image se révèle à la fois emblématique et caricaturale d’une majorité de cartes publiées au cours de cette période (Houtum et Lacy, 2020). Soulignons tout d’abord l’épaisseur et l’orientation des flèches symbolisant ces mouvements de populations. En l’état, leur taille disproportionnée laisse penser que des millions d’individus seraient entrés irrégulièrement en Europe en l’espace de trois mois seulement. Cette ambigüité est largement renforcée par l’absence délibérée de légende, qui ne permet pas au lecteur de connaitre le nombre réel d’individus concernés par ces déplacements.

Document 4. La carte de Frontex : tordre les faits pour convaincre l’opinion d’une menace et obtenir davantage de fonds

Frontex, carte de propagande

 

Le choix des couleurs n’est lui non plus ni neutre, ni objectif. Le territoire de l’espace Schengen, représenté en bleu – tel un havre de paix et de sécurité – dénote largement avec la couleur rouge – associée au danger dans l’imaginaire collectif européen – qui symbolisent les flux en provenance d’Afrique et du Moyen-Orient. À travers ce type de carte profondément anxiogène, Frontex véhicule un discours présentant l’Europe comme une citadelle assiégée et menacée de toute part par des hordes de migrants.

Ces flèches grossières et unidirectionnelles, aboutissent par ailleurs « à la vision d’un espace migratoire “lisse”, c’est-à-dire où le trait de dessin continu de quelques routes migratoires occulte toutes les “aspérités” – spatiales et temporelles d’ordre politique, policier, pécuniaire… – qui jalonnent les itinéraires empruntés par les migrants » (Choplin et Pliez, 2011). Autrement dit, les images produites par Frontex laissent penser, à tort, qu’il est particulièrement facile pour les populations migrantes d’atteindre l’Europe depuis les rives méridionales et orientales du pourtour méditerranéen. Comme l’affirment Brachet, Choplin et Pliez, ces représentations des migrations « servent d’arguments aux stratèges de la géopolitique régionale tentant de dessiner une “géographie globale des risque et des menaces” » (Brachet et al., 2011 : 3).

En résumé, si certains concepteurs de cartes – soucieux de faciliter la compréhension de l’information et guidés par leur sens de l’esthétique – ne semblent pas toujours avoir conscience de la portée du message qu’ils véhiculent, d’autres acteurs se servent de la cartographie comme d’un outil de propagande (Harley, 1995 ; Lambert, 2017 ; Monmonier, 1991), visant à légitimer auprès de l’opinion publique les raisons de leur existence et l'abondance des fonds qui leur sont alloués afin d’assurer leur mission de surveillance. Notons sur ce point qu’entre 2005 et 2015, le budget de Frontex est passé de 6,2 à 100 millions d’euros. Pour 2020, il est évalué à 420 millions d’euros !

 

2. Privilégier des échelles d’analyse plus fines

Les limites inhérentes aux cartes produites durant la « crise migratoire » invitent à changer d’échelle d’observation, pour passer de l’analyse d’un phénomène de masse, à celle de dynamiques migratoires plus discrètes, permettant de mettre en lumière la « rugosité » des espaces parcourus par les migrants. En m’intéressant ici aux itinéraires de réfugiés originaires d’une petite bourgade de Syrie, je souhaite offrir une autre perspective cartographique sur les mouvements migratoires, tout en sortant du regard eurocentré qui prédomine habituellement.

2.1. Des routes migratoires multiples et évolutives

Dans le cadre d’une recherche doctorale consacrée aux routes de l’exil syrien (Lagarde, 2018), j’ai cherché à concevoir des documents cartographiques susceptibles de délivrer une image différente des mouvements migratoires ; plus proche des réalités empiriques qui structurent ces phénomènes de mobilité. À travers cette démarche, mon objectif était d’insister sur la multidirectionnalité des flux, pour montrer que si les routes migratoires sont nombreuses, elles ne mènent pas toutes en Europe. Comme nous le verrons par la suite, il s’agissait aussi de montrer que ces chemins sont extrêmement labiles et qu’ils ne sont pas tous empruntés simultanément par les migrants.

Afin de mener à bien cette entreprise cartographique, j’ai pris le parti de déplacer le regard vers des espaces rarement considérés par les observateurs européens, bien qu’ils soient soumis à des déplacements de population nettement plus massifs et soudains que ceux observés en Europe durant la « crise des réfugiés ». Cela m’a finalement conduit à m’intéresser aux mobilités de la population de Deir Mqaren, un petit village de quelques milliers d’habitants situé à l’ouest de Damas. Partant de là, j’ai resserré encore un peu plus la focale, pour analyser plus spécifiquement leurs déplacements transfrontaliers vers la Jordanie.

Une première série de cartes de flux (document 5) offre un aperçu des multiples itinéraires empruntés par les exilés de cette bourgade, depuis 2011, afin de rallier le territoire jordanien. Ces figures, basées sur un échantillon de 125 personnes, ont été construites grâce aux informations collectées auprès de 23 enquêtés, interrogés à partir des questions suivantes : Qui dans votre entourage a quitté Deir Mqaren pour s’installer en Jordanie ? ; Quand est-ce que cette personne a quitté le village ? ; Par quel lieu est-elle entrée ? ; Où s’est-elle installée en arrivant ? Les réponses ainsi obtenues permettent de distinguer quatre types de routes différentes. La voie aérienne, qui permet d’atteindre l’aéroport d’Amman depuis Damas ou Beyrouth. Ensuite, l’axe routier « historique », connectant la Syrie au nord de la Jordanie, permet d’entrer sur le territoire du royaume Hachémite par le poste frontière officiel de Nassib-Jaber. Viennent enfin deux itinéraires « clandestins », qui ont été ouverts depuis le début du conflit. Le premier a permis à des centaines de milliers d’individus recherchés par le régime ou ne disposant pas de passeport d’entrer sur le territoire jordanien via une série de points de passages informels situés à l’ouest de la frontière (Roussel, 2015), avant de poursuivre vers le camp de réfugiés de Zaatari (Georges, 2014). Le second traverse quant à lui le désert de Syrie, pour rejoindre le campement de déplacés de Hadalaat, puis le camp d’Azraq en Jordanie.

Document 5. Les flux entre Deir Mqaren et la Jordanie, 2011-2014, une dynamique globale

David Lagarde — Flux entre Deir Mqaren et la Jordanie

 

2.2. Une cartographie d’itinéraires individuels

Afin de mieux rendre compte des spécificités de ces déplacements, ainsi que des multiples obstacles rencontrés sur la route par les migrants, j’ai réalisé des cartes d’itinéraires individuels (Besse, 2010). L’intention est ici de mettre en lumière les lieux, les routes et les acteurs discrets qui structurent le mouvement des réfugiés au sein de territoires soumis à des politiques migratoires coercitives. En l’occurrence, il s’agit de restituer les différents temps et les différentes étapes des voyages des exilés de Deir Mqaren vers la Jordanie, mais également de mettre en lumière les individus et les groupes leur ayant permis de rallier des localités distantes, en dépit des obstacles susceptibles d’entraver leurs mobilités.

Cet exercice de représentation graphique repose sur la collecte d’un matériau narratif précis et détaillé, portant sur des aspects parfois intimes de la vie des enquêtés. Cela nécessite donc d’établir avec eux une relation de confiance. En 2014, lors de mon premier terrain auprès des exilés de Deir Mqaren en Jordanie, je me suis contenté de faire leur connaissance, tout en leur exposant l’objet de mes recherches et en réunissant des informations assez générales sur l’histoire des mobilités transfrontalières de la population du village (Lagarde, 2019a). Au cours des deux années suivantes, je me suis rendu en Jordanie et en Allemagne pour retrouver des personnes interrogées précédemment. C’est durant cette seconde phase d’enquête que j’ai rassemblé le matériau nécessaire à la réalisation de cartes d’itinéraires, en adressant à mes interlocuteurs des questions très précises sur leurs voyages entre Deir Mqaren et leur lieu de résidence en exil. Il s’agissait par-là de repérer les segments de routes empruntés, les lieux du transit et les moyens de transport utilisés pour rejoindre ces différentes localités. Durant ces échanges, j’ai également reconstitué des chaînes d’acteurs, individuels et collectifs, sur lesquels mes interlocuteurs se sont appuyés pour accéder à la mobilité et aux ressources afférentes – informations, logement, documents de voyage, etc.

Au terme de cette collecte, je me suis retrouvé en possession d’un matériau narratif particulièrement dense, que j’ai commencé par décomposer, afin d’identifier les éléments du discours relatifs aux dimensions spatiales, temporelles ou relationnelles des parcours des enquêtés. Pour retranscrire au mieux ces différents aspects du voyage, j’ai produit pour chacun des récits collectés trois types de figures : des cartes d’itinéraires (document 6), des diagrammes de réseau (document 7) et des frises chronologiques (document 8). Cela m’a finalement amené à utiliser des couleurs et des symboles variés, permettant de représenter les lieux du parcours, le temps passé dans chacune de ces étapes, les moyens de transport empruntés, mais aussi les acteurs du mouvement, les ressources auxquelles ils permettent d’accéder et les territoires à partir desquels ils opèrent.

Document 6. Le début du parcours de Louai entre Deir Mqaren et Azraq – août 2014

David Lagarde —Parcours de Louai

Document 7. Réseaux de l’accès aux ressources migratoires de Louai

David Lagarde —Accès aux ressources de Louai

Document 8. Durée des déplacements et temps de présence aux lieux

David Lagarde — Durée du déplacement

À travers la construction de représentations graphiques parfois complexes, l’enjeu est donc  de mieux mettre en lumière les dynamiques et les multiples échelles de ces mobilités, contraintes par l’instauration de politiques migratoires répressives, aux conséquences parfois létales (Lambert, 2015 ; Bassi et Souiah, 2019).

2.3. Visualiser les conséquences des politiques migratoires sur les parcours des migrants

Confronter plusieurs cartes d’itinéraires, portant sur des voyages effectués à des moments différents de l’exode syrien, permet in fine d’illustrer de manière tangible les conséquences de la fermeture progressive des frontières sur les parcours des réfugiés. Analysons pour cela les trajectoires de Hamza, Alaa et Yasmin, tous trois originaires de Deir Mqaren. La carte d’itinéraire de Hamza ((Les prénoms ont été changés afin de préserver l’anonymat des enquêtés.)) (document 9) retrace le chemin qu’il a emprunté et les moyens de transport utilisés pour se rendre jusqu’à Irbid, au mois de janvier 2013. À ce moment-là, il était encore possible pour les ressortissants syriens de se rendre en Jordanie en empruntant l’autoroute reliant Damas à Amman, en passant par le poste frontière de Nassib-Jaber, à condition d’être muni d’un passeport en règle. Les autorités jordaniennes étaient néanmoins en passe de fermer définitivement ce passage, une situation se traduisant déjà par une multiplication du nombre de refoulements vers la Syrie. Le diagramme de réseau de Hamza (document 10) fait état des personnes qu’il a sollicitées pour entrer en contact avec des officiels jordaniens et s’assurer ainsi de passer la frontière, en échange d’un bakchich. La frise chronologique (document 11) renseigne quant à elle les temporalités de son voyage et permet de percevoir qu’en dépit de ces quelques désagréments, Hamza a pu rallier Irbid en l’espace de quelques heures seulement.

Document 9. itinéraire de Hamza, de Deir Mqarem à Irbid — janvier 2013

David Lagarde —Parcours de Hamza

Document 10. Chaînes relationnelles activées par Hamza    pour passer la frontière

David Lagarde —Accès aux ressources de Hamza

Document 11. Temps de présence aux lieux et durée approximative des déplacements de Hamza

David Lagarde — Durée du déplacement

Sa femme Alaa a quitté Deir Mqaren six mois plus tard, afin de le rejoindre à Irbid avec leurs enfants. Suite à la prise de décision du gouvernement jordanien de fermer les postes frontières officiels aux nouveaux candidats à l’exil, l’épouse de Hamza a été contrainte d’entrer de manière irrégulière en Jordanie. Comme l’illustre le document 12, cette situation l’a forcé à emprunter un chemin détourné, pour entrer sur le territoire jordanien via un poste frontière informel. Une fois en Jordanie, les autorités les ont escortés jusqu’au camp de Zaatari, qu’Alaa et ses enfants ont quitté avec l’aide de passeurs pour se rendre jusqu’à Mafraq, où Hamza les attendaient afin de les emmener jusqu’à Irbid. Les diagrammes de réseau d’Alaa (document 13) témoignent d’une augmentation très conséquente du nombre d’intermédiaires sollicités afin de contourner les obstacles rencontrés entre Deir Mqaren et Irbid. Il en va de même de la durée des déplacements et du temps passé dans les différentes étapes du parcours, une dimension symbolisée par le document 14.

Document 12. Itinéraire d’Alaa, de Deir Mqaren à Irbid — juin 2013
 

David Lagarde —Parcours d'Alaa

Document 13. Réseaux de l’accès aux ressources migratoires d’AlaaDavid Lagarde —Accès aux ressources d'Alaa
Document 14. Temps de présence aux lieux et durée approximative des déplacements d’Alaa

David Lagarde — Durée du déplacement

Le dernier exemple s’arrête sur le parcours de Yasmin, qui a quitté son village avec ses enfants en octobre 2014, à un moment où la politique d’accueil des réfugiés syriens en Jordanie avait déjà opéré un tournant profondément sécuritaire, destiné (entre autres) à limiter drastiquement le nombre de nouvelles entrées. Cette situation s’est traduite par une fermeture des points de passages informels situés à l’ouest de la frontière et la construction d’un mur entre les deux pays (Ababsa, 2015). Yasmin a donc été contrainte d’emprunter un itinéraire clandestin beaucoup plus long et plus dangereux à travers le désert de Syrie, afin de rallier le campement de déplacés de Hadalat, situé dans le non man’s land séparant les territoires syrien et jordanien. Après être restés bloqués 58 jours sur place, Yasmin et ses enfants ont finalement été autorisés par les autorités jordaniennes à poursuivre leur route. Ces dernières les ont d’abord dirigés vers plusieurs centres de transit et d’enregistrement, avant de les conduire jusqu’au camp de réfugiés d’Azraq. De là, Faysal, le mari de Yasmin déjà installé à Amman, a fait jouer ses contacts afin de leur permettre de quitter ce lieu clandestinement.

Le document 15 témoigne d’un accroissement considérable des itinéraires empruntés par les réfugiés, suite à la quasi-fermeture de la frontière jordanienne. La frise chronologique (document 17) permet quant à elle de visualiser les temps d’attente et les lieux de blocage dans les parcours, désormais nettement plus nombreux. En effet, Yasmin et ses enfants ont mis environ deux mois pour se rendre en Jordanie depuis Deir Mqaren, là où Hamza n’avait eu besoin que de quelques heures seulement, en dépit des premiers blocages aux frontières. Il en va de même du nombre de personnes sollicitées afin de franchir les obstacles qui se dressent sur la route des exilés (document 16). Si Hamza a pu entrer en Jordanie en s’appuyant sur des intermédiaires qu’il connaissait personnellement, Yasmin a quant à elle été contraintes de s’en remettre à un nombre d’individus nettement plus important, avec lesquels elle n’entretenait pas de relation de confiance. Notons sur ce point que contrairement aux premiers temps de l’exode, la fermeture des frontières du royaume hachémite contraint les réfugiés à recourir aux services de passeurs afin de poursuivre leur progression au sein de territoires totalement désertiques, en partie contrôlés par l’armée de Bachar al-Assad, largement hostile aux réfugiés.

Document 15. Itinéraire de Yasmin, de Deir Mqaren à Amman — octobre à décembre 2014
 

David Lagarde —Parcours de Yasmin

Document 16. Réseaux de l’accès aux ressources migratoires de Yasmin
 

David Lagarde —Accès aux ressources de Yasmin

Document 17. Temps de présence aux lieux et durée approximative des déplacements de Yasmin

David Lagarde — Durée du déplacement

Conclusion

Les cartes présentées dans cette contribution font état des nombreuses conséquences de l’évolution des principaux itinéraires empruntés par les réfugiés syriens, depuis 2011, pour rejoindre la Jordanie. Il est en cela tentant d’établir un parallèle entre les contextes proche-oriental et européen. En effet, depuis plusieurs décennies, les routes convergeant vers l’Europe ont elles aussi subi de profondes modifications. Dans les années 1990, les migrants pouvaient encore emprunter l’axe historique de circulation entre l’Europe et l’Afrique, en passant par le détroit de Gibraltar. Ce chemin constitue en effet la voie la plus directe et la plus sûre pour rallier l’ouest du continent européen depuis les côtes africaines. Toutefois, avec le renforcement des contrôles opérés par les pays membres de l’UE et leurs voisins, les itinéraires n’ont eu de cesse de se complexifier et de se rallonger, à mesure qu’ils opéraient concomitamment un glissement vers l’est. La situation observée à la frontière syro-jordanienne apparaît ainsi comme un processus accéléré des dynamiques à l'œuvre depuis la fin du XXe siècle aux frontières de l'Europe. En outre, avec la réactivation en cours de la route maritime connectant les côtes ouest-africaines aux îles Canaries, l'actualité récente nous rappelle une nouvelle fois à quel point les réseaux de lieux et d'acteurs qui sous-tendent les mobilités migratoires au sein de l'espace euro-méditerranéen sont mobiles et instables.

D'une certaine manière, les cartes de l'agence Frontex illustrent bien ce processus de multiplication des routes « clandestines » qui permettent aux personnes dépourvues de documents de voyage en règle de rallier le territoire de l'espace Schengen. Mais elles sont aussi et surtout symptomatiques des conséquences du renforcement des politiques migratoires sur les voyages des individus en migration : plus on multiplie les obstacles à la liberté de circulation, plus le nombre de routes se multiplie et plus elles deviennent dangereuses. Néanmoins, dans la mesure où toute carte témoigne du point de vue de son auteur sur le phénomène qu'il se propose de représenter, aucune des images proposées par Frontex ne cherchera à montrer les nombreux dangers encourus par les individus qui empruntent ces chemins.

En proposant de cartographier des parcours individuels de réfugiés syriens, il s’agissait ici de montrer qu’il est possible de proposer une autre cartographie des migrations, plus humaine et plus attentive aux situations réellement vécues sur la route par les migrants. Comme le mentionne Olivier Clochard, avec la multiplication et la facilité d’accès aux grandes bases de données « (HCR, Eurostat, etc.) la sensibilité des informations que les cartes nous enseignent peut en effet s’estomper. C’est la raison pour laquelle la prise en compte du singulier est également importante » (Clochard, à paraître). À l’heure où les images sont devenues omniprésentes dans notre quotidien et s’avèrent toujours plus chargées d’enjeux politiques et idéologiques, il est indispensable de proposer des cartes des mouvements migratoires plus objectives et humanisantes que celles habituellement proposées au grand public.

 


Bibliographie

Voir aussi, sur Géoconfluences

Articles

Bibliographies

Glossaire

Cet article contextualise les entrées de glossaire suivantes : Circulation | Flux | Frontières | Migrant | Migration | Pacte migratoire UE-Turquie | Règlement de Dublin | Réfugié.

 

 

David LAGARDE
Docteur en géographie, chercheur contractuel au CNRS, laboratoire LISST (Toulouse), et chercheur associé à l'Institut français du Proche-Orient (Amman).

 

 

Mise en web : Jean-Benoît Bouron

Pour citer cet article :

David Lagarde, « Comment cartographier les circulations migratoires ? Quelques pistes de réflexions à partir du cas des exilés syriens », Géoconfluences, novembre 2020.
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-thematiques/mobilites-flux-et-transports/articles-scientifiques/cartographie-migrations-exil-syrie

 

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