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L’internationalisation du patrimoine en Chine : la poursuite d’un projet national

Publié le 21/06/2021
Auteur(s) : Quentin Biville, docteur en géographie
La Chine est aujourd’hui le premier pays par le nombre de sites inscrits sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, et elle est extrêmement active dans le domaine du patrimoine culturel immatériel. Cet article cherche à montrer que l’internationalisation des politiques patrimoniales chinoises révèle des enjeux de politique intérieure : identité culturelle nationale, développement par la mise en tourisme, appropriation du patrimoine des nationalités minoritaires.

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En 2013, le président Xi Jinping initie les nouvelles routes de la soie, vaste projet de mise en réseau économique et infrastructurel de la Chine et de l’Europe (Rouiaï, 2018). L’année suivante, un bien multisite, intitulé « Routes de la Soie : le réseau de routes du corridor de Tian-shan », est inscrit sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO sur la base de critères culturels. Ce bien transfrontalier entre la Chine (22 sites), le Kazakhstan (8 sites) et le Kirghizistan (3 sites) constitue pour les dirigeants chinois un surcroit de légitimité au projet économique (Bataille et al., 2018, p. 4) et un nouvel instrument d’influence régionale en Asie centrale. En Chine, aujourd’hui premier pays par le nombre de sites inscrits sur la liste du patrimoine de l’UNESCO, le patrimoine s’est construit depuis le début du XXe siècle comme un outil de développement territorial multiscalaire, de construction identitaire nationale et de rayonnement international. De quelle manière l’internationalisation des politiques patrimoniales chinoises a-t-elle permis la poursuite d’un projet politique national et favorisé l’apparition de nouvelles formes de patrimoine ?

Nous définissons le patrimoine comme un objet – matériel ou immatériel, déplaçable ou non, officiel ou autonome (Harrison, 2013, p. 14) – qui fait sens pour le groupe social qui s’en réclame et possède à son égard une double responsabilité de protection et de transmission. Le patrimoine, objet d’identification pour le groupe, implique la transformation d’un objet hérité (héritage) en un objet dont la valeur est réactivée par et pour le groupe contemporain (patrimoine). Le processus de patrimonialisation constitue dès lors une rupture par rapport à l’objet tel qu’il existait jusque-là (Veschambre, 2007). Dans le cas chinois, la patrimoine est un instrument de domination culturelle et politique du groupe des Han sur le territoire.

Dans cet article, nous analysons le patrimoine comme un outil de développement territorial multiscalaire, participant à la fois du rayonnement de la Chine sur la scène internationale, de la construction et de la continuation d’un projet identitaire national, de son déploiement à une échelle provinciale et de ses conséquences en termes de développement local.

1. Les pratiques du patrimoine au service d’une unité nationale chinoise (fin XIXe siècle-1978)

Les enjeux politiques liés au patrimoine, en Chine, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, sont dus à la modification du contexte géopolitique du monde chinois et à la montée en puissance des États nations occidentaux dans la région. Puis, avec l’avènement de la République populaire de Chine en 1949, le patrimoine devient un outil de légitimation de la révolution maoïste et de justification d’une continuité historique entre le régime et les périodes précédentes. En une trentaine d’années (1949-1978), ce projet patrimonial national permet aux dirigeants chinois de construire une représentation spécifique du territoire fondée sur une vision résolument chinoise de l’histoire et du patrimoine.

1.1. Le patrimoine, un outil de construction de l’État nation chinois (1912-1949)

Entre 1839 et 1911, la dynastie Qing, confrontée au renforcement de la présence des puissances occidentales et du Japon, fut vaincue lors de plusieurs conflits, dont les première (1839-1842) et deuxième (1858-1862) guerres de l’opium. Ces défaites, le sac du palais d’Été (le Yuanmingyuan « Jardin de la clarté parfaite ») le 18 octobre 1860 et la cession de Taïwan au Japon en 1895, constituèrent pour les élites chinoises une expérience traumatisante. Face à l’arrivée du modèle occidental de l’État nation, l’Empire du Milieu ne pouvait plus se considérer comme le centre du monde, et la protection des reliques culturelles devint alors un outil majeur de la définition des contours de la nation chinoise.

Document 1. Des touristes chinois visitant les ruines du palais d’Été à Pékin

Quentin Biville — tourisme en Chine

Cliché : Quentin Biville, 2015.

Si plusieurs décrets visant à protéger les reliques culturelles furent édictés à la fin de la dynastie Qing, c’est durant la période de la République de Chine (1912-1949) qu’un premier système de protection du patrimoine se formalisa grâce à plusieurs textes ((Les Réglementations régissant la préservation des lieux récréatifs pittoresques, des reliques et vestiges anciens de 1928, la Loi de préservation des reliques de 1930, et les Règles relatives à la participation d’organisations académiques étrangères ou d’individus privés à l’excavation des reliques de 1935.)). Ces derniers étaient fondés sur une réaction nationale aux campagnes de fouilles archéologiques menées par des savants occidentaux tels qu’Aurel Stein, Paul Pelliot ou Victor Segalen, et à la récupération par des puissances étrangères de reliques culturelles chinoises. Les dispositifs juridiques mis en place visaient ainsi à limiter la sortie de ces objets du territoire chinois et constituèrent, pour les dirigeants de la République de Chine, un enjeu politique d’importance.

À partir de ces premières lois, le concept de patrimoine culturel se construisit, à l’instar de bien d’autres pays, comme une réponse à la crise identitaire et nationale et comme un outil de souveraineté nationale en guidant le « projet patrimonial » (Gravari-Barbas, 2002, p. 86) chinois. La notion chinoise de patrimoine culturel importa et intégra les principes et outils de la pratique patrimoniale occidentale (fouilles archéologiques, inventaires, développement d’un intérêt pour l’architecture). Elle se les réappropria ensuite (de la fin des années 1930 à la fin des années 1950) pour correspondre à une vision de l’histoire qui privilégie encore aujourd’hui l’attachement au symbolique et au territoire (plutôt qu’à l’« authenticité » de la pierre), et ne reconnaît aux objets matériels que le statut de témoin d’une signification supérieure (Zhang, 2003).

1.2. La patrimonialisation du politique durant l’ère maoïste (1949-1978)

Dès l’instauration de la République populaire, une campagne d’inventaire et de muséification des reliques culturelles fut mise en place, avec pour objectif le développement au sein de la population chinoise d’une fierté nationale soutenue par la valorisation des monuments historiques. Zhang (2003, p. 143) écrit ainsi : « Le monument historique est lié au nationalisme et au mouvement de la ‟renaissance de la culture chinoiseˮ ».

Une première liste de 180 unités de protection d’importance nationale (wenwu baohu danwei) fut ainsi publiée en 1961 (Fresnais, 2001, p. 90-92) : le patrimoine monumental y prédominait (la classe « édifice ancien » représentait 43 % du total) et les objets sélectionnés présentaient une nation chinoise unifiée, incluant des éléments chinois ou issus du patrimoine des nationalités minoritaires (dont six sites au Tibet). Le caractère « communiste » de cette première liste était très prégnant, avec 18 % de sites révolutionnaires, qui cherchait à présenter la révolution de 1949 comme un moment d’unification des différents peuples présents en Chine autour du concept de nation chinoise. Le pont de Luding (luding qiao), dans la province du Sichuan, en est un exemple. Ce pont de cordes est un ancien point de connexion entre la Chine et le Tibet. Il fut néanmoins inscrit sur les listes du patrimoine national pour la période « République de Chine », non en tant qu’architecture spécifique du Sichuan, mais parce qu’il constituait le point de jonction des différentes armées révolutionnaires durant la Longue Marche, en 1935.

Ces monuments ont fait l’objet d’une sélection et nombre d’entre eux furent détruits sur l’autel de la modernité. Dès 1950, les monuments pékinois furent l’objet de débats entre les partisans de leur sauvegarde (en particulier l’architecte Liang Sicheng) et les partisans de leur destruction, (invoquant des raisons urbanistiques, en réalité idéologiques) : les remparts de Pékin, pagodes des Jin du monastère de Qingshou, les maisons à cour carrée (siheyuan), typiques du paysage urbain pékinois (Zhang, 2003, spec. p. 129-141), firent progressivement l’objet de destruction au bénéfice de nouveaux projets urbains. Ces démantèlements idéologiques du patrimoine séculaire – et notamment des monuments historiques – au profit des héritages de la révolution de 1949 s’exacerbèrent durant la Révolution culturelle (1966-1969). Au nom de la condamnation des « Quatre vieilleries » (si jiu), une frange de la population dévasta les témoins de l’ancienne culture, tels que le temple de Confucius à Qufu ou les monastères du mont Putuo, au Zhejiang, s’opposant à ceux qui tentaient de sauvegarder les différents éléments pris pour cible. Le Tibet fut particulièrement touché par ces démolitions idéologiques puisque, depuis l’avènement de la République populaire, la quasi-totalité des temples et des sanctuaires a été pillée ou détruite (Fresnais, 2001, p. 97-101), à l’exception des grands sites tel que le palais du Potala, à Lhassa.

 
Encadré 1. Un exemple de patrimonialisation du politique : le destin du trésor impérial de la Cité interdite à Pékin et à Taipei

La Cité interdite, à Pékin, est le siège historique de la puissance impériale chinoise. En tant que patrimoine, le site est inscrit sur la liste du patrimoine mondial dans le cadre des palais impériaux Qing et Ming à Pékin et Shenyang. Résidence de l’empereur Puyi de la dynastie Qing, de 1908 à sa destitution due à l’instauration de la République de Chine en 1912, la Cité interdite abritait alors les collections impériales. Le parcours du trésor impérial, tout au long du XXe siècle, illustre les enjeux politiques inhérents aux questions de patrimoine en Chine.

À partir de 1914, le trésor fut enrichi de collections issues de la Chine entière. Il fut ensuite érigé en collection nationale et muséifié à la Cité interdite lorsque Puyi en fut chassé en 1925. À compter du début des années 1930, face à la menace japonaise, le trésor fut déplacé à travers plusieurs provinces intérieures chinoises, afin d’être protégé, puis fut finalement « exfiltré », en grande partie vers Taïwan, en 1948.

Après une première tentative en 1965, la République populaire réouvrit durablement le musée en 2007, avec des collections augmentées. Le trésor exposé à la Cité interdite ne représente cependant que 22 % du total des pièces originales, le reste étant exposé à Taipei. Ce trésor est un enjeu d’identité nationale très fort à la fois pour Taïwan et pour la République populaire. Pour Taïwan, le trésor illustra tout d’abord la continuité avec la culture traditionnelle chinoise avant de perdre ce sens à la fin des années 2000. Il passa alors du statut de symbole de la continuité politique avec la République de Chine à celui de représentant de la « diversité culturelle » de Taïwan (Vickers, 2007, p. 313), permettant ainsi de s’affranchir de Pékin. Pour la République populaire, la récupération de ce trésor constitue un enjeu d’unité nationale, et la restitution des pièces représenterait symboliquement l’influence de la Chine continentale sur Taïwan.


 

1.3. La construction politique d’un axe patrimonial national chinois

Le modèle patrimonial chinois se dote d’une représentation territoriale à partir des années 1950. L’axe principal d’un patrimoine national se dessine dès 1953, et s’étend du Hebei au Sichuan. Il se fonde sur une prédominance de la culture han, et il est construit dans le but de « susciter le nationalisme des masses » et « d'affermir la vision communiste de l'histoire et de la culture » (Fresnais, 2001, p. 115 et 121). Le cœur de cet axe patrimonial est constitué de quatre provinces (Hebei, Shanxi, Shaanxi et Sichuan) qui mettent en valeur un « berceau de la civilisation chinoise » recomposé, à partir duquel le système patrimonial chinois se déploie sur ses espaces périphériques. Ce « patrimoine national » est soutenu par la muséographie et l’augmentation rapide du nombre de musées en Chine (Denton, 2005 ; Vickers, 2007), et vise à intégrer la Chine communiste dans un processus d’unification nationale présenté comme une continuité avec les époques historiques précédentes.

Document 2. L’axe patrimonial et les entités administratives de rang provincial en Chine

Quentin Biville — axe patrimonial Chine carte

Lorsque la période maoïste s’acheva avec le retour au pouvoir de Deng Xiaoping, l’ouverture de la Chine au monde occidental posa la question de son insertion sur une scène patrimoniale internationale dont les conceptions étaient à la fois théoriquement proches et dans la pratique très éloignées du patrimoine en Chine. Le projet patrimonial de la Chine, à partir de 1978, s’orienta vers un double objectif de valorisation touristique et de légitimation internationale de son projet patrimonial.

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« Le concept chinois de patrimoine historique apparaît donc fondamentalement constitué à partir de celui de l'Occident, par rapport auquel l'ensemble des dispositifs est établi. Cependant, par ses éléments originaux, il entre en contradiction avec ce même concept occidental. Ce double caractère, qui permet de décrire spécifiquement le concept chinois de patrimoine historique bâti, est en même temps la cause de son ambiguïté ». 

Zhang Liang, La naissance du concept de patrimoine en Chine XIXe-XXe siècles, Paris, Éditions recherches/Ipraus, 2003, p. 246.

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2. L’instrumentalisation du patrimoine mondial : une stratégie de légitimation de l’« espace chinois »

Rapidement, la question patrimoniale s’impose comme un des principaux instruments d’intégration de la Chine à la communauté internationale. La participation du pays aux différents programmes de l’UNESCO (programme sur l’Homme et la Biosphère, patrimoine mondial) permet aux dirigeants chinois d’intégrer les innovations du droit international et de légitimer à l’échelle internationale son projet patrimonial national.

Document 3. Biens inscrits à l’UNESCO par la Chine, par date et type de bien

sites UNESCO en Chine carte

2.1. La représentation patrimoniale du Zhongguo à l’UNESCO

La Chine ratifie la Convention du patrimoine mondial en 1985. Dès 1987, elle fait inscrire sur la liste six sites : la Grande Muraille, les Palais impériaux des dynasties Qing et Ming à Pékin et Shenyang, le site de l’homme de Pékin à Zhoukoudian, le mausolée du premier empereur Qin, les grottes de Mogao et le Mont Tai (encadré 2) Ces différents biens, représentatifs de la culture han, se servent des critères de l’UNESCO pour mettre en valeur le foyer de peuplement chinois du bassin du fleuve Jaune et la vision officielle de l’« espace chinois » (le Zhongguo).

 
Encadré 2. Les six premiers sites chinois inscrits sur la liste du patrimoine mondial : la valorisation de l’« espace chinois »

L’inscription, en 1987, des six premiers sites chinois sur la liste du patrimoine mondial est représentative d’une volonté politique de valoriser la Chine des Han et le territoire politique chinois. Ils mettent en valeur le foyer de peuplement du bassin du fleuve Jaune à travers notamment le site archéologique de l’homme de Pékin à Zhoukoudian et l’appartenance des peuples périphériques à l’« espace chinois ».

Le mausolée du premier empereur Qin illustre ainsi la première unification de l’empire chinois (en 220 avant J.-C.) et s’appuie sur une rhétorique territoriale unitaire : trois des quatre critères justifiant la valeur universelle exceptionnelle du site sont caractérisés par une rhétorique militaire et géopolitique. Ainsi, à l’exception du critère (i) qui met en valeur les aspects techniques et artistiques du site, les critères (iii), (iv) et (vi) renseignent respectivement « l’organisation militaire de la Chine des Royaumes combattants (475-221 avant J.-C.) et […] celle de l’éphémère Empire des mille générations (221-210 avant J.-C.) », le territoire de la Chine par l’agencement du tombeau qui reproduit le « microcosme du Zhongguo (Pays du milieu) que Qin Shi Huang [le premier empereur Qin] voulut à la fois unifier […] et protéger des barbares aux quatre horizons », et « la première unification du territoire chinois par un État centralisé » (UNESCO).

Les deux biens constitués par la Grande muraille et les palais impériaux Qing et Ming à Pékin et Shenyang (respectivement la Cité interdite et le palais Houjin) offrent, à la suite du mausolée du premier empereur, une vision continue de l’histoire, de la Chine impériale jusqu’en 1912. Directement en lien avec le premier empereur qui en est l’initiateur, la Grande muraille illustre la construction d’un ouvrage militaire destiné à protéger la civilisation chinoise des incursions « barbares » des peuples du nord, projet qui se poursuit jusqu’à la fin de la dynastie des Ming (UNESCO). Les palais impériaux, quant à eux, illustrent les traditions artistiques et architecturales des deux dernières dynasties, en accordant une importance spécifique au fait qu’ils soient issus d’une synthèse des pratiques architecturales des peuples han, mandchou, tibétain et mongol (UNESCO).

Les deux derniers sites, les grottes de Mogao et le mont Tai, sont quant à eux caractéristiques des héritages religieux et philosophiques de la Chine : bouddhiques pour les premières, taoïstes et confucianistes pour le second dont le critère (vi) précise qu’il a joué un rôle d’importance dans « l’unification de la Chine » (UNESCO).


 

2.2. La reproduction de l’axe patrimonial national par le patrimoine mondial

Entre 1988 et 2006, les sites inscrits sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, en Chine, révèlent une volonté de poursuivre le projet patrimonial national par la valorisation d’éléments de patrimoine spécifiquement chinois, au détriment des cultures des nationalités minoritaires. Cette entreprise d’internationalisation du patrimoine montre une reproduction de l’axe patrimonial national nord-est/sud-ouest, et comporte deux pôles principaux. Le premier, autour de Pékin, du Hebei et du Shandong, est constitué essentiellement de biens culturels mettant en valeur des patrimoines exclusivement chinois. Un second pôle composé des provinces du Sichuan, du Gansu et du Yunnan marque l’extrémité occidentale de la Chine des Han. Au Sichuan comme au Yunnan, les sites inscrits se situent à la frontière avec le Tibet historique, qu’ils contribuent à marquer spatialement.

Document 4. Instrumentaliser le patrimoine mondial pour promouvoir son territoire national

Quentin Biville — instrumentalisation par l'état du patrimoine Chine carte

Les rares sites inscrits à cette époque et qui valorisent des éléments patrimoniaux des nationalités minoritaires le sont pour des raisons politiques (le palais du Potala à Lhassa, en 1994) ou sont récupérés par la rhétorique unitaire chinoise. Le site des « Capitales et tombes de l’ancien royaume de Koguryo », situé à la frontière entre le Liaoning et le Jilin (inscrit en 2004 et représentant l’ancienne culture de Koguryo qui préfigure la civilisation coréenne) voit par exemple son inscription en partie justifiée par l’influence de la culture chinoise sur la proto-culture coréenne. L’utilisation du critère II de l’UNESCO (« témoigner d’un échange d’influences considérable pendant une période donnée ou dans une aire culturelle déterminée, sur le développement de l’architecture ou de la technologie, des arts monumentaux, de la planification des villes ou de la création de paysages ») est notamment justifié par « l’influence de la culture chinoise sur le peuple de Koguryo (qui n’a jamais développé sa propre écriture) » (source : UNESCO, « Capitales et tombes de l’ancien royaume de Koguryo »).

 
Encadré 3. L’appropriation culturelle d’un patrimoine tibétain : le palais du Potala à Lhassa

Lorsqu’un bien représentatif de la culture d’une des nationalités minoritaires est inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, il fait presque systématiquement l’objet d’une appropriation culturelle au profit de la nationalité han. L’exemple du Potala montre notamment que l’inscription à l’UNESCO du palais des dalaï-lamas, en 1994, a été menée en réponse aux émeutes indépendantistes tibétaines de la fin de la décennie précédente (Shepherd, 2009). Selon les autorités chinoises, la valeur universelle exceptionnelle du site y rassemble le génie architectural de l’ensemble des peuples de Chine et pas seulement des Tibétains. Le document d’évaluation de l’Icomos, reprenant la justification émanant de l’État partie, mentionne ainsi que la « ‟Perle du toit du Mondeˮ, le palais du Potala, concrétise le talent des Tibétains, Han, Mongols, Man et autres peuples ainsi que la grande qualité des Tibétains pour l’architecture, en particulier pour ce qui est de la configuration générale du palais ainsi que l’ingénierie civile, la ferronnerie, les sculptures et les peintures murales » (Icomos, 1994, p. 1).

Les liens étroits entre la Chine et le Tibet de Songtsen Gampo sont en effet mentionnés dans la description historique visant à l’inscription du palais sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO en 1994. Le dossier explique que « selon les documents historiques, la construction du palais du Potala a commencé au temps de Songtsen Gampo […] au VIIe siècle après J.-C. […] Il [le roi] favorisa également les relations étroites avec la Chine centrale […]. Il épousa la princesse Tritsun (Bhrikuti) de la maison royale du Népal et la princesse Wencheng de la dynastie chinoise Tang ». Cette mention permet ici à l’État partie de justifier la présence chinoise et sa participation à la valeur universelle exceptionnelle du bien. Ainsi les rédacteurs du dossier de proposition revendiquent-t-ils le fait que « le palais du Potala est lié aux personnages marquants de l’histoire du Tibet tels Songtsen Gampo, la princesse Wencheng, la princesse Tritsun (Bhrikuti), et le dalaï-lama de chaque génération » (Icomos, 1994, p. 1).

Est particulièrement évocateur le rang occupé par la princesse chinoise, en seconde position devant les « dalaï-lama de chaque génération » qui ne sont pas nommés mais seulement mentionnés, ce alors même que Wencheng ne semble pas avoir joué de rôle prépondérant dans la construction du site, contrairement aux différents apports architecturaux des souverains religieux du Tibet. Le rôle des élites chinoises de la dynastie Tang dans l’implantation du bouddhisme au Tibet serait en effet issu d’une reconstitution tardive de l’historiographie chinoise (Pasang, 2002).

Palais du Potala photo UNESCO

Le Palais du Potala, à Lhassa. Cliché Martin Gray, UNESCO, © Sacred sites (voir les droits d'usage pour les images issues du site de l'UNESCO).


 

2.3. Une nouvelle phase du projet patrimonial national : l’ouverture aux patrimoines des nationalités minoritaires

À partir du milieu des années 2000, les patrimoines des nationalités minoritaires sont revalorisés à l’UNESCO par les autorités chinoises. Ce phénomène, à mettre en lien avec la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel de 2003, constitue à la fois un changement de ligne et une poursuite d’objectifs d’appropriation culturelle. En effet, l’axe patrimonial chinois continue globalement de se renforcer, plus spécifiquement en Chine du sud-ouest (provinces du Sichuan, du Yunnan et du Guizhou) et autour de la province du Henan.

En parallèle du renforcement de l’axe patrimonial chinois, les autorités chinoises proposent à l’UNESCO un certain nombre de biens situés dans les régions autonomes de la Chine. Ces inscriptions, si elles constituent une réelle inflexion dans la politique patrimoniale chinoise ((Les régions autonomes et les provinces qui concentrent une forte représentation des nationalités minoritaires sont globalement mieux représentées sur la liste indicative, avec 14 biens pour 34 inscrits (soit environ 41 %) sur la période 2010-2018 (qui rassemblent les biens non encore inscrits et susceptibles de faire l’objet d’une proposition à l’UNESCO).)), révèlent néanmoins plusieurs enjeux. Les régions périphériques chinoises sont en effet encore largement sous-représentées au patrimoine mondial, à la fois à l’échelle nationale (1,2 site en moyenne par région autonome contre environ 2,3 sites pour l’ensemble des entités administratives de rang provincial en Chine) et en comparaison avec les autres entités de rang provincial, à l’exception des régions administratives spéciales, Hong-Kong et Macao, très faiblement représentées au patrimoine mondial.

Ces territoires sont également largement surreprésentés en biens naturels (57,1 % de biens inscrits sur la liste du patrimoine mondial contre 42,9 % de biens culturels) par rapport à la moyenne générale (26,3 %) et aux autres entités administratives. Cette surreprésentation des biens naturels atteste d’un opportunisme des autorités qui se servent dans un riche vivier de réserves naturelles déjà constituées ((En 2011, « 56 % de l’aire totale mise en réserve se situe seulement dans les trois régions occidentales de la Chine : Tibet, Xinjiang et Qinghai », Wu et al., 2011, p. 383.)) et montre une méfiance des autorités centrales quant à la mise en valeur de biens culturels des nationalités minoritaires, voire une utilisation de la catégorie des biens naturels comme un outil permettant de masquer la présence ou la spécificité culturelle de ces populations minoritaires. À l’instar d’autres pays ((Dans une visée comparative, voir par exemple les travaux sur l’instrumentalisation politique de la protection de la nature en Afrique du Sud, menés par Sylvain Guyot (Guyot, 2006) et Nadia Bélaïdi (Bélaïdi, 2012))), la naturalisation par le patrimoine d’espaces peuplés de personnes issues des nationalités minoritaires permet aux autorités chinoises de mener des politiques de valorisation du territoire et une double politique d’inclusion (par un développement contrôlé, notamment touristique) et d’exclusion (déplacements ou incitations au départ) des populations locales, comme dans les Sanctuaires du panda géant du Sichuan (Biville, 2018) ou dans la vallée de Jiuzhaigou au Sichuan (Biville, 2020).

La valorisation récente au patrimoine mondial des héritages des nationalités minoritaires concorde avec des objectifs de développement territorial et économique des provinces périphériques chinoises et de leurs identités. Par ailleurs, elle permet un contrôle accru de ces territoires et de leurs populations, qui passe par l’inclusion des nationalités minoritaires dans un discours et des pratiques de protection de l’environnement et de sauvegarde du patrimoine, construits selon les besoins et les standards de l’échelon national. Les politiques patrimoniales qui participent de l’accomplissement de ces objectifs se font dans le cadre d’une intégration du patrimoine des nationalités minoritaires et des identités régionales dans une vision holiste du territoire de la Chine. Cette instrumentalisation politique du patrimoine en Chine, menée à différentes échelles, est par ailleurs largement soutenue par le développement d’une importante industrie du tourisme culturel intérieur, dont les traductions concrètes à l’échelle locale méritent d’être examinées.

 

3. L’expérience touristique du patrimoine chinois : entre développement local et folklorisation des cultures

Les modalités du tourisme intérieur en Chine sont variées. Qu’il s’agisse de voyages vers d’autres provinces, de déplacements de citadins vers la campagne pour les loisirs de weekend, ou encore de visites à la famille à l’occasion des fêtes traditionnelles ((Le système des semaines d’or, initié en 1999, a eu un impact important sur le développement du tourisme intérieur en Chine. « Une vague [de voyageurs] a balayé tout le pays lors des vacances de la ‟semaine d’orˮ du la Fête nationale [le 1er octobre] en 1999 : 28 millions de personnes ont voyagé durant cette période » (Han et al., p. 143) sur les 719 millions de touristes intérieurs cette année-là, soit presque 4 % des voyages pour les trois jours de vacances, selon le Bureau national des statistiques de Chine, « Development of Tourism », in China Statistical Yearbook, 2000.)), les déplacements touristiques occupent aujourd’hui une place importante dans le développement économique du pays.

3.1. Le voyage : une tradition politique chinoise

L’apparition du phénomène touristique en Chine, d’abord timide au début des années 1980, s’accélère au tournant des années 1990 et, grâce à « l'émergence d’une classe moyenne, [à] l’ordonnancement du temps de travail et de loisir, [et à] l’amélioration des transports » (Leicester, 2008, p. 224), il s’oriente vers le développement du tourisme intérieur. Quasi nul en 1990, ce dernier représentait déjà près de 300 millions de voyages à la fin des années 2000, 2 milliards 103 millions en 2010 et 4 milliards en 2015 (Taunay, 2017, p. 8). Cette augmentation rapide, qui fait aujourd’hui du tourisme intérieur la principale source de touristes en Chine (environ 97 % en 2017 d’après le  Bureau national des statistiques de Chine), résulte d’un fort interventionnisme étatique et de la création soutenue d’espaces dédiés au tourisme et aux loisirs.

Le développement de l’industrie touristique, qui devient une priorité économique par décision du gouvernement central dès 1998 (Li et al., 2008), est fondé sur une longue tradition du voyage, dont la pratique est chargée d’un caractère éminemment politique (encadré 4). Cette tradition a laissé de nombreuses traces qui alimentent la pratique contemporaine du tourisme culturel par les Chinois, notamment à travers la visite des mingsheng (sites célèbres), qui bénéficient depuis 1985 d’une règlementation nationale hybride, dédiée à la fois à la protection des sites et à leur mise en tourisme.

 
Encadré 4. La tradition politique du voyage en Chine

Il est possible de retrouver des traces d'activités touristiques en Chine à travers le terme you dès la dynastie Shang (XVIIe siècle à XIe siècle avant J.-C.). Ces voyages sont, dès le départ, liés à des activités politiques et sociales. Le pèlerinage aux montagnes sacrées constitue alors une activité autant religieuse que politique : l’hommage aux dieux-rois et la continuelle réactivation du sens mythique et politique des monts sacrés qui constituent un avatar du territoire politique chinois, montrent que le voyage est un outil de valorisation politique de la nation.

Le caractère politique du tourisme se retrouve d’ailleurs dans l’étymologie du mot : « que les pérégrinations contemporaines du tourisme s’inscrivent dans la continuité nominale du pèlerinage religieux depuis l’Antiquité chinoise s’exprime dans le mot lüyou, qui recouvre en chinois ces deux modalités du voyage distinguées en français par les termes ‟voyageˮ et ‟tourismeˮ. Les deux mots qui composent le terme chinois moderne s’emploient dans les textes de l’Antiquité chinoise, puis du début de l’Empire, le premier () pour désigner le circuit annuel du souverain aux sites sacrés de son royaume, le second (you) son voyage d’inspection des terres de son royaume au printemps » (David, 2007, p. 150-151).

Après la fondation de l'Empire au IIIe siècle avant notre ère, les empereurs effectuèrent des visites royales qui prenaient un sens très politique : l'Empereur, en tant que monarque de droit divin, était chargé d'effectuer des rituels lors des fêtes traditionnelles et des cérémonies religieuses visant à légitimer son pouvoir (Airey et Chong, 2011). Ces voyages étaient aussi l'occasion de nouer ou renouer des liens avec les lointaines provinces, en marge du territoire chinois, et ainsi de réaffirmer le pouvoir de l'Empereur sur les gouverneurs locaux.

Les voyages vers l'intérieur de la Chine se développèrent surtout à partir du XVIe siècle, un phénomène qui concorde avec la fermeture progressive de la Chine au reste du monde, à travers la « politique de l'océan interdit » lancée par l'Empereur Kangxi de la dynastie Qing en 1662, et complétée par l'Empereur Qianlong, en 1757.

Il faut attendre 1840 pour que les portes de la Chine se réouvrent, après la première guerre de l'opium. Par la suite, l'arrivée des Occidentaux et la création de comptoirs et de concessions posèrent les bases d'une timide apparition d'infrastructures touristiques durant l'époque républicaine (1912-1949). En 1927 fut ainsi créée la première agence de voyage chinoise dans la ville cosmopolite de Shanghai (Taunay, 2009). 


 

3.2. Le tourisme culturel, un modèle de développement à deux vitesses

L’apparition d’une forte industrie touristique en Chine a très tôt mené à la création d’un « patrimoine-ressource » (Fayolle Lussac, 2005), mobilisé dans des logiques de développement territorial urbain et rural.

Dans le Sichuan, la capitale Chengdu constitue une centralité du développement touristique provincial, du point de vue des infrastructures et de la symbolique culturelle. En 2017, la ville concentrait « respectivement près de 31 %, 32 % et 26 % du total provincial » des entreprises liées à l’hébergement, à la labellisation et des hôtels labellisés 3 étoiles ou plus (Biville, 2020, p. 327). De nombreux quartiers ont fait l’objet, dans les années 2000 et 2010, de projets d’aménagement en référence au patrimoine allant du parc archéologique au pastiche architectural, visant à créer une expérience touristique adaptée à la pratique chinoise qui valorise la mise en scène de la culture et du paysage (Taunay, 2011). En dehors des grandes agglomérations, les petites villes et les espaces ruraux périurbains font également l’objet de projets de mise en tourisme centrés sur la valorisation du patrimoine (Bellocq, 2017) et le développement des loisirs de weekend des citadins. Cette mise en tourisme des paysages et des patrimoines locaux est, pour les autorités chinoises, un outil crucial de réduction des inégalités régionales de développement et des déséquilibres entre les espaces urbains et ruraux. Elle entraîne cependant un processus de folklorisation des cultures locales, notamment celles des nationalités minoritaires, ainsi qu’une arrivée de populations han dotées de meilleures capacités d’investissement, qui crée des situations de concurrence inégalitaire pour l’accès à la ressource touristique.

Document 5. La diversification des formes de mise en tourisme et des références au patrimoine

Quentin Biville — Formes du patrimoine - photographies

Les clichés ci-dessus ont été pris dans la province du Sichuan. Ils représentent respectivement : (1) la rue Jinli, à Chengdu, pastiche architectural et rue touristique faisant référence au patrimoine du temple du Marquis de Wu, qui lui est accolé ; (2) le parc et musée archéologique de Jinsha, dédié à la culture antique de Shu ; (3) un nongjiale, hôtel et restaurant dédié au tourisme et aux loisirs ruraux ; et (4) des touristes chinois pris en photos en habits « traditionnels » tibétains, loués auprès des populations locales, à Jiuzhaigou. Clichés : Biville Quentin, 2014 (1), 2016 (4), 2019 (2 et 3).

3.3. Le patrimoine culturel immatériel, nouvel outil de l’appropriation patrimoniale

La Chine s’est également beaucoup investie dans la création de la Convention de l’UNESCO pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel de 2003, que le pays ratifie dès 2004. Sa mise en œuvre a aussitôt fait l’objet d’une priorisation et d’une création d’institutions fortes à l’échelon national (Bodolec, 2012, p. 251-252). Elle constitue un tournant international dans la protection des héritages des nationalités minoritaires ((Le pays possède déjà une longue tradition d’inventoriage et de protection du « folklore » (minsu), terme qui n’est pas connoté négativement en langue chinoise. Cette pratique, qui a notamment soutenu dès les années 1950 le processus de constitution des catégories des « nationalités minoritaires » (shaoshu minzu), est plus largement inscrite dans la pratique moderne de la patrimonialisation en Chine et s’accélère dans les années 1980, grâce aux outils d’enregistrement audio et vidéo (Liu, 1983).)) et permet la poursuite de deux objectifs : une influence internationale de la Chine dans le domaine du patrimoine immatériel (Bodolec, 2014, p. 20), partie intégrante d’une stratégie globale de soft power diplomatique et institutionnel, et un processus de hiérarchisation des patrimoines à l’échelle nationale.

Les autorités chinoises se servent en effet du patrimoine culturel immatériel pour promouvoir des éléments culturels « d’excellence », dont les composantes han et issues d’autres cultures sont destinées à montrer l’adhésion à l’unité politique chinoise, en dépit des recommandations de l’UNESCO (ibid., p. 255-256). Ce programme passe par un traitement différencié des éléments culturels chinois et de ceux des nationalités minoritaires. Les premiers mettent en valeur une tradition scientifique et technique, tandis que les seconds privilégient la protection des coutumes, danses, chants et spectacles (Biville, 2020, p. 129-131), dans une visée de développement touristique et de contrôle de l’expression culturelle.

 

Conclusion

Le patrimoine constitue aujourd’hui un outil d’importance pour la Chine à plusieurs échelles. Du point de vue des institutions internationales, il est un instrument de légitimation de ses politiques nationales et de sa vision de l’histoire et de la culture chinoises. Cette dernière se matérialise dans le projet patrimonial national, qui privilégie les pôles culturels considérés comme « chinois », en comparaison avec les héritages culturels des nationalités minoritaires. Les enjeux de l’unité nationale se déplacent désormais de l’échelle interprovinciale à l’échelle intraprovinciale, où la mise en tourisme du patrimoine est désormais utilisée dans une logique de réduction des inégalités entre espaces urbains et ruraux et de promotion des identités culturelles provinciales.

 


Bibliographie

Mots-clés

Retrouvez les mots-clés de cet article dans le glossaire : Conventions internationales | Liste du patrimoine mondial | patrimoine | UNESCO.

 

 

 

Quentin BIVILLE
Docteur en géographie

 

Mise en web : Jean-Benoît Bouron

Pour citer cet article :

Quentin Biville, « L’internationalisation du patrimoine en Chine : la poursuite d’un projet national », Géoconfluences, juin 2021.
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-thematiques/patrimoine/articles/patrimoine-en-chine

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