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Visées américaines sur le Groenland, quelles implications géopolitiques et géoéconomiques ?

Publié le 20/02/2025
Auteur(s) : Clara Loïzzo, professeure en classes préparatoires aux grandes écoles - lycée Masséna, Nice
Le président des États-Unis nouvellement élu Donald Trump a affirmé à plusieurs reprises sa volonté d’intégrer le Groenland au sein du territoire des États-Unis, suscitant l’inquiétude et l’incompréhension. Pour comprendre ces déclarations, il faut les replacer dans un contexte géopolitique et géoéconomique plus large, qui permet de saisir l’importance que pourrait revêtir ce vaste territoire insulaire arctique pour les États-Unis.

Bibliographie | citer cette brève

Après avoir manifesté lors de son premier mandat son intention d’acheter le Groenland (2019), Donald Trump, élu en 2024 pour un nouveau mandat commençant en 2025, réitère son intérêt pour ce territoire. Cette vaste île de 2,19 millions de km², située au nord-est du continent américain, est pourtant très faiblement peuplée (56 885 habitants en 2023 pour une densité de 0,03 hab./km²) et recouverte aux 4/5 par un inlandsis. Ancienne colonie danoise, majoritairement peuplée d’autochtones inuits, c’est aujourd’hui un « pays constitutif » du Danemark, même s’il a acquis une très large autonomie, en plusieurs étapes, depuis 1979.

Le Groenland suscite des convoitises en raison de ses nombreuses ressources. Les réserves en minerais indispensables à l’industrie électronique et à la transition énergétique – tels que le fer, le nickel, le cobalt, l’or, le cuivre, le zinc et les métaux stratégiques (environ ¼ des réserves mondiales, source), sans compter les énormes réserves d’eau douce enfermées dans ses glaciers (10 % du volume d’eau douce sur terre) – justifient les appétits de nombreux États et entreprises. Et ce, en dépit de fortes contraintes imposées par les caractéristiques extrêmes de l’environnement arctique (froid, relief, enclavement, instabilité du pergélisol), qui expliquent que pour l’heure ces ressources soient encore très peu exploitées (une seule mine en activité à Nalunaq), malgré le réchauffement climatique qui semble faciliter leur accessibilité, en partie grâce à la fonte des glaciers, considérablement accélérée ces vingt dernières années (Lucchese, 2023).

Document 1. Production annuelle et réserves de métaux stratégiques, aussi appelés terres rares

Production mondiale de terres rares

Ces ressources, même potentielles, revêtent toutefois une importance capitale pour les Groenlandais. Dans le cadre d’une économie fragile largement dominée par la pêche qui pèse pour 90 % des exportations, l’exploitation des gisements minéraux peut apparaître comme un vecteur d’amélioration possible des conditions de vie pour une population confrontée à de nombreuses difficultés sociales. C'est aussi le seul moyen pour envisager une éventuelle indépendance complète, qui impliquerait de se passer des importants transferts financiers opérés par Copenhague (540 millions d’euros par an, Sénat 2023). Mais les Groenlandais sont dans le même temps bien conscients des limites d’une économie rentière, néfaste sur les plans économiques, sociaux et environnementaux, éléments qui ont conduit le gouvernement local à interdire successivement l’exploitation de l’uranium et du pétrole off-shore, laquelle serait de toute façon peu rentable étant donné les coûts élevés d’exploitation.

Les propos de Donald Trump révèlent enfin des enjeux géostratégiques. Les États-Unis considèrent de longue date le Groenland comme un maillon essentiel de leur système de défense, à l’image du rôle que joue l’Alaska au nord-ouest du continent. La base américaine de Pittufik (anciennement base de Thulé), dans le nord-ouest du Groenland, joue depuis 1951 un rôle dans la défense aérospatiale du territoire des États-Unis. La possibilité d’ouverture de nouvelles routes maritimes à la faveur du recul de la banquise, tout comme l’intérêt croissant manifesté par la Chine et les entreprises chinoises pour ce territoire aux riches ressources, amènent les États-Unis à vouloir contrôler le Groenland, d’autant que l’actuel président ne s’embarrasse d’aucune considération à l’égard du droit international ou des conventions diplomatiques.

D’un côté, l’ouverture de discussions avec les États-Unis peut apparaître aux yeux du gouvernement groenlandais comme une possibilité d’émancipation diplomatique vis-à-vis du Danemark, sur fond de relations post-coloniales souvent complexes (Riché, 2025). Mais inversement, ces visées expansionnistes des États-Unis pourraient aussi compromettre l’auto-détermination des Groenlandais (Blugeon-Mered, 2025), et elles tendent à faire oublier que les Groenlandais sont les premiers acteurs de leur destin politique (Duc, 2025). Elles sont prises au sérieux par le Danemark (Chaaban, 2025) et par l’Union européenne, elle-même intéressée par les minerais et signataire d’un protocole avec le Groenland en 2023 qui s’inscrit dans sa recherche d’autonomie vis-à-vis de la Chine (source). Elles pourraient un peu plus fragiliser une coopération arctique, déjà mise à mal par la guerre en Ukraine et la mise au ban de la Russie. Elles représentent en tout cas une nouvelle brèche dans le multilatéralisme et le respect du droit international.


Bibliographie

Références citées
Pour aller plus loin
Articles de Géoconfluences sur le Groenland

 

Clara LOÏZZO

Professeure en classes préparatoires aux grandes écoles, lycée Masséna, Nice

 

Édition et mise en web : Jean-Benoît Bouron

Pour citer cette brève :

Clara Loïzzo, « Visées américaines sur le Groenland, quelles implications géopolitiques et géoéconomiques ? », Géoconfluences, février 2025.
URL : https://geoconfluences.ens-lyon.fr/actualites/veille/breves/visees-americaines-sur-le-groenland-quelles-implications-geopolitiques-et-geoeconomiques

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