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Aménager les zones côtières à la hauteur des risques et des enjeux environnementaux : le cas du Timor oriental

Publié le 15/03/2021
Auteur(s) : Christine Cabasset, docteure en géographie et aménagement, chercheuse - institut de recherche sur l’Asie du Sud-Est contemporaine (IRASEC)

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Au moment de l'indépendance du Timor oriental en 2002, tout était à construire ou à reconstruire dans cet État plus petit que la Slovénie. À partir de l'étude des littoraux, l'article aborde un vaste panel de thématiques (risques, aménagement, tourisme, développement, gouvernance...) pour répondre à cette question : le Timor aurait-il pu devenir un laboratoire du développement durable ?

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Cet article est issu du programme de recherche « Coastal areas governance in the context of a rapid tourism urbanization and climate change in Southeast Asia » (RFCC, 2016-2019 ((Financé principalement par le Forum régional sur le changement climatique - RFCC (FR-UE-ASE), il fut mené par Christine Cabasset (IRASEC), Vilas Nitivattananon (AIT Thaïlande), Agung S. Wiranatha (université Udayana Bali, Indonésie), avec la collaboration de l’université nationale du Timor LoroSa’e.))) réalisé au travers de neuf études de cas dans trois pays – Indonésie, Thaïlande et Timor oriental. Le thème était né du constat de la forte dégradation environnementale des stations touristiques littorales dans la région : l’amoncellement de déchets – souvent plastiques – sur les plages ou en mer, les déversements d’eaux usées dans la mer, ou les risques induits par l’érosion côtière dans les lieux fortement urbanisés, dont les photos et vidéos sont régulièrement postées par les touristes sur les réseaux sociaux, en sont quelques-uns des signes les plus flagrants (Cabasset, 2019). Notre hypothèse de départ, issue de longues observations de terrain, attribuait cette situation principalement au décalage permanent entre le rythme de développement touristique (croissance des flux et des programmes hôteliers et immobiliers) et celui de fourniture de services urbains et environnementaux (Cabasset, Nittivatananon, Wiranata, 2019).

 
Encadré 1. Un travail de terrain inscrit dans un programme de recherche

Cette étude a été réalisée au travers de neuf études de cas au total dans les trois pays. Bien que la dégradation des zones touristiques littorales ait été (notamment avant la crise sanitaire mondiale liée au Covid-19) communément observable, y compris par des non spécialistes, l’objectif de la recherche était de la vérifier selon des méthodes scientifiques utilisées en sciences humaines et sociales. Il s’agissait tout d’abord de mieux documenter les modalités de décision et de mise en œuvre des politiques urbaines et de prise en compte, dans ces dernières, des effets du changement climatique et plus largement les défis environnementaux. Un autre objectif sous-tendait ce programme : mettre au jour les principaux mécanismes et difficultés expliquant les fragilités observées, mais aussi les facteurs jouant favorablement dans une meilleure gestion urbaine et environnementale. Les indicateurs retenus intégraient une analyse critique des plans d’aménagement et des lois et règlementations nationales et locales, et la recherche était notamment centrée sur le changement climatique (effets et réponses) ainsi que sur les systèmes de collecte et de traitement des déchets solides et liquides. La recherche au Timor oriental a reposé sur de multiples observations ((L’autrice de cet article bénéficie d’une bonne connaissance de l’Asie du Sud-Est, et particulièrement de l’Indonésie et du Timor oriental pour y effectuer des recherches de terrain, au moins annuelles, respectivement depuis le début des années 1990 et le début des années 2000. Conseillère auprès du ministère de l’Éducation du Timor oriental (programmes de l’enseignement supérieur), puis impliquée dans le programme RFCC, et en mission pour le PNUD à Oecussi, elle a résidé dans le pays de 2012 à début 2018.)), des recherches documentaires et des enquêtes ciblées sur l’environnement et l’aménagement littoral. Une cinquantaine d’entretiens ont été réalisés, particulièrement auprès du secteur public (directeurs généraux et nationaux des secteurs concernés), mais aussi auprès des agences bi- et multilatérales (comme ADB, JICA, UN-UNDP) et d’ONGs impliquées dans les secteurs susmentionnés, ainsi que des principaux hôtels de standard international, tous situés à Dili.


 

Contrairement à la Thaïlande et à l’Indonésie dont l’activité touristique, formée entre 1950 et 1970, se caractérise notamment par un nombre significatif de stations touristiques majeures, le Timor oriental, où l’indépendance officielle ne date que de 2002, ne compte pas d’autre polarité touristique que Dili, la capitale nationale, et le nombre de touristes internationaux y est encore limité. Il nous a semblé pourtant intéressant d’intégrer le pays à l’étude régionale, ne serait-ce que, à des fins de comparaison avec les deux autres pays, pour y analyser les orientations et modalités de gouvernance prises pour concilier développement touristique et préservation de l’environnement, dans un contexte d’émergence économique. Le Timor oriental, un « jeune » pays, pouvait-il devenir un laboratoire du développement durable ? En dépit d’initiatives notables, les observations et conclusions de cette étude font état de faiblesses significatives dans ces domaines, outre qu’elles révèlent un déficit de culture du risque environnemental, lié aux déficiences du secteur éducatif. Nombre de ces constats sont néanmoins communs à d’autres stations littorales ou villes sud-est asiatiques, et ce, dans des proportions souvent bien supérieures compte tenu de l’ampleur des densités démographiques et des flux touristiques qu’elles connaissent (Cabasset, Couteau, Picard, 2017 ; Peyronnie, Goldblum, Sisoulath, 2017 ; Sheng et Thuzar, 2012). Dans les trois pays cependant, la façon dont s’exprime la gouvernance locale ((Entendue à la fois comme les relations entre les gouvernements — central et local —, les organismes d’aménagement, et d’autres institutions, la délimitation du périmètre des responsabilités, ainsi que l’inclusion ou non des principaux acteurs concernés.)) sur un espace donné est apparue capitale, tant les modalités de l’aménagement et les relations afférentes à l’environnement peuvent différer d’un lieu à l’autre. 

 

1. De forts enjeux de développement national

D’une superficie de près de 15 000 km2 et d’une population d’environ 1,3 million habitants, le Timor oriental partage l’île de Timor avec le Timor occidental qui fait partie de l’Indonésie. Ancienne colonie portugaise (du XVIe siècle à 1975), puis indonésienne (1975-1999), le pays a acquis son indépendance officielle le 20 mai 2002. Depuis lors, il est confronté aux multiples défis du développement national. En dépit d’avancées significatives dans le domaine social avec l’instauration d’une éducation de base gratuite et universelle, d’accès gratuit aux structures de santé publiques, ou encore d’un système de retraite et de sécurité sociale, 30,3 % de la population totale (en 2011) vivent sous le seuil de pauvreté international (41,8 % si l’on considère le seuil de pauvreté national). Le tourisme est désigné depuis l’indépendance comme l’un des axes prioritaires de développement. Mais l’arrivée tardive du pays sur la scène du tourisme international, notamment en comparaison de la plupart des autres pays d’Asie du Sud-Est, conjuguée aux faibles efforts consacrés à ce secteur, expliquent un certain « retard » dans les flux comme dans les infrastructures touristiques. La capitale nationale, Dili (276 000 hbts pour la municipalité selon le recensement de 2015, 230 000 à 250 000 habitants pour la zone urbaine), de loin le principal centre, urbain, politique, économique, commercial, universitaire, touristique, etc., joue un rôle majeur dans le développement national. En contraste, le reste du pays est surtout rural, la grande majorité des populations vivant de l’agriculture – souvent de subsistance et de l’élevage de bétail – et d’une petite pêche côtière.

 
Encadré 2. Une économie émergente dans laquelle le tourisme est encore marginal

Les ressources en hydrocarbures continuent de fournir les moyens nécessaires au développement, mais leur forte domination du budget national (régulièrement de 80 à 90 %) est un point de fragilité, d’autant plus en période de double baisse de la production et du prix du baril qui rend urgente l’amorce d’une diversification économique. Dans ce contexte, conjointement à une politique sociale (santé, éducation, retraite, personnes vulnérables), ont été créées des zones de développement économique et le tourisme a été désigné très tôt comme l’un des moteurs économiques potentiellement mobilisables. Cependant, le démarrage d’une activité touristique a longtemps fait davantage figure de rhétorique que de réelle volonté depuis l’indépendance. Le « retard » observé n’est pourtant pas dénué d’intérêt en l’absence de projet touristique national clair. Comme maints exemples l’ont montré dans la région, les grands programmes touristiques et immobiliers, souvent élaborés sans grandes exigences environnementales et sociales, ont largement pris le pas, au cours des deux ou trois dernières décennies, sur les plans et outils de régulation (Cabasset, Couteau, Picard, 2017 ; Peyronnie, Goldblum, Sisoulath, 2017). Le pays promeut de façon croissante le caractère « préservé » de son environnement culturel et naturel.

Le pays accueille en 2018 plus de 74 600 arrivées internationales à l’aéroport de Dili (près de 200 000 si l’on cumule l’ensemble des arrivées par voie aérienne, terrestre et maritime), la majeure partie d’entre eux étant des résidents et des personnes sous contrat pour le gouvernement ou les agences internationales. Le nombre de touristes venant – majoritairement d’Australie, Darwin étant à seulement une heure d'avion – pour des motivations de loisirs ou pour visiter leurs proches en poste dans le pays est estimé à 17 000 personnes (2015-2016).


 

Les trois terrains privilégiés pour les études de cas, Dili, l’île d’Atauro à une trentaine de kilomètres au large de Dili, et Pante Makassar, la capitale régionale d’Oecussi ((Héritage du fait colonial, Oecussi est une enclave est-timoraise située à Timor Ouest en Indonésie.)), ont en commun d’être tous situés sur la façade maritime nord du pays et désignés, bien qu’à des niveaux différents, comme pôles de développement économique : le segment Tibar-Dili-Hera a été déclaré Zone stratégique nationale dans le Plan stratégique de développement de Timor oriental 2011-2030. Quant à Oecussi, elle est devenue en 2014 une Région administrative spéciale (RAEOA) et une Zone spéciale d’économie sociale de marché (ZEESM), à laquelle est associée l’île d’Atauro, elle-même administrativement un sous-district de la municipalité de Dili ((En 2021, l’île d’Atauro pourrait obtenir le statut de municipalité pour soutenir son aménagement.)).

Document 1. Carte administrative, principales infrastructures de transport et localisation des trois sites étudiés 

Christine Cabasset — Timor Leste carte map

À Dili ((Pour une analyse des dynamiques démographiques, spatiales et d’aménagement plus poussée sur le pays et sur Dili, lire Cabasset, 2014.)), de nombreux bâtiments officiels ont été construits depuis 2002, mais aussi des supermarchés et des zones commerciales, des centres d’affaires, des immeubles et des lotissements résidentiels ; d’autres constructions (port de commerce, grands hôtels et complexes commerciaux) sont en cours ou en projet. La ville abrite une vingtaine d’hôtels de standard international dotés de 20 à 100 chambres, dont une partie seulement est située sur le front de mer. Et ce, a contrario de la présence, singulière du fait de la haute valeur foncière accordée aux littoraux, de sept ou huit ambassades qui y sont établies sur de vastes terrains. L’aire urbaine de Dili a connu une extension à la fin de la période portugaise, puis (surtout) durant celle indonésienne et depuis l’indépendance. C’est aujourd’hui l’ensemble de la zone côtière de la zone stratégique Tibar-Dili-Hera qu’il est prévu de densifier.

Document 2. Le pôle de développement économique de Dili (Tibar-Dili-Hera)

Christine Cabasset — Dili Timor-leste Carte Map

Document 3. Dili et la côte vues d’avion
Christine Cabasset — Photographie paysage Dili Christine Cabasset — Photographie paysage Dili
À gauche, l’arrivée sur Dili, 2017 avec, à l'extrême droite de la photo, le ministère des Finances qui est le plus haut édifice de la ville. À droite, la côte entre Dili et Tibar, 2018. Clichés : Christine Cabasset.

L’île d’Atauro est réputée pour son activité de pêche locale, y compris sous-marine. Montagneuse, très peu urbanisée, abritant de belles plages et de nombreux sites de plongée, et accessible en 1h à 3h de bateau de Dili, l’île est l’une des destinations favorites des résidents de Dili et des touristes. Le secteur hôtelier est constitué surtout d’écolodges (hébergements qui mettent l'écologie au centre de leur activité) et de guesthouses (maison d’hôtes), d’architecture « locale », dont la capacité maximale est d’une quarantaine de personnes, plus quelques campings. Le littoral est la cible d’une spéculation foncière depuis plusieurs années. Le plan d’aménagement touristique diligenté par les autorités de la ZEESM en 2015-2017 prévoyait le développement d’un tourisme balnéaire sur deux sites principaux – actuellement dépourvus d’infrastructures de tourisme – au nord et nord-ouest de l’île, tandis qu’un tourisme local ou communautaire devait concerner d’autres localités bénéficiant déjà d’une expérience dans ce domaine. Cela étant, peu de changements sont notables depuis, si ce n’est le prolongement (en cours) de la route côtière de Beloi à Bikeli et au-delà, l’île restant très déficitaire en services (électricité, eau et assainissement, transports, internet, etc.).

Document 4. Île d’Atauro, entre protection et développement touristique

Christine Cabasset — atauro map

Christine Cabasset — côte marche à pied

Document 5. La déclivité de la route de Vila à Makili la rendant peu praticable, la côte à marée basse reste l’itinéraire préféré des habitants

Christine Cabasset — canalisation photographie

Document 6. Canalisation d’eau entre Vila et Makili

 

Christine Cabasset — photographie timor oriental paysage

Document 7. Route côtière entre Beloi et Bikeli

Christine Cabasset — photographie timor ecolodge

Document 8. Ecolodge Barry

Clichés : Christine Cabasset, 2017 (documents 6 et 7) et 2018 (documents 8 et 9).

Bien que présentant de non moins grandes qualités esthétiques (l’arrivée par bateau ou en avion étant assez spectaculaire), Oecussi attire bien moins de touristes du fait de son enclavement, de son éloignement de Dili, et de son faible équipement en services touristiques. Le taux de pauvreté de la Région y étant encore bien supérieur à la moyenne nationale, l’objectif de la ZEESM est d’en faire une zone attractive, tant en termes démographique qu’en investissements, misant entre autres sur la proximité de Timor Ouest et de l’Indonésie. La gouvernance régionale s’est révélée efficace, comme en témoignent les infrastructures réalisées (ou en cours et en projet) depuis 2015, notamment dans le sous-district et surtout dans la « ville » de Pante Makassar.

Document 9. Localité de Pante-Makassar, Oecussi : principales caractéristiques et infrastructures

Christine Cabasset — pante makassar carte map

Document 10. Pante Makassar et ses alentours

vue aérienne de Pante Makassar

Pante Makassar vue d’avion. Cliché : ZEESM (non daté).

Christine Cabasset — photographie de mangrove

Mangroves de Pante Makassar (2018). Cliché : Christine Cabasset.

Christine Cabasset — photographie timor oriental agriculture récolte manuelle

Récolte manuelle, à deux pas du centre-ville de Pante Makassar (2018). Cliché : Christine Cabasset.

Christine Cabasset — photographie pont Noefefan

Pont Noefefan au-dessus du fleuve Tono (2018). Cliché : Christine Cabasset.

2. Un pays « préservé » confronté à de nombreux défis environnementaux 

Avec très peu d’industries et de circulation routière en dehors de Dili, le Timor oriental bénéficie d’un environnement naturel, terrestre et maritime, souvent qualifié de « préservé ». Néanmoins, le pays, qui compte un linéaire côtier de 783 km comprenant des récifs coralliens et des mangroves, connait de nombreux défis environnementaux. Ces derniers sont liés au changement climatique et aux événements hydrométéorologiques, mais aussi aux pressions anthropiques, notamment à Dili.

2.1 Un pays au climat tropical sec vulnérable aux épisodes hydrométéorologiques et au changement climatique

Peu affecté aujourd’hui par les tsunamis et le volcanisme dont des traces anciennes sont visibles, le pays reste soumis au risque sismique. Néanmoins, en raison de sa position géographique en région intertropicale, de son climat qualifié de tropical sec et de son régime de mousson, les principaux aléas auxquels il fait face sont, de loin, d’ordre hydrométéorologique, avec une alternance de sécheresses (et incendies associés) et de précipitations soudaines et violentes provoquant des inondations pluviales et fluviales et des éboulements de terrain. Ces épisodes sont accrus par les récurrences du phénomène El Niño / ENSO qui touche également les pays voisins et plus largement les régions intertropicales. À ces conditions climatiques générales, s’ajoute un contraste très prononcé entre les reliefs, notamment centraux où ils culminent à 3 000 mètres, marqués par d’abondantes pluies, et les zones côtières plus chaudes et beaucoup plus sèches, particulièrement sur la façade nord (Durand, 2002). Les trois aires étudiées partagent ainsi les mêmes conditions climatiques : une longue saison sèche (de plus de six ou sept mois) et pas plus de cinq mois de pluies avec, de surcroît, une grande variabilité d’une année sur l’autre. Leur vulnérabilité est renforcée par les conditions géophysiques – étroitesse des plaines littorales, proximité des reliefs, et importante présence des cours d’eau à Dili (auxquels il faut ajouter 36 canaux de drainage, cf. Santos Almeida et al., 2015) et à Pante Makassar –, mais aussi par l’urbanisation croissante autour de Dili, par la déforestation des pentes et des bassins versants et par la réduction des mangroves.

Document 11. Carte des zones agro-climatiques

Christine Cabasset — carte du climat au timor oriental - timor leste climate map

Les pluies violentes amenées par La Niña en juillet 2010 (un mois particulièrement sec d’habitude) avaient conduit à l’isolement de nombreux villages, tandis que la longue sécheresse provoquée par El Niño (2015-2017) a affecté environ 200 000 personnes dans le pays. Plus récemment, les pluies torrentielles qui se sont abattues le 13 mars 2020 ont, en deux heures, sévèrement touché les quartiers côtiers de Dili, détruisant partiellement ou totalement les maisons de 1 700 familles, soit 10 000 personnes. Les pluies diluviennes tombées entre le 29 mars et le 4 avril 2021 sur le Timor oriental (et l’Est indonésien), ainsi que les inondations pluviales, fluviales, marines et les éboulements de terrain qu’elles ont provoqués, se sont soldés par une quarantaine de morts, une dizaine de disparus, au moins 12 000 déplacés internes, et plus de 4 500 maisons détruites ou très endommagées. Certains quartiers de la plaine côtière de Dili et les rives des principales rivières (la Comoro notamment) où se massent les foyers les plus vulnérables, ont été les plus touchés.

Si les habitants de Dili, par la densité des services gouvernementaux et des ONG que la ville abrite, peuvent être secourus assez vite, le système national d’alerte et de secours du Timor oriental est encore loin de fonctionner efficacement en situation d’urgence, notamment du fait de capacités technologiques, humaines et de coordination limitées, entrainant un temps de réponse excessivement long des autorités (Sagar, Cook et al., 2018, p. 43). Pour pallier cette faiblesse, une nouvelle loi favorisant une décentralisation de la protection civile est en préparation. Parallèlement, s’amplifie le recours aux nouvelles technologies via les applications numériques et messages téléphoniques (déjà utilisées depuis une dizaine d’années dans le domaine de la santé notamment). Il reste qu’une culture du risque environnemental (Bélizal, 2019 ; Pagney Bénito-Espinal, 2019) fait encore souvent défaut, un trait qu’il convient de souligner dans un contexte où la lutte contre l’occupation indonésienne (1975-1999) a davantage doté les populations d’une culture du risque politique et social.

Les émissions de gaz à effet de serre (GES) du Timor oriental sont négligeables dans le contexte mondial et régional. Mais, comme d’autres dans le même cas, le pays est hautement vulnérable aux divers effets du changement climatique comme l’érosion côtière et la submersion marine (Bamber, Oppenheimer et al., 2019 ; Duvat, 2015 ; Oppenheimer et al., 2019), outre une plus grande variabilité climatique. Et l’on sait qu’ils s’accroissent. C’est là un point sur lequel insistent régulièrement les Est-Timorais lors des grands rendez-vous mondiaux sur le changement climatique, lors de la COP21 à Paris (2015) par exemple, et qui constitue l’un des axes de travail qui relient le territoire aux États insulaires du Pacifique. Toujours est-il que, sur le terrain, les effets du changement climatique sont visibles et relevés par les pêcheurs et agriculteurs locaux. L’étude menée à Dili en 2015 par deux universitaires est-timorais sur deux sites côtiers, à la plage des Cocotiers (quartier des ambassades) dans le centre-ville de Dili et à Hera, a souligné divers aléas liés à la hausse du niveau de la mer, en particulier la submersion et le recul du trait de côte (Barbosa et Gusmão, 2015).

 
Encadré 3. Le changement climatique, facteur aggravant de l’érosion littorale

Le changement climatique, à travers l’élévation du niveau de la mer et la dégradation des écosystèmes, constitue un facteur d’aggravation potentiel de l’érosion côtière dans les îles hautes dont le fonctionnement naturel des côtes est perturbé par les activités humaines. Dans ces îles, l’empiétement des enjeux humains sur la zone tampon « naturelle » (platier récifal, dunes et cordons littoraux, mangrove) limite les possibilités d’engraissement (d’accumulation de sédiments) qui pourraient compenser les pertes sédimentaires dues aux tempêtes érosives et aux effets négatifs des activités humaines.

D’après Virginie Duvat, 2015 (p. 557-558).


 
Document 12. Érosion côtière, Pante Makassar

Christine Cabasset — photographie érosion côtière

Document 13. Secteur du Farol (phare) à Dili à marée haute

Christine Cabasset — photographie farol

Clichés 12 et 13 : Christine Cabasset, 2018.

Document 14. Inondations liées à la saturation des canaux de drainage à Dili
Christine Cabasset — inondations à Dili photographie

Christine Cabasset — photographie inondations

Clichés : Christine Cabasset, 2012 (gauche) et 2014 (droite).

Les franges côtières de Dili, d’Atauro et de Pante Makassar concentrent pourtant, comme bien d’autres régions du monde, des activités humaines, économiques et de loisirs. Si l’objectif de faciliter les activités de loisirs et notamment les déplacements non motorisés (marche et cyclisme) a conduit à la construction de promenades au long des baies de Dili et de Pante Makassar, celles-ci ont été prises sur la plage et construites en dur. Les routes côtières, souvent réalisées en fin de période coloniale portugaise (années 1960-1970), sont aujourd’hui en surplomb à marée haute en plusieurs endroits du fait de l’érosion côtière et sont régulièrement soumises à des épisodes d’inondation marine. Étonnamment, des routes ou des infrastructures ont aussi été construites ou reconstruites récemment à proximité immédiate du trait de côte. En conséquence, les pouvoirs publics doivent régulièrement intervenir pour leur remise en état, tout comme ils ont procédé, surtout à Dili, à la construction de digues de protection pour briser la puissance des vagues. Les mêmes constats ont été faits dans les principales stations touristiques littorales d’Indonésie et de Thaïlande.

Document 15. Ouvrages de protection du littoral à Dili
Christine Cabasset — photographie ouvrages de protection côtière Christine Cabasset — photographie ouvrages de protection côtière

À gauche, dans le centre de Dili. À droite, à Cristu Rei, Dili. Clichés : Christine Cabasset, 2019.

Document 16. Réfection de la promenade endommagée, plage Areia Branca, Dili

Christine Cabasset — photographie érosion côtière

Christine Cabasset — photographie érosion côtière

Clichés : Christine Cabasset, 2019.

Document 17. Aménagements littoraux à Pante Makassar
Christine Cabasset — photographie aménagement du littoral Christine Cabasset — photographie aménagement du littoral
À gauche, construction d'un mur de protection entre la mer et la route. À droite, création de promenade et trottoirs (couvrant le drainage pluvial) et réfection de la route côtière entre l’aéroport et le centre-ville. Clichés : Christine Cabasset, 2018.

2.2 Pressions anthropiques : le cas de la gestion des eaux usées et des déchets solides

Le traitement des eaux usées et le système d’assainissement constituent l’un des points les plus noirs de la gestion urbaine, entrainant des pollutions de la mer, des rivières, des nappes phréatiques et des sols, et les risques de contamination afférents. Une fois l’indépendance acquise, la remise en état et l’amélioration des canaux de drainage des eaux pluviales de Dili ont constitué une urgence, dans la mesure où la majeure partie du réseau, qui datait de l’époque portugaise, était largement sous-dimensionnée par rapport à l’expansion démographique et spatiale de la ville. Le manque d’entretien, mais aussi l’habitude des habitants de rejeter leurs déchets dans les canaux ou d’investir certains d’eux pour des plantations de Kankung (épinards d’eau), concourraient aussi à l’obstruction de ces derniers et à la survenue systématique d’inondations durant la saison des pluies. Quand bien même beaucoup a été fait, depuis, pour agrandir (en taille et en nombre de canalisations et de canaux), nettoyer le réseau et interdire toute utilisation autre que le drainage, l’effort devra être de longue haleine pour rendre le système efficace.

Document 18. Végétalisation des canaux réduisant leur efficacité de drainage
Christine Cabasset — canaux de drainage agriculture urbaine informelle Christine Cabasset — végétalisation spontanée des canaux de drainage
À gauche, plantations de kankung dans un canal de drainage en 2009 (interdites depuis). À droite, envahissement végétal spontané avant curage (2010). Clichés : Christine Cabasset.

L’inexistence de réseau d’assainissement (égouts et unités de traitement) dans le pays est également problématique. Pour pallier cette absence, le gouvernement central et la municipalité de Dili sont en charge de la collecte et du transport des eaux usées par camions-citernes, des fosses septiques à la station d’épuration à Tibar située à 10-15 km du centre-ville de Dili. Le système est au mieux un pis-aller, seules des entreprises d’une taille significative – comme les principaux hôtels, des immeubles ou des lotissements –, détenteurs d’une fosse septique, requérant le service (payant) gouvernemental pour le pompage et le transport des eaux usées. Une partie minime (estimée à 10 % ou 15 %) du volume total des eaux usées serait ainsi collectée et traitée. Le gouvernement travaille avec la coopération japonaise (via l’Agence de coopération internationale du Japon, JICA) sur un projet d’égouts parcourant la ville de Dili d’Est en Ouest, parallèlement à la côte donc. Compte tenu des observations et des entretiens menés sur ce même sujet dans le sud de Bali, il semble essentiel de bien envisager les différentes options techniques, d’identifier l’objectif prioritaire (le raccordement au réseau ou le retour sur investissement) et d’en débattre avec les différentes parties, dont les usagers. En effet, à Bali, alors que le réseau d’assainissement mis en place il y a une dizaine d’années dans les principales stations touristiques est de première importance, celui-ci s’est globalement soldé par un échec : le raccordement étant optionnel et payant pour les usagers, le coût est invoqué comme raison majeure à son rejet par la plupart des habitations, des hôtels et autres entreprises de tourisme.

La collecte et le traitement des déchets solides constitue un autre point noir de la gestion urbaine. Ce secteur a d’ailleurs été identifié comme troisième source de GES du pays dans la Communication initiale du Timor oriental sur le changement climatique en 2014. À Dili comme ailleurs dans le pays, le brûlage sur site des déchets ménagers est encore la règle générale. Cependant, contrairement à la plupart des localités du pays, Dili bénéficie d’un système municipal de collecte de déchets, opéré par le secteur privé. Selon les statistiques officielles, environ 70 % de ces derniers seraient collectés pour être transportés par camions à la décharge à Tibar, située, comme la station d’épuration, à moins de 2 km de la mer. Le système ne concernant de surcroît que les quatre sous-districts les plus peuplés, l’efficacité reste largement à parfaire, y compris dans le centre-ville et sur les plages. Diverses résolutions du gouvernement et décrets-lois sur la gestion des déchets solides (national et Dili) et des déchets marins depuis 2016 ont été des étapes importantes dans la prise de conscience du problème et dans la mise en place d’améliorations. Parallèlement, depuis début 2019, des restaurants et plusieurs supermarchés ne distribuent déjà plus de barquettes alimentaires et de sacs en plastique et proposent des produits biodégradables en carton ou en manioc (produits à Bali).

Quant à Atauro, il n’y a ni réseau d’assainissement, ni système de collecte et de traitement des eaux usées et des déchets solides. Motivées par la préservation de la qualité environnementale de l’île, sise dans le Triangle de Corail ((L’établissement du Triangle de corail en 2009 est dû à une initiative multilatérale aux fins de protéger l’exceptionnelle richesse de la biodiversité marine d’une région de l’océan Pacifique. Celle-ci comprend les Philippines, l’Est indonésien, le Timor oriental, la Papouasie-Nouvelle-Guinée, les îles Salomon et le Sabah au nord de la Malaisie insulaire.)) et réputée pour abriter une riche biodiversité marine, des initiatives positives dans ces secteurs ont cependant vu le jour, portées par le secteur privé, principalement les hébergements touristiques et des habitants, soutenus par des ONG locales et leurs partenaires étrangers : nettoyage des plages, création d’aires marines protégées, surveillance des coraux, solutions locales pour le traitement des eaux usées et des déchets solides, compost, recyclage, etc. Sur le long terme, la mise en place de solutions plus organisées semble pourtant essentielle.

À Pante Makassar, si la situation a longtemps été la même que dans le reste du pays hors Dili, la Région a, à partir de 2015-2016, contracté avec une société privée pour le nettoyage des espaces publics et des plages du centre-ville et a prévu la construction d’unités de traitement des eaux usées et des déchets solides (encore non construites en 2018). Par ailleurs, toutes les routes construites ou réhabilitées ont été équipées de larges trottoirs surmontant des canalisations de drainage des eaux pluviales.

Document 19. Gestion des déchets et des eaux usées

Christine Cabasset — camions poubelle

Flotte de camions bennes, Pante Makassar (2018). Sur les véhicules, figure le slogan (en portugais) « Ville propre, peuple sain ».

Christine Cabasset — photographie poubelles sur le littoral

Poubelles sur la plage du centre-ville, Dili (2019).

 

Christine Cabasset — photographie rejet des eaux usées dans la mer

Évacuation des eaux usées vers la mer, Pante Makassar (2018).

Christine Cabasset — photographie station d'épuration

Station d’épuration de Dili, à Tibar (2017).

Clichés : Christine Cabasset.

3. La gouvernance face au dilemme entre protection de l’environnement et développement économique

Aidé par ses partenaires internationaux, le Timor oriental s’est montré actif dans les domaines centraux à notre recherche : une trentaine de règlements ont été promulgués depuis vingt ans au niveau national, outre d’autres dispositions juridiques concernant spécifiquement Dili, Atauro ou Oecussi. Quant aux aires protégées, le réseau national s’est étoffé pour atteindre, en 2016, un total de 46, d’autres étant actuellement en voie de création à Atauro. Cependant, dans ces secteurs comme dans d’autres, le principal problème réside dans la communication, l’application et le contrôle – avec les moyens humains, matériels et financiers adéquats – des lois et règlements.

Document 20. Aire marine protégée et infractions au réglement

Christine Cabasset — photographie panneau aire protégée

Panneau d’information sur l’aire marine protégée de Vila-Maumeta (Atauro) (2019).

Clichés : Christine Cabasset.

Christine Cabasset — photographie restaurant littoral

Christine Cabasset — photographie cimenterie

Constructions récentes sur la zone non aedificandi à Métiaut, Restaurant à Dili (2014, haut) et cimenterie à 50 km à l’ouest de Dili (2018, bas).

L’absence ou le faible nombre de plans d’aménagement nous semble caractéristique des difficultés rencontrées localement. À l’échelle nationale, le seul document qui fasse office d’outil de planification, suivi par les gouvernements successifs depuis sa publication, est le Plan stratégique de développement 2011-2030 (Timor-Leste Strategic Development Plan 2011-2030). Ce dernier avait d’ailleurs été présenté et débattu dans tous les sous-districts du pays en 2010. Reflétant les multiples priorités d’alors, il donne les grandes orientations géographiques et sectorielles en termes de développement institutionnel, économique et humain. Il ne constitue cependant pas un « Plan ». Surtout, à des fins opérationnelles, il est attendu que toutes les municipalités disposent d’un plan d’aménagement. Mais les deux coups d’essais réalisés par une agence portugaise, Gertil, pour Dili en 2006, puis par la coopération japonaise, JICA, pour l’aire Tibar-Dili-Hera en 2016, n’ont pas eu de suite à ce jour. De fait, en dépit de l’existence d’une administration municipale (dont les compétences, acquises officiellement en 2016, sont certes récentes), Dili, comme d’autres capitales dans le monde, souffre du chevauchement des responsabilités entre les échelons national et municipal. Face à cela, la Région d’Oecussi s’est nettement distinguée par la réalisation, en quelques années, d’un Plan d’aménagement et d’infrastructures conséquentes : elle est aussi la seule à avoir été dotée d’un budget de développement de 500 millions de dollars US (à ce jour), les moyens financiers dont elle disposait ayant joué, autant que son statut de Région spéciale, au profit de l’élaboration d’une gouvernance régionale.

 
Encadré 4. Les défis d’un secteur éducatif et les lacunes de l’enseignement de la géographie et de l’aménagement

Le secteur éducatif, qui reste parmi les principaux défis du pays, ne parvient pas à former la population à la hauteur des défis que le pays doit relever. Ce constat doit être replacé dans une perspective historique puisque, comme celui de la Santé, son état de délabrement en 1999 tenait à la fois aux destructions physiques et au manque de ressources humaines locales, une grande partie du personnel, alors indonésien, ayant quitté le territoire. À plus long terme, la faiblesse du système éducatif est héritée d’une période portugaise dont l’enseignement, délivré surtout par des écoles catholiques, était rigoureux, mais accessible à une petite élite. La période indonésienne qui lui a succédé a été marquée par une hausse indiscutable de la scolarisation ; les motivations de contrôle et d’indonésianisation des sociétés expliquent pourtant un enseignement fragmentaire : l’histoire et la géographie, jugées trop politiques, n’étaient pas enseignées, et lorsqu’elles l’étaient, elles ne portaient, comme souvent ailleurs dans le monde, que sur le pays colonisateur. Cela n’est pas un hasard si avant 1999 les dirigeants de la résistance indépendantiste, conscients du handicap, imaginaient bénéficier, sous l’autorité des Nations Unies, d’une période transitoire d’une dizaine ou d’une quinzaine d’années avant la pleine indépendance, le temps de former des ressources humaines de bon niveau. L’administration transitoire des Nations Unies ne durera finalement que deux ans et demi (septembre 1999 – mai 2002). Aujourd’hui encore, à l’exception d’initiatives ponctuelles, aucune des 17 universités ou instituts d’enseignement supérieur du pays ne compte un département de géographie ni ne délivre de formation spécifique en aménagement. Les éventuels enseignements dans ce domaine, l’environnement et le changement climatique, sont surtout le fait des facultés d’agriculture et d’ingénierie (dont architecture). De plus, bien qu’à l’œuvre en coopération avec d’autres pays, la formation continue, fondamentale pour former dirigeants politiques et fonctionnaires à ces questions, reste insuffisante. Enfin, comme il fut régulièrement suggéré lors de nos entretiens, une meilleure formation des journalistes et une couverture par les médias (aujourd’hui très rare) des domaines centraux à notre recherche permettraient de pallier le manque d’information et de culture générale dans ces domaines.


 

Quel que soit le lieu pourtant, bien que (ou parce que) convoité, le littoral ne bénéficie pas encore d’une attention spéciale : il est symptomatique que durant notre recherche (2016-2019), aucun des nombreux programmes d’aide internationale en cours ne ciblait les espaces côtiers, à l’exception de la restauration des mangroves (PNUD) hors des aires urbaines. Il est possible que le gouvernement ait incité ses partenaires à privilégier le soutien à l’agriculture et aux populations rurales et de montagne, certes crucial, en même temps qu’il ait été réticent à envisager les programmes qui auraient pu être porteurs de futures contraintes pour des investissements qu’il appelle de ses vœux. En conséquence, bien que les enjeux et les risques concernant le changement climatique soient clairement énoncés dans les documents nationaux dédiés, la bande côtière légalement déclarée non aedificandi n’est que de 50 mètres, tandis que les normes de construction (localisation, architecture, matériaux, hauteur) sont encore inexistantes. À une heure et demie d’avion, Bali fournit pourtant dans ce domaine le cas (original dans le contexte indonésien et sud-est asiatique) d’une île où, depuis les années 1970, la zone non aedificandi est (lorsqu’elle est respectée) de 100 mètres à partir du trait de côte et la hauteur maximale des bâtiments est fixée à la taille d’un cocotier, soit 15 mètres. Certes, au Timor oriental, les projets de grande envergure sont soumis depuis 2011 à une licence environnementale, obtenue après une étude d’impact environnemental et un plan de gestion environnementale. Mais, d’une part, nombre d’entre eux, publics ou privés, sont initiés ou réalisés en passant outre cette dernière, du fait de la méconnaissance des enjeux environnementaux ou du fait de l’intervention de réseaux politiques et de la corruption. D’autre part, comme en bien d’autres pays d’Asie du Sud-Est, les décisions politiques révèlent souvent une dissociation entre « développement économique » et « environnement », tandis que le lien entre « risques » et « aménagement » transparait encore peu. À la faveur de l’arrivée au gouvernement de ministres et personnels formés à ces questions, sont pourtant prises des mesures significatives dans le champ de « l’environnement » (Cabasset, 2020).

 

Conclusion

Le Timor oriental a connu depuis une vingtaine d’années des avancées spectaculaires dans bien des domaines, de la sécurité ou socio-économiques par exemple, sans compter qu’il est l’une des rares démocraties d’Asie du Sud-Est. Ces progrès, mais aussi les faiblesses relevées dans cet article dans les secteurs de l’aménagement et de l’environnement, demandent à être lus à la lumière des travaux considérables auxquels l’État a dû s’atteler depuis 1999 et 2002 (voir épilogue). Tandis que l’héritage historique continue à peser aujourd’hui sur le peuplement, les infrastructures et les services, l’indépendance récente explique que les préoccupations d’aménagement du territoire soient encore inédites (Cabasset, 2014). Le sentiment de débordement de fonctionnaires rencontrés pour cette recherche, né du grand nombre de priorités depuis 2002, peut être aussi alimenté par un manque de volonté politique, de financements, de coordination et de formation (à tous les niveaux) de qualité. Le pays peut pourtant mettre à son crédit la présence d’ONG actives, de dynamiques locales dans les domaines de l’agriculture (permaculture, bio) et la réactivation de savoirs locaux (Tara Bandu ((Alors que la plupart des cérémonies et rituels locaux ont été interdits entre 1975 et 1999, diverses pratiques traditionnelles ont été réactivées au début des années 2000. Parmi celles-ci, le Tara Bandu, rituel fondé sur l’équilibre entre l’homme et la nature, qui implique des droits et des devoirs coutumiers communautaires à l’égard des prélèvements faits sur la nature, tant en milieu terrestre que marin. Cf. Amaral de Carvalho et Coreia, 2011.))) dans la préservation des ressources naturelles et de la cohésion sociale, ainsi qu’un intérêt croissant pour les questions environnementales. Pour autant, l’un des intérêts de cette étude a été de montrer, au Timor oriental comme dans les autres pays sous étude (Indonésie et Thaïlande), combien les zones côtières, notamment lorsqu’elles sont urbanisées, par méconnaissance du milieu et du fait de la priorité donnée aux enjeux économiques, constituent encore souvent un angle mort d’un aménagement du territoire contraint par le changement climatique. Ainsi, pour des observateurs extérieurs comme pour des ONG environnementales locales, ce pays « neuf » illustre une occasion manquée d’être devenu un laboratoire des bonnes pratiques du « développement durable ».

 
Épilogue. L’occasion d’être un modèle de développement durable aurait pu-t-elle ne pas être « manquée » ?

Faire du pays un laboratoire du développement durable aurait nécessité de ce dernier qu’il s’affranchisse, spécialement les premières années, du « modèle » de gouvernance et d’aménagement indonésien dont il avait surtout vécu les plus mauvais travers durant l’occupation, dans un contexte sud-est asiatique plus large dans lequel les questions environnementales et sociales sont, encore aujourd’hui, souvent insuffisamment prises en compte. Concernant le cadre historique, sans pouvoir donner ici des clés de contextualisation des périodes précoloniale et coloniale (voir Araujo Corte-Real, Cabasset et Durand, 2014), nous nous limiterons à reprendre le constat fait par Bertrand Badie (2018) selon lequel les colonisations (portugaise et indonésienne dans le cas du Timor oriental) ont été aussi ratées que les décolonisations. Et ce nonobstant l’attachement d’une frange importante de la population à l’empreinte culturelle portugaise et la familiarité (de nature familiale, linguistique, éducationnelle, etc.) avec l’ancien adversaire, l’Indonésie, qui jouera, après l’indépendance, en faveur de la normalisation des relations et le développement des coopérations entre les deux pays. Toujours est-il qu’en 1999, le Timor-oriental entrait de plein fouet dans la mondialisation, lors du vote massif (78,5 %), supervisé par les Nations Unies, en faveur de l’indépendance (30 août 1999), et de la mission d’administration transitoire des Nations Unies, puis, à un niveau bien supérieur, lors de la déclaration officielle d’indépendance le 20 mai 2002. Pour la première fois dans son histoire, le Timor oriental entrait dans le Concert des nations. Sur le terrain pourtant, le pays faisait face à de nombreuses difficultés et défis structurels, puisqu’il s’agissait, simultanément, de bâtir les organes étatiques (gouvernement, parlement, présidence, cours et tribunaux, etc.) et de reconstruire les infrastructures physiques (dont 80 % avaient été détruites en septembre 1999). Les difficultés étaient économiques aussi car, dans l’attente de la signature de nouveaux accords pétroliers avec l’Australie (2002) et la création d’un fonds pétrolier national (2005), le pays était sous perfusion internationale. Un autre défi de taille est la complexité accrue que représente une construction nationale tenant compte de la présence et de l’action de milliers d’étrangers provenant d’horizons géographiques, culturels, linguistiques et éducatifs différents. Cela ne veut pas dire pour autant que les Est-Timorais étaient démunis au sortir du conflit : les stratégies quotidiennes et de long terme de survie et de résistance à l’occupation, déployées aux niveaux individuel et collectif, leur ont fourni des outils et des capacités intellectuels indéniables, outre une liberté de parole qui tranche souvent avec le ton de la diplomatie régionale. La guerre ne les avait cependant pas dotés des mécanismes nécessaires à l’État moderne et aux programmes d’aides internationaux ou, en effet, à la lutte contre le changement climatique.


 

Bibliographie

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Glossaire

Cet article contextualise les entrées de glossaire suivantes : changement climatique | culture du risque | El Niño / ENSO | enjeuxGES | gouvernance | La Niña | littoral | mangrovesrisques | vulnérabilitézone franche.

 

 

Christine CABASSET
Docteure en géographie et aménagement, directrice adjointe à l’Institut de recherche sur l’Asie du Sud-Est contemporaine (IRASEC ; CNRS/MEAE, Bangkok), associée au Centre Asie du Sud-Est (CASE ; EHESS/CNRS/INALCO)

 

 

 

Mise en web : Jean-Benoît Bouron

Pour citer cet article :

Christine Cabasset, « Aménager les zones côtières à la hauteur des risques et des enjeux environnementaux : le cas du Timor oriental », Géoconfluences, mars 2021.
URL : https://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-regionaux/asie-du-sud-est/articles-scientifiques/amenagement-littoral-timor

Pour citer cet article :  

Christine Cabasset, « Aménager les zones côtières à la hauteur des risques et des enjeux environnementaux : le cas du Timor oriental », Géoconfluences, mars 2021.
https://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-regionaux/asie-du-sud-est/articles-scientifiques/amenagement-littoral-timor