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Imaginaire, imagination

Publié le 23/05/2022

Avec le développement de la géographie humaniste et culturelle et la lecture subjective des relations que chaque être humain entretient avec l’espace géographique et les lieux, l’imaginaire est à considérer comme un « principe fondateur de notre condition territoriale » (Bédard et al., 2011), autrement dit de notre géographicité. Il est un « instrument pour entrer en relation avec le cosmos » (Grassi, 2005). Dans cette approche phénoménologique de l’espace, l’étude de l’imaginaire « détour pour appréhender le réel » permettrait d’accéder à « des réalités masquées des territoires et des lieux » (Dupuy & Puyo, 2015).

Forgée par Soubeyran (1997), la notion d’imaginaire disciplinaire désigne les récits qu’une communauté scientifique entretient sur sa propre histoire, en décalage avec la complexité, les hésitations et les concurrences que peut faire apparaître un travail d’histoire et d’épistémologie. Soubeyran montre comment la géographie coloniale promue par Marcel Dubois a été occultée dans le grand récit d’une géographie qui devient alors discipline universitaire. D’autres chercheurs ont aussi cherché à décrypter le contenu de cet imaginaire disciplinaire, comme en témoigne le travail de Marie-Albane de Suremain (2001) qui montre l’évolution des représentations exotico-coloniales dans le discours des sciences sociales dont la géographie dans la première moitié du XXe siècle.

Si l’imagination et l’imaginaire ne sont ainsi plus amalgamés à l’univers du rêve, des mythes, des chimères et des fantasmes mais analysés comme des fondements de la pensée, peu de géographes se sont penchés sur les mécanismes même de création de ces imaginaires, autrement dit sur les modalités cognitives d’appréhension du monde.

Face à la complexité de cette approche, de nombreux auteurs ont fait appel à la métaphore pour comprendre la substance même de l’imaginaire. Ainsi Berdoulay compare l’imaginaire à un « matériau » (2012, cité par Dupuy & Puyo, 2014, p. 22) à partir duquel nous donnons une signification et une compréhension parfois partagée du monde dans lequel nous vivons. Il précise ainsi des propositions plus générales de Castoriadis qui le conçoit comme « un magma de figures, de formes et d’images » (Castoriadis, 1975), ou de Durand qui le compare à un « musée de toutes les images passées, possibles, produites et à produire » (Durand, 1994).

Ce matériau, magma ou musée résulte « d’une retranscription psychique de l’expérience sensible » que chaque individu construit avec l’espace. Ces expériences sont alors transformées en « traces durables » dans notre mémoire, des « substituts corporels des sensations vécues dans notre relation au monde » (Faure, 2015). L’imaginaire est aussi issu d’expériences indirectes avec l’espace : il est alors produit par procuration, ce qui permet l’élargissement de l'expérience vécue. L’imaginaire forme alors un ensemble de significations partagées par les membres d’une société.

Dans ce cadre, la géographie scolaire qui cherche à comprendre la construction des savoirs peut alors s’appuyer sur une définition composite de l’imaginaire : il est le fait de nos expériences plurielles et émane de différents processus de mise en contact avec l’espace. Ces processus sont au nombre de quatre :

  • la perception active des mécanismes physiologiques : la vue, l’ouïe, l’odorat, le toucher (informations cutanées, proprioceptives et motrices) ;
  • la représentation donne accès à une couche de sens plus étoffé car elle est « le produit et le processus d'une activité mentale par laquelle un individu ou un groupe reconstitue le réel auquel- il est confronté et lui attribue une signification spécifique » (Abric, 1987, p. 64) ;
  • l’affection est un processus d’évocation, d’interprétation et d’expression des sentiments ressentis face à un phénomène ou un espace. Il permet d’exprimer l’affect, l’ambiance, l’atmosphère (Bédard, 2016) ;
  • la conception est une opération cognitive de création sans réel lien ou contact direct avec un phénomène ou un espace. Elle s’effectue à partir de projection, de spéculation, d’invention et de réinvestissement.

Dans ces conditions, l’imagination est le processus qui réactive, réanime ces traces dans la mémoire et qui va « jouer » à les associer, les combiner, les réorganiser après-coup, indéfiniment, relativement à de nouvelles expériences, pour produire de nouvelles connexions, dans ce vaste réseau de la mémoire (Faure, 2015). Par conséquent, l’imagination n’est pas le mécanisme causal de l’imaginaire, elle est un moyen d'investigation de la réalité ; elle a un rôle heuristique, elle aide à penser.

David Bédouret pour l’équipe de recherche Géodusocle, mai 2022.


Références citées
  • Abric, Jean-Claude, 1987. Coopération, compétition et représentations sociales. Fribourg-Cousset : Delval, 229 p.
  • Abric Jean-Claude, 1989. « L’étude expérimentale des représentations sociales ». In : Denise Jodelet (dir.) Les représentations sociales. Paris : Presses Universitaires de France, p. 203-223.
  • Bédard Mario, Augustin Jean-Pierre, Desnoilles Richard, 2011. L’imaginaire géographique : perspectives, pratiques et devenirs. Québec : Presses de l’Université du Québec, 376 p.
  • Bédard Mario, 2016. « Réflexion sur les perceptions, conceptions, représentations et affections, ou la quadrature des approches qualitatives en géographie ». Cahiers de géographie du Québec, vol. 60, n° 171, p. 531-549.
  • Castoriadis Cornelius, 1975. L’institution imaginaire de la société. Paris : Editions du Seuil, 1975, 544 p.
  • De Suremain Marie-Albane, 2001. L’Afrique en revues : le discours africaniste français, des sciences coloniales aux sciences sociales (anthropologie, ethnologie, géographie humaine, sociologie), 1919-1964. Thèse de doctorat, Paris 7.
  • Dupuy Lionel, Puyo Jean-Yves, 2015. De l’imaginaire géographique aux géographies de l’imaginaire. Pau : Presses universitaires de Pau et des Pays de l’Adour, 176 p.
  • Durand Gilbert, 1994, L’imaginaire. Paris : Hatier, 506 p.
  • Faure Cédric, 2015. « Le rôle de l’imagination créative dans la vie psychique », Les Cahiers Internationaux de Psychologie Sociale, n°105.
  • Grassi Valentina, 2005. « Sociologie du quotidien », In : Grassi Valentina (dir.) Introduction à la sociologie de l’imaginaire. Une compréhension de la vie quotidienne. Toulouse : ERES, p. 95-135.
  • Soubeyran Olivier, 1997. Imaginaire, sciences et discipline. Paris : L’Harmattan.
Pour compléter avec Géoconfluences

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