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Notion à la une : justice spatiale

Publié le 18/09/2015
Auteur(s) : Bernard Bret, professeur émérite, Université de Lyon (Jean Moulin, Lyon 3)
La notion de justice spatiale ne doit pas être entendue comme une justice entre les lieux, mais comme la dimension spatiale de la justice entre les hommes. Parce que les sociétés organisent l'espace qu'elles habitent, les territoires reflètent les rapports sociaux. Parler de la justice spatiale, c'est donc parler du socio-spatial : action du social sur le spatial et rétroaction du spatial sur le social.

Le milieu urbain a, le premier, attiré l'attention d'une géographie critique dans les pays anglo-saxons. La ségrégation sociale dans les villes, les inégalités dans l'usage des espaces urbains, la spéculation foncière et immobilière ont été dénoncées comme des injustices. En France, c'est dans la même inspiration que le philosophe marxiste Henri Lefebvre analysait la ville comme un terrain et un enjeu de la lutte des classes. Sans se rattacher à cette école de pensée, certains géographes de langue française ont intégré la notion de justice dans leurs analyses, et c'est en 1981 qu'Alain Reynaud a publié un ouvrage associant les trois mots de Société, Espace et Justice, où, sans se limiter à l'espace urbain, il donnait une interprétation pluriscalaire du modèle centre-périphérie. De fait, c'est à toutes les échelles géographiques que la notion de justice spatiale est pertinente, du local (opposition des beaux quartiers et des taudis urbains, conflits fonciers entre propriétaires et paysans sans terre) au mondial (contraste entre les pays du Nord et les pays du Sud) en passant par le national (disparités des régions) et le régional (inégalités internes à l'espace régional).

Une question fondamentale se pose néanmoins : ces inégalités constituent-elles des  injustices ? Les réponses données à cette question divergent selon la théorie à laquelle on se réfère, fût-ce implicitement. L'intuition spontanée fait souvent considérer que la justice se confond avec l'égalité. Mais, il est d'autres façons de voir et, s'agissant de la justice spatiale, il est impossible d’imaginer une organisation de l'espace qui garantirait à tous d'une façon identique l'accès à tous les services. C'est la raison pour laquelle la théorie du philosophe John Rawls mérite une mention particulière. Bien qu'il ne parle pas d'espace, cet auteur énonce des principes efficaces pour qualifier les configurations géographiques sur le plan de l'éthique. La justice, dans cette perspective, ne se confond pas avec l'égalitarisme, mais combine l'égalité de la valeur intrinsèque des personnes et donc l'égalité de leurs droits, avec l'optimisation des inégalités au bénéfice des plus modestes sur le plan des biens matériels et des positions sociales. La justice spatiale consiste alors en plusieurs points. C'est d'abord l'organisation de l'espace politique la plus adéquate pour le respect effectif de l'égalité des droits et pour la démocratie : le maillage politico-administratif du territoire, en particulier le découpage des circonscriptions électorales, est ici en cause. Ce maillage peut en outre servir ou desservir la justice selon la répartition qu'il induit des prélèvements fiscaux et de la dépense publique. À cela s'ajoute le problème de l'accès aux services publics (l'enseignement, la santé, par exemple), à l'emploi et à la mobilité. La stricte égalité n'étant pas possible compte tenu du milieu naturel, des contraintes économiques et de la répartition de la population, l'approche rawlsienne de cette difficulté dit qu'il faut porter au niveau le plus élevé possible la part de ceux qui sont le moins bien pourvus. C'est le principe de la maximisation du minimum, le maximin, utile pour penser la répartition géographique des services publics. Cela conduit à l'idée de l'aménagement du territoire comme outil de justice spatiale en application du principe rawlsien de réparation : remédier aux injustices, c'est-à-dire aux inégalités qui contreviennent au principe du maximin. En d'autres termes, la justice spatiale consiste aussi à corriger les injustices spatiales, à mettre en cohérence l'organisation du territoire avec un projet de société plus juste, à agir directement sur les lieux pour agir indirectement sur les hommes.

La DATAR mesure les inégalités dans l'accès aux soins de proximité

Source : DATAR, Observatoire des Territoires, 2010

La justice spatiale n'est pourtant qu'une composante de la justice. Il ne faut pas l'exonérer des arbitrages nécessaires entre les priorités à établir et les choix à faire. Agir sur l'organisation de l'espace est utile, mais agir directement sur le social peut être encore plus efficace : l'important est de coordonner les différents registres de l'intervention publique en vue des objectifs visés.

Enfin, la justice spatiale ne se limite pas à la justice distributive, c'est-à-dire à la répartition des biens, des avantages et des charges de la vie collective. Outre que l'organisation du territoire a des effets sur l'exercice de la démocratie, la justice spatiale concerne aussi le cadre territorial offert au respect des identités individuelles et collectives. La stigmatisation d'un lieu peut en effet nuire à l'image de celui qui y habite et porter atteinte chez lui à l'estime de soi. Quant aux identités collectives et contrairement à l'opinion des communautariens qui légitiment les pratiques propres à un groupe dès lors qu'elles sont enracinées dans l'histoire, il faut que les usages sociaux par lesquels elles s'expriment ne soient pas en contradiction avec les valeurs reconnues comme universelles. Reste donc aussi à veiller à ce que l'universalisme des valeurs éthiques soit vraiment un universalisme et ne dissimule pas l'impérialisme d'une aire culturelle qui voudrait imposer ses propres usages à tous.

Sous tous ces aspects, y compris immatériels, il n'existe aucun territoire qui soit pleinement juste parce qu'il n'existe aucune formation sociale qui soit elle-même juste. Néanmoins, certains territoires sont plus justes que d'autres, ce qui valide la notion de justice spatiale pour comprendre le fonctionnement social et pour faire évoluer les sociétés.

 

Pour compléter :
  • BRET Bernard (2015) : Pour une géographie du Juste, Lire les territoires à la lumière de la philosophie morale de John Rawls, Presses Universitaires de Paris Ouest, coll. Espace et Justice
  • BRET Bernard, GERVAIS-LAMBONY Philippe, HANCOCK Claire et LANDY Frédéric (dir) (2010), Justice et injustices spatiales, Paris, Presses universitaires de Paris Ouest, coll. Espace et Justice, 322 p.
  • GERVAIS-LAMBONY Philippe (dir) (2009), n° spécial Justice Spatiale, Annales de Géographie, n° 665 – 666, janvier-avril 2009.
  • HARVEY David (1973), Social Justice and the City, Londres, Arnold, 336 p.
  • LEFEBVRE Henri (1968), Le droit à la ville, Paris, Anthropos, 164 p.
  • RAWLS John (1971, trad.1987), Théorie de la justice, Paris, Seuil, 666  p.
  • REYNAUD Alain (1981), Société, espace et justice, Paris, Presses Universitaires de France, 263 p.
     
  • Justice spatiale | Spatial justice, revue électronique de sciences sociales pluridisciplinaire, bilingue, fondée en 2009


Bernard BRET,
professeur émérite,
Université de Lyon (Jean Moulin, Lyon 3),

UMR 5600 Environnement, Ville, Société

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